Darras tome 16 p. 39
§ IV. Hagiographie des Gaules.
21. Pendant que les œuvres de saint Denys l'Aréopagite étaient ainsi étudiées en Orient par l'un des plus beaux génies orthodoxes du VIIe siècle, les Gaules voyaient s'élever la royale abbaye de Saint- Denys, la fondation monarchique par excellence du royaume très-chrétien. Vers l'an 613 le fils de Clotaire II et de la pieuse Bertrade, le jeune Dagobert, qui devait mériter plus tard le titre de Grand, fut conduit par un incident de chasse à travers les forêts voisines de Paris jusqu'au vicus Catulliacus. Un cerf lancé par la meute ardente échappait à la poursuite des veneurs. Après une course de plusieurs lieues, il finit par s'élancer dans la rue de ce village, et trouvant ouverte la porte de la chapelle élevée par sainte Geneviève sur le tombeau de saint Denys, il s'y jeta, pénétra dans l'oratoire et fit tête aux chiens jusqu'à l'arrivée du jeune prince. Dagobert respecta le droit d'asile et laissa l'animal s'échapper sain et sauf. On eût dit que les patrons célestes de cette chapelle avaient étendu leur protection invisible sur l'hôte innocent des bois. « Or, ajoute le chroniqueur contemporain, les rois précédents avaient déjà fait en ce lieu quelques fondations, en reconnaissance
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1 S. Maxim., De uanïs difficilib. locis sanct. Dionysii et Gregorii; Ibid., col. 1034. On remarquera que saint Maxime n'hésite point à donner le titre d'Aréopagite au docteur dont il commente les textes (Cf., col. 1046 et 59) : nulle part il n'émet le moindre doute sur l'authenticité de ses ouvrages. Ce traité de saint Maxime a été pour la première fois publié intégralement par Oehler, à Hall, en 1857, et reproduit ensuite dans la Patrologie grecque en 1860.
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des nombreux miracles opérés par l'intercession des saints martyrs ; toutefois la modeste chapelle ne ressemblait guère aux magnifiques constructions qui la remplacent aujourd'hui. Elle relevait de l'évêque de Paris, qui la conférait en bénéfice à l'un de ses clercs. Celui-ci, comme il se voit trop souvent, se préoccupait beaucoup moins de l'entretien de l'édifice que du revenu qu'il en pouvait tirer à son profit personnel. Tout s'y ressentait donc de cette négligence. Là cependant, à l'époque de Domitien le second depuis Néron qui souleva une persécution générale contre le christianisme, le bienheureux évêque Denys et ses compagnons le prêtre Rustique et le diacre Eleuthère avaient été mis à mort pour le nom de Jésus-Christ. Une pieuse femme appelée Catulla, dont le vicus prit ensuite le nom, donna secrètement la sépulture aux corps des martyrs. Elle eut soin d'inscrire leur nom sur le loculus, pour que le souvenir en fût perpétué dans les générations suivantes. Le trésor incomparable demeura longtemps en cet état, sans autre gloire extérieure que l'affluence des pèlerins. Une petite chapelle y fut construite par la bienheureuse Geneviève, qui avait une ardente dévotion pour les saints martyrs1.» Dagobert eut bientôt l'occasion de se rappeler l'oratoire du vicus Catulliacus. Deux ans plus tard, le ministre favori de Clotaire II, le duc d'Aquitaine Sadrégisèle, fier de son crédit près du roi, osa insulter le jeune prince. Ordinairement un mérovingien ne prenait pas la peine de différer sa vengeance. Dagobert se contint pourtant devant le roi: il dissimula si bien son ressentiment que Sadrégisèle put le croire apaisé. Mais un jour, en l'absence de Clotaire II retenu hors du palais par une chasse lointaine, le jeune prince invita le duc à un grand festin. Le banquet se termina pour Sadrégisèle par une flagellation sanglante. Chose plus ignominieuse encore dans les mœurs de cette époque, les serviteurs de Dagobert firent tomber sous leurs ciseaux les cheveux et la barbe du malheureux convive. Arnulfus (saint Arnoul) évêque de Metz, chargé de l'éducation du jeune prince 2, n'avait point été consulté pour ce bel
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1 Gesta domni Dagoberti ab auctore anonyme quidem sed contemporaneo, cap. m; Pair, lat., tom. XCV1, col. 1395-1397. — 2 Ibid., cap. h.
