Darras tome 41 p. 145
25. Le lendemain, la révolution éclatait à Milan. A la même date arrivait à Rome, un envoyé de lord Palmerston, lord Minto, qui, sans fonction précise et même sans titre, était chargé d'attiser partout le feu de la sédition. Sous l'impression des mauvais conseils et des événements fâcheux, tous les jours de janvier furent, à Rome, des jours d'agitation et de tumulte. On n'entendait plus dans les théâtres et les cabarets, dans les clubs et sur les places publiques, que les cris de : Mort aux jésuites ! mort aux allemands ! Vive l'Italie et la liberté I ».
Le six février, le cardinal Ferretti devait céder le ministère au cardinal Bofondi ; cinq jours plus tard, le Pape était contraint d'admettre dans ses conseils trois laïques,
l'avocat Sturbinetti, le comte Pasolini et le duc
Caëtani. En notifiant cette transformation à ses sujets,
le Pape, désormais sans illusion aucune, disait
avec l'accent de la tristesse : « Romains ! écoutez la voix de
voire père, et fermez l'oreille à ces cris, sortis d'un monde inconnu, qui tendent à enflammer, pour la guerre
étrangère, les peuples de l'Italie. Les gens qui
poussent ces cris vous trompent ; ils
veulent vous porter, par la terreur, à chercher votre salut dans le désordre ; ils veulent, par le tumulte
apporter la confusion dans les
conseils du gouvernement, et, par cette confusion, trouver un prétexte à une guerre entre nous, guerre
qui serait impossible sans ces
coupables menées. A quel danger, je vous le demande, l'Italie peut-elle être exposée, tant qu'un lien de gratitude et de confiance unira la force des peuples à
la sagesse des princes et à la
sainteté du droit?... Bénissez, grand Dieu, bénissez l'Italie ! Conservez-lui la foi comme le plus
précieux de tous
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les biens ! Bénissez-là de cette bénédiction qu'implore humblement de vous le père de tous les chrétiens ! Bénissez-la de cette bénédiction qu'implorent pour elle tous les saints auxquels elle a donné le jour, la reine des saints qui est sa protectrice, les apôtres dont elle conserve les reliques, et le Dieu fait homme qui a choisi cette ville de Rome pour le siège de son vicaire sur la terre ! »
On ne saurait trop admirer ce langage plein de charité et de grandeur ; la faction sut en abuser. Pie IX avait appelé la bénédiction divine sur l'Italie, afin qu'elle restât fidèle à la foi ; les radicaux supprimèrent ces dernières paroles et publièrent, de par le monde, qne le Pape avait prêché la croisade contre l'Autriche. « Aux armes, répétèrent les orateurs de clubs, aux armes, pour l'Italie ! Voilé ce qu'a dit le Saint-Père...
26. Le Pape, afin de couper court aux malentendus, ne se contenta pas d'afficher ses paroles ; il convoqua, dès le lendemain, au Quirinal, les quatorze chefs de bataillons de la garde civique: «Je vous ai appelé, Messieurs, leur dit-il, pour vous demander si je puis compter sur vous ». Tous répondent affirmativement à la vie et à la mort. — «Mais puis-je compter aussi sur le concoure et la fidélité de la garde civique? demanda Pie IX ». Les chefs de corps baissèrent la tête et gardèrent le silence. Le Pape comprit et n'insista point. Après s'être recueilli un instant, et sans doute après avoir offert son sacrifice à Dieu, il dit d'une voix ferme mais les yeux pleins de larmes; «Messieurs, les circonstances sont si graves et les renseignements qui m’arrivent de toutes parts, si peu rassurants que je ne vois d'espoir, après Dieu, qu'en vous seuls.. La garde que vous commandez m'a donné de nombreuses preuves d'attachement ; je lui confie ma personne, le Sacré Collège, la vie et les propriétés de tous les citoyens. Dites-le au dehors, Messieurs; dites que si la garde civique venait à faillir à son devoir, c'en serait fait de la tranquillité publique et des améliorations introduites dans le gouvernement. Dites que j'ai chargé une commission de réunir toutes les dispositions déjà prises et de voir qu'elle extension nouvelle peut être donnée aux réformes.
