Scanderbeg 1

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§ VI. L'EUROPE ORIENTALE


   42. Ces barbares  menaçaient de  plus  en plus  d'absorber tout l'Orient dans les limites de leur empire. Eugène IV fit donc entendre,   dans  l'admirable encylique Postquam ad apicem, dès les

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1. La translation du concile de Florence à Rome avait été décidée en 1441. Mais le Pape ne quitta Florence qu'en 1443, s'arrêta quelques mois à Sienne en se rendant à Rome.

2. Subit., Annal., xv, 18 et 19. — Collenut., Hist. Neap., v. — Summont., iv; et alii.

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calendes de janvier 1442, le cri d'alarme par lequel il appelait tous les chrétiens aux armes contre les Infidèles. « Elle fut grande notre joie, s'écrie-t-il, lorsque nous vîmes les Grecs et les autres orientaux de retour au giron de l'Eglise romaine ! Mais cette joie s'est bien vite changée en tristesse amère, parce que l'audace et la fureur des Turcs ne font que croître de jour en jour. Outre les vastes provinces qu'ils avaient déjà conquises, ils viennent d'occu­per violemment la principauté de Georges, souverain de Rascia, dont les fils ont été chargés de chaînes. Les mines d'or et d'argent sont en leur pouvoir. Des milliers de Chrétiens ont été emmenés en servitude. De temps à autre passent des sortes de recruteurs qui, à chaque famille de chrétiens vivant dans l'empire turc, ravis­sent un adolescent initié à la doctrine catholique et le vouent aux superstitions du Coran. En dernier lieu la Pannonie elle-même serait tombée sous leur puissance, si le vayvode de Valachie Jean Hunyade et le roi de Hongrie Wladislas n'avaient remporté sur eux, avec l'aide de Dieu, une miraculeuse victoire, à Sophia. » Les chrétiens, bien que fort inférieurs en nombre, mirent en fuite cent mille mahométans, dont trente mille furent tués et quatre mille faits prisonniers. L'armée victorieuse s'avança jusqu'aux confins de la Thrace et de la Macédoine ; la veille de la Noël de l'an 1442 l'excès des fatigues et la rigueur de la saison l'obligèrent à battre en retraite des bords de l'Hémus, devant le général turc Carambéja. Au retour de cette brillante expédition, le roi Wladislas rentra triomphalement à Bude. En 1443, Wladislas et Hunyade unirent de nouveau leurs forces contre l'ennemi commun, firent irruption dans l'empire turc, battirent, le 3 novembre, une armée de trente mille turcs aux abords de Nissa, et livrèrent cette ville et celle de Sarkiven aux flammes1.

 

43. Ces victoires réitérées délivrèrent  la Servie du joug d'Amurat, amenèrent la restauration du prince Georges, excitèrent aussi

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1 Callin., de reb. gest. Wladisl., n. — /En. Sïlv., de Europ., 5. — Bonfin., ni, dec. 5 et 6. — Tharos., 40. — Cbosi., xxi. — Jo. Leuscl., Annal. Turc, ann. 1442 et 1443. — Hanival., xiv, p. 2. — Murâtes Drago, in Amurat., i. — Akonïm., Miscel. Bononiens., ann. 1443.

