
ŒUVRES COMPLETES
DE
SAINT AUGUSTIN
ÉVEQUE D'HIPPONE
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PRÉFACE
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Sous
l'inspiration de Dieu, créateur et ordonnateur de toutes choses, et me
souvenant de la résolution que j'ai prise de consacrer par la grâce du Sauveur,
au service de la toute-puissante et divine Trinité précédemment comme simple
fidèle et aujourd'hui comme évêque, tout ce que j'ai reçu de lumière et
d'éloquence afin de contribuer à l'édification de la sainte et véritable Église
de Jésus-Christ, l'Église catholique ; je sens que c'est un devoir de ne rien
cacher de la vie et des mœurs de l'illustre Augustin, appelé au sacerdoce au
temps marqué par la prédestination divine, de ce que j'ai vu moi-même en lui,
ou entendu de sa propre bouche. Des hommes très religieux appartenant à notre
sainte Mère l’Église catholique, nous en ont déjà laissé l'exemple, comme nous
le voyons dans leurs écrits. Obéissant à l'inspiration de l'esprit divin, ils
ont transmis de vive voix ou par écrit à ceux qui désiraient l'entendre ou la
lire, la vie de ceux qu'une commune grâce du Seigneur a rendus si grands aux
yeux du monde et qui ont mérité de persévérer jusqu'à la fin de leur vie. C'est
pourquoi, moi aussi le moindre de tous les dispensateurs, avec une foi sincère
qui doit servir et plaire au Seigneur des
Seigneurs, aux âmes fidèles, et à tous les hommes de bien, je viens
rappeler l’origine, la vie et la fin de cet homme vénérable, et autant que Dieu
m'en fera la grâce, j'entreprends de faire connaître ce que j'ai appris de
lui-même, et les faits dont j'ai été le témoin pendant les nombreuses années
que j'ai passées dans son intimité. Je prie toutefois la souveraine Majesté de
m'accorder d'accomplir cette œuvre sans offenser la vérité du Père des lumières
et sans porter la moindre atteinte à la charité des fidèles enfants de l’Église.
Je n'ai pas l'intention de rappeler ici ce que le bienheureux Augustin raconte de lui-même dans ses Confessions, ce qu'il a été avant de recevoir la grâce, et ce qu'il fut après l'avoir reçue. Il écrivit ce livre afin que, selon la parole de l’Apôtre, personne ne le crût ou ne l'estimât au-dessus de ce qu'il savait être lui-même, ou de ce qu'on avait entendu dire de lui, (Il Cor., Xll, 6) suivant la règle de la sainte humilité, ne voulant tromper personne et cherchant, au contraire dans le bienfait de sa propre délivrance et dans les grâces qu'il avait déjà reçues, la gloire du Seigneur non la sienne, et demandant les prières de ses frères pour les grâces qu'il désirait encore obtenir. Car, selon le témoignage de l'Ange, “ s'il est bon de cacher le secret du roi; il est glorieux de dévoiler et de proclamer les œuvres du Seigneur (Tobie, XII, 7).
TOME 1
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V I E
DE
AUGUSTIN
PAR POSSIDIUS
ÉVEQUE DE CALAME, SON DISCIPLE
CHAPITRE PREMIER
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Naissance d'Augustin, sa conversion et son baptême.
Les instructions de saint Ambroise le font renoncer aux erreurs des manichéens.
Il reçoit le baptême de ses mains.
Augustin naquit à Tagaste, ville
de la province d'Afrique, d'une famille curiale et de parents
recommandables et chrétiens qui n'épargnèrent ni soins, ni dépenses pour le
faire élever et instruire. Il étudia avec le plus grand soin les lettres
humaines ainsi que tous les arts que l'on appelle libéraux. Il enseigna d'abord
la grammaire dans sa ville natale et professa ensuite la rhétorique à
Carthage, capitale de l'Afrique.
Plus tard, il passa la mer et se rendit à Rome et à Milan où
l'empereur Valentinien le Jeune tenait alors sa cour. Le saint pontife Ambroise,
homme agréable à Dieu et illustre entre les plus éminents, occupait le siège
épiscopal de cette ville. Se mêlant au peuple pour entendre les instructions
fréquentes que faisait à l'Église ce prédicateur de la parole de Dieu, Augustin
restait comme attaché et suspendu à ses lèvres. Séduit dans sa jeunesse
lorsqu’il était à Carthage, par l’erreur des manichéens, il écoutait plus
avidement que les autres afin d'entendre ce qui serait dit pour ou contre cette
hérésie. Le Dieu Sauveur, dans sa clémence, inspira au cœur de son ministre la
pensée de résoudre certaines questions de la loi à qui combattaient cette
erreur et Augustin, ainsi éclairé, vit par la miséricorde divine, cette hérésie
chassée peu à peu de son esprit. Aussitôt qu'il fut affermi dans la foi
catholique, il sentit naître en lui une telle ardeur d'avancer plus avant dans
cette religion qu'à l'approche des saints jours de Pâques, il fut purifié
dans l'eau sainte du baptême. La miséricorde divine voulut encore que ce
fût par le ministère d'un si grand et si illustre évêque, Ambroise, qu’il reçut
les instructions salutaires de l’Église et les divins sacrements.
CHAPITRE II
Il abandonne tout et prend la résolution de servir
Dieu à l’âge de trente ans.
Bientôt il fit le sacrifice
entier de toutes les espérances que lui offrait le monde, ne cherchant plus ni
épouse, ni enfants charnels, ni richesses, ni honneurs du monde, il résolut de
servir Dieu avec les siens, animé du plus ardent désir d'appartenir à ce petit
troupeau auquel le Seigneur adresse ces paroles: “ Ne craignez point,
petit troupeau, car il a plu au Seigneur de vous donner son royaume. Vendez
ce que vous avez et donnez-le en aumônes: faites-vous des bourses qui ne
s'usent point par le temps;
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SAINT AUGUSTIN.
amassez dans
le ciel un trésor qui ne s'épuise jamais, etc. (Luc, x11, 32). Ce
saint homme voulait aussi mettre en pratique ce que dit encore le Seigneur: `` Si vous voulez être parfait vendez ce que vous avez et donnez-le aux pauvres et
vous aurez un trésor dans le ciel; puis venez et suivez-moi (Matth.,xIx,2i). ” Il était jaloux
d'élever sur le fondement de la foi un édifice non de bois, de foin ou de
paille, mais d'or et d'argent et de pierres précieuses. Il était alors âgé
de plus de trente ans; n'ayant plus que sa mère, plus joyeuse de la
résolution qu'avait prise son fils de servir Dieu, qu'elle ne l'eut été de le
voir lui donner des enfants selon la chair. Son père était mort quelque temps
auparavant. Il annonça donc à ses élèves, à qui il enseignait la rhétorique,
qu'ils eussent à se pourvoir d'un autre maître; car, pour lui, il avait résolu
de se consacrer au service de Dieu.
Chapitre III
Retraite d'Augustin. Conversions opérées par lui.
Après avoir reçu la grâce du
Baptême avec plusieurs de ses concitoyens et amis, résolus comme lui à servir
Dieu, il voulut revenir en Afrique dans sa maison et dans les biens qui lui
appartenaient. Lorsqu'il y fut arrivé il s'y établit et y vécut pour Dieu
pendant près de trois ans avec ceux qui s'étaient attachés à lui, loin des
soins du siècles, tout entier aux jeûnes, à la prière et aux bonnes œuvres,
méditant la loi du Seigneur jour et nuit. Et tout ce que Dieu révélait à son
intelligence dans la méditation et la prière, il en instruisait ceux qui
étaient présents comme les absents par ses discours et ses écrits . Or dans le
même temps il y avait , à Hippone, un de ces hommes, qu’on appelle agents
d'affaires, bon chrétien et craignant Dieu. Sur le bruit de la réputation
d'Augustin et de sa science, il souhaitait ardemment de le voir, protestant
qu'il se sentirait capable de renoncer à toute les joies et à tous les plaisirs
de ce monde, s'il avait le bonheur d'entendre, de sa propre bouche, la parole
de Dieu. Instruit de ce désir par un rapport fidèle, et jaloux d’arracher une
âme aux plaisirs de cette vie et à la mort éternelle, Augustin se rendit
aussitôt à Hippone, alla trouver cet homme, l'entretint fréquemment et
l'exhorta avec toute la force que Dieu lui donnait, d'accomplir le vœu qu'il
avait fait à Dieu. Celui-ci promettait de jour en jour de le mettre à
exécution; cependant il ne le fit pas pendant le séjour d'Augustin. Toutefois
il est impossible que ce que la divine providence faisait en tout lieu par le
moyen de ce vase honorable et utile au Seigneur et préparé pour toutes sortes
de bonnes œuvres(ll Tran., 11, 21)
ait été inutile et sans effet.
CHAPITRE IV
Il est élevé au sacerdoce
Vers le même temps, l’Église catholique d'Hippone avait à sa tête le saint évêque Valère. Le besoin de son Église demandait impérieusement qu'il pourvût à l'ordination d'un prêtre pour la cité. Comme il en parlait au peuple de Dieu, saint Augustin était là, mêlé au peuple et ne sachant pas ce qui allait arriver, car il avait coutume, étant laïque, comme il nous le disait souvent, de ne s'éloigner que des églises qui n'avaient pas d’évêque. Alors les catholiques, connaissant son dessein et sa science, se saisirent de lui, le retinrent de force et le menèrent à évêque pour l'ordonner : ils demandaient tous, d'un commun accord, à grands cris, et désiraient avec une extrême ardeur son ordination. Mais lui, versait d'abondantes larmes. Quelques-uns, comme il nous l'a raconté lui-même, attribuant ses larmes à l'orgueil, lui dirent, pour le consoler, que le titre de simple prêtre, quoiqu'il fût digne d'un rang plus élevé, l'approchait néanmoins de l'épiscopat. Mais de plus hautes considérations faisaient gémir cet homme de Dieu, ainsi qu'il nous l'a dit lui-même, car c'était en voyant le nombre et la grandeur des périls que la direction et le gouvernement d’une Église lui présageaient et menaçaient sa vie, qu'il versait des larmes. Toutefois les fidèles virent leurs vœux accomplis.
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CHAPITRE V
Il établit un monastère. L’évêque Valère lui donne
le pouvoir de prêcher la parole de Dieu devant lui, quoiqu'il ne fût encore que
simple prêtre.