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exploit. Ses reproches, comme beaucoup d'autres qu'il eut l'occasion d'adresser à son fougueux disciple, arrivèrent trop tard. Cependant la faute était faite : le roi à son retour vit accourir le duc d'Aquitaine, sans chevelure ni barbe, le corps meurtri, les larmes aux yeux et demandant justice. Clotaire II, étincelant de colère, fit appeler sur-le-champ son fils. Au lieu d'obéir, Dagobert épouvanté sauta sur le plus rapide de ses chevaux, et courut s'enfermer dans la chapelle du vicus Catulliacus. Le roi envoya à sa poursuite, mais une force surnaturelle empêcha les messagers de franchir l'enceinte de cet asile. Prosterné sur le pavé de l'oratoire, Dagobert, le cœur plein de repentir et d'humilité, invoquait les saints martyrs. Soudain malgré son inquiétude et ses angoisses, un sommeil extatique ferma ses paupières. Trois personnages, aux vêtements blancs, lui apparurent dans une auréole d'éblouissante lumière. L'un d'eux, qui semblait dominer ses compagnons par la majesté de l'âge et une dignité surnaturelle, lui dit : « Jeune franc, nous sommes les serviteurs du Christ, Denys, Rustique et Eleuthère. Tu sais déjà que nous avons souffert le martyre pour son nom, et que nos corps reposent en ce lieu jusqu'ici trop négligé. Si tu t'engages à glorifier notre tombeau et notre mémoire, nous te délivrerons du péril qui te menace, nous serons pour toujours tes intercesseurs devant Dieu. » La vision disparut après ces paroles; le prince s'éveilla plein de joie et fit vœu s'il échappait au danger de rendre à jamais illustre la mémoire de ses protecteurs célestes. Cependant Clotaire II, informé de l'étrange résistance éprouvée par ses envoyés, se rendit en personne aux portes de l'oratoire. La même force invisible qui en avait interdit l'entrée à ses gens d'armes, se fit sentir à lui-même. Il demeurait comme cloué au sol. Ce prodige changea ses dispositions ; il pardonna au coupable. Aussitôt, libre de ses mouvements, il put entrer dans la chapelle miraculeuse et s'agenouiller sur la tombe des martyrs1.
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1 Gest. Dagobert., cap. vi-xi.
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22. La réconciliation entre le père et le fils fut durable. En 622 Dagobert âgé de dix-neuf ans fut proclamé roi d'Austrasie : il alla siéger à Metz. Au point de vue politique, ces partages de territoire affectionnés par les mérovingiens constituaient un danger sérieux; ils finirent par entraîner la chute de la dynastie. Tous les historiens ont signalé le fait. Peut-être n'a-t-on pas tenu suffisamment compte des rivalités locales, des ambitions particulières, de la fierté des leudes et des barons de chaque contrée, lesquels voulaient avoir un roi et une cour à eux. Il est certain d'ailleurs que jamais l'Austrasie ne contempla plus de splendeur, de gloire et de vertus réunies que sous le gouvernement du jeune Dagobert. Saint Arnoul avait suivi son royal disciple et en demeurait le fidèle conseiller. Il partageait l'autorité avec un maire du palais honoré plus tard par l'Église du titre de bienheureux 1, célèbre dans l'histoire comme la tige de la seconde race des rois francs, Pépin de Landen, appelé par les chroniqueurs « le vivant domicile de la sagesse, le trésor des conseils, le soutien des lois, le terme des débats, le rempart de la patrie, l'honneur de la cour, le modèle des chefs, la règle des rois 2. » — « Premier de sa race, dit le cardinal Pitra, le bienheureux Pépin surnommé de Landen 3 apparaît sans que rien le prépare. Ses ancêtres peuvent à peine être vaguement nommés. Est-ce une famille franque, ou gauloise, ou romaine ? Les noms, les origines, les relations les plus divergentes se croisent dans ses premières annales. Les domaines des Pépins couvrent le Brabant, les Vosges, les rives du Rhin ; leurs villas s'élèvent aussi par delà la Loire et jusqu'au pied des Pyrénées 4. Mais le signe le plus royal du VIIe siècle et de la France en particulier, c'est l'abondante sainteté. C'est aussi le plus bel apanage des Pépins. Par des titres irrécu-
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1 Bolland., Ad. B. Pippini ducis, xxi febr. — 2. D. Bouquet., Scriptor. ver. Franc, tom. Il, p. 605.
