Darras tome 26 p. 14
8. Pendant la nuit suivante, Jean de Tusculum convoqua le peuple et lui tint ce discours, dont le caractère, sous plus d'un rapport, mérite une attention spéciale1: «Bien que votre ardeur et votre courage, fils bien-aimês, n’aient pas besoin d’être aiguillonnés par nos exhortations, les paroles n’ayant pas la vertu de transformer un lâche en héros, un homme faible et timide en un vaillant soldat, je veux néanmoins vous dire que la lutte présente est engagée pour la défense de votre vie, de votre liberté, de votre gloire, en même temps que du Siège Apostolique ; tout cela est dans vos mains. Il faut se préparer à la guerre quand on désire la paix. Contre toute justice, contre tout devoir, vos enfants sont dans les chaînes. Un temple respecté de tout l’univers, la Basilique de Saint-Pierre, voit ses augustes parvis outragés par les armes, inondés de sang, jonchés de cadavres. Que pourrions-nous imaginer au-dessus de tels maux ? Quelle catastrophe inouïe, quel sauvage attentat ? Le Pontife qui siège sur ce trône de la Religion est retenu dans les fers par des hommes barbares ; tout l’ordre sacerdo-
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1 Ce discours prouve à quel point les hommes de ce douzième siècle qui, selon le commun des historiens, n'eut que l'ignorance en partage, étaient nourris des plus beaux modèles de l'antiquité. On croit lire au début une de ces harangues si renommées que Tite-Live et Salluste, pour mieux retracer une situation, mettaient dans la bouche de leurs illustres personnages : « Licet, fîlii clarissimi, alacritati, virtutique vestrae stimuli adhortationum admo-vendi non sint, cum verbis neque ex imbecille strenuus, neque robustus quispiam reddatur ex timido ; oinnis euim vobis est pro rita et pro libertate, pro gloria, pro defensione Apostolicse Sedis pugua : baec onmia in manibus vestris sunt constituta... »
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tal, toute la dignité ecclésiastique, sont dans les ténèbres des cachots. Les ministres du Seigneur pleurent, les saints autels se mouillent de pleurs ; l’Église notre mère gémit sous les pieds des impies, implorant votre secours : c’est aux enfants qu’il appartient d’arracher une mère à de tels désastres. Nous vous en conjurons donc avec toute l’ardeur dont notre cœur est capable, réunissez tous vos effors pour mettre un terme à son humiliation; que la vue de ses dangers exalte en vous les généreux élans de la piété liliale. Les ennemis seront plutôt prêts à fuir qu’à résister, si vous marchez résolument à la défense de la justice. Levez-vous, Romains, punissez le crime ; au nom du Seigneur Jésus et des bienheureux Apôtres Pierre et Paul, nous absolvons de leurs péchés ceux qui combattront pour leur cause. »
9. Enflammés par un tel discours, tous les Romains jurent d’une voix unanime de lutter jusqu »à la mort, et de regarder comme un frere quiconque viendra se ranger avec eux et partager noble entreprise. Le vaillant évêque de Tusculum, non content d’agir ainsi dans la ville, expédie de sûrs messagers au dehors, donnant l’alarme et suscitant les dévouements. Nous avons la lettre qu’il écrivait cette nuit-là même au cardinal Richard, évêque d’Albano. Elle reproduit en partie et confirme de tout point la narration qui précède. Voilà pourquoi nous n’avons pas besoin de la citer; il nous importe d’éviter les longueurs inutiles. Dès que l’empereur eut appris ce qui se passait à Rome, l’héroïque résolution des habitants, les mesures adoptées, il quitta sur le champ la cité Léonine, mais avec tant de précipitation qu’il laissa derrière lui les bagages, les malades et beaucoup de ses compagnons disséminés dans les maisons particulières. Ce qu’il n’oublia pas, ce fut d’emmener le Pape et les autres prisonniers. Contournant le nord de la ville, il se porta vers le Soracte. Le troisième jour il donna l’ordre à deux soldats d’enlever au Pontife les ornements sacrés1.