Parvenu an sacerdoce, il établit bientôt un monastère dans l'enceinte de l’église et y vécut avec
les serviteurs de Dieu selon la forme et la règle établies par les saints
apôtres (Act., 1v, 32). On ne devait
y posséder rien en propre, mais tout devait être en commun et distribué à
chacun selon ses besoins. Il avait lui-même donné le premier l'exemple de
ce genre de vie lorsqu'il était revenu de son voyage d'outre mer. Le saint
évêque Valère, qui l'avait ordonné, homme pieux et craignant Dieu,
tressaillit de joie et rendait grâces à Dieu d'avoir exaucé les prières qu'il
lui avait, disait-il, si souvent adressées afin que dans sa miséricorde divine
il lui accordât un homme capable d'édifier l'Église du Seigneur par la parole
de Dieu et la doctrine du salut; office que lui, Grec de naissance, et
peu versé dans la langue et la littérature latines, se voyait peu propre à
remplir. Il donna au nouveau prêtre le pouvoir de prêcher l’Évangile dans
l’Église en sa présence, quoique ce fût contre l'usage et la coutume des
Églises d'Afrique. Aussi plusieurs évêques l'en blâmèrent-ils. Mais, comme cet
homme vénérable et prudent était certain que cette coutume était observée dans
les églises d'Orient, et n'avait en vue que le bien de son Église, il
dédaignait les paroles de ses détracteurs pourvu que son prêtre accomplît ce
que lui, évêque, se voyait incapable de faire. C'est ainsi que cette lampe fut
allumée et placée sur le chandelier pour éclairer tous ceux qui étaient dans la
maison (Matth, v, l5) La renommée de saint Augustin s'étendait avec rapidité
et, suivant un si bon exemple, plusieurs prêtres, avec l'approbation et le
consentement de leurs évêques, commencèrent à annoncer au peuple, en leur
présence, la parole de Dieu
CHAPITRE Vl
Controverse entre Augustin et le manichéen Fortunat.
Le fléau de l'hérésie manichéenne
régnait
alors dans Hippone. Un grand nombre d'habitants, citoyens ou étrangers, en
étaient infestés. Ils avaient été séduits et trompés par un prêtre
manichéen, nommé Fortunat, qui vivait et demeurait dans la ville. Les
citoyens et les étrangers, tant chrétiens catholiques que donatistes allèrent
trouver Augustin et le prièrent de voir ce prêtre manichéen qu'ils regardaient
comme savant, et de conférer avec lui sur la loi. Quant à lui, toujours
prêt, comme il est écrit, à répondre à tous ceux qui lui demanderaient rai- son
de la foi et de l’espérance qui est en Dieu (I Pet., 111, 15), et capable
d'exhorter selon la saine doctrine et de convaincre ceux qui s'y opposent (Pet., 1, 9), ne leur refusa pas de le faire,
mais il leur demanda si Fortunat y consentait également. Aussitôt ils se
rendirent auprès de Fortunat et lui demandèrent, ou plutôt le supplièrent avec
instance, d'acquiescer à ce désir. Comme il avait connu saint Augustin à
Carthage, lorsqu’il était engagé dans les mêmes erreurs, il appréhendait sans
doute d'engager la lutte avec lui. Mais les instances pressantes des siens le
vainquirent et, craignant la honte d'un refus, il promit de se trouver à la
conférence et d'y accepter la discussion et le combat. Ils se réunirent donc au
jour et au lieu convenus. Une foule de savants et de gens poussés par la
curiosité s'y rendirent également; les notaires ouvrirent leurs tablettes, et
la conférence, commencée le
premier jour, fut achevée le second. Dans la controverse, le maître manichéen, les
actes de la conférence en font foi, ne put rien dire contre les assertions
catholiques, et fut également impuissant à prouver que la secte des manichéens
avait la vérité pour base: à bout de réponses, il finit par dire qu'il
conférerait avec les anciens de sa secte sur ce qu'il n'avait pu résoudre, et
que si leurs réponses ne le satisfaisaient point il songerait aux intérêts de
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son âme. C’est ainsi qu'au jugement de tous ceux qui admiraient le plus sa
science et ses lumières, il fut convaincu d'impuissance à soutenir sa secte.
Il ne put souffrir une telle confusion, et peu de temps après il quitta la
ville d'Hippone pour n'y plus revenir. Et par le moyen de l'homme de Dieu, tous
ceux qui assistèrent à la conférence ou qui, absents, en connurent les actes,
abjurèrent leur terreur, revinrent à la vraie religion catholique et y
restèrent attachés.
CHAPITRE VII
Les livres et les traités d’Augustin contre les
ennemis de la foi sont accueillis avec un grand empressement par les hérétiques
eux-mêmes.
Augustin enseignait et prêchait la parole du salut soit en particulier ou en public, soit dans sa propre maison ou dans l’église, avec toute confiance contre les hérésies répandues en Afrique et surtout contre les donatistes, les manichéens et les païens. Les ouvrages qu'il écrivait et les sermons qu'il improvisait jetaient les Chrétiens dans des transports d'admiration indicibles; non-seulement ils ne cachaient pas la joie qu'ils ressentaient, mais encore ils la proclamaient partout. Voilà comment, avec l'aide du Seigneur, l'Église catholique d'Afrique commença à relever la tête. Séduite depuis longtemps par les hérétiques qui semblaient s'y être enracinés, et surtout par la secte des donatistes qui avait rebaptisé la plus grande partie de l'Afrique, elle gémissait dans l'oppression. Ses livres et ses traités qui, par un effet admirable de la grâce de Dieu, se suivaient et se succédaient avec rapidité, étaient appuyés sur de nombreux raisonnements et sur l'autorité des saintes Écritures, et les hérétiques eux-mêmes accouraient pour en entendre la lecture avec le même empressement que les catholiques, et tous ceux qui le voulaient et le pouvaient, recouraient à des notaires pour en recueillir les discours mêmes du saint prêtre. Aussi vit-on bientôt se répandre et se montrer dans toute l'Afrique l'éclatante doctrine et l'exquise odeur du Christ. Cette nouvelle remplit de joie les églises d'outre mer; car de même que lorsqu’un des membres souffre, tous les autres souffrent avec lui; ainsi lorsqu’un des membres reçoit de l’honneur, tous les autres s’en réjouissent avec lui ( I Cor. XIII, 26)
CHAPITRE VIII
Il est élevé à l’épiscopat du vivant de Valère et
ordonné par le primat Mégale.
Mais le bienheureux vieillard Valère se réjouissait de cela plus que les autres, et rendait grâces à Dieu de lui avoir accordé une faveur aussi signalée. Mais il craignit bientôt (c'est bien le fait de l’esprit de l'homme) qu'une autre église, privée de pasteur, ne lui ravît Augustin pour l'élever à l'épiscopat. Se qui serait arrivé, si Valère, instruit d’un projet de ce genre, n'eût pris soin d'envoyer le saint prêtre dans un lieu caché, pour le dérober à ceux qui le cherchaient. Le vénérable vieillard sentit alors ses craintes redoubler, et se voyant courbé sous le poids des années qui avaient affaibli son corps, il écrivit secrètement au primat des évêques, l'évêque de Carthage. Il lui alléguait la faiblesse de son corps à laquelle s'ajoutait le poids de l’âge et le conjurait d'ordonner Augustin pour l'évêché d'Hippone, et de le lui donner non-seulement pour successeur, mais encore pour compagnon de son épiscopat. Un rescrit lui accorda ce qu'il avait désiré et sollicité avec tant d'ardeur. Quelque temps après, sur sa demande, Mégale, évêque de Calame et alors primat de Numidie, étant venu visiter l’Église d'Hippone, Valère fit connaître aux évêques qui se trouvèrent présents, au clergé d'Hippone, et à tout le peuple, sa résolution à laquelle personne ne s'attendait. Elle fut reçue avec des transports de joie, et les cris qui s'élevèrent alors témoignèrent l'impatience qu'on avait d'en voir l'accomplissement. Mais le prêtre refusait de prendre l'épiscopat, contre la coutume de l'Église, du vivant de évêque. On lui assure que cela se fait souvent, et on lui en apporte en preuve des exemples des églises d'outre mer et d'Afrique qu'il igno-
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rait. Vaincu
par de si pressantes sollicitations, il céda enfin malgré lui et reçut la
charge de l'épiscopat et l'ordination qui le plaçait dans un rang plus élevé.
Plus tard il dit et écrivit (Eput., CCSIIl,
4) qu'on n'aurait pas dû agir ainsi envers lui et l'ordonner du vivant de
l'évêque, contre la défense faite par un concile général, défense qu'il ne
connut que plus tard, après son ordination. Il ne voulut jamais qu'on fit pour
d'autres ce qu'il avait souffert avec tant de peine qu'on fit pour lui. Et il
s'efforça, dans les conciles, de faire établir en règle que les ordinants
feraient connaître tous les décrets des pères, tant aux ordonnés qu'aux
ordinands.
CHAPITRE IX
ll combat les donatistes
Il arriva de là que, devenu évêque, il prêchait la parole du salut
éternel avec plus de zèle, de ferveur et d'autorité, non plus dans un seul pays
mais partout où on l'en priait, à la grande joie et au rapide accroissement de
l'Église du Seigneur; toujours prêt à rendre raison à ceux qui le lui
demanderaient de la foi et de l'espérance qui est en Dieu. Ses discours et
ses écrits étaient portés par les donatistes mêmes d'Hippone ou des cités
voisines aux évêques de leur communion. Et si, après les avoir lus ou
entendus, ils voulaient contredire en quelque chose, ils étaient alors réfutés
par les leurs ou leurs réponses étaient envoyées à saint Augustin, qui en
prenait connaissance et travaillait avec patience et douceur, et, comme il est
écrit avec crainte et tremblement au salut de tous (Philipp., II, 12): il montrait l'impuissance de leur volonté et de
leurs efforts à renverser sa doctrine, et la vérité manifeste de la doctrine
que tient et enseigne la foi de l'Église. Telle était son occupation
continuelle du jour et de la nuit; car il écrivit des lettres particulières à
plusieurs évêques et laïques considérables de cette secte, pour les engager et
les exhorter par la force de ses raisonnements à adjurer leur erreurs ou du
moins à entrer en discussion avec lui. Mais n’ayant pas confiance dans la bonté
de leur propre cause, ils ne voulurent même jamais lui répondre: dans leur
colère, ils accablaient Augustin d'injures et le proclamaient en particulier et
en public, séducteur et corrupteur des âmes. Ils disaient et essayaient de
prouver que c'était un loup qu'on devait tuer pour défendre leur
troupeau, puis, mettant de côté toute crainte de Dieu et dés hommes, ils ne
rougirent pas de dire et d'écrire que certainement Dieu leur pardonnerait
tous leurs péchés, s'ils réussissaient dans cette entreprise. Pour Augustin
il travaillait à faire connaître à tous le peu de confiance que ces Hérétiques
avaient eux-mêmes dans la bonté de leur propre cause. Il les provoqua à des
conférences publiques, mais ils n'osèrent s'y rendre.