3. Les documents anciens ne parlent pas du surnom que lui donnent les modernes, Landesii, Landensis, Landini, Landisii, a Landis, Landiniensis.
4. Bolland., Ad. beat. Pippini, loc. cit., pag. 260.
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sables, ils marchent en tête de ce peuple d'élus : en gagnant le royaume du ciel, ils ont conquis l'empire du monde. Parmi les fondateurs de cette dynastie, il faut compter non-seulement son chef, Pépin de Landen, dont l'Église, la science et les peuples ont respecté les titres à la vénération publique, mais encore sa compagne en ce monde, la bienheureuse Itta1, son frère saint Modoald de Trêves et sa sœur sainte Severa 2 ; puis les neveux, les nièces, les alliés : d'une part saint Vincent-Madelgare, vulgairement saint Mauger, sainte Valdétrude sa femme et leurs enfants Dentelin, Landeric, Adeltrude et Madelberte, réunis sur les mêmes autels 3; d'autre part, les enfants du bienheureux Witger et de sainte Amalberge 4, Emerbert de Cambrai, Rinilde et leur illustre sœur sainte Gudule, la patronne du Brabant5 ; enfin dans d'autres branches collatérales, saint Wandregisile, ami et contemporain du bienheureux Pépin, l'héroïque saint Bavon, sa mère Adeltrude, sa fille Aglétrude, sa sœur Adilia 6. Ce ne sont là pourtant que les premiers rameaux 7 de cette féconde généalogie dont
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1 BoIIand., Act. beat, lttœ, vin maii- — 2. S. Modoald, évêque de Trêves, est honoré le 12 mai, et sainte Sévère le 20 juillet.
3. S. Vincent Madelgare est honoré le 14 juillet; sainte Valtrude, Vautrude ou Vaudru, le 9 avril; sainte Aldegonde, sœnr de Valdétrude, le 30 janvier; saint Landri évêque de Metz le 17 avril ; saint Dentelin le 15 juillet ; sainte Adeltrude le 23 février; sainte Madelberte le 7 septembre.
4. Tous deux sont honorés le 10 juillet.
5. On célèbre la fête de Baint Emerbert le 15 janvier; celle de Bainte Rinilde le 16 juillet; celle de sainte Gudule le 8 janvier. — On leur a donné souvent pour sœurs sainte Ermentrude et sainte Pharailde, et pour frères saint Venant et saint Gengoux. — Voir les dissertations des Bollandistes sur ce sujet, ad dies iv, xv, xvi jan., x, xvi j'uil. (Notes du cardinal Pitra).
6. Saint Wandregisile, dont nous parlerons plus loin, est honoré le 22 juillet; saint Bavon le 26, sainte Adeltrude le 27; sainte Aglétrude le 30 juin; sainte Adilia le Ie' octobre.
7. La postérité directe de Pépin de Landen fournit à l'hagïologïe sainte Begga (17 décembre), sainte Gertrude de Nivelle (18 mars), sainte Walfétrude, fille de Grimoald (18 novembre), sainte Gertrude de Hamay (6 décembre), et ses enfants le bienheureux Adalbald (2 février), sainte Rictrude (12 mai), saint Mauront (5 mai), sainte Clotsinde (30 mai), sainte Eusébie ou Ysoie (16 mars), sainte Adalsinde (24 décembre).