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Scanderbeg et les autres princes ou petits rois de la Macédoine à tenter l'œuvre de leur affranchissement. Ils tinrent, cette année même, un imposant congrès. Electrisés par un discours brûlant de patriotisme, prononcé par Scanderbeg, ils lui confièrent d'une voix unanime la direction et le commandement de la guerre qu'ils allaient entreprendre contre les Turcs, pour la défense de leur reli­gion et de leur liberté commune. Eugène IV, informé de l'heu­reuse révolution qui venait de se produire en Macédoine et du réta­blissement de Georges en Servie, s'empressa de donner mission à l'évêque d'Arbanensi d'absoudre les Albanais et les Rascioles des censures qu'ils avaient encourues en enrôlant leurs fils au service des Infidèles ou pour tout autre méfait, et de les recevoir dans le camp de l'Eglise. Les Serbes trompèrent l'espérance du Pape et n'imitèrent pas le bel exemple des Albanais ; Georges, quoique réta­bli par les armes hongroises, eut la lâcheté de préférer l'alliance d'Amurat à celle des chrétiens et du Souverain Pontife. Amurat, avide de vengeance contre Scanderbeg et les Albanais, résolut d'a­gir avant l'arrivée de l'armée latine. Il inonda l'Epire et la Macédoine de quarante mille cavaliers d'élite, commandés par Ali-Bassa, un de ses meilleurs généraux. Les Barbares avaient l'espoir d'acculer Scanderbeg à quelque forteresse, de l'y assiéger, de le prendre et de le livrer à un supplice exemplaire ; ils annonçaient même avec une orgueilleuse assurance cet événement comme prochain. La ter­reur fut si grande en Epire, que pâtres de l'intérieur et pêcheurs du littoral se jetèrent et s'entassèrent dans les villes. Mais Scan­derbeg, à la tête d'une petite armée de huit mille cavaliers et de sept mille fantassins choisis entre les plus déterminés et les plus braves, ayant prévenu son monde que les secours de Venise et de l'Italie ne leur feraient pas défaut, marcha droit à l'ennemi, le surprit près de la Dibre inférieure, à quatre-vingts milles de Croia, au petit jour, et le battit si complétement en trois heures, que les vaincus eux-mêmes ne pouvaient croire à leur défaite après l'avoir essuyée. Elle leur coûta pourtant vingt-deux mille morts, deux mille prisonniers et vingt-quatre étendards. Les pertes des Macédoniens  furent  plus qu'insignifiantes, quelques centaines de

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morts ; il est vrai que le nombre des blessés fut très-considéra­ble. Le retentissement de cette victoire de Scanderbeg fut im­mense. WIadislas de Hongrie, qui préparait avec le concours du cardinal-légat, Julien de Saint-Ange, une grande croisade contre les Turcs, lui écrivit aussitôt pour le féliciter et l'engager en même temps à s'allier au Souverain Pontife, à la Hongrie, à Philippe de Bourgogne. Il l'informait qu'Amurat allait être attaqué simultané­ment et par terre et par mer, que l'Hellespont serait occupé par le duc de Bourgogne et la flotte des croisés, afin de couper, pour ainsi dire, ses forces en deux tronçons. Cette lettre fut lue au sénat Albanais; Scanderbeg y répondit en confirmant l'alliance de ses compatriotes avec le Saint-Siège et les Hongrois, en promet­tant de se joindre à l'armée des croisés avec trente mille Macédo­niens1.

 

44. L'intervention de la croisade dans le Levant, surtout la présence de la flotte dans les eaux de l'Hellespont, était des plus urgentes. Eugène IV le sentait bien et n'avait nul besoin d'être stimulé par les instances quotidiennes d'Andromène Jagari, ambas­sadeur de Jean Paléologue. Mais les complications religieuses et la situation politique de l'Occident lui suscitaient d'incessants embar­ras. A cemoment même, en 1443, alors qu'il était si nécessaire qu'il n'y eût dans toute la chrétienté qu'un même esprit qui fît converger tous les efforts au refoulement des Mahométans hors de l'Europe, à ce moment même, sans parler des misérables expé­dients que les sectaires de Bâle mettaient en oeuvre pour semer des divisions parmi les ecclésiastiques, entre séculiers et réguliers, cette autre secte de schismatiques acéphales qui se vantaient de ne

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1 Scanderbeg est une des grandes figures qui forment la transition histo­rique des héros de l'ancienne Grèce à ceux de la Grèce moderne. Emmené tout enfant chez les turcs, après avoir vu massacrer au même moment et sous ses yeux tous ses frères par ces barbares, lorsqu'il put échapper à la servi­tude, il trouva sa patrie sous le joug des geôliers dont il venait de tromper la vigilance. Son père, Jean Castriotès, prince d'Epire, était mort écrasé par Amurat, sans avoir pu léguer au seul enfant qui lui restait, sans qu'il pût savoir s'il était encore vivant, la glorieuse mission de relever l’étendard de la délivrance et de l'indépendance nationale.

Marin. Barlet., de Vit. et Gest. Scanderbeg., I et II.

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suivre ni Eugène IV ni Félix V, se remuait activement pour la réu­nion d'un tiers Concile œcuménique, qui aurait prononcé la déchéance des deux Pontifes existants et nommé un troisième Pape. Et c'était le roi des Romains Frédéric III qui, au lieu d'être à la tête du mouvement que le Saint-Siège s'épuisait à organiser contre les Infidèles, était à la tête de ce mouvement anti-catho­lique, dans lequel heureusement il ne put entraîner les autres princes, malgré ses sourdes intrigues auprès d'eux, notamment en Gastille et à Gênes. Frédéric, cette année-là, réunit une première diète à Nuremberg, le jour de la Purification de la Vierge, dans le but d'arriver à la convocation de ce troisième concile, dont les septemvirs et lui ne voulaient pas démordre. On répondit à son appel avec si peu d'empressement, surtout de l'étranger, que pour ne pas faire une manifestation ridicule, il ajourna la chose à six mois, au jour de la Saint-Martin. Heureusement encore les avances qu'il avait faites au dehors avaient été repoussées partout, cette fois comme précédemment.

 

   45. Quant à la situation politique, elle  se montrait hérissée de difficultés inextricables. La plus préjudiciable à l'expédition contre les Turcs était la persistance de la guerre entre Anglais et Fran­çais. La campagne de 1443 fut particulièrement meurtrière, du côte de la Normandie et de la Picardie surtout1. Tant que durait ce déplorable état de choses, Eugène IV ne pouvait songer à de­mander ni à la France ni à l'Angleterre des secours pour la croi­sade en Orient. La guerre anglo-française contrariait l'élan qui se serait produit autour du duc de Bourgogne. Le Souverain Pontife fit donc une nouvelle tentative de conciliation entre les rois Charles et Henri. Dans ce but, aux calendes de février 1444, il donna des instructions précises à l'évêque de Brescia, qui avait la légation de France. Les événements se firent les auxiliaires du légat dans cette difficile et délicate mission. Les affaires de l'Angle­terre, dès le début de la campagne de cette année, se présentèrent mal ; elles empirèrent dans la  suite. Pierre de Luxembourg, qui

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' Jl'ST. Lips.,  Virg. Vallen., 29.

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avait embrassé leur cause, se laissa battre par les Bouguignons. Sur les autres points, les Français avaient partout l'avantage. Des pourparlers s'ouvrirent à Tours, au mois de mai, et, dans l'espoir d'une paix prochaine, on signa une trêve basée sur un projet de mariage entre Henri d'Angleterre et Marguerite, fille de René d'Anjou l. Cependant Amurat n'était pas sans éprouver de vives craintes causées par les préparatifs de guerre que les Chrétiens faisaient de toutes parts contre lui. Après avoir jusqu'à ce jour obstinément fermé l'oreille à toutes les propositions de paix, c'était lui maintenant qui faisait sonder le terrain et entamer des négociations par ses émissaires. Ces ouvertures amenèrent la conclusion avec les Hongrois d'une trêve de dix ans, au mois de juin 1444. La Bulgarie seule restait au pouvoir des Turcs, qui res­tituaient à leurs anciens possesseurs toutes leurs autres conquêtes dans ces contrées2.

 

   46. Wladislas venait de souscrire à ces conditions  lorsqu'on lui remit des lettres du cardinal  François, légat à la flotte latine de l'Hellespont et d'autres croisés, dans lesquelles on lui annonçait qu'Amurat venait de faire passer en Asie presque toutes ses troupes pour écraser la Caramanie ; on le conjurait donc d'entrer immé­diatement en campagne, et de ne pas perdre cette occasion unique pour la délivrance de l'Europe. Au premier moment, le loyal monarque se sentit fort embarrassé, en raison de la trêve qu'il venait de conclure. La réflexion et le cardinal Julien de Saint-Ange ne tar­dèrent pas à lui montrer que l'astucieux Amurat avait recouru à ce moyen d'une suspension d'armes en Europe, avec l'arrière-pensée de la violer ensuite, pour concentrer toutes ses forces en Asie contre un adversaire incommode, qui harcelait ses derrières et retardait sans cesse le progrès de ses conquêtes au nord du détroit. Or, Wladislas avait avec le Caramanie, que les Turcs se proposaient d'anéantir, un traité antérieur d'alliance offensive et défensive, en vertu duquel les Hongrois  devaient   marcher contre

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1 .Mo.nstbelet., Hist., vol.  il   in  line. —   Poltd.   VlRGIL.,   XXIII. —  Naucleb., vol. il, gen. 49 ; et alii. s Mi. Stlv., Europ., 5. — Bonfin., dec. 3, 1. VI.

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Amurat en Europe, dans le cas où celui-ci attaquerait la Caramanie en Asie, et réciproquement. Cet engagement synallagma-tique primait la trêve conclue naguère ; il y avait en outre un pacte également antérieur qui liait le roi de Hongrie au Pape, à Philippe de Bourgogne, aux Vénitiens et aux Génois. Le roi de Pologne s'engagea donc par un nouveau serment en compagnie de ses barons à recommencer la guerre contre les Turcs1. De nombreuses troupes chrétiennes avaient déjà passé le Danube, et remportaient journellement sur les Infidèles des avantages signalés. Eugène IV voulut donner à Wladislas le temps de faire ses préparatifs et d'ar­river sur le théâtre de la guerre avant que l'intervention d'Amurat, qui revenait en toute hâte avec des troupes formidables, à qui le légat et le duc de Bourgogne, infidèles par négligence au plan de campagne si laborieusement et si minutieusement arrêté d'avance, n'avaient pas su couper le passage de l’Hellespont, eût changé la face des choses. Dans ce but, il envoya l'étendard de la guerre sainte à l'intrépide Arianitès Cominat, prince épirote de Cermenico


    47. Arianitès, qui  allait devenir le beau-père  de Scanderbeg, avait été son meilleur auxiliaire dans le soulèvement récent de la Macédoine. Se sentant trop faible pour résister seul à l'invasion musulmane, il s'était résigné en frémissant au tribut imposé par Amurat ; mais il se tenait aux aguets d'une occasion favorable pour le réveil de l'indépendance macédonienne, jusqu'au jour où le fils de Castriotès la lui aurait fournie. Sa principauté s'étendait sur toute la partie du littoral de l'Epire comprise entre la Vavissa, le fleuve Aoûs des Anciens, jusqu'au golfe d'Ambracie. Ce n'était pas sans raison que le Souverain Pontife confiait à ce prince l'éten­dard de l'Eglise contre les Turcs, puisqu'aux termes de l'alliance conclue entre Scanderbeg et Wladislas, les Macédoniens devaient réunir leurs forces à celles de la Hongrie. Arianitès, en effet, chargea son futur gendre de cette glorieuse mission. Arrivée aux frontières de  la Servie, la colonne Macédonienne, contre toute

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1 Hanmivai.., xiv, 22. — Mcrates Dragon., Sirf. ilusulm., v,,   13. — Lecscl. Annnl. Turcic, ami. 1444.

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attente, se heurtait à la trahison du prince Georges Vuchovich. Georges était le beau-père d'Amurat, et, lorsque son gendre, effrayé des préparatifs des chrétiens, eut tenté un rapprochement secret, il lui avait pardonné sans peine de l'avoir récemment dépouillé de ses Etats. Il nourrissait au contraire une sourde animosité contre Jean Hunyade, qui, tout en le rétablissant dans son ancienne puissance, avait retenu quelques villes serbes à titre d'indemnité. D'ailleurs, âme fermée à toute foi religieuse, il ne pratiquait aucun culte et professait un égal mépris pour Jésus et pour Mahomet. II se tint au courant des apprêts de la croisade, et, dès qu'il fut informé de l'approche de Scanderheg, il se mit en mesure de lui fermer tout passage par le territoire serbe. Vaine­ment Scanderbeg chercha par ses députés à le faire changer de résolution ; vainement il lui fit représenter qu'il ne lui avait été fait aucun mal, aucun outrage qui motivât cette attitude; que, s'il refusait le passage, il allait sur ses derrières changer en enne­mis ses amis et voisins les Hongrois et les Epirotes, pendant qu'il aurait à combattre de front ses éternels ennemis les Infidèles; qu'après avoir éprouvé la perfidie de son gendre et les bienfaits des Hongrois, il commettrait une faute grave, en exposant, par amour pour sa fille, toute la république chrétienne à un désastre dans lequel il verrait lui même sombrer sa puissance. Tout fut inu­tile : Georges demeura sourd à toutes les prières et à toutes les représentations1.

