Grégoire VII 40

Darras tome 22 p. 145

 

30. Lambert d'Hersfeld nous apprend que les deux évêques qui  se signalèrent le plus par l'énergie de leur foi et la vigueur de leur attitude dans cette conférence, furent Hérimann de Metz et Àdalbéron de Wurtzbourg. « Le roi, disaient-ils, est incorrigible ; sa cruauté, ses violences vont en empirant. Il semble que sa victoire sur les Saxons lui ait donné le droit de verser à son gré le sang de tous ses sujets; il ne recule devant aucun crime; on dirait qu'il a juré la perte de tous les gens de bien. » Ceux d'entre les princes qui l’année précédente étaient intervenus pour déterminer les chefs saxons à se remettre sans crainte aux mains du roi, déploraient amèrement leur conduite. En effet, les malheureux ducs, comtes et évêques de la Saxe gémissaient encore dans l'exil ou dans les chaînes. On convint de les délivrer sur-le-champ et la résolution fut exécutée2». Les illustres captifs reparurent dans leur patrie pour y être témoins des souffrances de leurs concitoyens. « Partout, dit le chroniqueur, les officiers de Henri avaient organisé la terreur et la rapine. Les forteresses relevées de leurs ruines abritaient derrière leurs murs des soldats farouches que le roi faisait venir de la Hongrie et des contrées encore barbares ; tout le pays leur était livré comme une proie. Chaque jour les garnisons sortaient des forts pour piller les hameaux, dévaster les campagnes, enlever les grains et brûler les fermes. La moindre résistance était punie de mort. Sous ce joug de fer, le peuple privé de ses chefs vivait et mourait dans le désespoir. Seuls, deux jeunes adolescents Guillaume et Thierry, fils du comte Gero de Saxe, retirés au delà de l'Elbe, avaient groupé autour d'eux une poignée de braves, résolus à mourir pour sauver leur honneur et leur liberté. Ils formèrent comme le noyau d'une armée nationale, qui vint avec un enthousiasme indescriptible se ranger sous l'étendard des princes saxons

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1. Boniz. Sutr., loc. cit.; Codex Vatic. ap. Watterïch, tom. I, p. S28. 2. Lambert. Hersteld. Annal. Pair. Lat. tom. CXLVI, col. 1214

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à leur retour de l'exil. Otto de Nordheim, Herman oncle du duc Magnus, Thierry de Catelembourg et cent autres princes et chevaliers prirent la direction du mouvement. En quelques mois, l'œuvre de la délivrance fut accomplie. Les garnisons isolées l'une de l'autre et attaquées simultanément dans leurs forteresses ne purent se maintenir; plusieurs se rendirent par capitulation, d'autres furent forcées d'assaut. Les soldats dépouillés de leurs armes étaient renvoyés en liberté après s'être engagés par serment à ne plus reparaître en ennemis sur le territoire saxon. Tous ceux des officiers et partisans du roi qui refusèrent d'entrer dans la ligue nationale furent expulsés de la Saxe. Les domaines confisqués furent rendus à leurs maîtres légitimes; les anciennes lois et coutumes reparurent avec l'ancien ordre de choses1. »

 

31. Henri IV était à Mayence, espérant toujours l'ouverture d'une diète à laquelle nul ne voulait se rendre, lorsque lui parvinrent coup sur coup ces nouvelles qui révoltaient son orgueil et renversaient tous ses projets de vengeance. Exaspéré, il avait songé d'abord à marcher sur la ville de Metz, pour châtier le courageux évoque Hérimann; mais aucun soldat ne voulut le suivre dans cette expédition sacrilège. A trois reprises différentes, il soudoya des meurtriers qui devaient le délivrer par le poignard des ducs Rodolphe de Souabe et Berthold de Carinthie. On comprend que les sicaires auxquels il s'adressait pour une pareille besogne, ne pouvaient être des hommes à scrupules ni à conscience timorée. Cependant à aucun prix ils ne voulurent accepter leur horrible mission et s'empressèrent d'en informer les deux princes 2. Abandonné même des assassins qu'il tenait depuis si longtemps à ses gages, il déplorait son isolement et son impuissance. « Quelques bataillons originaires de Bamberg gardaient seuls le palais du roi excommunié, dit Bruno de Magdebourg2. Henri détenait encore dans la forteresse de Mayence un certain  nombre de prisonniers  de la noblesse

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1 Bruno Magdeburg.  Bell. Saxonic, Patr,  Lat.,  tom.  ÇXLVII,   col. 548 ; Lambert. Hersfeld., loc. cit. 2. Bruno Magdeburg., loc. cit., eol. 525-527.