CHAPITRE X
Fureur des Circoncellions.
Les mêmes donatistes avaient dans presque toutes leurs églises une espèce d'hommes pervers et violents, inconnus jusqu'alors, qui se répandaient partout sous prétexte de professer la continence. On les appelaient Circoncellions et ils étaient établis en très grand nombre dans presque toutes les contrées de l’Afrique. Séduits par des docteurs pervers, audacieux, emportés et téméraires jusqu’à l'excès, ils n'épargnaient ni les étrangers, ni même leurs partisans. Sans aucun respect pour les lois divines et humaines, ils signifiaient leurs volontés aux hommes qui ne se tenaient pas sur leurs gardes; la désobéissance à leurs ordres était suivie des plus terribles châtiments et de la mort. Munis d'armes de toutes sortes, ils se répandaient en furieux dans les campagnes et dans les villes et ne reculaient pas même devant l'effusion du sang. Si on s'empressait de leur prêcher la parole de Dieu et de faire entendre des discours pacifiques à ces ennemis de la paix. Quand la vérité se faisait jour aux dépens de leur doctrine, ceux qui en étaient frappés s'arrachaient ou se dérobaient, comme ils le pouvaient, à cette secte, et se rattachaient avec ceux des leurs qu'ils
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pouvaient entraîner, à la paix et à l'unité de l'Église. Aussi , en voyant diminuer le nombre de leurs adeptes, et jaloux de l'accroissement de l'Église, ces sectaires, poussés par la fureur et remplis d'une colère extrême, se réunissaient et faisaient souffrir à l'unité de l'Église d'horribles persécutions. Les prêtres surtout et les ministres catholiques étaient en butte jour et nuit à leurs aggressions et à leurs brigandages. Souvent ils affaiblirent les serviteurs de Dieu par des massacres. Ils jetèrent dans les yeux de quelques-uns d'entre eux, de la chaux détrempée avec du vinaigre et en égorgèrent d'autres. Aussi, ces donatistes rebaptisants étaient-ils en horreur même à ceux de leur secte.
CHAPITRE XI
Progrès que fait l'Église par le moyen d'Augustin.
Monastères fondés par ses disciples.
La doctrine divine faisant des progrès, on prit d'abord parmi ceux qui servaient Dieu avec saint Augustin et sous sa conduite, dans le Monastère qu'il avait fondé, des clercs pour l'église d'Hippone; puis, la vérité prêchée par l'Église catholique, étant de plus en plus connue et répandant tous les jours un plus grand éclat, ainsi que le genre de vie, la continence et la pauvreté profonde observés par les serviteurs de Dieu, dans le monastère établi par le saint homme et prospérant sous sa conduite, c'est parmi ses disciples qu'on vint chercher avec empressement pour le bien de l'unité et de la paix de l'Église, des sujets dont on faisait des prêtres ou évêques. J'en connais près de dix, des hommes saints et vénérables aussi remarquables par la pureté de leurs mœurs que par l'étendue de leur science, que le bienheureux Augustin accorda à des Églises dont quelques-unes étaient très -considérables, qui les lui demandaient. Les évêques, sortis de cette pépinière de saints, multiplièrent les églises du Seigneur et fondèrent à leur tour d'autres monastères qui donnèrent également à d'autres églises, plusieurs de leurs membres, pour être élevés à la prêtrise, à mesure que le zèle pour l'édification de la parole de Dieu redoublait. C'est ainsi que la doctrine salutaire de la foi, de l'espérance et de la charité de l'Église catholique se répandit par plusieurs et dans plusieurs, non-seulement dans toutes les parties de l’Afrique, mais encore au-delà des mers. Ce seul homme, par les ouvrages qu'il publiait et que l'on traduisait même en grec, put ainsi, avec l'aide de Dieu, propager partout les vérités du salut. Aussi « le pécheur, comme il est écrit, en voyant cela, était irrité, grinçait des dents et frémissait de rage (Psal., cxi, 10); quant aux serviteurs de Dieu ils étaient pacifiques avec les ennemis de la paix qui, dès qu'ils parlaient, s'élevaient contre eux sans sujet (Psal., cxix, 7). ”
CHAPITRE XII
Saint Augustin, par l'erreur d'un guide, évite les embûches qu'on lui tendait. - Amendes pécuniaires infligées aux hérétiques.
Quelquefois les Circoncellions s'embusquèrent en armes pour attaquer le serviteur de Dieu, Augustin, dans les chemins où il devait passer pour aller visiter, instruire et exhorter, sur leur demande, les populations catholiques, ce qu'il faisait très fréquemment. Ils étaient quelquefois des centaines, et il leur échappa. Une fois, par la providence de Dieu et l'erreur d'un guide, Augustin et ses compagnons se rendirent à leur destination par un autre chemin, et cette erreur, comme ils le surent depuis, les fit échapper aux main de leurs persécuteurs : mais tandis qu'il rendait grâces à Dieu, qui (se) montrait en tout son libérateur, ces impies, selon leur coutume n'épargnèrent ni les ecclésiastiques, ni les laïques, comme l'attestent les actes publics. Il ne faut point passer ici sous silence ce que le zèle de cet homme, si grand dans l'Église et si jaloux de l'accroissement de la maison du Seigneur, fit et accomplit pour la gloire de Dieu, contre les donatistes rebaptisants. Un des évêques que saint Augustin avait tirés de son monastère et de son clergé pour (le) donner à l'Église, visitait le diocèse de l’Église
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de Calame, confiée à ses soins, pour annoncer, dans l'intérêt de la paix de l'Église, ce qu'il avait appris, et combattre l'hérésie. Au milieu du chemin il tomba dans les embûches des donatistes qui fondirent sur lui et sur ses compagnons, leur enlevèrent leurs bêtes de somme et leurs bagages et les accablèrent d'injures et de mauvais traitements. Ne voulant point voir s'arrêter les progrès que faisait la paix de l'Église, Augustin qui avait pris la défense de cette dernière en main, ne déroba point par le silence cet attentat aux lois; aussi Crispin, évêque des donatistes du pays et de la ville de Calame, homme célèbre depuis longtemps et qui passait pour savant, fut-il condamné à payer la forte amende édictée par les lois de l'empire contre les hérétiques. Comme il se refusait de se soumettre aux lois, il comparut devant le proconsul et nia qu'il fût hérétique; alors le défenseur de l'Église s'étant retiré, il fallut que l'évêque catholique réfutât Crispin et le convainquît d'hérésie malgré ses dénégations; car s'il eût gardé le silence en cette circonstance, il aurait pu se faire que l'évêque hérétique passât pour catholique aux yeux des ignorants, ce qui aurait été un scandale pour les faibles. Aussi l’illustre évêque Augustin pressa-t-il l'affaire de tout son pouvoir, et les deux évêques de Calame en vinrent à une conférence; la discussion s'engagea par trois fois, entre eux, sur la différence de leur communion; une foule de chrétiens, tant à Carthage que dans toute l'Afrique attendait l'issue de cette affaire que le proconsul termina en déclarant Crispin hérétique, par une sentence qu'il donna par écrit. Alors l'évêque catholique intercéda pour lui, auprès du juge chargé de cette affaire, pour que l'amende ne lui fût point réclamée, ce qu’il obtint. Mais bien loin de lui savoir gré de ce bienfait, l'ingrat en appela au très pieux prince qui répondit à cet appel en disant que les hérétiques donatistes ne devaient être l'objet d'aucune exception et qu'il fallait les traiter en tous lieux selon la rigueur des lois portées contre les hérétiques. En conséquence, Crispin, et le juge avec les officiers de justice, pour n'avoir point agi conformément à la loi, furent condamnés à payer, au fisc, dix livres d'or. Mais les évêques catholiques et surtout Augustin de sainte mémoire usèrent de tout leur pouvoir pour que le prince, dans son indulgence, remit aux coupables l'amende à laquelle ils avaient été condamnés , et avec l'aide de Dieu, ils obtinrent ce qu'ils demandaient. Voilà comment leur soin et leur saint zèle contribuaient beaucoup à l'accroissement de l’Église.
CHAPITRE XIII
La paix rendue à l’Eglise par le moyen
d'Augustin.
Pour tout ce qui a été fait afin de donner la paix à l'Église, le Seigneur donna en ce monde la palme à Augustin et lui réserva dans l'autre la couronne de justice. On voyait tous les jours, avec l'aide du Christ, l'unité de la paix et la fraternité de l'Église de Dieu s'augmenter et se multiplier de plus en plus. C'est ce qu'on vit surtout après la conférence qui eut lieu à Carthage, entre tous les évêques catholiques et les évêques donatistes, par l'ordre du très-glorieux et très-religieux empereur Honorius, qui envoya de sa cour, en Afrique, pour juger cette cause, le tribun et notaire Marcellin. Dans cette conférence les donatistes, réfutés sur tous les points et convaincus d'erreur par les catholiques, se virent frappés par la sentence du juge chargé de cette affaire. En ayant appelé, un rescrit du très pieux empereur les condamna très justement comme hérétiques. A la suite de cette condamnation, les évêques donatistes rentrèrent avec leur clergé et leurs peuples dans la communion de l'Église et, en embrassant la paix catholique, se virent exposés à des persécutions sans nombre, à la mutilation et même à la mort. Or, comme je l'ai déjà dit, c'est au zèle de ce saint homme aidé du concours et des efforts de nos autres évêques que tout ce bien put s'entreprendre et s'accomplir.
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CHAPITRE XIV
L’Évêque donatiste Émérite est confondu.