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1. « Papa caret inanto, captus ab hoste suo. » Gotfrid. Yiterb. part. xvi. — v Ipsmn etiam papam tam pluviali qnaui mitra, cura qiifecumque. deferret insignia apostolatus, non veritus in christum domiui niittere mauuin, superbe
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Son armée traversa le Tibre près du monastère de Saint-André ; puis, se repliant tout à coup, il vint menacer la partie orientale de la ville, non sans avoir la précaution toutefois d’établir à distance un camp retranché. Ses escadrons volants sillonnaient et ravageaient la campagne, tenaient l’enceinte toute entière assiégée, et souvent tentaient de hardies incursions dans l’intérieur même de la ville. Le Pape fut alors séparé des siens et renfermé dans un château-fort du voisinage. Quatre cardinaux et deux évêques, celui de la Sabine et celui de Porto, restèrent prisonniers dans la même place, tandis que les autres étaient tous relégués sur un point différent. Aucune communication n’était permise entre les Latins et le souverain Pontife. L’une et l’autre prison étaient également l’objet d’une jalouse surveillance. Bientôt elle ne suffit plus aux soupçons inquiets, aux craintes imaginaires du persécuteur: il voulut avoir le captif près de sa personne et le fit ramener dans le camp. Peut-être avait-il aussi la pensée de le circonvenir par des menaces incessantes ou par de perfides conseils. Les historiens nous le représentent accablé sous le poids de son forfait, réagissant en vain contre sa conscience, changeant à chaque instant de dessein, tantôt plongé dans la tristesse, tantôt emporté par la fureur. Sa victime gardait toujours le calme et la sérénité de l’innocence. Quelques seigneurs allemands, de la plus haute noblesse, étaient à la fois les geôliers et les serviteurs de Pascal ; on ne pouvait se défendre d'un reste de soumission et de respect pour sa dignité suprême1.
10. Les prélats césariens dont on savait les honteuses attaches, avaient seuls le droit de le voir et de l’entretenir. Mais c’était en pure perte : rien n’ébranlait la fermeté, rien ne semblait modifier la détermination du saint Pontife. Sa douceur égalait son courage. Les sollicitations les plus hypocrites demeuraient sans effet, comme les plus violentes menaces. Il se déclarait prêt à mourir plutôt que
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spoliant. -» Sugerius, in Vita Ludovici Grossi, cap. ix ; Pair. lai. tom. clxxxvi, , col. 1272.
1. Petr. diac. chron. cass. ix, 42.
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de sacrifier les libertés de l’Église, l’autorité dont il était le dépositaire et le défenseur. Voyant ses manœuvres impuissantes, aussi bien que son pouvoir, le tyran en vint réellement à le menacer de mutilation ou de mort, s’il n’obéissait à ses ordres, s’il résistait plus longtemps à sa volonté ; et la même peine devait être infligée à tous les prisonniers sans distinction. La crise devenait chaque jour plus aiguë, le dénouement fatal paraissait inévitable. Humainement parlant, d’aucun côté ne brillait une lueur d’espérance. Le peuple romain montrait toujours à la vérité le même amour pour le Pape et la même haine pour l’Empereur; derrière ses murailles, il bravait les efforts des Teutons ; mais il ne pouvait rien au dehors. Désespérant de le vaincre, on avait essayé de l'acheter et de le corrompre : l’or n’avait pas eu plus d’action sur lui que le fer. Il retardait la solution, il était hors d’état de la rendre favorable. Les Normands donnaient encore moins d’espoir, si c’est possible. Boémond était mort cette année-là même, ainsi que son frère Roger. Le prince de Capoue venait d’envoyer un secours presque dérisoire, environ trois cents cavaliers, qui n’avaient même fait que la moitié de la route; car ayant appris à Ferentino que, sur la rive gauche du Tibre, Rome se trouvait comme cernée, renonçant au périlleux honneur de forcer les lignes teutoniques, ils étaient sans coup férir revenus sur leurs pas. Après ce vain simulacre de guerre, le chef normand se hâta de faire la paix avec l’implacable oppresseur de l’Église et de l’Italie. Il ne négligea pas cependant de pourvoir à la sécurité de sa province, dont il s’empressa de fortifier les châteaux, oubliant dans son égoïste prudence que le meilleur moyen de sauvegarder ses intérêts, c’était d’épouser avec courage ceux de la chrétienté. Que dut penser son cousin Tancrède, le héros de Jérusalem, si la nouvelle d’une pareille conduite lui parvint en Orient ?