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saxonne, entre autres la duchesse Gertrude veuve d'Othon de Saxe. Afin de remplir ses coffres épuisés, il offrit aux captifs de leur vendre la liberté moyennant une énorme rançon pour chacun d'eux. L'offre fut acceptée, et à un jour fixé les prisonniers comparurent à l'audience du roi pour payer le prix convenu. Mais en ce moment une collision éclata entre les citoyens de Mayence et les soldats de la garde royale. Ceux-ci mirent le feu à la ville qui devint presque tout entière la proie des flammes. Durant le tumulte, les captifs purent quitter le palais sans être inquiétés ; ils montèrent sur une barque dont nul ne songeait à leur disputer l'usage et s'éloignèrent avec le prix de leur rançon. Voyant que rien ne lui réussissait, ajoute le chroniqueur, l'ex-roi changea de système. De loup il se fit agneau ; renonçant en apparence à sa férocité ordinaire, il afficha soudain des sentiments de justice et de piété. Ce n'était qu'un nouvel artifice pour tromper la bonne foi des Saxons contre lesquels toutes ses cruautés précédentes avaient échoué. Il voulait, disait-il, leur faire savoir le changement complet de ses dispositions à leur égard. Il se repentait de ses crimes et de ses injustices ; il allait changer de vie, faire pénitence et étonner par ses vertus le monde qu'il avait épouvanté jusque-là par tant d'horreurs. Mais parmi ses courtisans nul ne voulut se charger de transmettre cet hypocrite message. Aucun d'eux ne croyait à sa sincérité ; tous comprenaient que le jour où les Saxons auraient été encore une fois victimes d'une nouvelle perfidie, ils la feraient impitoyablement expier par les ambassadeurs qui auraient accepté le rôle d'intermédiaires. Or, deux évêques saxons Werner de Magdebourg et Werner de Mersbourg, lesquels se trouvaient au nombre des captifs retenus à Mayence, y étaient demeurés après l'incendie de la ville, n'ayant pas osé par scrupule de conscience profiter, comme les laïques leurs compagnons, du moyen qui s'était offert de recouvrer subrepticement la liberté. Henri eut recours à eux et avec une générosité qui n'était guère dans ses habitudes il les fit partir pour la Saxe sans leur imposer l'obligation de revenir lui rendre compte de leur mission. Les deux évêques s'acquittèrent en conscience de leur message; ils essayèrent mais sans succès de

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persuader leurs compatriotes. Partout on leur répondit qu'il était impossible de croire sur parole aux déclarations d'un prince qui s'était fait un jeu du mensonge et du parjure. Et comme ils manifestaient l'intention de retourner près de Henri pour l'informer de l'inutilité de leur démarche, il leur fut déclaré que dès ce moment il leur fallait rester en Saxe ou s'attendre à ne pouvoir plus jamais y rentrer. Les deux fidèles évêques considérant alors leur mission comme terminée, rentrèrent dans leurs diocèses 1. »

 