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Pépin de Landen porte sans faiblir la vigoureuse tige, comme les patriarches peints aux vitraux des cathédrales. S'il pouvait sembler que les honneurs du martyrologe aient été prodigués à cette famille par complaisance pour sa royale fortune, il suffirait de présenter les pièces de cette canonisation populaire, en dépouillant successivement tous les actes de ces saints. Qu'on en juge par l'un des plus obscurs, que nous n'hésitons pas à placer en tête des fondateurs de cette première dynastie impériale, humble et austère reclus, aussi dédaigné de l'histoire qu'il a été glorifié par l'Église, aussi peu connu des doctes qu'il est vénéré du peuple, saint Bavon, patron du Brabant. »
23. « Allowin-Adhilec-Bavo, très-noble et riche comte de Hasbanie, avait épousé la fille du comte Adilio, dont il eut la bienheureuse Aglétrude. Cette enfant, à peine sortie du berceau, entendit distinctement une voix qui, venant du trône du Très-Haut, lui disait : « Crois en moi ; et toi qui es née de nobles ancêtres, par la vertu du Verbe de Dieu tu enfanteras tes propres parents. » La petite fille commença aussitôt à prier pour le salut de son père. Or, le comte Bavon épuisait ses forces dans le mal, se livrant sans trêve aux fureurs de son tempérament emporté, foulant aux pieds les pauvres, battant de verges les serfs de ses domaines, ne respectant pas même ses proches. Il inspirait la terreur comme un brigand, et il en portait le nom, latro. Mais la prière de sa petite enfant l'atteignit au cœur ; la mort de sa pieuse femme acheva de le renverser. Il tomba aux pieds de l'évêque missionnaire saint Amand 1, confessa ses crimes en fondant en larmes, et se releva homme de Dieu. II vendit ses biens, les distribua aux pauvres, et entra dans un monastère bâti à Gand par le saint pontife. Il se dépouilla de sa chevelure et prit l'habit des pénitents, l'étole et la couronne des clercs. En cet état, il voulut se montrer aux populations qu'avaient effrayées ses désordres ; il parcourut les plus rigides monastères, recueillant tous les exemples d'austérités qu'il trouvait sur son passage. Ayant un
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1. Cf., tom. XV de cette flfotofre, pag. 447-452.
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jour rencontré l'un de ses serfs qu'il avait maltraité jadis, il l'obligea de l'attacher avec des courroies, de le battre de lanières, de le traîner pieds et poings liés dans une prison publique. Cette prison fut une cellule de reclus, où saint Amand consentit à l'enfermer comme un malfaiteur, ou plutôt comme un mort ; on fit ses funérailles ; on vint en procession avec les torches, l'encens, les psalmodies des défunts ; l'évêque ferma lui-même et scella la porte du tombeau. Bavon y vécut trois ans, ne mangeant que du pain d'orge saupoudré de poussière, couchant sur la cendre, couvert d'un cilice, reposant dans son rare sommeil la tête sur une pierre, chargeant ses épaules aux heures de l'oraison d'une autre lourde pierre qu'à peine deux hommes pouvaient remuer ; tourmenté par des visions infernales qui l'assaillaient sous le hideux aspect de serpents, d'oiseaux de proie, de bêtes fauves, visité par un ange en forme de colombe, couronné tout vivant d'auréoles qui descendaient du ciel comme des croix de feu. Enfin, après trois ans et quarante jours, il annonça sa mort, et son âme s'envola dans la cour céleste 1. »
24. On cherche vainement de nos jours, dans les théories matérialistes, les bases d'une réconciliation entre le pouvoir et le peuple, entre la richesse et la pauvreté. Ces idées qu'on nomme modernes, bien qu'elles soient vieilles comme le paganisme et qu'elles aient agité successivement toutes les civilisations polythéistes, furent celles d'Harmodius et d'Aristogiton en Grèce, des Gracques et de Spartacus à Rome : elles finiront par tuer la France si l'on n'y prend garde. La foi chrétienne est l'unique élément social assez puissant pour maintenir en paix les deux forces parallèles aujourd'hui déchaînées l'une contre l'autre. Quelle pénitence que celle du comte
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1 Pitra, Bist. de saint Léger, pag. 70-76. Voici l'épitaphe de saint Bavon, composée par l'évêque et martyr saint Liven :
Qui patries rector, spes gertiis, gloria regni,
Magnorum primas, qui modo magnus eras; Non quia magnus eras te gloria magna beatum,
Sed contempta decus gloria magna facit. Pro Chrislo pauper, despectus, vilis egensque,
Et Christi famulis nunc caput atque decus.