Après la conférence qui avait eu lien avec les évêques donatistes, ces derniers ne manquèrent pas de dire qu'ils n'avaient pu exposer auprès du juge chargé de connaître de cette affaire, tous leurs moyens de défense, parce que ce juge qui appartenant à la communion catholique, favorisait son Église. Or, ce n'est que vaincus et réduits à l'extrémité qu'ils avaient trouvé ce prétexte pour excuse, puisque avant les débats, ces hérétiques savaient bien que le juge appartenait à la communion catholique, et avaient promis, lorsqu'il les avait invités par les actes publics, de se rendre à cette conférence. S'ils l'avaient tenu pour suspect ils auraient dû refuser de se rendre à la conférence. Cependant il arriva par la grâce de Dieu tout-puissant, qu'Augustin, de vénérable mémoire, dut se rendre à Césarée de Mauritanie où il avait été appelé par des lettres du Saint-Siège apostolique, avec plusieurs autres évêques pour y régler certaines affaires urgentes de l'Église. Il eut alors l'occasion de voir Émérite, évêque donatiste de cette ville, qui, dans la conférence de Carthage, avait été le principal défenseur de sa secte. Il le provoqua à une dispute publique dans son église, en présence d'un grand nombre de témoins de communions différentes, et l'engagea à présenter les moyens de défense que, disait-il, il n'avait pas eu la permission d'exposer dans la conférence de Carthage : il pouvait le faire en toute sécurité, n'en étant empêché par aucune autorité, ni par aucun pouvoir, et dans sa propre ville, en présence de tous ses concitoyens, il ne devait point refuser de défendre en toute confiance la communion à laquelle il appartenait. Rien ne put le déterminer, ni ces exhortations, ni les vives instances de ses parents et de ses concitoyens, qui lui promettaient de revenir à sa communion, même au détriment de leurs biens et de leur salut temporel, s'il convainquait de fausseté la doctrine catholique. Il ne put et ne voulut rien dire de plus que ces paroles . “ Les actes de la conférence épiscopale de Carthage témoignent si nous avons été vainqueurs ou vaincus. ” Une autre fois, invité par le notaire à répondre, il garda le silence manifestant ainsi ouvertement le peu de confiance qu'il avait en sa propre cause, ce qui contribua au progrès et à l'affermissement de l'Église de Dieu. Si on veut connaître à fond le zèle et l'ardeur d'Augustin de bienheureuse mémoire, pour la prospérité de l'Église de Dieu, on pourra parcourir ces actes, et on verra toute l'adresse et l'éloquence qu’il a déployées pour provoquer son illustre, son savant et éloquent adversaire; comment il l'exhorta à dire tout ce qu'il voudrait pour la défense de sa secte; on reconnaîtra bientôt que le donatiste fut vaincu.
CHAPITRE XV
Un négociant nomme Firmus est converti par une
digression du saint évêque dans un discours.
Je me rappelle ainsi que plusieurs frères et serviteurs de Dieu, qui vivaient avec nous et avec le saint homme, dans l'église d’Hippone, qu'un jour, étant tous réunis à table, il nous dit: “Avez-vous remarqué que le commencement et la fin de mon discours, prononcé aujourd'hui dans l'église, n'ont pas été comme à mon habitude; et qu'au lieu de finir d'expliquer le sujet que je m'étais proposé, je l'ai laissé en suspens?” “En effet,” répondimes-nous, “ nous l'avons remarqué et nous en avons été frappés sur le moment. ” “Je crois, ” reprit-il, “ que le Seigneur qui dispose à son gré de nous et de nos discours, aura voulu, par un oubli et un écart de pensée de ma part, instruire et guérir quelque pécheur égaré qui se trouvait dans le peuple; car j'ai passé brusquement à un autre sujet et sans résoudre ou développer la question commencée, j'ai terminé mon discours en attaquant l'erreur des manichéens dont je n'avais pas l'intention de parler, au lieu de continuer le sujet que je m'étais proposé. ” Or, voilà que le lendemain, si je ne me trompe, ou deux jours après, un négociant nommé Firmus, vint
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dans le monastère où nous étions avec saint Augustin et, se jetant à ses pieds, se mit à fondre en larmes en le conjurant de demander, avec ses saints compagnons, au Seigneur, de lui pardonner ses péchés. Il confessa qu'il avait embrassé la secte des manichéens depuis plusieurs années et qu'il leur avait donné inutilement pour eux ou pour ceux qu'ils appellent les élus, de grandes sommes d'argent ; mais que, par la miséricorde de Dieu, le dernier sermon d'Augustin dans l'église, l'avait converti et rendu catholique. Alors le vénérable Augustin et nous tous qui étions présents, nous lui demandâmes ce qui l'avait le plus frappé dans ce sermon, il nous le dit. En nous rappelant alors la marche de ce discours, nous fûmes saisis d'étonnement et d'admiration en voyant la profondeur des desseins de Dieu pour le salut des âmes; et rendant gloire à son saint nom, nous le bénimes en le voyant opérer le salut de l’âme lorsqu’il le veut, par où il le veut et comme il le veut, au su ou à l’insu de ceux dont il se sert pour cela. Cet homme embrassa ensuite le genre de vie des serviteurs de Dieu, renonça au commerce et fit de grands progrès parmi les membres de l'Église. Dieu permit qu'on le demandât plus tard dans un autre pays, pour l'élever au sacerdoce qu'il fut contraint de recevoir. Il garda et conserva toujours la sainteté de la profession monastique, peut-être vit-il encore maintenant dans les pays d'outre-mer.
CHAPITRE XVI
Exécrables turpitudes des manichéens dévoilées.
Conversion du manichéen Félix.
De même à Carthage, le procurateur de la maison impériale nommé Ours, ayant fait découvrir une réunion des deux sexes de cette sorte de manichéens qu'on appelle élus, on les arrêta et il les conduisit à l'Église où ils furent interrogés en présence du notaire, par des évêques, parmi lesquels se trouvait Augustin, de sainte mémoire, qui, connaissant mieux que les autres cette exécrable secte, dévoila les abominables blasphèmes contenus dans les livres reçus par les manichéens et les amena à en faire l'aveu. Les femmes que l'on appelle Élues lui dévoilèrent les impuretés et les turpitudes qu'ils avaient la perverse habitude de commettre entre eux. Cette déclaration fut consignée dans les actes ecclésiastiques. C'est ainsi que par la vigilance des pasteurs, le troupeau du Seigneur prit de l'accroissement et se procura de puissants moyens de défense contre les larrons et les voleurs. Saint Augustin eut encore une conférence publique dans l'église d'Hippone devant le peuple et en présence de notaires, avec un manichéen nommé Félix qui était aussi du nombre des Élus. Après la seconde ou la troisième séance, ce manichéen reconnaissant vanité et l'erreur de sa secte, se convertit à notre foi et s'attacha à notre Église. On peut s'en convaincre en relisant les actes où ces faits sont consignés.
CHAPITRE XVII
Le comte arien Pascentius est confondu en pleine conférence. - Autre conférence avec l'évêque arien Maximin.
Un arien nommé Pascentius, comte du palais impérial et exacteur du fisc qui, profitant de l'autorité que lui donnait sa charge pour attaquer sans cesse et avec cruauté la foi catholique, et pour persécuter et troubler un grand nombre de prêtres de Dieu qui vivaient dans la simplicité de la foi, provoqua saint Augustin à une conférence publique qui eut lieu à Carthage en présence de témoins d'un rang élevé et honorables, mais il ne voulait consentir en aucune manière à ce que des notaires assistassent le stylet à la main à la conférence, ce que notre maître ne cessa de demander au contraire, avec instance, avant et pendant les débats. Comme il persistait à n'en pas vouloir en alléguant qu'il craignait à cause des lois publiques de s'exposer au danger qui pourrait résulter pour lui d'actes écrits, l'évêque Augustin en voyant que les autres évêques, ses collègues, qui l'assistaient dans cette affaire, consentaient à ce que la conférence eût lieu en particulier,
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et sans le concours d'aucun secrétaire pour en recueillir les termes par écrit, consentit à cette conférence, non pas toutefois sans prédire, qu'après la séance il serait libre à chacun, en l'absence de toute preuve écrite, de prétendre qu'il avait dit ce qu'il n'aurait pas dit, comme il arriva en effet. Il engagea donc la dispute, exposa les principes de sa foi et entendit la profession que son adversaire fit de la sienne. Il prouva par la saine raison et par l'autorité des saintes Écritures, la solidité des fondements de la foi catholique et démontra la vanité des principes de Pascentius, principes dénués de toute vérité et qui ne s'appuyaient pas sur l'autorité de l’Écriture sainte. Lorsqu'on se fut séparé, Pascentius plus furieux et plus enflammé de colère que jamais, se mit à débiter une foule de mensonges en faveur de sa fausse doctrine et à se proclamer vainqueur d'Augustin, dont la louange était sur toutes les lèvres. Comme ces propos n'étaient point secrets, Augustin se vit contraint d'écrire à Pascentius, en omettant, à cause de la crainte qu'il avait manifestée, les noms de ceux qui avaient pris part à la conférence. Il lui rappela avec fidélité, dans cette lettre, tout ce qui s'était dit et fait dans cette entrevue, en lui disant que s'il le niait il pourrait prouver la vérité de ce qu'il avançait par un grand nombre de témoins qu'il avait dans les hommes illustres et d'un rang élevé, qui avaient assisté à la conférence. A deux lettres que lui écrivit Augustin, Pascentius répondit à peine par une dans laquelle se trouvaient plutôt des injures à l’égard d'Augustin que des raisons en faveur de sa secte, comme on peut s'en convaincre si on a la volonté et la possibilité de lire cette réponse.
A la demande et sur le désir de plusieurs, et en présence de personnes honorables, Augustin eut une conférence à Hippone, avec un évêque de ces mêmes ariens, nommé Maximin, venu en Afrique avec les Goths. On écrivit ce qui se dit de part et d'autre. Quiconque aura le goût et prendra la peine de lire les actes de cette conférence avec attention, verra clairement à quels raisonnements captieux et peu raisonnables cette doctrine a recours pour séduire et tromper les âmes, ainsi que ce que l'Église catholique tient et enseigne sur la Trinité divine.
L'évêque hérétique, de retour à Carthage, se vanta d'être sorti vainqueur de la conférence, grâce à la loquacité dont il avait fait preuve; il mentait en parlant ainsi; mais comme les fidèles, peu versés dans la connaissance de la loi divine ne pouvaient examiner et juger cette affaire, le vénérable Augustin écrivit quelque temps après un résumé de toutes les objections et de toutes les réponses faites pendant la conférence; et fit voir dans quelle impuissance s'était trouvé son adversaire de répondre aux objections, et quelques suppléments que le manque de temps n'avait pas permis de donner ou d'écrire pendant la conférence. L'hérétique avait, par malice, prolongé tellement sa dernière réponse qu'elle avait occupé tout le reste du jour.
CHAPITRE XVIII
Hérésie nouvelle des pélagiens combattue et condamnée. Utilité des travaux d'Augustin pour l'Eglise catholique. Les hérétiques et les païens sont réduits à rien. Nouveaux ouvrages d'Augustin.