   32. Henri s'était joué impudemment de leur bonne foi. Pendant qu’il les envoyait porter à leurs compatriotes des propositions illusoires, il s'était rendu, suivi de quelques cavaliers, près de Wratislas duc de Bohême. Moyennant la cession de la province saxonne de Misnie, il en obtint une armée ou plutôt une horde de brigands avec laquelle il se jeta soudain sur cette frontière orientale de la Saxe, mettant tout à feu et à sang. L'orgueil lui revint avec le succès. Par son ordre, l'évêque excommunié Eppo de Zeitz alla trouver à Salsfeld le duc Otto de Nordheim, le sommant de venir avec ses hommes d'armes se ranger sous l'étendard royal. « Allez dire à votre maître, répondit Otto, que naguère je lui ai donné tous les conseils qu'exigeaient l'honneur de sa couronne et le bien de l'État. Il préfère l'avis de ses ineptes adulateurs ; il compte plus sur les hordes bohémiennes que sur la vaillante armée des Allemands : c'est son affaire ; nous en verrons le résultat sans en partager ni la honte, ni la gloire. Dégagé de mon serment de fidélité envers un prince qui foule aux pieds toutes les lois divines et humaines, sans nul souci de la majesté royale ni du salut de son âme, je soutiendrai de mon épée et de ma puissance la cause de ma patrie.» Les autres princes de la Saxe et de la Thuringe tinrent le même langage. « En quelques jours, dit Lambert d'Hersfeld, tous les Saxons en armes se portèrent avec un enthousiasme indescriptible à la rencontre des bandes dévastatrices. Les rangs se grossissaient en traversant les villes et les bourgades ; tous brûlaient d'en venir aux mains, appelant énergiquement le com-

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1.Bruno Magdaburg., toc. cit., col. BW.

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bat. La lenteur de la marche, pour cette immense multitude encombrée de bagages et composée en majeure partie de fantassins, irritait leur ardeur en la redoublant. Impatients d'un plus long délai, les fils du comte Géro, à la tête de sept mille cavaliers d'élite, s'élancèrent en avant, franchirent la distance comme au vol et arrivèrent en vue de l'armée ennemie. C'en était fait du roi Henri et de sa poignée de brigands ; ils étaient voués tous à une mort certaine, sans un orage soudain qui vint fondre sur la plaine et grossit la petite rivière de Mulda au point de la rendre infranchissable. Profitant de cette barrière inattendue qui arrêta sur l'autre rive la cavalerie saxonne, les hordes bohémiennes s'enfuirent avec leur butin, abandonnant le roi Henri qui traversa promptement la Bohême et la Bavière pour venir cacher à Worms sa rage  et son  désespoir1 (fin juillet 1076). »

§ VII. Diète de Tribur.


33. De tous les points de l'Allemagne où la nouvelle trahison de Henri avait soulevé un cri de réprobation universelle, on s'adressa au souverain pontife pour lui demander la conduite à tenir vis-à-vis d'un tyran que ni les anathèmes de l'Eglise, ni l'abandon presque général de ses sujets n'arrêtaient dans ses fureurs. On s'accordait à demander l'autorisation d'élire un nouveau roi. «Les Saxons surtout insistaient, dit Bruno de Magdebourg : ils  suppliaient le seigneur apostolique d'avoir pitié de leur malheureuse nation presque anéantie par tant de désastres, de venir en personne ou du moins d'envoyer des légats qui présideraient à l'élection royale2. » La réponse de Grégoire VII, adressée « à tous les

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1. Lambert. Hersfeld., /oc. cit. col. 1225.

2. Domno apostolico litteras miserunt quibus ut vel per se vel per nuntium genii pcne perdiùe consolator adesset suppliciter oraverunt (Bruno Magdeburg. loc. cit., col. 350). Nous n'avons plus cette lettre   des Saxons à Grégoire VII.