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On me demande d'augmenter le nombre des membres de la consulte d'État ; je le ferai et j'augmenterai en même temps leurs attributions. Ce que j'ai accordé sera maintenu. Un plus grand bien encore eût été fait, si ceux dont j'ai imploré le concours n'y eussent prétendu mettre des conditions. Ces conditions, je ne les accepterai jamais. Jamais, entendez-vous bien, jamais il ne sera dit que Pie IX a consenti à des choses contraires à son devoir comme roi et comme Pontife. Si on voulait m'y contraindre, si je me voyais abandonné des hommes que j'ai tant aimé et pour qui j'ai tout fait, je ne céderais pas, je me jetterais dans les bras de la Providence, qui, elle, ne m'abandonnera pas. Que les bons citoyens se tiennent donc en garde contre les malintentionnés qui, sous de vains prétextes, ne désirent que le désordre, afin de pouvoir s'emparer du bien d'autrui... Sur ce, Messieurs,. allez, et que le ciel vous soit en aide ! »
Ces paroles répétées par toute la ville, tranquillisèrent momentanément les citoyens paisibles, mais ne déconcertèrent, pas les autres. Le soir du même jour, 11 février, le peuple s'étant de nouveau porté au Quirinal. pour demander la bénédiction du Pape, une voix cria au milieu du silence de tous : «Plus de prêtres aux affaires ! » Pie IX, laissant tomber sa main déjà levée pour bénir, s'écria de manière à être entendu de toute la place: « Certains avis, où je ne reconnais pas le cœur de mon peuple, sont proférés par des gens inconnus, Je ne puis, je ne dois les entendre. Non posso, non debo, non voglio I Ainsi donc, à la condition que vous serez fidèles au Pontife et à l'Église... — Oui, oui, nous le jurons, très Saint-Père ! cria alors la foule. — «A cette condition, reprit Pie IX, je prie Dieu de vous bénir comme je vous bénis tous du fond du cœur ! » Cent mille têtes s'inclinèrent aussitôt ; le peuple, le vrai peuple retrouvait toute vive, au son de cette voix paternelle, sou ardente et pieuse affection: nul démagogue en ce moment, n'eût osé essayer une protestation, même par un geste ou une attitude.
Le 20 février, Pie IX passa en revue les bataillons de la guardia civica. Mais la semaine n'était pas écoulée que la garde nationale
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laissait exhumer par les clubs, les trois couleurs des émeutiers de 1831. Il va de soi que cette substitution des couleurs de l'émeute aux couleurs pontificales, s'était faite sans autorisation d'aucune sorte. En temps de révolution, au lieu d'écouter le pouvoir, on se met à sa place : c'est, à la fois, plus commode et plus franc.
27. Le 9 mars, Rome apprit que le ministère Bofondi, qui durait depuis trente-trois jours, était remplacé par le ministère Antonelli. Fils d'un bûcheron de Terracine, Jacques Antonelli, qui jouera, sous le pontificat de Pie IX un si grand rôle, n'avait pas encore quarante-deux ans. Esprit souple, fécond en ressources, mais d'une rare énergie que déguisaient, aux yeux du vulgaire, les dehors les plus affables, il s'était rendu, sous le ministère Ferretti, populaire, comme ministre des finances. Avec lui entrèrent au gouvernement trois hommes, qui marqueront diversement plus tard, Marco Minghetti, Sturbinetti et Galetti, choisis parmi les clubistes influents, et soi-disant inoffensifs, que dirigeait sous main Mazzini et que protégeait lord Minto. Ce qui frappe plus encore que les mérites divers des ministres, c'est la mobilité des ministères. Gizzi a duré un an aux affaires ; Ferretti, six mois ; Bofondi, un mois, Antonelli ne durera guère plus. Évidemment nons sommes entrés dans cette période, où le pouvoir, arraché à ses détenteurs, n'a plus de suites dans les desseins, et, livré aux caprices de la foule, est exalté ou brisé suivant les passions de ces grands enfants qu'on appelle des hommes. En temps de révolution, la vile multitude, qui prend la place du vrai peuple, pour s'abandonner à des meneurs, à des intrigants, à des tribuns, se livre à des caprices plus fréquents et plus violents. C'est le gouvernement du peuple par lui-même ; l'idéal typique de la démocratie équivaut à l'absence de gouvernement.