Il eut aussi à combattre les pélagiens, nouveaux hérétiques de notre temps, gens habiles dans la discussion et écrivains dangereux par leur art et leur subtilité. Ils répandaient leur doctrine partout où ils le pouvaient en public et en particulier. Il les combattit pendant près de dix ans, pendant lesquels il composa et publia de nombreux écrits et prononça de fréquents discours contre cette erreur, dans l'Église, en présence du peuple. Comme ces hérétiques s'efforçaient, par leurs artifices, de persuader leur erreur au Saint-Siège Apostolique, les saints évêques d'Afrique, réunis en concile, résolurent de montrer, avec le plus grand soin, au saint pape de Rome, le vénérable Innocent et ensuite à saint Zozine, son successeur, combien cette secte devait être abhorrée et condamnée par la foi catholique. Ces pontifes du Siège Suprême les censurèrent à diverses reprises et les retranchèrent des membres de l'Église : par des lettres
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adressées aux églises d'Afrique en Occident et à celles d’Orient, ils ordonnèrent à tous les fidèles de les anathématiser et de les fuir. Ayant appris le jugement que venait de porter sur eux l'Église catholique de Dieu, le très pieux empereur Honorius, pour s'y conformer, ordonna de les ranger parmi les hérétiques condamnés par ses lois. Alors quelques-uns d'entre eux rentrèrent dans le sein de l'Église, notre mère, d’où ils étaient sortis; d'autres y reviennent encore tous les jours, à mesure que la vérité de la vraie foi se manifeste à eux et l'emporte sur cette détestable erreur.
Cet homme mémorable, le principal membre du corps du Seigneur, était toujours inquiet et vigilant pour le bien de l'Église universelle. Et Dieu lui accorda de jouir, même en cette vie, du fruit de ses travaux, et de voir d'abord la paix et l'unité se rétablir dans l'Église et le pays d'Hippone qu'il avait principalement sous sa juridiction et ensuite dans les autres parties de l'Afrique, l’Église du Seigneur se répandre et s'accroître considérablement, soit par lui-même ou par ses collègues, soit par les prêtres qu'il avait procurés. Il eut aussi le bonheur de voir les manichéens, les donatistes, les pélagiens et les païens détruits en grande partie et réunis À l'Église. Il travaillait au progrès des bons, favorisait leurs tendances et s'en réjouissait. Supportant en homme pieux et saint les manquements de ses frères à la discipline, il gémissait sur les iniquités des méchants qui étaient dans l’Église ou hors de son sein. Les gains du Seigneur, comme nous l'avons déjà dit, le rendaient heureux et ses pertes l'affligeaient,
Il composa et publia tant d'ouvrages, il soutint tant de controverses dans l'Église, qu'il recueillit et mit en ordre, il fit tant d'écrits contre les hérétiques, tant de commentaires des livres sacrés pour l'édification des saints enfants de l'Église, que le plus studieux des hommes pourrait à peine les lire et les connaître tous. Cependant, pour ne faire aucun tort aux fidèles avides de la parole de la vérité j'ai voulu, avec la grâce de Dieu, ajouter à la fin de cet opuscule une liste de tous ses livres, lettres et traités afin qu'en lisant, ceux qui préfèrent la vérité divine aux richesses temporelles, pussent choisir ce qu'ils voudraient lire et connaître et le demander pour le copier, à la bibliothèque de l’Église d'Hippone où ils trouveront peut-être des exemplaires les plus corrects, ou se les procurer et les transcrire où ils le pourront afin de ne les point refuser eux-mêmes à ceux qui les leur demanderont pour les copier.
CHAPITRE XIX
Conduite d’Augustin pour juger les différends. Il enseigne quand l'occasion le permet, aux parties en lutte, ce qui a rapport à la vie éternelle. Récompense de la manière dont il s'acquittait des fonctions de juge.
L'Apôtre avait dit : “Comment se trouve-t-il parmi vous quelqu'un qui, ayant un différend avec son frère, ose l'appeler en jugement devant les méchants et non pas devant les saints? Ne savez-vous pas que les saints doivent un jour juger le monde? Si donc vous devez juger le monde, êtes-vous indignes de juger des moindres choses? Ne savez-vous pas que nous serons juges des Anges mêmes? Combien donc plus de ce qui regarde la vie présente ? Si donc vous avez des différends touchant les choses de cette vie, prenez pour juges les moindres personnes de l'Église. Je vous le dis pour vous en faire confusion! Est-il possible qu'il ne se trouve point parmi vous un seul homme sage qui puisse être juge entre ses frères? Mais on voit un frère plaider contre son frère et encore devant des infidèles (I Cor., vi, 1-6). ” Aussi quand notre saint en était prié par des chrétiens ou par des hommes appartenant à une secte quelconque, il entendait l'affaire avec attention et piété ayant devant les yeux les dires des deux parties; il disait qu'il aimait mieux être juge entre des inconnus qu'entre ses amis, attendu que lorsqu'il avait à juger des inconnus, il pouvait se faire un ami de celui en faveur de qui l'équité et la justice l'obligeaient de prononcer, au lieu que, jugeant entre ses amis, celui contre qui il décidait était perdu comme ami pour lui. Il prolongeait souvent cette occupation jusqu'à l'heure
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de son repas et lorsqu'on jeûnait le jour entier, il passait tout son temps à entendre et à décider ces sortes d'affaires. Tout en écoutant les plaideurs il examinait l'état de leur âme, il remarquait le degré d'avancement ou d'éloignement de chacun dans la foi et les bonnes mœurs et lorsqu'il trouvait le moment favorable, il enseignait aux deux parties la vérité de la loi divine, il la leur inculquait et les instruisait des moyens d'arriver à la vie éternelle. Pour prix de ses peines, il ne leur demandait que l'obéissance et la soumission chrétiennes dues à Dieu et aux hommes. Il reprenait publiquement les pécheurs afin que les autres eussent de la crainte (Tim., y, 20) et il agissait ainsi parce qu'il se regardait comme une sentinelle vigilante établie par le Seigneur, à la garde de la maison d'Israël: il annonçait la parole et pressait les hommes à temps et à contre-temps, les reprenait, les suppliait, les menaçait sans se lasser jamais de les tolérer et de les instruire (Il Tim., IV, 2) “ Il appliquait surtout ses soins à instruire ceux qui étaient propres à instruire les autres (Ibid,). Sur la demande de plusieurs, il écrivit des lettres relatives à leurs affaires temporelles. Mais il regardait cette occupation comme une véritable, corvèe; il n'était heureux que lorsqu'il, parlait et s'entretenait des choses de Dieu dans l'intimité de la vie fraternelle.
CHAPITRE XX
Comment il intercédait en faveur des coupables.
Nous savons aussi qu'il refusa à ses plus chers amis des lettres de recommandation auprès des puissants du siècle, en disant qu'il voulait suivre l'avis du sage qui n'accordait pas toujours à ses amis ce qu'ils lui demandaient, par égard pour sa propre renommée. Il ajoutait en outre que souvent le puissant qui oblige s'impose. Mais quand il se voyait obligé dans la nécessité d'intercéder pour quelqu'un, il le faisait avec tant de réserve et de modération que non-seulement il ne paraissait pas onéreux et importun, mais qu'il excitait l'admiration. Ayant cru de son devoir d'intercéder à sa manière pour quelqu'un auprès du vicaire d'Afrique, nommé Macédonius, celui-ci lui accorda ce qu'il demandait et lui écrivit en ces termes : « Mon très cher et très vénérable Seigneur et Père, je suis merveilleusement touché de la sagesse qui brille et dans les livres que vous avez publiés et dans la recommandation que vous avez pris la peine de m'adresser, à la demande qui vous en a été faite. Je vois dans les uns tant d'esprit de science et de sainteté qu'on ne peut rien désirer au-delà; et dans l'autre tant de réserve que si je ne vous accordais pas ce que vous me demandez je me trouverais plus criminel que le criminel même pour qui vous intercédez. Car vous n'êtes pas du nombre de ceux qui demandent et qui veulent, à quelque prix que ce soit, qu'on cède à leurs sollicitations; mais vous vous bornez à ce qu'il vous paraît qu’on peut demander à un juge chargé de tant de soins, et vous le demandez avec une réserve qui viendrait à bout des choses les plus difficiles et qui produit le plus d'effet sur les honnêtes gens. J'ai donc fait sur-le-champ ce que vous avez désiré comme je vous l'avais déjà fait espérer (1).
CHAPITRE XXI
Dans quel esprit il assistait aux conciles. Quand il s'agit d'ordonner des prêtres on doit surtout prendre pour règle le vœu de la majorité des fidèles de l'Église et s’en tenir à la coutume.
Il assista, autant qu'il put, aux saints conciles tenus par le clergé dans différentes provinces, cherchant, dans ces assemblées, non son propre intérêt, mais celui de Jésus-Christ; soit qu'il fallût maintenir l'inviolabilité de la foi de la sainte Église catholique, soit qu'il s'agît d'absoudre ou de rejeter des prêtres ou des clercs justement ou injustement excommuniés. Dans l'ordination des prêtres et des clercs, il pensait qu'on devait prendre le vœu de la majorité des fidèles et suivre la coutume de l'Église.
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(1) Maced. in Epist. int. August. CLIv, n. I.
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CHAPITRE XXII
Quel fut Augustin dans le vêtement et le vivre.
Dans ses habits, ses chaussures et son coucher il gardait la simplicité et la convenance que réclamait son état. Il s'y montrait aussi éloigné d’un soin excessif que d'une négligence sordide, comme les hommes qui ordinairement y mettent une vaine jactance ou une négligence excessive ; recherchant dans ces deux cas leur propre intérêt et non celui de Jésus-Christ. Pour lui, je le répète, il tenait un juste milieu, et n'inclinait trop ni à droite ni à gauche. Sa table était modeste et frugale ; quelquefois avec les herbes ou les légumes on servait de la viande, pour les étrangers, et les malades; il y avait toujours du vin. Car il savait et enseignait, d'après l'Apôtre, que tout ce que Dieu a créé est bon, et qu'il ne faut rien rejeter de ce qui se mange avec actions de grâce parce qu'il est sanctifié par la parole de Dieu et par la prière (I Tim., iv, 4 et 5) et, comme il l'a écrit lui-même dans ses Confessions, il disait : “ Je ne crains pas l'impureté de l'aliment, je crains l'impureté de la convoitise; car je sais qu'il fut permis à Noé de manger de toute chair propre à la nourriture de l'homme. Je sais qu'Élie aussi a mangé de la chair, que saint Jean même, cet homme d'une abstinence si admirable, n'a fait nulle difficulté de se nourrir d'animaux, car il mangea des sauterelles et qu'il n'en a pas été moins pur pour cela; et je sais au contraire qu'Ésaü a perdu ses avantages pour avoir succombé à l'envie de manger des lentilles, que David qui n'avait désiré qu'un peu d'eau, en a été repris, et que lorsque le démon tenta notre roi il lui proposa seulement de manger du pain non de la chair ; je sais enfin que ce ne fut pas pour avoir eu envie de manger de la chair, mais pour s'être abandonné à cette envie jusqu’à murmurer contre Dieu dans le désert, que le peuple encourut son indignation (1). ” Pour ce qui concerne le vin, il s'en tenait à ce mot de l'Apôtre à Timothée : « Ne continuez plus de ne boire que de l'eau mais usez d'un peu de vin à cause de votre estomac et de vos fréquentes maladies (I Tim., y, 23). ” Il se servait de cuillers d'argent mais les plats dans lesquels on apportait les mets sur la table étaient de terre, de bois et de marbre non par nécessité et par indigence mais parce qu'il le voulait ainsi. Il pratiqua toujours l'hospitalité . A table, il préférait la lecture ou la discussion au boire et au manger. Et pour en bannir la peste de la médisance il avait fait écrire dans le réfectoire ces deux vers : « Que celui qui par sa médisance se plaît à déchirer la vie des absents, apprenne qu'il n'est pas digne de s'asseoir à cette table. » Les convives étaient ainsi avertis de s'abstenir de toute médisance et de tout entretien frivole ou mauvais. Quelques-uns de ses amis intimes, de ses collègues même dans l'épiscopat, oubliant un jour cette sentence et parlant sans en tenir compte, il les reprit vivement et s'écria tout ému, qu'il allait effacer ces vers du réfectoire, ou se lever de table et se retirer dans sa chambre. J'étais présent avec plusieurs autres quand ce fait s'est passé.