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évêques, ducs, comtes et fidèles chrétiens du royaume teutonique, » fut datée de Laurentum le 3 septembre 1076. Elle est un admirable monument de sagesse, de modération et de fermeté tout ensemble. « Si vous avez soigneusement étudié, dit-il, le texte de l'excommunication prononcée en concile par le jugement de l'Esprit-Saint contre le soi-disant roi Henri, vous pouvez fixer vous-mêmes sans hésitation votre conduite ultérieure à son égard. La sentence expose en effet les motifs pour lesquels il a dû être enchaîné sous les liens de l'anathème et déposé de la dignité royale, avec la clause qui délie tous ses sujets de leur serment de fidélité. Nous avons agi non par esprit de domination séculière ni par un sentiment d'ambition personnelle, Dieu nous en est témoin, mais uniquement pour sauvegarder les droits du saint-siége, l'honneur et la discipline de l'Eglise catholique notre mère. Nous vous avertissons donc en Jésus-Christ Notre Seigneur et vous prions, frères bien-aimés, d'entrer dans ces sentiments qui sont les nôtres. Si, dans toute la sincérité de son cœur Henri revient à Dieu, recevez-le avec bienveillance, usant à son égard non de la justice stricte qui lui ôte le droit de régner, mais de la miséricorde qui effacera les crimes du passé. Ne perdez pas de vue, je vous prie, la fragilité de l'humaine nature ; qu'il vous souvienne de la pieuse et noble mémoire du père et de la mère de ce prince, l'empereur Henri III, l'impératrice Agnès, tous deux si dignes de la couronne, et auxquels nul personnage de notre temps ne pourrait être comparé. Mais en répandant sur ses blessures l'huile de la charité, ne négligez pas le vin d'une austère discipline. Autrement la cicatrice à peine fermée se rouvrirait, ce qu'à Dieu ne plaie, jusqu'à la gangrène; l'honneur de la sainte Église et de l'empire romain serait enseveli dans une ruine irréparable. On devra donc éloigner à jamais de sa personne les conseillers pervers, excommuniés pour cause de simonie, qui, non contents d'infecter leur maître de leur lèpre ignominieuse, l'ont poussé dans la voie du crime, le provoquant au schisme contre l'Église sainte, à la révolte contre la majesté divine et l'autorité du prince des apôtres; on choisira pour l'aider dans le gouvernement de l'état

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des hommes intègres, disposés à préférer son salut à ses faveurs, la gloire de Dieu à leur intérêt personnel. Il cessera à l'avenir de traiter la sainte Eglise comme une vile esclave soumise à ses caprices ; il la considérera comme l'épouse de Jésus-Christ, mère et maîtresse de tous les chrétiens. Abjurant tout esprit d'orgueil et de superbe, il ne s'obstinera plus à défendre des coutumes inventées pour asservir l'Eglise et la priver de sa liberté sainte ; il observera la doctrine des saints pères telle que la clémence divine la leur a enseignée pour le salut du genre humain. S'il se détermine à faire ces promesses et toutes les autres du même genre que le droit exige de lui, envoyez-nous aussitôt une légation pour nous en informer, afin que, concertant en commun notre action, nous puissions avec la grâce de Dieu prendre les mesures convenables. Mais quoi qu'il arrive, au nom et par l'autorité du bienheureux Pierre, nous interdisons à tout évêque la faculté d'absoudre Henri, tant que les déclarations dont nous venons de parler ne nous auront pas été officiellement notifiées et que nous n'aurons, par lettre spéciale, accordé cette autorisation en termes positifs. Nous devons en effet nous tenir en garde contre toute surprise et nous défier des inspirations que la crainte ou la faveur suggèrent trop souvent à la faiblesse humaine. — Si contrairement à nos vœux les plus chers et pour l'expiation des péchés d'un grand nombre, la conversion tant espérée ne se produit pas, s'il refuse de revenir sincèrement au Seigneur, trouvez avec l'assistance de Dieu un prince capable de prendre le gouvernail du royaume ; faites-lui secrètement, mais sous la foi d'un serment inviolable, promettre d'observer les obligations rappelées plus haut, et de prendre toutes les autres mesures qui paraitront nécessaires au maintien de la religion chrétienne et au salut de l'empire. Vous nous ferez alors, et le plus promptement possible, connaître le résultat de vos délibérations, le nom et les qualités du personnage, afin que l'élection nouvelle, si elle est indispensable, puisse être confirmée par notre autorité apostolique, et qu'à l'exemple des saints pontifes nos prédécesseurs et nos pères nous puissions corroborer par la sanction du saint-siége le nouvel ordre de choses institué

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pour le salut de l'Eglise et de votre patrie. Reste la question du serment jadis prêté par vous à notre très-chère fille, l'auguste impératrice Agnès, en prévision du prédécès de son fils. Il ne saurait vous arrêter dans les circonstances actuelles. Ou l'impératrice par une tendresse excessive prendra le parti de son fils coupable, et dans ce cas sa résistance serait nulle puisqu'elle serait manifestement injuste; ou bien prenant courageusement le parti de la justice, elle consentira à voir son fils déposé du trône. Cependant, il est de toute convenance qu'aussitôt après votre résolution définitive, vous vous adressiez à l'impératrice, en même temps qu'au saint-siége, pour la consulter, ainsi que vous nous consulterez nous-même au sujet du nouveau prince que vous destinerez au trône. Alors ou l'impératrice donnera son assentiment à notre résolution commune, ou l'autorité du saint-siége vous relèvera des engagements antérieurs qui semblent faire obstacle1. »

