Darras tome 27 p. 176
19. Son œuvre mérite que nous résumions sa vie. Pierre était italien ; il naquit dans le voisinage de Novare en Lombardie ; et de là son surnom. Sa famille était obscure et pauvre. Un généreux bienfaiteur, ayant remarqué ses heureuses dispositions, lui fournit les moyens d’aller étudier à Bologne. Ses premiers succès et la renommée des écoles françaises le décidèrent à quitter sa patrie. Il se rendit en France, muni d’une lettre de recommandation adressée par l’évêque de Lucques à saint Bernard1. Celui-ci envoya le jeune homme à Reims suivre les leçons de ce célèbre Albéric, futur archevêque de Bourges, qui pour Abailard était la cause de tant d’insomnies et l’objet de tant d’insultes2. L’Italien voulut bientôt entendre les professeurs de Paris; il entendit Abailard lui-même, a-t-on pensé ; ce qui ne saurait être qu’à la dernière reprise des cours du Péripatéticien. Il comptait passer peu de mois dans la capitale ; il s’y fixa pour toujours. Son mérite ne tarda pas à lui gagner l’estime des élèves et des maîtres ; l’enseignement était sa vocation : il obtint sans peine, aux applaudissements de tous, une chaire de théologie, qu’il occupa plusieurs aunées avec la plus grande distinction. Nulle part on ne le voit se mêler aux affaires publiques, aspirer aux dignités, agir en dehors de ses paisibles études ; mais le rang que, sans y prétendre, il a su conquérir dans l’opinion générale nous est montré par un fait, dont il n’a pas ce-
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1 Saint Bernard pourvut à Epist. la subsistance de l’élève étranger, daus la ville de Reims d'abord, puis dans la capitale, comme nous le voyons par une de ses lettres à Gilduin, Abbé de Saint-Victor. 410.
2 Cf. tome xXXVI de cette histoire, p. 146.
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pendant la principale gloire. En 1159, l’évêque Thibaut étant mort, les suffrages se réunirent, d’un accord libre et spontané, sur l’archidiacre Philippe, un second frère de Louis VII engagé dans les Ordres, comme Henri de Beauvais. Dans son abnégation irrévocable, le royal élu déclina cet honneur, et, sur sa demande, Pierre Lombard son maître lui fut substitué. C’était l’enlever à ses uniques aptitudes peut-être, bien certainement à ses goûts; son épiscopat n’a pas laissé la plus légère trace dans l’histoire et ne dura pas même trois ans. Ne sachant rien de l’évêque, ne dédaignons pas un trait qui peint l’homme et le fait aimer. Quelques seigneurs de Novare se rendant à Paris, pour offrir leurs hommages et leurs félicitations à leur illustre compatriote, amenèrent sa vieille mère avec eux. Comme elle était vêtue selon son humble condition, ils pensèrent qu’elle ne devait pas se présenter de la sorte au palais épiscopal, et l’obligèrent à revêtir un plus beau costume, bien que la pauvre femme y répugnât, disant qu’elle connaissait Pierre et qu’un pareil travestissement lui déplairait. Quand on l’eut introduite, il déclara qu’on se trompait, que ce n’était pas sa mère, dont il n’avait pas oublié la pauvreté. Mais dès qu’elle eut repris son vêtement ordinaire, il se jeta dans ses bras, avec tous les témoignages d’une tendre et respectueuse affection 1.
20. A la mort de Pierre, survenue si tôt après, Hugues archevêque de Sens et métropolitain de Paris, écrivait aux chanoines de la cathédrale : « La douleur où m’a plongé la perte de mon maître réclame une consolation, loin de me laisser en état de consoler la douleur d’autrui. La mort vient de me ravir la moitié de mon âme, le guide sûr de mes meilleures années, le soutien de ma faiblesse, le docteur de ma vie2. » Les plus grands éloges lui sont décernés par les auteurs du même siècle et des siècles suivants. Mentionnons dans le nombre Matthieu Paris, Trithème, saint Antonin, Sixte de Sienne, Henri de Gand. Aux éloges, souvent exagérés, se mêlèrent des critiques qui ne l’étaient guère moins. Ce maître,
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1. Cette anecdote est racontée par un chroniqueur de Ferrare nommé Ricobalde. Hstiex. Frar/m. hist. to:n. vu, p. 1S6.
2. Patrol, latina, tom. clxxiii, col. 1Î27,'et >eq.
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p178 PONTlHCAT DALEXAXDUE III (1139-1181).