 

48. Cependant Wladislas, qu'un courrier avait instruit du départ de Scanderbeg et du chiffre de ses forces, comptant sur la jonction projetée, avait rapidement traversé la Valachie, franchi le Danube et poussé jusqu'à la plaine de Varna. C'est là qu'il attendait les Macédoniens, afin de poursuivre ensuite l'expédition à travers des plaines faciles à parcourir et de se jeter tout-à-coup sur la Thrace. Mais Amurat, avec cent mille hommes d'élite tous recrutés en Asie, parce qu'il ne faisait aucun fonds sur la solidité des Grecs et que même les Ottomans établis en Europe  lui  étaient  suspects, avait

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1 Franc. PniLEPn., six. — Marin. Barlet., de Vit. et gest. Scanderbeg., u.

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passé le détroit entre la Propontide et la mer Noire, soit avec la complicité des Génois achetée à prix d'or, soit à leur insu pendant qu'ils avaient quitté leur station pour aller se ravitailler 1. Wladislas attendait Scanderbeg dans ses campements de Varna, lorsqu'il apprit tout-à-coup l'arrivée de forces ottomanes de beaucoup supé­rieures aux siennes. Son avis, et celui du cardinal Julien, fut aussi­tôt, afin que l’armée chrétienne ne pût être entourée par les Barba­res, de gagner quelque hauteur voisine qui fût comme une forte­resse fournie par la nature; mais Hunyade fut d'avis d'attendre la bataille dans la plaine, et son sentiment l'emporta. On en vint aux mains, le 10 novembre 1444, avec une fureur peu ordinaire. Dans le premier engagement, l'avant-garde des croisés culbuta l'avant-garde turque, et couvrit le sol de cadavres ennemis. Amurat était si loin de s'attendre à voir ses légions enfoncées au premier choc et mises en fuite, qu'il tourna bride lui-même pour fuir, abandon­nant l'armée à sa déroute. Les satrapes qui l'entouraient sautèrent aux freins de son cheval, le menacèrent lui-même de mort s'il dé­sertait la bataille, et le forcèrent à ramener les soldats pour la réta­blir. La mêlée dura plusieurs heures avec des chances partagées, au prix de beaucoup de morts de part et d'autre, mais surtout du côté des Ottomans, peu couverts et que les flèches ou les épées perçaient facilement. Mais tout-à coup survint à l'aide des Turcs un nombreux renfort de troupes fraîches, qui combla les vides faits dans leurs rangs. Peu à peu les Hongrois harassés commencèrent à plier sous le nombre. Alors Wladislas, avec sa garde polonaise, pour opérer une diversion et donner aux croisés le temps de re­prendre haleine, se jeta soudain comme la foudre sur le mamelon qu'occupait Amurat. Ce point devint dès lors le centre d'une terri­ble mêlée. Amurat, surpris de ce coup de hardiesse, fut saisi d'épou­vante pour la seconde fois. Une hésitation, voisine de la peur et avant-courricre de la fuite, ne tarda pas à paraître dans toutes tes troupes.

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49. Que faisait donc Hunyade, qui  n'aurait eu dans ce moment

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i Marin. Bahlet., de gest. Scanderbeg., u. — £x. Sïly., Europ. 5.