 

   34. Les instructions du grand pape furent ponctuellement suivies. Les trois grands feudataires  Rodolphe duc de Souabe, Welf de  Bavière, Berthold duc de Carinthie se réunirent dans la ville d'Ulm avec les évêques Adalberon de Wurtzbourg, Adalbert de Worms et plusieurs autres nobles seigneurs, « touchés comme eux, dit Lambert d'Hersfeld 2, des calamités de la république chrétienne. » Ils résolurent de convoquer pour le 16 novembre prochain à Tribur, près de Mayence, une diète nationale qui mettrait enfin un terme à tant de désastres, et rétablirait la paix de l'Eglise et la tranquillité de l'Etat. Une lettre de convocation fut adressée par eux à tous les princes de la Souabe, de la Bavière, de la Saxe,

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1 Greg. VII. Epist. m, lib. IV, col. 456. M. Villemain qui reproche à saint Grégoire VII une animosité implacable contre le roi Henri IV ne dit pas un mot de cette lettre. En revanche, un écrivain catholique s'indigne des ménagements du grand pape : « Son programme de conciliation, dit-il, n'était qu'une dangereuse chimère. Il autorise à chasser le loup de la bergerie, mais en ouvrant miséricordieusement au pauvre animal une porte de derrière 1 • [Cours compl. d'hist. ecclés., tom. XIX, col. 1112.)

2. Lambert. Hersfeld. loc. cit., col. 1227.

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de la Lorraine et de la France teutonique (on appelait ainsi les divers fiefs du territoire français qui relevaient encore de la couronne de Germanie). « Ils les conjuraient au nom de Dieu, toute autre affaire cessant et toute excuse écartée, de se rendre à l'invitation commune pour assurer le salut de la patrie. » C'était la première fois que sans l'intervention de l'autorité royale, en dehors du chef de l'État et manifestement contre son gré, une telle convocation avait lieu. L'opinion publique fut unanime à l'approuver, tellement que les partisans jusque-là les plus obstinés de Henri IV, stupéfaits de la tournure que prenaient les événements, abandonnèrent une cause désormais perdue. L'archevêque de Mayence, cet ambitieux cupide, ce versatile personnage sur qui pesait la responsabilité terrible de tout le sang versé dans les plaines de la Thuringe et de la Saxe, le président schismatique du conciliabule de Worms, Sigefrid lui-même après tant d'apostasies, de parjures intéressés, de manœuvres détestables, fit volte-face et se déclara contre le prince dont il avait jusque-là avec un dévouement mercenaire flatté, soutenu et presque déifié la tyrannie.

 

   35. Les circonstances dans lesquelles sa défection fut connue de Henri et du public se rattachent à l'un des plus touchants épisodes      de la terrible guerre saxonne. Le comte Ebérard de Nellembourg,  cet autre favori dont le nom s'est déjà tant de fois retrouvé sous  notre plume, avait, lors du guet-apens royal de Gerstungen 1, reçu eu garde deux jeunes enfants de la plus haute noblesse saxonne, l'un fils du margrave Udo, l'autre fils d'Adela veuve du margrave Dedi. « Ils étaient loin encore de l'âge de l'adolescence, dit Lambert d'Hersfeld, et cependant ils ont laissé à la postérité un immortel exemple d'énergie et de patriotisme. Soit égard pour leur illustre origine, soit compassion pour la délicatesse de leur âge Henri avait recommandé au comte de les traiter avec la plus grande douceur, et de leur faire oublier l'ennui de la réclusion, en les laissant se livrer avec des compagnons de jeu à tous les exer-

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1. Cf. chap. précédent, n» 29.