28. A peine le ministère était-il installé, qu'une troupe de fanatiques se portait à l'attaque du Gésu, maison généralice des Jésuites. Ces misérables étaient armés de haches et de poix brûlante ; les uns chantaient le Miserere ou le De profundis, les autres criaient : Des suaires ouvrez les fosses ! et parodiaient les cérémonies funèbres, comme s'il se fût agi d'enterrer tous les jésuites,
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habitants de cette maison paisible. Un autre jour on afficha sur la porte cette inscription : Est locanda ; maison à louer. La garde civique regardait et ne disait rien. Seul, un jeune prêtre qui avait servi dans l'armée française et qui devait être un jour ministre des armes, l'abbé de Mérode, osa se frayer un passage à travers la foule, arracher l'écriteau et dit aux émeutiers : «Ce que vous faites-là est une lâcheté I » Et la foule, d'abord interdite, applaudit à son courage. Mais vainement les habitants du Transtevère, apprenant ce qui s'était passé vinrent-ils s'offrir au P. Roothaan, général des jésuites, pour le défendre et le venger, et prouvèrent-ils sur le champ que la chose était possible, en fermant le café des Arts, quartier général des clubistes. Vainement Pie IX fit-il afficher une proclamation. Les jésuites refusèrent d'être défendus par la force. Quant à se défendre devant des tribunaux, ils l'eussent vainement attendu. La Révolution traîne depuis cent ans les jésuites devant l'émeute, jamais devant les tribunaux réguliers : elle sait mieux que personne qu'elle ne poursuit en eux que des innocents. Les jésuites se dispersèrent donc ; la plupart quittèrent Rome, d'autres y restèrent cachés et reçurent asile chez des personnes charitables. Dès lors, il y avait, dans Rome, non seulement abaissement du pouvoir, mais résolution du pacte social. Car enfin s'il suffit, pour proscrire, de jeter sur le dos de sa victime, une robe de jésuite, il n'y a personne qu'on ne puisse affubler d'une aune, d'un drap quelconque, pour le jeter en exil.
29. Le ministère fonctionnait depuis onze jours, lorsque tout à coup se répandit dans Rome, une nouvelle d'une certaine importance. La révolution avait éclaté dans la capitale de l'Autriche ; un combat sanglant avait été livré et l'insurrection avait remporté la victoire. En même temps on apprit que Milan s'était soulevé et que Charles Albert avait pénétré en Lombardie. Ces nouvelles déchaînèrent toutes les mauvaises passions ; elles pénétrèrent en un clin d'oeil jusqu'aux extrémités de la ville, et une immense multitude se rassembla devant le palais de Venise, la résidence officielle de l'ambassadeur autrichien. Il y eut là des scènes de tumulte indescriptibles, des cris de vivats pour les émeutiers, des
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vociférations contre l'empereur ei son armée. On apporta des échelles qui furent placées le long des murs du palais, et les armes impériales furent abattues. Et comme si ces infamies ne suffisaient pas encore, la multitude furieuse s'acharna sur les débris de ces armes, le bois en fut mis en pièces, les morceaux traînés dans les rues au milieu des vociférations, des blasphèmes et des insultes ; et partout où l'on rencontra les armes de l'Autriche, dans les églises comme sur les palais, la même scène se renouvela. On tira des coups de feu en sihne de réjouissance, on sonna les cloches, les habitants furent forcés d'illuminer « volontairement » et un Te Deum fut chanté à l'Ara cœli. La police, sous les ordres de Galetti, ne se montra même pas, et le lendemain les journaux exprimaient doucement l'opinion que la colère d'un peuple justement irrité était difficile à contenir.
30. Les Romains ne s'arrêtèrent pas à ces démonstrations. Après ces scènes grossières ils voulurent aider par les armes leurs frères qui combattaient en Lombardie. Dans tous les coins de la ville éternelle, et dans toutes les localités importantes de l'État pontifical, on établit des dépôts de recrutement ; on recueillit, la plupart du temps sans contrôle, de l'argent et des armes; les vieux comme les jeunes s'enthousiasmèrent pour la guerre sainte, les troupes régulières furent mises sur le pied de guerre ; des prêtres sans aveu, tels que Gavazzi et Ugo Bassi, offrirent leurs services comme aumôniers et bientôt près de douze mille hommes furent prêts à partir. Que faisait cependant le pauvre pape. Pie IX ne pouvait pas se dispenser d'assurer la sécurité de ses frontières, il autorisa donc le départ d'un corps de troupes de 17,000 hommes, qui devait occuper Ferrare et Bologne, et y rester; il en confia le commandement au piémontais, Jacques Durando.