CHAPITRE XXIII
L'usage qu'il faisait des revenus ecclésiastiques.
Il n'oubliait jamais les pauvres et pourvoyait à leurs besoins, avec les mêmes ressources auxquelles il avait recours pour lui et pour ceux qui habitaient avec lui, c'est-à-dire ou bien avec les revenus de l'Église, ou avec les offrandes des fidèles. Et si la vue de ces biens, comme il arrivait quelquefois, excitait l'envie du peuple contre le clergé, il s'adressait aux fidèles et leur disait qu’il aimait mieux vivre des offrandes du peuple de Dieu, que d'avoir à supporter le soin et l'administration de ces biens, et qu'il était prêt à renoncer à ces biens afin que tous les serviteurs et les ministres de Dieu, vécussent de la manière indiquée dans l'ancien Testament (Deut., xviii, 1), c est-à-dire que ceux qui servaient à l'autel vécussent de l'autel. Mais
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(1) Confess. lib. X, cap. xxxi, n. 46.
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les laïques ne voulurent jamais accepter ces biens.
CHAPITRE XXIV
Comment il administrait sa maison.
Parmi les dons et les legs faits à l'Église il y en a qu'il acceptait et d'autres qu'il refusait. Il aurait toujours voulu avoir l'esprit libre du soin des choses temporelles. Il donnait et confiait tour à tour, aux clercs les plus capables, le soin de la maison de l'Église et l'administration de ses biens. Il n'eut jamais en main, ni clef ni anneau : mais ceux qui étaient préposés au soin de la maison mettaient en écrit tout ce qu'ils recevaient et tout ce qu'ils dépensaient. A la fin de l'année on lui soumettait les comptes pour qu'il sût combien on avait reçu et dépensé et combien il restait de disponible. Et pour beaucoup de titres, il s'en rapportait à la bonne foi de celui qu'il avait mis à la tête de la maison, plutôt qu'il ne s'en rendait compte et vérifiait par lui-même. Il ne voulut jamais acheter ni maison, ni champ, ni villa; mais s'il arrivait que quelqu'un fit, de lui-même, à l'Église, un don ou un legs de cette nature, Augustin ne le refusait pas, mais il ordonnait de l'accepter. Pourtant, nous savons qu'il refusa plusieurs héritages, non parce qu'ils ne pouvaient être utiles aux pauvres, mais parce qu'il lui paraissait juste et équitable que les enfants, les parents ou les alliés du défunt qui avaient été privés par la volonté du mort le possédassent plutôt que lui. Un honorable citoyen d'Hippone, qui habitait Carthage, ayant donné ses biens à l'Église d'Hippone, fit faire un écrit d'une donation avec réserve d'usufruit, et l'envoya à Augustin de sainte mémoire; celui-ci accepta le don avec plaisir et félicita le donateur de s'être souvenu de son salut éternel. Quelques années plus tard nous nous trouvions avec Augustin quand le donateur lui fit remettre une lettre, par son fils, en le priant de remettre à ce dernier l’acte de donation; en même temps il lui donnait cent pièces d'or pour les pauvres. À cette nouvelle le saint se prit à gémir de ce que cet homme avait feint une donation ou de ce qu'il s'était repenti de sa bonne oeuvre; puis, après lui avoir dit tout ce que Dieu inspirait à son cœur, dans la douleur que lui causait cette réclamation, pour blâmer et corriger cet homme, il lui rendit les tablettes qu'il en avait reçu sans aucun regret et sans rien exiger, et refusa l'argent qu'il lui faisait offrir. Puis il lui écrivit, comme il le devait, pour le reprendre et le corriger en l'engageant à satisfaire à Dieu pour sa feinte ou son iniquité, dans les sentiments d'une humble pénitence pour ne pas quitter ce monde chargé d'un si grand péché.
Il disait aussi très souvent que l'Église devait recevoir avec plus de sécurité et de sûreté les legs faits par les défunts que des héritages qui pouvaient amener des contestations et des charges; et que, pour les legs, ils devaient être offerts bien plutôt qu'exigés. Il ne recevait pas de dépôts, mais il n’empêchait pas que les clercs qui le voulaient bien, en reçussent. Quant aux biens et aux possessions de l'Église, il ne s'en occupait point par attrait , et ne s'y absorbait point; mais, tout entier à des choses plus grandes et spirituelles, il ne se distrayait et ne se reposait que rarement de la pensée des choses divines pour s'occuper de celles de la terre. Lorsque tout était disposé et mis en ordre il s'éloignait de ces affaires importunes et absorbantes, il se réfugiait par la pensée dans des choses intérieures et plus relevées de l’esprit. Il méditait alors sur la doctrine divine ou dictait le fruit de ses méditations, ou bien il corrigeait ce qu'il avait dicté ou recopié. Il exécutait le jour ce travail qu'il avait préparé la nuit. Il ressemblait à la très pieuse Marie, type de l'Église céleste, dont il est écrit qu'elle était assise aux pieds du Sauveur, écoutant attentivement sa parole, tandis que sa sœur, qui se plaignait de ce qu'elle ne l'aidait point dans ses nombreuses occupations, entendait cette réponse : “Marthe, Marthe, Marie a choisi la meilleure part qui ne lui sera point ôtée (Lue, x, 39-41). ” Augustin ne voulut jamais élever de nouvelles constructions pour pe point y voir absorber son esprit qu'il voulait tenir libre de toute préoccupation temporelle ; ce-
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pendant il n'empêchait pas de construire ceux qui en avaient le goût à moins qu'ils ne s'y livrassent sans mesure. Lorsque l'argent de l'Église venait à manquer, il faisait savoir au peuple chrétien qu'il n'avait plus rien à donner aux pauvres. Pour racheter les captifs et soulager les indigents, il ordonnait souvent de briser les vases sacrés et de les fondre pour venir en aide à ceux qui étaient dans le besoin. Je ne rapporterais point cela si je n'avais pas vu qu'en agissant ainsi il allait contre le sens charnel de quelques-uns. Ambroise, de vénérable mémoire, a dit aussi et écrit (Offic.,Iib.111, cap. xviii) que, dans de telles occasions, il ne fallait pas hésiter à agir de même lorsque les fidèles négligeaient le tronc et le secrétariat d'où on tirait ce qui était nécessaire au culte ; il en faisait quelquefois la remarque, dans les exhortations qu'il faisait à l’Église comme il nous a dit un jour (ce) que le bienheureux Ambroise avait fait à l'Église en sa présence.
CHAPITRE XXV
La règle de sa maison.
Châtiment de ceux qui recouraient au serment.
Les clercs vivaient toujours avec lui dans la même maison et à la même table, nourris et vêtus à frais communs. Pour qu'on ne tombât point dans le parjure en se laissant aller trop facilement à faire des serments, il disait au peuple dans l'Église et recommandait aux siens de ne jamais en faire même à table. Si quelqu'un tombait dans cette faute il perdait une des Potions qui lui étaient assignées, car ceux qui demeuraient et vivaient avec saint Augustin, étaient rationnés pour cela. Il reprenait et supportait les infractions des siens à la règle et aux convenances autant qu'il était à propos et nécessaire et reccommandait surtout, quon ne laissât pas son cœur s'ouvrir à des paroles trompeuses pour excuser sa faute (Ps., xcL, 4). Si quelqu'un, disait-il, étant sur le point d'offrir son présent à l’autel, se souvient que son frère a quelque chose contre lui, il doit laisser son présent à l’autel, aller se réconcilier avec son frère et ne venir qu'après cela offrir son présent à l'autel (Matth., v, 23 et 24). Mais si lui-même a quelque chose contre son frère, il doit le reprendre à part et s'il en est écouté favorablement, il aura gagné l'âme de son frère; sinon qu'il prenne une ou deux personnes avec lui; et si son frère méprise aussi ces derniers, il faut le dire à l'Église; s'il ne lui obéit pas il sera regardé comme un païen et un publicain. Pardonnez, ajoutait-il, à votre frère coupable et qui vous demande pardon, non pas sept fois, mais septante fois sept fois comme vous priez chaque jour le Seigneur de vous pardonner (Matth., xviii, 15-17 21 et 22).
CHAPITRE XXVI
De la société des femmes.
Aucune femme n'a jamais habité ou demeuré dans sa maison, pas même sa sœur, qui était une veuve, servant Dieu et qui vécut très temps, chargée, jusqu'au jour de sa mort, de la conduite des servantes de Dieu; non plus que sa cousine germaine et sa nièce, consacrées également au service de Dieu, quoique ces personnes fussent exceptées de la défense par des conciles de saints évêques. Car, disait-il, bien qu'il ne puisse s'élever aucun mauvais soupçon de ce que ma sœur et mes nièces demeurent avec moi, cependant, comme ces personnes ne pourraient se passer d'avoir avec elles d'autres femmes pour les servir, ni se priver de recevoir les visites de femmes du dehors, il pourrait en résulter un scandale ou une cause de chute pour les faibles; de même, il se pourrait que ceux qui demeureraient avec l'évêque ou avec un autre clerc, succombassent à la tentation ou du moins fussent exposés à perdre leur réputation, à cause des mauvais soupçons des hommes, s'ils se rencontraient avec toutes ces femmes, habitant sous le même tout, ou quand ils y viendraient. Aussi disait-il que des femmes ne devaient jamais habiter dans la même maison avec des serviteurs de Dieu, mêmes avec les plus chastes, si on ne veut pas qu'un tel exemple ne soit, comme il a été dit, un scandale ou un sujet de chute pour les faibles. Et si par hasard
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TOM. I,
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quelques femmes demandaient à le voir ou à le saluer, il ne les admettait jamais auprès de lui sans être accompagné de quelques clercs: jamais il ne s'entretint seul avec elles, pas même s'il s'agissait de choses secrètes.
CHAPITRE XXVII
Sa conduite envers les gens abandonnés et les malades. Belle parole d’Ambroise à ses derniers moments. Autre belle pensée d'un évêque sur le point de mourir contre le désir d'une trop longue vie.
Pour ses visites il suivait le précepte des Apôtres et ne visitait que les orphelins et les veuves qui étaient dans le malheur (Jacob, i, 27). Cependant, si quelquefois des malades le priaient de venir prier Dieu pour eux, auprès de leur lit, et de leur imposer les mains, il s'y rendait sans retard. Mais il ne visitait jamais les monastères de femmes à moins d'une nécessité urgente.
Il disait aussi qu'on devait dans sa vie et ses mœurs pratiquer ce qu'il avait vu dans les Institutions d'Ambroise de sainte mémoire, ne jamais demander une femme en mariage pour personne, ne point engager à l'état militaire ceux même qui voulaient l'embrasser, et enfin ne point assister dans la ville aux festins auxquels il serait invité. Il donnait ainsi la raison de chacune de ces recommandations; c'est, disait-il, de peur que les époux, venant à se quereller entre eux, ne maudissent celui qui les avait unis; cependant, si deux futurs époux, d'accord pour se marier, s'adressent à un prêtre pour qu’il les unisse, il est de son devoir de confirmer ou de bénir leur consentement. De même pour celui qui aurait été porté à l'état militaire, il ne voulait pas, s'il venait à se conduire mal, qu'il pût en faire retomber la faute sur celui qui l'aurait poussé dans cette carrière; enfin il craignait, qu'en acceptant trop souvent d'aller à ces festins dans son pays, il ne vînt à perdre l'habitude de la tempérance. Il nous racontait aussi qu'il avait entendu de la bouche même d'Ambroise de bienheureuse mémoire, au déclin de sa vie une réponse très pieuse, et très sage qu'il louait beaucoup et se plaisait à redire. C'était pendant sa dernière maladie : les principaux fidèles entouraient son lit. En voyant qu'il allait quitter ce monde pour aller à Dieu, ils se désolaient à la pensée que l'Église allait être privée de la parole d'un si grand et si excellent évêque et de la dispensation des sacrements de Dieu; ils le priaient avec larmes de demander au Seigneur une prolongation de vie; mais il leur répondit : “ Je n'ai pas vécu de manière à rougir de vivre au milieu de vous; mais je ne crains pas de mourir, parce que nous avons un Seigneur miséricordieux. ” Et dans sa vieillesse, Augustin admirait et louait la mesure et la justesse de ces paroles. Voici, en effet, comment il faut comprendre (ce) qu’Ambroise a dit : « Je ne crains pas de mourir, c'est parce que nous avons un Dieu miséricordieux; » et pour qu'on ne crût pas qu'il présumait avec trop de confiance de la pureté de ses mœurs, il disait : “ Je n'ai pas vécu de manière que j'aie honte de vivre au milieu de vous. ” Il s'était exprimé ainsi, en pensant à ce que les hommes pouvaient savoir d'un homme comme eux : car en pensant au jugement de la justice divine, il dit qu'il se confiait davantage en la miséricorde du Seigneur, à qui il disait chaque jour dans l'oraison dominicale : “ Pardonnez-nous nos offenses (Matth., vi, 12). ”
Il nous racontait très souvent aussi les paroles sur le même sujet d'un de ses collègues dans l'épiscopat, son ami intime, arrivé à l’article de la mort. Étant allé le voir sur son lit de mort, l'évêque fit signe de la main qu'il sortirait bientôt de ce monde. On lui répondit qu'il pourrait encore vivre, car il était nécessaire à l'Église : alors pour ne pas paraître retenu par l'amour pour la vie, il dit : “ Si je ne dois jamais mourir, c'est bien; mais, si je dois mourir un jour, pourquoi pas maintenant? ” Augustin admirait cette pensée et louait cet homme de l'avoir exprimée ; car cet homme, il est vrai, craignait Dieu, mais élevé dans la ville où il était né, il n'avait pas beaucoup étudié dans les livres. Il n'en était pas de même de cet évêque malade, dont le martyr Cyprien parle
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ainsi dans sa lettre sur la mort : “ Un de nos collègues dans le sacerdoce, accablé d'infirmités et inquiet de sa mort prochaine, demandait à Dieu de prolonger sa vie ; alors un jeune homme, haut de taille, d'un aspect distingué et d'un port majestueux, tel, en un mot, que des yeux mortels pouvaient à peine en supporter la vue, excepté celui qui allait bientôt sortir de ce monde, se tint debout près du moribond, quand il faisait à Dieu cette demande et, d'une voix émue par une espèce d'indignation, il lui dit avec vivacité : “ Vous avez peur de souffrir et vous ne voulez pas mourir, que ferai-je de vous? ”
CHAPITRE XXVIII
Derniers ouvrages d'Augustin avant sa mort. Les livres des Rétractions. Invasion des barbares. Siège d’Hippone.
Peu de temps avant sa mort, il fit une revue de tous les livres qu'il avait écrits et publiés dans les premiers temps de sa conversion, lorsqu'il n'était encore que laïque, puis étant prêtre, puis évêque; et il retoucha et corrigea lui-même, tout ce qui lui parut s'écarter de la règle de l'Église dans les ouvrages qu'il avait dictés ou écrits alors qu'il connaissait moins les usages de l'Église et avait moins de science. Cela lui donna matière à deux volumes qu'il intitula: Révision de mes livres. Il se plaignait de ce que certains de ses frères lui avaient enlevé quelques livres, avant qu'ils fussent corrigés avec soin, bien qu'il les eût corrigés plus tard. La mort l'empêcha de mettre la dernière main à quelques-uns de ses livres. Voulant être utile à tous, tant à ceux qui pouvaient lire beaucoup qu'à ceux qui ne le pouvaient pas, il fit un choix dans les deux Testaments, dans l'ancien et dans le nouveau, de ce que la loi divine prescrit ou défend pour la règle de la vie; il y mit une préface et en fit un livre, que pût lire quiconque en aurait le désir et dans lequel il lui serait possible de voir s'il obéissait ou désobéissait à Dieu. Augustin voulut que cet ouvrage s'appelât le Miroir.
Cependant, peu de temps après, Dieu, par sa volonté et sa puissance, permit que des hordes innombrables de barbares, Vandales et Alains, auxquels s’étaient joints les Goths et d'autres barbares de différentes nations, venant des côtes d'Espagne, par mer fondissent sur l'Afrique. Après avoir parcouru la Mauritanie tout entière, ils arrivèrent dans nos contrées et dans nos provinces, portant partout où ils passaient le ravage, le pillage, les massacres, les incendies et une foule de maux épouvantables, ne considérant ni le sexe ni l’âge, n'épargnant même ni les prêtres, ni les ministres du Seigneur, non plus que les ornements des temples, les vases sacrés et les saints édifices eux-mêmes. L'homme de Dieu ne partageait pas les pensées et les sentiments des autres, au sujet des brigandages et des dévastations de si féroces ennemis; mais, remontant plus haut, ou descendant plus profondément dans ses réflexions, il y prévoyait de grands dangers et même la mort pour les âmes; et comme il écrit que “ plus on a de science, plus on a de peine,” et que “ la science est un ver rongeur qui pénètre jusqu'aux os ” (Eccles., 1, 18), les larmes furent plus que jamais sa nourriture le jour et la nuit (Ps , LXI, 11). Les derniers jours d'une vie arrrivée au terme d'une vieillesse avancée, s'éteignaient dans l'amertume et la douleur. En effet, il voyait les villes assiégées et prises, les habitants des villes périssant sous les ruines de leur demeure, quand ils ne tombaient pas sous le fer ennemi, ou, mis en fuite; les églises étaient privées de prêtres et de ministres, les vierges sacrées et tous les religieux dispersés, Les uns expiraient dans les tourments, les autres étaient frappés du glaive, d'autres envoyés en captivité, et après avoir vu s'affaiblir leur âme aussi bien que leur corps, après avoir vu leur foi ébranlée, obligés de servir un ennemi aux mœurs dures et farouches: les hymnes et les louanges du Seigneur avaient cessé de se faire entendre; les édifices sacrés étaient brûlés en plusieurs endroits et les sacrifices solennels dus à Dieu rendus impossibles dans les lieux consacrés au culte ; les sacrements étaient abandonnés et on ne pouvait les recevoir faute de ministres pour les donner à ceux qui les
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demandaient. Il y avait des hommes qui s'enfuyaient dans les montagnes, les forêts, les grottes et les cavernes, ou dans quelque forteresse; les uns étaient forcés de se rendre et massacrés; les autres, privés ou dépouillés de tout moyen de soutenir leur existance, finissaient par mourir de faim ; les évêques et les clercs qui, par un bienfait de Dieu, n'avaient point rencontré les barbares ou s'étaient échappés de leurs mains, dépouillés de tout, réduits à l'indigence , obligés de mendier, ne trouvaient pas de quoi subvenir à leurs besoins, ou même seulement de quoi se soutenir. Des innombrables églises d'Afrique, à peine trois seulement restaient debout, c'étaient celles de Carthage, d'Hippone et de Cirta, qu’une protection spéciale de Dieu avaient préservées de la ruine, et dont les villes soutenues par le secours d'en Haut et par le courage de leurs habitants subsistaient encore au milieu de ces ruines; Hippone, cependant, après la mort du saint évêque, fut abandonnée par ses habitants et brûlée par les barbares. Augustin, témoin, de ces malheurs, s'en consolait par cette pensée d'un sage: “ Ce n'est pas être grand que de trouver grand que les pierres et le bois des édifices s'écroulent et que des mortels meurent. ”
Augustin, dans sa profonde sagesse, versait donc chaque jour d'abondantes larmes sur de tels maux. Son chagrin et ses lamentations s'accrurent encore quand il vit Hippone, jusqu'alors épargnée, assiégée par ces barbares. Boniface, avec une armée de Goths alliés, avait été chargé de défendre la ville, qui resta armée et assiégée près de quatorze mois, sans pouvoir communiquer au dehors, même du côté de la mer. Nous-mêmes, nous avions quitté le voisinage d'Hippone avec nos coadjuteurs, et nous nous étions réfugiés dans cette ville, où nous restâmes tout le temps du siège. Aussi avions-nous souvent avec lui des entretiens où nous considérions les jugements redoutables du Très-Haut, que nous avions sous les yeux et nous disions : “ Vous êtes juste, Seigneur, et votre jugement est équitable (Ps., cxviii, 137).” Dans notre douleur, au milieu de nos gémissements et de nos larmes, nous adressions nos prières au Père de miséricorde et au Dieu de toute consolation (Il Corinth., 1, 3), afin qu'il daignât nous soulager dans les tribulations où nous étions tous plongés.