dont l’existence et l’enseignement furent si pacifiques, eut le rare honneur et le réel avantage de passionner les esprits, d’exciter les plus ardentes controverses, longtemps après sa mort. Les papes et les conciles ne croiront pas déroger en évoquant cette cause, en intervenant dans le débat. Alexandre III donnera mission à Guillaume de Champagne, transféré du siège archiépiscopal de Sens à celui de Reims, d’assembler à Paris un synode pour examiner et juger les propositions hétérodoxes attribuées au célèbre théologien. Jean de Cornouailles, son disciple, l’accuse et le défend, résumant en lui seul les partis contraires. Un concile de Latran, 1179, refuse de le condamner; un autre, 1213, n’hésitera pas à l’absoudre, et condamnera son dénonciateur, l’Abbé Joachin de Calabre, un vrai saint néanmoins, reconnu comme tel par l’Eglise. Gauthier de Mauritanie, prieur de Saint-Victor, cette pépinière d’hommes, quand y florissaient les grands mystiques, Guilduin, Hugues et Richard, n’avait pas craint de mettre sur la même ligne, d’envelopper dans la même réprobation Abailard, Pierre de Poitiers, Gilbert de la Porrée et Pierre Lombard, qu’il nommait Les quatre Labyrinthes des Gaules. C’est là le titre assez curieux du traité qu’il dirigea sans distinction contre ces représentants si divers de la méthode scolastique. A ses yeux, tous sont coupables d’altérer la foi par l’impur alliage du raisonnement humain, d’annihiler la religion pour y substituer la philosophie, de remplacer Jésus-Christ par Aristote, démentant le mot du Sauveur : « Vous n’avez qu’un seul maître, le Christ1. » On appelait déjà nihilistes ou nihilianistes les démolisseurs de tout enseignement chrétien. Mais alors ils attaquaient indirectement le dogme et n’ébranlaient pas directement la société.
1. L'œuvre capitale de Pierre Lombard, celle qui fit sa renommée et le rendit un signe de contradiction, est intitulée : Des Sentences . On peut la regarder comme le texte ou la rédaction de ses leçons orales. Il n’est pas aussi facile d’y voir un tout complet et coordonné, malgré les divisions qu’elle présente. C’est un essai, fort remar-
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1. Matth. xxin,
10.
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p179 CHAP. III. — LE PAPE ALEXANDRE A PARIS.
quable pour le temps, de somme théologique, un Manuel de la science sacrée. Elle se divise en quatre livres : Dans le premier, l’auteur traite de Dieu, de son essence, de ses attributs, des relations divines, de la sainte Trinité, selon la plus rigoureuse orthodoxie. Dans le deuxième, il expose avant tout la création des anges, l’œuvre des six jours, couronnée par la formation de l’homme, la destinée du monde matériel, la chute primitive, la transmission du péché originel, la grâce, le libre arbitre et les péchés actuels. Le troisième a pour objet l’Incarnation du Verbe, les perfections de Jésus-Christ, les vertus théologales et les commandements. Le quatrième renferme la théorie générale et particulière des sacrements de la nouvelle loi, établissant la présence réelle dans l'Eucharistie, le purgatoire au sujet de la Pénitence, condamnant la simonie et la clérogamie à propos de l’Ordre ; il finit par la résurrection, le jugement dernier, les peines et les récompenses éternelles1. Qui pourrait nier l’intention ou même l’existence d’un plan dans le développement de cette œuvre? Ce plan laisse beaucoup à désirer sans nul doute, les lignes sur plusieurs points en sont indécises et brisées, la morale s’y confond presque partout avec le dogme, il brille peu par l’harmonie des proportions, il n’est exempt ni de superfluités ni de lacunes; mais on ne saurait non plus douter qu’il ne constitue, dans l’histoire de l’enseignement théologique, un sérieux et véritable progrès. Toutes les écoles, en l’adoptant, lui rendirent de concert le même témoignage. II aura jusqu’à cinq cents commentateurs ; pour l’illustration du texte et la gloire du théologien, il suffit certes de nommer Alexandre de Halès, Albert le Grand, saint Bonaventure et saint Thomas d’Aquin. Pour détrôner le Livre des Sentences, il faudra la Somme de ce dernier C’est par comparaison avec cet immortel ouvrage que nous pourrons en apprécier la valeur doctrinale et méthodique. Observons ici que Pierre Lombard n’est pas à la rigueur un disciple d’Aristote, ni même un dialecticien de profession; nous ne compre-
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1. Cramer hist. unit: tom. vi, pag. .'101-782. Du reste les éditions de Pierre Lombard sont plus nombreuses que l'auteur n'est désormais étudié.
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p180 PONTIFICAT d’alexandre III (MoO-HSl).
nous guère les attaques dirigées contre lui sous ce rapport. Sans répudier absolument la démonstration syllogistique, il tendait à rétablir le principe d’autorité, comme il l’indique assez clairement dans son préambule, et comme l’atteste encore mieux le corps même de l’œuvre. Au fond, elle est inspirée par une pensée de conciliation entre le traditionalisme pur et le pur rationalisme, de façon néanmoins à faire prédominer l’élément divin, la doctrine positive. Le titre ne ment pas : c’est un vrai recueil de sentences sur les divers sujets embrassés par la théologie, puisées dans les saints Pères et les Livres saints. De là le nom de Maître des Sentences sous lequel Pierre fut longtemps admiré et sera toujours connu. Son élève, Pierre de Poitiers, l’un des quatre Labyrinthes, suivit pied à pied son enseignement, en lui succédant dans sa chaire ; mais il le présenta sous une forme moins dégagée du sens humain ou plus rigoureusement aristotélique, ce qui donna prise aux réclamations dont l’un et l’autre furent l’objet.