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Bavon, et combien de révolutions ne prévenait-elle pas ! Ces exemples n'étaient d'ailleurs pas rares dans la noblesse franque. Wandrégisile, dont on vient de citer le nom parmi ceux des alliés de Pépin, était comte du palais, c'est-à-dire juge des causes déférées au roi, et de plus trésorier préposé à la rentrée des revenus du trésor royal, ce qui équivaudrait au titre actuel de ministre des finances. Élevé avec Dagobert, le jeune prince l'avait amené en Austrasie : il lui prodiguait, outre les honneurs et les charges, les témoignages plus précieux encore d'une confiance sans bornes et d'une amitié sincère. Un jour, le palais de Metz se préparait pour une grande fête. Le trésorier royal devait se marier avec une jeune fille de noble race. Mais on chercha vainement le fiancé. Wandrégisile avait disparu ; il était allé se réfugier auprès d'un solitaire sur les bords de la Meuse, renonçant à la puissance, aux dignités, à toutes les joies de la richesse, de la famille et du monde. Sa retraite fut découverte. «Les rois mérovingiens, dit M. de Montalembert, avaient dès lors imposé aux leudes francs la défense de prendre l'habit clérical ou monastique sans leur permission, défense fondée sur l'obligation du service militaire dû au prince, laquelle était l'âme de l'organisation sociale des peuples germaniques. » Dagobert usa donc de son privilège et força son ami de revenir à la cour. Wandrégisile obéit fort à contre-cœur. « Comme il arrivait au palais, il vit un pauvre homme dont la charrette avait versé dans la boue devant la porte même du roi. Le trésorier descendit aussitôt de cheval, prêta la main au pauvre voiturier et tous deux ensemble relevèrent la charrette. Il entra ensuite au palais, et quelques-uns des officiers riaient à la vue de ses vêtements couverts de boue. Mais ils parurent resplendissants des feux de la charité aux yeux du roi, qui, touché de cet humble dévouement, lui permit de suivre sa vocation religieuse. Wandrégisile alla d'abord se réfugier auprès du tombeau de saint Ursanne, qui se trouvait situé dans un domaine de sa maison et dont il agrandit le monastère. Là il s'appliqua à dompter sa chair par l'austérité, à lutter contre les tentations de sa jeunesse en se plongeant pendant l'hiver dans la neige ou dans les eaux glacées du Doubs, et à y rester pendant
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qu'il chantait les psaumes1. » Pour étudier de plus près les règles de la perfection monastique, il passa successivement plusieurs années dans les monastères de Bobbio en Italie et de Romain-Montier dans le Jura. Passionné pour la mémoire de saint Colomban, il voulut en rechercher les traces jusque dans la patrie de ce glorieux fondateur, et résolut de passer en Irlande. Mais Dieu, dit un de ses biographes, le réservait pour les Gaules. En 648, comme il traversait la ville de Rouen, se dirigeant vers un port de mer avec l'intention de s'embarquer pour les îles Britanniques, l'évêque Audoenus (saint Ouen), son ancien condisciple à l'école du palais, récemment élevé au siège métropolitain de Neustrie, l'ordonna prêtre et le contraignit de se fixer dans son diocèse. Erchinoald, maire du palais neustrien, cousin de Wandrégisile, lui abandonna non loin des rives de la Seine un grand domaine inculte, où l'on voyait encore sous les ronces et les halliers les ruines d'une ancienne ville détruite de fond en comble lors de l'invasion franque. Une fontaine, connue des oiseaux du ciel et des bêtes fauves qui venaient y boire, troublait seule de son murmure le silence de ce désert. Lorsque Wandrégisile vint s'y reposer, il était accompagné d'un jeune compagnon, Godo (saint Gond), son neveu et son disciple. Tous deux, dans une commune réminiscence, se redirent le mot d'Isaïe: «Dans la retraite des dragons surgira le roseau verdoyant; » c'est-à-dire, ajoute le biographe, que les fruits de salut, les fleurs de la sainteté croîtront dans les lieux qui servaient auparavant de repaire aux animaux sauvages. La hutte de branchages sous laquelle les deux saints s'abritèrent, devint bientôt, grâce au concours infini de pèlerins et de disciples, l'abbaye de Pontenelle, destinée à occuper, sous le nom populaire de son fondateur saint Vandrille, une place si importante dans l'histoire ecclésiastique de France et de Normandie 2.
