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Il existe, à ce sujet, un texte important de Jean Daniélou, qui répond il est vrai à une autre problématique, mais qui devrait pouvoir éclairer davantage l'idée que nous essayons de faire ressortir: “Entre le monde païen et la Trinité bienheureuse, il n'y a qu'un passage qui est la croix du Christ.
Comment nous étonner alors, dès que nous voulons nous établir dans cet intervalle et tisser à nouveau entre le monde païen et la Trinité les fils mystérieux qui les rejoindront, de ne pouvoir le faite que par la croix. Il faut nous configurer à cette croix, la porter en nous et, comme le dit saint Paul du missionnaire, “porter toujours avec nous dans notre corps la mort de Jésus » (2 Co 4, 10).
Cette division qui nous crucifie, cette incompatibilité dans notre coeur de porter à la fois l'amour de la Trinité très sainte et l'amour d'un monde étranger à la Trinité très sainte, c'est la Passion même du Fils unique qu'il nous appelle à partager, Lui qui a voulu porter en Lui cette séparation, pour la détruire en Lui, mais qui ne l'a détruite que parce qu'il l'a d'abord portée: il va d'une extrémité à l'autre.
Sans quitter le sein de la Trinité, il s'étend jusqu'aux extrêmes frontières de la misère humaine et il remplit tout l'intervalle. Cette extension du Christ, dont les quatre dimensions de la croix sont le signe, est l'expression mystérieuse de notre distension et nous configure à elle 51 »
La souffrance est en fin de compte le résultat et l'expression de cette extension de Jésus‑Christ, depuis l'intimité de Dieu jusqu'à l'enfer du “Mon Dieu, pourquoi m'as‑tu abandonné? ».
Celui qui a distendu son existence au point d'être à la fois plongé en Dieu et plongé dans l'abîme de la créature abandonnée de Dieu, se trouve nécessairement écartelé, il est réellement “crucifié”.
Mais cet écartèlement
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p205 LES ARTICLES CHRISTOLOGIQUES DE LA PROFESSION DE FOI
est identique à l'amour: il en est la réalisation “jusqu'au bout” (Jn 13, 1), il est l'expression concrète de l'ouverture immense créée par l'amour.
On pourrait dégager à partir de là le vrai fondement d'une dévotion authentique envers la Passion, et montrer aussi comment dévotion à la croix et spiritualité apostolique se rejoignent.
L'on pourrait faire voir que l'activité apostolique, service des hommes dans le monde, est intimement liée au coeur même de la mystique chrétienne et de la dévotion à la croix. Les deux visées ne s'opposent pas; au contraire, dans leur vraie profondeur, elles vivent l'une de l'autre.
Il devrait enfin être clair par là que ce qui compte dans la croix, ce n'est pas une accumulation de souffrances physiques, comme si la valeur rédemptrice de la croix consistait dans la plus grande somme possible de tourments.
Comment Dieu pourrait‑il prendre plaisir aux tourments de sa créature, voire de son Fils, et les considérer même comme la valeur à fournir pour acheter la réconciliation ? La Bible et la foi chrétienne authentique sont loin de telles idées.
Ce n'est pas la souffrance, comme telle, qui compte, mais l'ouverture créée par l'amour, élargissant l'existence au point d'unir ce qui est loin et ce qui est proche, de mettre l'homme abandonné de Dieu en rapport avec Dieu. L'amour seul donne un sens à la souffrance.
S'il en était autrement, ce sont les bourreaux qui auraient été à la croix les véritables prêtres, ce sont eux qui, en provoquant la souffrance, auraient offert le sacrifice. Parce que cela ne dépendait pas de la souffrance, mais de ce centre intime qui la supporte et l'anime, à cause de cela, ce ne furent pas eux, ce fut Jésus le prêtre, qui réunit à nouveau en son corps les deux extrémités séparées du monde (Ep 2, 13 s).
Par là nous avons, au fond, déjà répondu à la question dont nous sommes partis, à savoir si ce n'était pas une idée indigne que de se représenter un Dieu exigeant l'immolation de son Fils pour apaiser sa colère. A cette question, on ne peut que répondre: De fait, Dieu ne saurait être conçu de cette manière.
Mais une telle notion de Dieu n'a rien à voir avec l'idée de Dieu du Nouveau Testament. Car, celui‑ci nous présente au contraire un Dieu qui, de sa propre initiative, a voulu devenir dans le Christ l'oméga ‑ la dernière lettre ‑ dans l'alphabet de la création. Il nous parle d'un Dieu qui est lui‑même l'acte d'amour, qui est tout entier “pour”, et qui par suite revêt nécessairement l'incognito du dernier ver de terre (Ps 22 [21], 7).
Il nous montre un Dieu qui s'identifie à sa créature
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et qui dans ce contineri a minimo ‑en se laissant contenir et dominer par le moindre des êtres ‑ déploie cette «surabondance » qui le révèle comme Dieu.