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§ II. Concessions de Pascal II touchant les investitures.
11. Le Pape ne pouvait donc compter désormais sur aucun auxiliaire, il était absolument à la discrétion de son persécuteur, dont la violence toujours croissante faisait présager les dernières extrémités. Lui demeurait inflexible ; mais quelques-uns de ceux que le même sort menaçait ne montrèrent pas la même persévérance. La peur les envahit par degrés ; et nul n’ignore que sous l’empire de ce sentiment les convictions s’altèrent, la conscience est obscurcie, les énergies s’épuisent : ils ne dissimulèrent pas leurs douloureuses impressions ; et dès lors il leur fut permis de communiquer avec le Pontife. On avait tout lieu de croire qu’ils lui conseilleraient d’entrer dans la voie des accommodements. Ils ne furent que trop fidèles à leur inconsciente et tacite mission. A partir de ce moment, ils ne cessèrent de lui représenter les malheurs de tout genre qui résulteraient infailliblement d’une plus longue résistance. Devait-on pousser à bout un aussi violent caractère, un homme aussi puissant que le roi Germain? N’est-il pas des natures qu’il faut savoir par une ingénieuse et patiente sagesse préserver de leurs propres excès? Leur épargner un crime, et le plus horrible de tous, un sacrilège parricide, n’était-ce pas accomplir un immense bien ? Que le saint Père eût pitié de lui-même ; qu’il eût pitié de ses enfants, auxquels il était plus que jamais nécessaire ; qu’il eût enfin pitié de ceux qui n’avaient pas craint de se dévouer pour sa cause, pour l’intégrité de la Religion, pour le triomphe de l'Église. Devaient-ils en être récompensés par la perte de leurs membres ou celle de la vie? Tant de prélats, remarquables par leur science et leur sainteté, pouvant travailler encore pour les âmes et pour Dieu, seraient-ils enlevés à leur auguste ministère ? Il n’était pas ici question des avantages temporels. Mais ces pères de famille, ces généreux citoyens, livrés en otages, devaient-ils être égorgés ou mutilés, et faire couler d’intarissables larmes ? Le peuple romain tiendrait-il longtemps contre les forces germaniques ? Rome emportée d’assaut ne serait-elle pas le théâtre des plus abominables
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horreurs, si même elle n’était pas complètement rasée? Pouvait-on avoir oublié les désastres qu’elle avait subis, si peu d’années auparavant, lors de l’invasion de l’empereur Henri IV? Le fils ne serait-il pas tenté d’achever le travail de ruine et de mort commencé par le père ? N’aurait-il pas de plus, dans une telle situation, l’audace héréditaire de créer un anti-pape, de scinder la robe sacrée du Sauveur? Le fantôme hideux du schisme ne se dressait-il pas à l’horizon, ajoutant d’interminables calamités à celles qu'on avait déjà souffertes1?
12 Voilà les considérations et les terreurs dont on obsédait l’âme du captif, les responsabilités qu’on accumulait sur sa tête. Les dangers personnels, il les avait acceptés d’avance ; mais devait-il se résigner à des malheurs dont il ne serait pas seul la vietime, à ceux en particulier qui fondraient sur la société chrétienne tout entière? Et sa conviction cependant ne chancelait pas ; cette dernière épreuve n’ébranlait que son cœur ; sa tendresse paternelle lui donnait à ce dernier moment une sorte de vertige. L’isolement antérieur, plutôt augmenté qu’interrompu par les incessants retours du même adversaire, n’avait que trop préparé l’éblouissement actuel. Cette lutte énervante et sourde, ce duel sans témoins dans les étroites limites d’une prison, durait depuis plus de sept semaines ; on touchait à la fin de l’octave de Pâques. Encore n’eut- il pas cédé, nous avons mille raisons de le croire, si l'empereur nommé ne fut venu protester lui-même qu’il n’entendait nullement empiéter sur le pouvoir spirituel de l’Eglise, que dans son esprit l’unique signification de l’investiture royale par la crosse et l’anneau, ne pourrait jamais être que la confirmation des pouvoirs et des avantages temporels attachés aux dignités ecclésiastiques. Alors seulement, en renouvelant toutes ses réserves et pour éviter de plus grands malheurs, le Pape consentit à lever l’anathème, à ne plus inquiéter le roi touchant les investitures ainsi comprises, à laisser dans l’oubli les attentats commis contre sa personne et celle de ses amis, à ne jamais punir les coupables par une sentence
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1 Laudulfus, in vita Pascal. II ; Petr. diac. cliron.cass. iv, 43.
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d’excommunication, à prendre sans retard les mesures nécessaires pour la cérémonie du couronnement. Il ne dissimula pas les angoisses auxquelles son âme était en proie, pendant qu’il contractait d’aussi criantes obligations. Les larmes ruisselaient sur son visage, il poussait des gémissements, il luttait contre lui-même. « Je suis donc forcé, disait-il, d’admettre pour la paix et la délivrance de l’Église, ce que j’eusse empêché volontiers par l’effusion de mon sang. » Protestations inutiles et qui rendaient le tyran plus soupçonneux : tous les prisonniers qu’il tenait dans les chaînes furent contraints à garantir, sous la foi du serment, les promesses faites.
13. Bornons-nous à nommer les principaux: Ascagne, du titre de Saint-Clément ; Robert, du titre de Saint-Eusèbe ; Domnizo, du titre de Saint-Cyriaque ; Théobald du titre des Saints-Jean-et-Paul; Grégoire, du titre de Saint-Chrysogone ; en tout treize cardinaux évêques, plus trois diacres. Henri ne pouvait se dispenser, ne fût-ce que pour la forme, de contracter aussi certains engagements. Il promit en conséquence de rendre à la liberté, dans la quatrième ou cinquième férie de la semaine suivante, le seigneur apostolique Pascal, les hauts dignitaires de sa suite, tous les otages sans exception, qu’on avait pris pour lui et avec lui ; de les ramener sains et saufs dans l’enceinte de la cité transtibérine, de ne plus les molester à l’avenir, ni dans leurs biens ni dans leurs personnes ; de rendre au peuple romain, ainsi qu’à la ville, la paix et la sécurité, pourvu qu’on lui rende la pareille ; de restituer intégralement ce qu’il a distrait du domaine de saint Pierre, de travailler avec un complet dévouement et dans la mesure de ses forces, à le reconstituer tel qu’il existait aux plus heureuses époques. Il est un dernier engagement qui, dans ces démêlés séculaires, dans ces ardentes compétitions entre les deux puissances, frappera tout homme impartial : Le Roi promet obéissance au Pape. Vient aussitôt, il est vrai, l'inévitable restriction sous laquelle s’abrite la mauvaise foi, qui couvre d’un voile anticipé toutes les usurpations et toutes les résistances : « Sauf l’honneur de la royauté, les anciens droits de l’empire. » Mais cela n’amoindrit en rien la portée du fait, la va-
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leur intrinsèque de la promesse. Ce qui l’augmente incontestablement et dans de considérables proportions, c’est la circonstance : Le pouvoir qui promet d’obéir se trouve en position et ne dissimule certes pas la volonté de dicter des lois à l’autre. Fallait-il que la subordination de la société civile à la société religieuse, de la matière à l’esprit, fût alors profondément enracinée dans les intelligences ! Plusieurs seigneurs allemands confirmèrent aussi de leur parole les engagements contractés par leur chef. Parmi les laïques, nous voyons toujours figurer le chancelier Adalbert; parmi les ecclésiastiques, Frédéric archevêque de Cologne, Burchard de Munster, Gebéhard de Constance, Bruno de Spire. Là ne paraît plus son homonyme de Trêves. La disgrâce de ce malheureux conseiller s’accentuait de jour en jour.