Les chefs affectèrent de se méprendre sur la résolution du pape et convoquèrent le peuple au Colysée pour remercier Pie IX, d'avoir déclaré la guerre à l'Autriche. L'immense amphithéâtre se ranima comme au temps des gladiateurs et des martyrs, et si l'on n'y entendait plus les antiques clameurs contre les disciples du Christ, on y entendait en retour les plus frénétiques emporte-
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mente contre les Autrichiens. Un moine barnabite vint se poser au milieu de l'arène. A la hardiesse de son geste, à la fièvre de son accent, à la bigarrure étrange de la croix tricolore qu'il brandissait dans ses mains, on s'aperçut vite que ce n'était pas l'humble enfant de S. Bonaventure qui vient, chaque vendredi, rappeler à la foule, sur ce sol imbibé de sang chrétien, les souffrances de la passion. «Romains! s'écria ce transfuge du cloître, le jour de la délivrance est arriva ! Voici l'heure de la croisade sainte ; aux armes ! Dieu le veut! Celui-là n'est point digne d'être le descendant des maîtres du monde qui refuserait de vaincre ou de mourir pour l'indépendance de l'Italie ; celle-là n'est pas digne d'être appelée romaine qui retiendrait dans ses bras son fiancé, ou qui verserait des larmes sur le départ de son fils. Romains, vos aïeux ont conquis le monde ; voulez-vous être dignes d'eux ? — Oui, oui, répond la multitude ; et le moine reprend : « Voyez ces frontonst de pierre, ces fûts de colonnes, ces ruines, antiques témoins de la gloire de vos aïeux, ce sont autant de tables que la patrie vous offre pour recevoir les noms des vaillants et des forts». Il s'arrêta pour laisser à la foule le temps de signer les listes d'enrôlement, et il termine par cette apostrophe: « Salut, ô Capitole, vers lequel hier, esclaves del'étranger, nous n'osions lever nos yeux sans honte, nous pouvons maintenant te regarder en face ! Salut, rochers qui vites passer les Césars vainqueurs du monde, et les Brutus vainqueurs des Césars, nous rapprendrons à vos échos le nom sacré de la liberté ! Oui, nous jurons sur ce sol glorifié par les héros et sanctifié par les martyre, devant une croix symbolique, emblème de la délivrance, nons jurons de ne rentrer dans Rome qu'après avoir égorgé jusqu'au dernier des barbares ! ».
Les orateurs se succèdent, le délire est à son comble, et la multitude entraînée se porte au Quirinal pour présenter à la bénédiction pontificale le drapeau qui doit conduire les braves à l'extermination des barbares.
Le pape ne se montra pas au balcon ; « Je ne suis point un conquérant ni un exterminateur, dit-il; je suis le ministre d'un Dieu de paix ». Cependant il consentit à admettre dans son appar-
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tement cinq ou six délégués de la foule. On lui envoya les plus exaltés ; ils entrèrent la menace à la bouche, mais ils furent dominés aussitôt par l'ascendant du Pontife et la bonté empreinte sur son visage. Ils se prosternèrent dès qu'ils l'aperçurent venant au-devant d'eux: «Vous partez donc demain, mes enfants? — Oui, Très-Saint-Père.— Savez-vous ou vous devez aller ? — Où nos chefs nous conduiront. — C'est fort bien, mes enfants. Mais il est à propos que vous connaissiez aussi par moi-même votre destination. Sachez donc que vous partez uniquement pour protéger nos États contre une agression, si elle avait lieu, et non pour être agresseurs vous-mêmes... Pénétrez-vous bien de cette idée, et faites connaître à vos compagnons que telle est ma volonté formelle ». Puis il bénit, non l'étendard aux trois couleurs, mais la bannière pontificale que portait un des délégués.
31. Le général piémontais, commandant de l'armée pontificale, en arrivant à la frontière, passa le Po et se joignit aux troupes Sardes pour faire la guerre aux Autrichiens. Dans son ordre du jour, il invectiva contre Radetzki, comme ennemi du Christ ; ajouta que Pie IX avait béni l'épée de Charles-Albert et que la présente guerre était une croisade. On ne pouvait manquer plus tristement à son mandat et mentir avec plus d'impudence. Pie IX protesta, dans le Journal officiel, contre cette parodie des croisades ; puis, jugeant le moment venu de séparer sa cause de la cause des aventuriers et des sectaires, qui, à l'intérieur, voulaient confisquer le pouvoir du Pape à leur profit, et, à l'extérieur, l'entraînaient follement à la guerre, Pie IX convoqua le Sacré-Collège et prononça l'immortelle allocution du 29 avril 1848. Nous devons en faire ressortir l'importance au triple point de vue de l'histoire, de la religion et de la politique.
32. En 1815 et en 1831, les souverains de l'Europe avaient donné, à Pie VII et à Grégoire XVI, pour le gouvernement de l'État pontifical, des conseils pressants ; ils avaient parlé à ces deux Pontifes pas tout à fait comme si le Saint-Siège avait cent mille hommes sous les armes. Pie VII et Grégoire XVI avaient fait, à ces conseils, l'accueil qu'on doit, poliment à des souverains, et prudemment à
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des souverains qui possèdent plus de cent mille soldats. Ces conseils, Pie IX les avait traduits en actes, et maintenant les donneurs de conseils se plaignaient qu'en déférant à leurs vœux, on mit en péri leur propre couronne.
C'est à ces griefs que répond Pie IX ; voici un long fragment de son apologie.
« Plus d'une fois, nous nous sommes élevé au milieu de vous contre l'audace de quelques hommes qui n'ont pas eu honte de faire à nous et à ce Siège Apostolique, l'injure de dire que nous nous sommes écarté non seulement des très-saintes institutions de nos prédécesseurs, mais encore (blasphème horrible !) de plus d'un point capital de la doctrine de l'Église (1). Aujourd'hui encore il ne manque pas de gens qui parlent de nous comme si nous étions le principal auteur des commotions publiques qui, dans ces derniers temps, ont troublé plusieurs pays d'Europe, et notamment l'Italie. Nous apprenons en particulier, des contrées allemandes de l'Europe, l'Autriche, que l'on y répand le bruit parmi le peuple que le Pontife romain, soit par des émissaires, soit par d'autres machinations, a excité les nations Italiennes à provoquer de nouvelles révolutions politiques. Nous avons appris aussi que quelques ennemis de la religion catholique en ont pris occasion de soulever des sentiments de vengeance dans les populations allemandes pour les détacher de l'unité de ce Siège apostolique.
Certes, nous n'avons aucun doute que les peuples de l'Allemagne catholique et les vénérables pasteurs qui les conduisent repousseront bien loin avec horreur ces criminelles excitations. Toutefois, nous croyons qu'il est de notre devoir de prévenir le scandale que des hommes inconsidérés et trop simples pourraient en recevoir, et de repousser la calomnie qui n'atteint pas seulement notre humble personne, mais dont l'outrage remonte jusqu'au suprême apostolat dont nous sommes investi et retombe sur ce Siège apostolique. Nos détracteurs, ne pouvant produire aucune preuve des machinations qu'ils nous imputent, s'efforcent de répandre des soupçons sur les actes de l'administra-
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(1) Allocutions cousistoriales du 4 octobre et du 17 décembre 1847.
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tion temporelle de nos États. C'est pourquoi pour leur enlever jusqu'à ce prétexte de calomnie contre nous, nous voulons aujourd'hui exposer clairement et hautement devant vous, l'origine et l'ensemble de tous ces faits.
« Vous n'ignorez pas, que déjà, vers la fin du règne de Pie VII, notre prédécesseur , les principaux souverains d'Europe insinuèrent au Siège apostolique le conseil d'adopter pour le gouvernement des affaires civiles un mode d'administration plus facile et plus conforme aux désirs des laïques. Plus tard, en 1831, ces conseils et ces voeux des souverains furent plus solennellement exprimés dans le célèbre memorandum que les empereurs d'Autriche et de Russie, les rois des Français, de la Grande-Bretagne et de Prusse crurent devoir envoyer à Rome par leurs ambassadeurs. Dans cet écrit, il fut question, entre autres choses, de la convocation à Rome d'une Consulte d'État formée par le concours de l'État pontifical tout entier, d'une nouvelle et large organisation des municipalités, de l'établissement des conseils provinciaux, d'autres institutions également favorables à la prospérité commune ; de l'admission des laïques à toutes les fonctions de l'administration publique et de l'ordre judiciaire. Ces deux derniers points étaient présentés comme des principes vitaux de gouvernement. D'autres notes des mêmes ambassadeurs faisaient mention d'un plus ample pardon à accorder à tous les sujets pontificaux qui avaient trahi la foi à leur souverain.