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cices qui pourraient les distraire. Ebérard se conforma à ses instructions. Les enfants eurent la liberté de sortir de   la forteresse sous la surveillance de quelques gardiens et de  faire des excursions dans le voisinage; ils n'en  abusèrent pas; nul d'ailleurs ne soupçonnait qu'ils pussent même en avoir la pensée. Parfois le comte les faisait monter de petits chevaux sur lesquels ils avaient encore peine à se tenir et les conduisait à la chasse dans la forêt voisine. Renouvelées vingt fois sans inconvénient,  ces diverses expériences avaient endormi la vigilance des gardiens, qui laissaient les jeunes  prisonniers faire à peu près tout ce qu'ils voulaient. Or, chez ces nobles enfants, il n'y avait qu'une seule pensée, une seule espérance. Dès qu'ils pouvaient s'entretenir sans témoins, c'était pour parler de leur patrie,  de leurs parents, des tristesses de la captivité, des moyens d'en sortir, moyens qu'ils ne trouvaient pas, mais qu'ils priaient Dieu de leur inspirer. Un jour que le comte Ebérard les avait menés à la chasse, au moment où les veneurs poussant des cris d'allégresse se précipitaient de tous les points de la forêt sur la bête aux abois, les deux enfants qui s'étaient tenus en arrière se trouvèrent seuls. Enfonçant l'éperon dans les flancs de leurs chevaux, ils se précipitèrent à travers bois, ravins et collines dans la direction opposée à celle de la chasse. Ne sachant d'ailleurs où ils allaient et ne connaissant nullement le pays, il leur suffisait de s'enfuir au galop de leur monture. Au sortir de la forêt, ils se trouvèrent sur la rive gauche du Mein. Un pêcheur  monté sur  une barque lavait ses filets. Les enfants lui demandèrent le nom de la ville la plus proche ; c'était Mayence. Ils le prièrent de les y conduire dans sa barque, et comme ils n'avaient point d'argent, ils lui offrirent leurs chlamydes (manteaux brodés de soie et d'or). A leur costume et à leur attitude pleine d'empressement  et  de terreur, il n'était pas   difficile de deviner en eux quelques victimes de la tyrannie royale, qui en faisait alors tant d'autres. Le pêcheur en eut pitié, il les prit complaisamment dans sa barque, les cacha sous ses filets pour les dissimuler aux regards de ceux qui ne manqueraient pas de les poursuivre, fit passer les deux chevaux sur la rive droite du fleuve, et

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se dirigea à force de rames vers Mayence. Les chevaux, comme des êtres intelligents, suivaient d'eux-mêmes sur le bord, marchant ou s'arrêtant selon que le bateau s'arrêtait ou marchait. Arrivés à Mayence, les deux fugitifs se cachèrent, eux et leurs chevaux, dans une maison bâtie près du fleuve; ils supplièrent leur hôte inconnu de ne les point trahir. «Nous sommes, lui dirent-ils, très-proches parents de l'archevêque Sigefrid; faites en sorte de nous remettre sains et saufs entre ses mains, et vous serez largement récompensé soit par lui, soit par nos propres familles qui comptent parmi les plus riches et les plus puissantes du royaume. » Mais quelques heures après, le comte Ebérard à la tête d'une escouade de cavaliers survint plein de fureur. Il avait fini par retrouver la trace des fugitifs. A grand fracas il cerna la maison hospitalière, heurtant à la porte soigneusement fermée et déclarant qu'il allait mettre le feu à la toiture si on ne lui rendait les otages du roi. Toute la ville fut bientôt en rumeur ; les citoyens accoururent de toutes parts, poussant des cris de vengeance contre les agresseurs encore inconnus. L'archevêque avait alors près de lui le comte de Lutzelbourg Conrad, qui l'était venu visiter. Il l'envoya avec tous ses hommes d'armes sur le lieu du tumulte. Le comte trouva Ebérard et ses cavaliers frappant d'estoc et de taille sur la multitude qui voulait s'opposer à leur violence ; il les chargea vigoureusement et les mit en fuite. Les deux enfants se précipitèrent dans les bras de leur libérateur, qui les amena à Sigefrid. Heureux de pouvoir donner un gage de fidélité à la cause des princes qu'il voulait embrasser en abandonnant celle du roi, l'archevêque accueillit avec transport les nobles fugitifs et leur donna à chacun une escorte fidèle pour les reconduire en sécurité à leurs familles 1. »

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon