FOI CHRÉTIENNE
hier et aujourd'hui
p. 33
VI LA FOI RAISONNABLE
Ces réflexions montrent combien le premier et le dernier mot du Credo ‑ « Je crois” et “Amen” ‑ se rejoignent harmonieusement, encadrant toutes les propositions et indiquant la dimension intime de tout le contenu. Dans cet accord du Credo et de l'Amen apparaît le mouvement spirituel qui anime tout.
Le mot hébreu Amen, nous l'avons vu, appartient au même radical que le mot “foi”. Ainsi Amen est comme l'écho de “croire” s'appuyer avec confiance sur une assise solide, indépendante de nos efforts et de nos calculs, mais qui nous porte pour cette raison même; s'en remettre à ce “sens” qui nous précède, qui est le fondement du monde et qui nous octroye la liberté de créer.
Toutefois, agir ainsi, ce n'est pas se livrer aveuglément à l'absurde. Bien au contraire, c'est aller vers le logos, vers la ratio, vers le sens et donc vers la vérité elle‑même; car en fin de compte, la base sur laquelle l'homme prend appui ne peut et ne doit être que la vérité même qui se révèle.
Par là nous nous heurtons, de façon imprévue, à une dernière antinomie entre la foi et le savoir
=================================
p34 « JE CROIS ‑ AMEN»
opérationnel.
Ce dernier, en effet ‑ nous l'avons vu ‑ se limite logiquement au positif, au fait, au mesurable; il fait donc abstraction de la vérité.
Ses grands succès, il les obtient en renonçant au problème de la vérité; il se contente de vérifier la « vérité » …….. du système, dont l'hypothèse doit être confirmée par le bon fonctionnement de l'expérience.
Autrement dit, le savoir opérationnel ne se préoccupe pas de l'en‑soi des choses, mais uniquement de leur utilité pour nous. La conversion vers le savoir opérationnel est une conséquence de cet abandon de l'«être‑en‑soi”, pour ne le considérer qu'en fonction de la rentabilité.
La transposition du problème de l'être sur le plan du factum et du faciendum a nécessairement entraîné un changement radical du concept de la vérité elle‑même.
A la vérité de l'« être en‑soi » s'est substituée l'utilité des choses pour nous, confirmée par la « vérité” des résultats. Il faut reconnaître que seule cette vérité‑là se prête à notre vérification, à laquelle l'être lui‑même se dérobe.
Par son attitude de foi, exprimée dans le petit mot amen, comprenant les sens apparentés de : se fier, se confier, fidélité, fermeté, base solide, être debout, vérité, le chrétien entend affirmer qu'il n'a d'autre fondement que la vérité, qui seule peut lui donner un sens.
Ainsi l'acte de foi implique essentiellement la conviction que le logos, le fondement «rationnel” sur lequel nous nous appuyons et qui est porteur de sens, ne peut être que la vérité 13. Un sens qui ne serait pas la vérité serait tout simplement un non-sens.
Il y a toute une vision du monde dans ces deux mots amen et logos, qui signifient à la fois sens, fondement et vérité.
C'est dans cette impossibilité de dissociation des différents sens contenus dans ces mots ‑ trop prégnants pour nous ‑ qu'apparaît tout le réseau des coordonnées, à travers lequel la foi chrétienne regarde le monde et lui fait face.
Ainsi la foi, on le voit, dans son essence, ne consiste pas en une accumulation de paradoxes incompréhensibles; et l'on voit combien il est contre‑indiqué de vouloir se retrancher derrière le mystère, comme il arrive pourtant assez souvent, pour pallier la défaillance de l'intelligence.
Quand la théologie en arrive à toutes sortes d'inepties et qu'elle veut, en recourant au mystère, non seulement les excuser mais encore, si possible, les canoniser,
=================================
p35 LA FOI DANS LE MONDE D'AUJOURD'HUI
elle fait preuve d'une méconnaissance de la vraie notion du «mystère”.
En effet, le mystère n'est pas la négation de l'intelligence; il permet plutôt à la foi d'être une certaine intelligence.
S'il est vrai que la foi n'est pas un savoir sur le modèle du savoir opérationnel avec la possibilité de vérification, et qu'elle ne peut que se couvrir de ridicule si elle s'obstine malgré tout à vouloir paraître sous cette forme, il n'en est pas moins vrai que le savoir opérationnel vérifiable, qui se limite essentiellement au phénomène et au fonctionnel, est à son tour incapable de trouver la vérité, qu'en vertu de sa méthode il veut systématiquement ignorer.
Le mouvement d'approche vers la vérité de l'être doit revêtir la forme du “comprendre” et non pas celle du “savoir »: comprendre le sens auquel l'on s'est confié.
Il faut ajouter nécessairement que la possibilité de comprendre ne nous est ouverte que dans la mesure où nous nous confions ainsi, où nous prenons appui. L'un ne va pas sans l'autre; car comprendre veut dire que le sens reçu comme fondement est saisi et conçu comme sens.
C'est là, je crois, la vraie signification de ce que nous appelons «comprendre”: concevoir le fondement, sur lequel nous nous appuyons, comme étant sens et vérité, reconnaître que ce fondement représente le sens.
