§ V. Prétendue chute du pape Liberius
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38. Voilà les arguments irréfutables que Stilting et Sellier opposaient à la véracité des Acta Eusebii. Qu'est-ce donc en définitive que ce document? Une pièce interpolée par les Ariens. Dans la quantité énorme de faux récits, de lettres apocryphes, de renseignements frauduleux mis au jour avec une infatigable activité pendant près de soixante ans par la faction arienne, celui-ci a eu la rare fortune de surnager à travers les siècles pour arriver jus-qu'à nous. Et, privilège encore plus singulier, son auteur a eu le crédit de le faire insérer dans le Liber Pontificalis, ce qui nous donne l'idée de l'immense bouleversement que l'Arianisme avait causé à Rome, aussi bien que dans toute la catholicité. Bossuet était frappé de l'air d'antiquité de ce monument. Il avait raison. Les Acta Eusebii sont en effet d'une époque contemporaine des événements qu'ils racontent. Cependant, en les examinant avec un peu plus d'attention, l'évêque de Meaux aurait pu y surprendre, comme en flagrant délit, la main perverse de l'interpolateur. Elle s'y manifeste très-évidemment dans la mention incidente ainsi formulée au milieu du récit : Qui etiam Orosius hœc gesta scripsit. Un chroniqueur ne se soussigne jamais d'une façon aussi maladroite. Ce ne peut être qu'un faussaire qui ait senti la nécessité de placer son œuvre sous le couvert d'un nom autorisé. Il est donc, par ce fait seul, très-raisonnable de présumer qu'Orosius avait laissé un récit authentique de la mort de saint Eusèbe, sur lequel un Arien anonyme a greffé sa frauduleuse légende. Sollier est parti de ce fait pour démontrer que Liberius avait été complètement étranger au supplice du prêtre romain, et la science actuelle a adopté ses conclusions.
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39. Mais les Acta Eusebii ne furent pas la seule découverte du XVIIesiècle, par rapport à l'histoire de saint Liberius. D'autres monuments plus importants encore se produisirent tout à coup au milieu de la discussion et achevèrent d'égarer la critique de cette époque. Un érudit, Nicolas Le Febvre (1608), lié d'amitié avec Du Perron, Baronius, Casaubon, de Thou, Sirmond, trouva un jour dans la bibliothèque que le fameux Pithou lui avait légués par testament, quelques feuilles manuscrites d'un antique parchemin
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qu'il se mit aussitôt à déchiffrer. Le manuscrit portait comme nom d'auteur celui de saint Hilaire. Les pièces qui y étaient réunie étaient indépendantes les unes des autres. Quelle qu'en fût la provenance, ces pièces étaient intéressantes pour l'histoire et complètement inédites. Lefebvre (Nicolaus Faber) les publia. Or, au nombre de ces fragments se trouvaient trois prétendues lettres du pape Liberius, qui tranchaient enfin la question dans le sens de l'apostasie de ce pontife. La première était ainsi conçue : « A ses bien-aimés frères, prêtres et coévêques d'Orient, Liberius. Selon la déifique crainte, votre sainte foi est connue de Dieu et des hommes de bonne volonté. La Loi nous dit : « Fils des hommes, jugez selon la justice1 ! » En conséquence, je renonce à défendre Athanase. Cependant comme l'évêque Jules, mon prédécesseur de bonne mémoire, l'avait pris sous sa protection, j'ai dû craindre en l'abandonnant moi-même d'être accusé de prévarication. Mais dès que j'ai connu, quand il a plu à Dieu de m'en faire la grâce, que vous aviez justement condamné le patriarche, j'ai immédiatement souscrit à votre sentence et envoyé mes lettres à ce sujet à l'empereur Constance, par l'entremise de notre frère Fortunatien,1. Bannissant donc Athanase de la communion catholique et résolu de ne plus jamais recevoir aucune lettre de lui, je déclare que j'entends conserver la paix et la communion avec vous tous et avec l'universalité des évêques d'Orient. Pour mieux vous convaincre de la sincérité du sentiment qui me dicte cette lettre, vous saurez que j'ai souscrit l'exposition de foi faite par le seigneur et commun frère Démophile évêque de Bérée, dans le concile de Simium, en ma présence et devant mes frères et coévêques. Ce formulaire a été adopté par tous les membres de cette assemblée et par mol-même. J'y ai adhéré de grand cœur sans aucune contradiction, ni restriction. Je professe cette doctrine, je la maintiens. Voilà pourquoi j'ai jugé à propos de demander à Votre Sainteté de vouloir bien désormais me considérer comme uni de sentiments avec vous tous. Daignez donc d'un commun accord et avec un