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qu'à prêter la main à la fortune propice pour que cette journée coûtât et la vie au vieil Amurat et l'empire de la Grèce à ses des­cendants? Hunyade, disent les uns, dès qu'il eût vu les Hongrois fléchir, avait désespéré de la victoire encore incertaine et s'était honteusement retiré du combat avec ses Transylvains et ses Valaques, abandonnant à leur suprême tentative le légat et le roi. Assurément, oublieux dans ce tumulte des merveilles que la Provi­dence peut opérer, il n'écouta que son expérience des choses de la guerre, et, ne comptant plus sur les chances du combat, il aima mieux sauver une partie de l'armée, que de l'exposer toute à une mort qui lui paraissait inévitable s'il prolongeait la lutte. D'autres, au contraire, mettent le désastre des chrétiens au compte de la té­mérité de Wladislas. Il aurait dû attendre le vayvode qui, après avoir mis en fuite les pachas d'Europe et d'Asie, les poursuivait pour compléter leur déroute. Au lieu de cela, n'écoutant que son amour de la gloire, il avait étourdiment entrepris d'enlever les campements des janissaires. Il avait lancé sa troupe de front, com­battant lui-même à droite, pendant que Michel surnommé le chevalier Noir combattait à la gauche. Le choc fut donné avec tant d'impétuosité, que les janissaires plièrent aux deux bouts ; le cen­tre seul, où était Amurat, demeura de pied ferme. Alors, emporté de nouveau par son ardeur belliqueuse, Wladislas lança son cheval dans cette direction, au milieu des ennemis, dans la pensée d'attein­dre Amurat et de l'immoler lui-même. Malheureusement, son cheval ayant bronché s'abattit, et un janissaire s'élançant à la bride le maintint à terre. En même temps Chéserbeg, saisissant la tête du roi qui était pris dans les étriers, la fit sauter d'un coup de son yatagan. Elle fut aussitôt élevée au bout d'une pique, aux cris de : « La tête du roi ! la tête du roi ! » Les janissaires qui avaient pris la fuite tournèrent bride et se serrèrent de nouveau autour d'Amurat. Les compagnons du roi furent tués jusqu'au dernier, le camp des croisés fut mis au pillage, les évêques et les Grands de Hongrie qui étaient là furent impitoyablement massa­crés. Des chrétiens en fuite allèrent porter cette triste nouvelle à Hunyade, qui s'obstinait à la poursuite des fuyards turcs. Il n'en
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fut nullement effrayé, et, contenant ses troupes dans le devoir, il les mena par deux ou trois contre les Barbares, dont tous les efforts se tournaient maintenant contre lui et qu'il eût voulu empêcher de reformer leurs lignes. Il ne put y réussir, et fut enfin contraint de céder le champ de bataille à des forces incomparablement supérieures.

 

   50. Dès lors la déroute des chrétiens devint générale, et les Turcs firent un grand massacre des fuyards. Le cardinal Julien avait réussi à ne pas tomber aux mains des Infidèles ; il ne put échapper à celles d'une bande de pillards polonais, qui,  l'ayant  reconnu au bord d'un étang où il faisait boire son cheval, pensant qu'il devait être nanti d'une somme d'argent considérable, l'arrachèrent à la selle, le dépouillèrent de ses   vêtements  après l'avoir assassiné, abandonnèrent son cadavre nu aux fauves des forêts et aux oiseaux de proie. Hunyade  dans sa fuite tombait aux mains de Georges de Servie. Scanderbeg était encore sur les frontières de Mysie, quand il apprit la nouvelle du grand désastre de Varna. Accablé de dou­leur, il ne sut d'abord quel  parti prendre ; enfin, il se décida pour la retraite. Le héros indigné ne put s'y résoudre cependant sans tirer vengeance de la perfidie de Georges; il  fit irruption en Ser­vie  et mit tout à feu et à sang. Une lourde part de la responsabilité de ce grand revers incombe au cardinal de Venise, qui ne fit pas garder le dé­troit comme il convenait, et qui faillit ensuite à son devoir en ne faisant pas prévenir les chef de la croisade du passage d'Amurat en Europe. Le nombre des morts, qui fut considérable de part et d'autre, mais beaucoup plus du côté des  chrétiens, n'a jamais été connu. Amurat ne fit poursuivre les ennemis que bien mollement ; il ne parut ni fier ni joyeux de sa victoire, contrairement à ses habi-

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tudes en pareil cas. Comme on lui demandait la cause de cette indifférence : « Je ne voudrais pas, répliqua-t-il, vaincre souvent à ce prix. » Et, faisant charger bagages et butin, il battit en retraite avec ce qui lui restait de troupes. Ajoutons que, depuis deux ans, épris de repos, il s'était retiré du théâtre de la vie politique, en abdiquant en faveur de son jeune fils Mahomet II, mis sous la tutelle de Chelil-pacha et de Meulana-Chusrone. Il n'avait accepté le commandement de l'expédition de Varna que sur les instances des Ottomans d'Asie, que les grands préparatifs des chrétiens avaient frappés d'épouvante, et qui lui déclarèrent qu'ils ne sau­raient mettre leur confiance en aucun autre général que lui-même 1.

 

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