25. Lorsqu'en 628 la mort de Clotaire II réunit toute la monarchie franque sous le sceptre de Dagobert, le jeune roi, âgé de ----------------
1 Montalembert, Les Moines d'Occident, tom. II, pag. 574-581. 5Bolland., Act. Sanct., xxn jul.
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vingt-sept ans, apparut aux peuples de Neustrie avec le double prestige de la sainteté qui environnait son trône et de la gloire militaire qui couronnait ses armes. A la fois conquérant et législateur, il avait noblement répondu aux espérances de son précepteur saint Arnoul et du maire du palais Pépin de Landen. Grâce à leurs sages conseils, il était devenu le type d'un roi très-chrétien. Sa haute taille, l'air d'intrépidité qui respirait sur son mâle visage, charmaient tous les cœurs. « Il était, dit saint Ouen, remarquablement beau, à tel point que nul des rois francs ses prédécesseurs ne pouvait lui être comparé1. » On l'avait vu, dans une bataille contre les Saxons, lutter corps à corps avec Bertoald leur chef et envoyer à Glotaire II, comme témoignage de sa propre bravoure et comme signal du danger que couraient les Francs, une mèche de cheveux encore attachée au morceau de chair sanglante que la rude épée du saxon lui avait fait tomber de la tête en brisant son casque d'or 2. Les races barbares qui entouraient les frontières de la Germanie apprirent à respecter sa puissance. Les Slaves s'étaient donné pour roi un marchand d'origine franque nommé Samo, lequel, après avoir trafiqué dans leur pays, finit par acheter le droit de régner sur eux. Par j'alousie de métier sans doute, l'ancien marchand ferma l'accès de son royaume au commerce des Gaules : il fit massacrer les malheureux négociants qui lui tombèrent sous la main. Un ambassadeur de Dagobert vint demander raison de cette cruauté. Samo refusa de l'admettre à son audience. Il fallut que l'envoyé franc, dissimulant sa dignité et son caractère, se revêtît du costume slave, et mêlé ainsi à la foule se présentât au prétoire où Samo distribuait à ses sujets une j'ustice plus ou moins sommaire. Les pourparlers, dans cette circonstance, ne pouvaient guère prendre un ton pacifique. L'ambassadeur éleva la voix et dans une série de récriminations exposa tous les griefs de son maître. Samo eut
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1 Rex Dagobertus, torrens, pulcher et inclytus ita ut nullus et similis fuerit in sanctis rétro Francorum regibus (S. Audoen., Vit. S. Elig., lib. I, cap. XIV; Patr. lat., tom. LXXXV1I, col. 492).
2. Gesta Dagobert., cap. xiVi Patr. lat., tom. XCVI, col. 1400.
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peur ; il répondit humblement : « Ce pays et nous-mêmes nous sommes à la disposition du roi Dagobert, pourvu qu'il veuille contracter avec nous une alliance. — Est-ce qu'il est possible, s'écria l'ambassadeur, que les chrétiens, les serviteurs de Dieu, fassent alliance avec des chiens ? — Dans ce cas, répondit Samo, si vous êtes les serviteurs de Dieu, nous en sommes les chiens, et dès lors nous saurons bien vous mordre. » C'était une déclaration de guerre. Secouru dans cette expédition par les Lombards, Dagobert traversa en vainqueur tout le pays des Slaves, le livra au pillage et ramena des milliers de captifs 1. Chaque année du nouveau règne fut marquée par des victoires de ce genre contre les Saxons, les Bulgares, les Wascons, les Goths d'Espagne, et quand Dagobert mourut à trente-six ans, au mois de janvier 638, son nom était aussi célèbre en Orient qu'en Occident. On l'associait à celui d'Héraclius, le conquérant de la croix, avec lequel deux ambassadeurs gallo-romains Servatus et Paternus étaient allés conclure une alliance jusqu'à Jérusalem. L'histoire non moins que le patriotisme a donc le devoir de protester énergiquement contre l'ingratitude nationale qui a voué jusqu'à nos jours au ridicule le nom de Dagobert le Grand, le premier de nos rois qui aient pris officiellement et fait respecter en Europe et en Asie le titre mérité de roi très-chrétien.