14. A l’approche d’un dénouement pacifique, Henri s’était avancé jusqu’aux abords du pont de la voie Salaria, que les Romains gardaient sur la rive opposée. Son armée campait en ce moment dans la partie de la plaine appelée des Sept-Frères. La nuit était venue. Sans attendre au lendemain, avant de rentrer à Rome, le soupçonneux Teuton voulut avoir un acte solennel concernant les investitures. On eut beau lui représenter ce qu’avait de blessant et d’injurieux une telle exigence, ce qui resterait d’équivoque et de ténébreux sur cette négociation nocturne ; il fut sourd à tous les raisonnements. On eut beau lui dire que le sceau pontifical n’était pas entre les mains du Pape et se trouvait enfermé dans son palais. — Qu’on l’envoie chercher à l'heure même. — Il fallut boire le calice jusqu’à la lie. L’acte fut tumultuairement rédigé, moins par le Pontife lui-même que sous la dictée de son tyran1. Il désira le faire précéder de quelques conditions essentielles; les Allemands s’y refusèrent d’une manière absolue. « Si vous ne voulez pas
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- 1. Tous ces détails et ceux qui vont suivre sont puisés dans les chroniqueurs du temps, Landolfe de Pise, Pierre du Mont-Gassin, Gotfrid de Viterbe... En les éclairat et en les conplétant les uns par les autres, on pouvait établir la suite des faits, que les historiens modernes, sans en excepter les plus accrédités, ne rappellent que d’une manière incertaine et confuse, dénuée de tout intérêt. Il me semble cependant que les annales de l’Eglise n’offrent guère de situation plus importante et plus dramatique. N’est-ce pas ici la crise ai-
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qu'elles soient écrites, leur dit le noble captif, si vous n’avez pas le courage de les avoir sous les yeux, elles retentiront à vos oreilles; je veux et je dois les énoncer.» Ces conditions et ces réserves ne nous sont point parvenues ; mais il est aisé de les comprendre. Voici l’acte tel qu’il fut imposé. L’importance exceptionnelle de cette pièce, les récriminations qu’elle allait susciter, le sérieux examen qu’elle mérite, nous font un devoir de la reproduire dans toute son étendue.