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1. Psalra., lvii, 2 ix. =================================
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pareil zèle travailler tous à obtenir la fin de mon exil et me faire remettre en possession du siège qui m'a été divinement confié 1. »
40. La seconde lettre pontificale n'était pas moins étrange. La voici : « Liberius, de son exil, à Ursace, Valens et Germinius. Je sais que vous êtes des fils de paix ; que vous aimez la concorde et l'Unité de l'Église catholique. Voilà pourquoi, seigneurs et frères bien-aimés, sans y être contraint par aucune violence (ce dont je prends Dieu lui-même à témoin), je vous adresse cette lettre dans l'intérêt de la paix et de la concorde, lesquelles sont préférables au martyre. Sache, donc votre prudence qu'avant même de venir à la cour du saint empereur, j'avais déjà condamné Athanase, jadis évêque d'Alexandrie, et que j'avais adressé aux évêques d'Orient des lettres où je le déclarais séparé de la communion de l'Église romaine. Ce fait pourra vous être attesté par tout le presbyterium de la ville de Rome. Le retard que ces lettres ont dû subir avant d'arriver à leur destination tient uniquement à ce que mes légats et les évêques qui les accompagnaient ont été déportés dans l'in-tervalle et que j'ai dû travailler dès lors à les faire rappeler de leur exil. Je ne veux pas non plus vous laisser ignorer que j'ai supplié Fortunatien, notre frère, de se rendre avec mes lettres à la cour du très-clément empereur Constance Auguste, pour lui de-mander au nom de la paix et de la concorde dont sa piété assure le triomphe, l'autorisation de retourner au sein de l'Église qui m'a été divinement confiée, et qu'ainsi le siège de Rome voie finir ses tribulations. Cette lettre vous apprendra donc, frères bien-aimés, que je suis, dans la simplicité et la droiture de mon cœur, uni de communion avec vous tous, c'est-à-dire avec l'Église catholique. Ce vous sera une grande gloire au jour du jugement final d'avoir travaillé à rendre la paix à l'Église romaine! Je dois encore vous dire que j'ai reçu dans la paix et dans la communion ecclésiastique nos frères et coévêques Épictéte de Centumcellae et Auxence de
Milan. J'espère qu'ils en apprendront avec plaisir la nouvelle. Si quelqu'un désormais prétendait se séparer de la paix et de la
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1. S. Hilar., de Opère historié., fragment, -t; Patr. lat., tom. X, col. 689-632.
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concorde ainsi rétablies par la grâce de Dieu dans tout l'univers, qu'il sache que nous le déclarons banni de notre communion 1. »
41. La troisième lettre de Liberius est, s'il se peut, plus invraisemblable et plus impossible encore que les deux précédentes. Elle aurait été adressée par ce pontife à Vincent de Capoue, le légat traître et infidèle dont Liberius avait naguères si amèrement déploré l'apostasie. Voici cette dernière pièce : « De son exil, Liberius à Vincent. Frère bien-aimé, je n'ai pas la prétention de vous instruire; je veux seulement adresser quelques paroles d'édification à votre sainteté, vous exhortant de vous rappeler la parole de l'Apôtre : « Les entretiens avec les méchants corrompent les bonnes mœurs 2. » Vous comprendrez facilement cette allusion. Les embûches des méchants vous sont connues par expérience. Ce sont elles qui m'ont réduit à la cruelle extrémité dans laquelle je me trouve. Priez Dieu qu'il me donne la patience. Mon très-cher fils Urbicus, dont la présence ici était ma seule consolation, vient de m'être enlevé par l'agent impérial Venerius. Du reste, je crois devoir informer votre sainteté que je viens enfin de me mettre en dehors du débat soulevé à propos d'Athanase et que j'ai écrit en ce sens à nos frères les évêques d'Orient. Ainsi donc, puisque par la grâce de Dieu la paix et la concorde sont ainsi rétablies partout dans le sens que vous désiriez, vous daignerez réunir tous les évêques de Campanie pour les en informer, et pour adresser au très-clément empereur une supplique qui mettra fin à l'horrible situation dans laquelle je gémis. Que Dieu vous tienne sain et sauf, mon frère. Nous avons maintenant la paix avec tous les évêques d'Orient et avec vous-même. Je me suis mis, en ce qui me concerne, en règle avec Dieu. C'est à vous de faire le reste. Si vous avez juré de me laisser mourir en exil, Dieu sera juge entre vous et moi3. »