« Personne n'ignore que quelques unes de ces réformes furent accomplies par le pape Grégoire XVI, notre prédécesseur, que quelques autres furent promises par des édits rendus cette même année 183 ? par notre ordre. Cependant ces bienfaits de notre prédécesseur ne semblèrent pas satisfaire pleinement aux vœux des souverains, ni suffire à l'affermissement du bien-être et de la tranquilité dans toute l'étendue des États temporels du Saint-Siège.
« C'est pourquoi, dès le premier jour où, par un jugement impénétrable de Dieu, nous fûmes élevé à sa place, sans y être excité par les exhortations, ni par les conseils de personne.
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mais pressé par notre ardent amour envers le peuple soumit à la domination temporelle de l'Église, nous accordâmes un plus large pardon à ceux qui s'étaient écartés de la fidélité due au gouvernement pontifical, et nous nous hâtames de donner quelques institutions qui nous avaient paru devoir être favorables à la prospérité de ce même peuple. Tous ces actes qui ont marqué les premiers jours de notre pontificat, sont pleinement conformes à ceux que les souverains d'Europe avaient surtout désirés.
Lorsque, avec l’aide de Dieu, nos pensées ont eu reçu leur exécution, nos sujets et les peuples voisins ont paru si remplis de joie et nous ont entouré de tant de témoignages de reconnaissance et de respect, que nous avons dû nous efforcer de contenir dans de justes bornes les acclamations populaires, les applaudissements et les réunions trop enthousiastes de la population dans cette ville sainte. Elles sont encore connues de tous, vénérables frères, les paroles de notre allocution dans le consistoire du 4 octobre de l'année dernière; par lesquelles nous avons recommandé aux souverains une paternelle bienveillance et des sentiments plus affectueux envers leurs sujets, en même temps que nous exhortions de nouveau les peuples à la fidélité et à l'obéissance envers les princes. Nous avons fait tout ce qui dépendait de nous par nos avertissements et nos exhortations, pour que tous fermement attachés â la doctrine catholique, fidèles observateurs des lois de Dieu et de l’Église, ils s'appliquent au maintien de la concorde mutuelle, de la tranquillité et de la charité envers tous
« Plût à Dieu que ce résultat désiré eût répondu à nos paternelles paroles et à nos exhortations. Mais on connaît les commotions pub ? des peuples Italiques hens ? dont nous venons de parler, on sait les autres événements qui s'étaient déjà accomplis, ou qui ont eu lieu depuis, soit en Italie, soit hors de l'Italie. Si quelqu'un veut prétendre que ces événements sont de quelque manière sortis des mesures que notre bienveillance et notre affection nous ont suggérés au commencement de notre pontificat, celui-là certes ne pourra, en aucune façon nous les imputer à
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crime, attendu que nous n'avons fait que ce qui avait été jugé, par nous comme par les princes sus-nommés, utile à la prospérité de nos sujets temporels. Quant à ceux qui, dans nos propres États, ont abusé de nos bienfaits, imitant l'exemple du divin prince des pasteurs, nous leur pardonnons de toute notre âme, nous les rappelons avec amour à de plus saintes pensées, et nous supplions ardemment Dieu, père des miséricordes, de détourner avec clémence de leurs têtes les châtiments qui attendent les ingrats.
« Les peuples de l’Allemagne que nous avons désignés ne sauraient nous accuser, si réellement il ne nous a pas été possible de contenir l'ardeur de ceux de nos sujets qui ont applaudi aux événements accomplis contre eux dans la haute Italie, et qui, enflammés d’un égal amour pour leur nationalité, sont allés défendre une cause commune à tous les peuples Italiens. En effet, plusieurs autres princes d’Europe, soutenus par des forces militaires bien plus considérables que les nôtres n’ont pas pu eux-mêmes résister aux révolutions qui, dans le même temps, ont soulevé leurs peuples. Et néanmoins, dans cet état de choses, nous n'avons pas donné d’autres ordres aux soldats envoyés à nos frontières, que de défendre l'intégrité et l'inviolabilité du territoire pontifical.