15. « Privilège accordé par le pape Pascal à l’empereur Henri concernant les investitures des abbayes et des évêchés. Pascal évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à son très-cher fils Henri, roi des Teutons, et par la grâce du Tout-Puissant, Auguste et empereur des Romains, salut et bénédiction apostolique. Votre royaume, par une disposition de la divine Providence, a des liens particuliers avec la sainte Eglise; vos prédécesseurs, par suite de leur dévouement spécial, ont acquis l’empire et la couronne qui leur soumettent le monde romain. Cette couronne et cet empire, très-cher fils Henri, Dieu les a transmis à votre personne par le ministère de notre sacerdoce. La dignité que nos prédécesseurs conférèrent à vos prédécesseurs catholiques, nous la concédons également à votre dilection, et nous la confirmons par cet écrit : Vous aurez donc le privilège de donner l’investiture par la crosse et l’anneau, soit aux évêques, soit aux abbés de votre royaume qui seront élus librement, sans violence et sans simonie. Après leur institution faite selon les canons, les élus seront sacrés par l’évêque à qui il appartiendra. Si quelqu’un était élu par le clergé et le peuple en dehors de votre assentiment, personne ne pourra lui donner la consécration, à moins qu'il n’ait aussi votre investiture. Vos prédécesseurs, en effet, ont enrichi de tant d’avantages et de donations les Eglises de leur royaume, que le royaume lui-même trouve son principal appui dans le concours des évêques et des abbés ; il
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gué dans celte longue agitation des Investitures? Pascal II la subit, malgré sa défaillance momentanée, avec le courage et la résignation d’un saint. A mesure que nous étudions la vie de ce pape, nous comprenons moins le silence et l’oubli qui pèsent sur sa mémoire.
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faut dès lors que la majesté royale réprime les dissensions populaires qui se produisent dans les élections. Il incombe, par conséquent, à votre sagesse comme à votre dignité de maintenir la suprématie de l’Église Romaine et le salut des autres, par vos bienfaits et vos services royaux, autant que le Seigneur vous en donnera la puissance. S’il arrivait que n’importe quelle personne ou quelle dignité, ecclésiastique ou séculière, méprisant la concession dont cette page fait foi, eût la téméraire audace d’y contrevenir, qu’elle soit frappée d’anathème, dépouillée de ses fonctions et de ses honneurs. Que la divine miséricorde protège, au contraire, ceux qui l’observeront, et donne à votre Majesté un règne heureux et prospère. » Ce ne fut pas sans un redoublement d’agonie que le Pontife apposa sa signature et l’empreinte de l’anneau du Pêcheur au has d’un pareil acte. Et le sacrifice n’était pas encore consommé !
10. Le lendemain, Dimanche octave de Pâques, V des Ides d’Avril, celui qui donnait la couronne impériale, traîné par celui qui devait la recevoir, rentrait dans cette basilique de Saint-Pierre où, huit semaines auparavant, pour avoir soutenu la justice, il perdait la liberté. Son peuple fidèle n’était plus maintenant autour de lui, dans une circonstance aussi solennelle. Une sorte de deuil planait sur la cérémonie. L’assistance se composait exclusivement d’étrangers et de barbares. L’empereur ne voulait pas d’autres témoins ; il avait eu la précaution, par crainte ou par ressentiment, de faire fermer toutes les portes de la ville. C’est ainsi que le Vicaire de Jésus-Christ, l’évêque de Rome, dut monter à l’autel pour célébrer les saints mystères. Quand vint le moment de la communion, il détacha selon l’usage un fragment de l’hostie consacrée ; puis, le présentant au souverain germanique, au candidat impérial, il prononça, d’après quelques historiens, les paroles suivantes : «Comme a été séparée cette parcelle du corps vivifiant, ainsi soit séparé du royaume de Jésus-Christ notre Seigneur, celui qui tentera de rompre et de violer ce pacte. » D’autres, mieux renseignés, selon nous, et plus dignes de confiance, le font ainsi parler : « Ce corps du Seigneur, né de la Vierge Marie, mort sur la croix pour nous,
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ainsi que l’enseigne la sainte Église catholique, nous vous le donnons, empereur Henri, comme un gage de la vraie paix, de la concorde qui doit régner entre nous deux1. » Cette communion, dans de semblables conjonctures, venant immédiatement après tant de violences et d’injustices, renverse toutes nos idées ; c’est un des traits caractéristiques des temps que nous parcourons : les passions pouvaient altérer la nature, mais non secouer le joug des croyances religieuses. Une dernière fois la tête orgueilleuse du Germain se courba devant le faible représentant de l’invisible Majesté ; la cérémonie se termina par l’imposition de la couronne.