CHAPITRE XXIX
Dernière maladie d’Augustin.
Un jour, étant à table avec Augustin, il nous dit dans le cours de la conversation : “En présence de ces calamités, je demande à Dieu de délivrer cette ville du siège, ou, si tels ne sont pas ses desseins, de donner à ses serviteurs le courage nécessaire pour accomplir sa volonté, ou tout au moins de m'enlever de ce monde et de me recevoir dans son sein. ” Après ces paroles, et selon sa prière, nous adressâmes les mêmes vœux au Tout-Puissant, nous, nos coadjuteurs, et tous les ecclésiastiques qui se trouvaient dans cette ville. Le troisième mois du siége, la fièvre l'obligea de se mettre au lit, il était atteint d'une maladie qui fut la dernière. Le Seigneur avait sans doute écouté la prière de son serviteur, car il obtint pour lui et en son temps pour la ville, ce qu'il lui avait demandé avec larmes. J'ai appris aussi que ce saint évêque, prié de réclamer l'assistance du Ciel pour de malheureux énergumènes, supplia le Seigneur avec larmes et obtint la délivrance de ces possédés. Une autre fois, un homme vint le trouver malade au lit. Cet homme lui amenait un malade et le priait de lui imposer les mains pour le guérir. Augustin répondit que s'il avait quelque pouvoir sur les maladies, il aurait commencé par se guérir lui-même. L'autre lui repartit qu'il avait eu une vision et qu'il lui avait été dit, en songe : “ Va trouver Augustin, il imposera les mains à ton malade et le guérira.” A ces paroles le saint ne résiste pas davantage et fait ce qu'on lui demande; le Seigneur guérit le malade qui s'éloigna en parfaite santé.
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CHAPITRE XXX
On consulte Augustin pour savoir si des évêques peuvent s'éloigner de leurs églises à l'approche de l’ennemi.
Cependant, je ne dois pas passer sous silence la lettre que lui écrivait Honorat, le saint évêque de Thiaba, à l'approche des ennemis, pour lui demander si, à leur arrivée, les évêques et les clers devaient quitter leurs églises ou non; en lui faisant entendre à combien de maux on devait s'attendre de la part des brigands qui avaient ravagé la Romagne. Comme sa réponse peut être utile et même nécessaire aux prêtres et aux ministres du Seigneur, j'ai jugé à propos de l'insérer dans cet écrit. Voici en quels termes elle était conçue : « Augustin à Honorat son très saint frère et collègue, dans l'épiscopat salut dans le Seigneur. En envoyant à Votre Charité une copie de ma lettre à notre collègue Quodvultdeus (cette lettre n'est pas parvenue jusqu'à nous), je pensais n'avoir pas à répondre au conseil que vous me demandez, sur ce que vous avez à faire au milieu des calamités qui désolent notre époque. Cette lettre, quoique très courte, contenait, à mon avis, tout ce que je devais vous répondre et tout ce qu’il vous suffisait d'apprendre, car je disais dans cette lettre, qu'on ne doit pas empêcher de se retirer dans des villes fortifiées ceux qui peuvent le faire; mais qu'il ne faut pas non plus rompre les liens de la charité du Christ qui nous attache aux églises dont nous sommes chargés. Telles sont les expressions de ma lettre : Notre ministère étant si nécessaire au peuple de Dieu, en si petit nombre qu'il soit, qui demeure avec nous, qu'il ne peut s'en passer, il ne nous reste plus qu'à nous écrier: 0 mon Dieu, soyez notre protecteur soyez le lieu de notre refuge (Ps.,xxx,3).Mais comme vous me dites que ce conseil ne peut vous suffire, parce que, en le suivant, vous allez contre le précepte et l'exemple du Seigneur, qui nous ordonne de fuir de ville en ville, (on se rappelle en effet ces paroles : Lorsqu'on vous persécutera dans une ville, dit Jesus-Chhist, fuyez dans une autre) (Matth.,X, 23). Je vous demande qui peut croire que le Seigneur ait voulu que l'on prive un troupeau racheté de son sang, du ministère sans lequel il ne saurait vivre ? L'a-t-il fait quand, dans les bras de ses parents, il s'est enfui en Égypte dans son enfance? On ne peut dire qu'il ait abandonné des églises, puisqu'il n'en avait pas encore formé. L'Apôtre saint Paul l'a-t-il fait quand, pour éhapper à ses ennemis, il se fit descendre dans une corbeille par une fenêtre, pour échapper aux mains de son ennemi; laissait-il l'Église sans ministère? N'y avait-il pas d'autres prêtres, ses frères, pour faire ce qui était nécescaire? C'était d'après leur consentement, et pour se conserver à l'Église, que l'Apôtre fuyait la persécution qui n'était dirigée que contre lui. Les serviteurs du Christ, ministres de sa parole et de ses sacrements peuvent donc agir selon ses préceptes et son exemple. Ceux que la persécution menace personnellement peuvent fuir de ville en ville, pourvu que d'autres, que la persécution épargne, restent dans leurs églises pour rompre aux autres serviteurs de Dieu qui demeurent avec eux, le pain sans lequel ils ne sauraient vivre. Mais si le danger est égal pour tous, évêques, clercs et laïques, ceux qui ont besoin des autres ne doivent pas en être abandonnés. Que tous se retirent dans des endroits fortifiés; ou si quelques-uns sont obligés de rester, que ceux qui doivent subvenir à leurs besoins spirituels ne les abandonnent pas, mais vivent et souffrent avec eux les maux qu’il plaira au père de famille de leur envoyer. S'il y en a qui souffrent plus ou moins que les autres, ou si tous souffrent également, on voit bien ceux qui souffrent pour les autres, ce sont ceux qui auraient pu, en se sauvant, échapper à ces maux et qui ont préféré rester, pour subvenir aux besoins de leurs frères. C'est là qu'on reconnait, cette charité recommandée par l’Apôtre saint Jean, quand il dit : De même que le Christ a donné sa vie pour nous, ainsi devons-nous donner la nôtre pour nos frères (1 Jean, 111, 16). Ceux qui s'enfuient ou qui ne restent qu'à cause de leurs propres intérêts, s'ils viennent à être pris, ne souffrent que pour eux-mêmes et non pas pour
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leurs frères; mais c'est donner sa vie pour ses frères que de souffrir pour n'avoir pas voulu abandonner ceux qui avaient besoin de notre ministère. Aussi ce mot d'un évêque : Si le Seigneur nous ordonne de fuir une persécution qui peut nous procurer la gloire du martyre, à combien plus forte raison devons-nous le faire, quand nos souffrances doivent être stériles pour nous, quand il s'agit de fuir les incursions des barbares ? est vrai et même acceptable, mais seulement pour ceux qui ne sont point retenus à leur poste par les liens du devoir ecclésiastique; car celui qui ne fuit pas devant la fureur de l'ennemi, quoiqu'il puisse le faire, et préfère rester pour exercer un ministère sans lequel l'homme ne peut ni devenir chrétien, ni vivre en chrétien, reçoit pour sa charité une récompense bien plus grande que celui qui, prenant la fuite plus pour son intérêt propre que pour celui de ses frères, est saisi par l'ennemi, confesse le Christ et souffre le martyre. Mais que m'avez-vous dit dans votre première lettre? Je ne vois pas, disiez-vous, en quoi nous pouvons être utiles aux peuples ou à nous-mêmes en restant dans nos églises, pour voir les hommes massacrés, les femmes violées, les églises incendiées devant nos yeux, et pour expirer nous-mêmes dans les supplices, parce que nous n'aurions pu donner ce que nous n'avions pas. Dieu peut certainement écouter les prières de sa famille et détourner de nous les maux que nous redoutons; cependant, pour fuir des maux incertains, on ne doit pas abandonner un devoir qui ne peut être délaissé sans préjudice certain pour les fidèles, non pas dans l'ordre des choses de cette vie, mais par rapport à celles d’une autre qui réclame un zèle et des soins incomparablement plus grands. Car si les maux que nous craignons où nous sommes devaient certainement arriver, tous ceux pour qui nous devons rester s'en éloigneraient les premiers et nous délivreraient de l'obligation d'y rester nous-mêmes, puisqu'il n'y aurait plus personne à qui notre ministère serait nécessaire. C'est ainsi que de saints évêques quittèrent l'Espagne quand leurs ouailles furent ou dispersées, ou massacrées, ou assiégées, ou emmenées en captivité. Mais il y eut beaucoup d'autres évêques qui, voyant le troupeau confié à leurs soins demeurer dans leurs villes, restèrent exposés avec eux à une foule de dangers. Si quelques-uns abandonnaient leurs fidèles, c'est précisément ce que nous regardons comme défendu, car ceux-là ne s'appuyaient pas sur une autorité divine, mais s'étaient laissés tromper par l'erreur naturelle à l'homme, ou vaincre par la crainte. Pourquoi pensent-ils pouvoir obéir au précepte de fuir de ville en ville, et ne craignent-ils pas d'être des mercenaires qui s'enfuient en voyant venir le loup, parce que les brebis ne lui appartiennent pas (Jean, x, 12, 43)? Pourquoi ne cherchent-ils pas à concilier ces deux pensées également vraies et divines , dont l'une permet, ordonne même la fuite, l'autre la blâme et la condamne? Pourquoi ne pas chercher à comprendre comment elles peuvent s'accorder puisqu'elles ne sont pas contraires? Et comment les comprendre sinon dans le sens que j'ai dit plus haut, à savoir que les ministres du Christ, quand la persécution afflige leur province, peuvent s'enfuir s'il ne reste plus de fidèles qui aient besoin du ministère sacré ; ou, quand il en reste, s'il y a d'autres prêtres qui n'ont pas les mêmes raisons de fuir, pour répondre à tous les besoins du ministère. C'est ainsi, comme je l'ai dit plus haut, que saint Paul, recherché personnellement par le persécuteur de l’Eglise, s'échappa en descendant dans une corbeille, tandis que d'autres prêtres, exempts du même danger, restaient, en sorte que cette Église n’était point privée du ministère sacré.
“ C'est également ainsi que s'enfuit saint Athanase, évêque d'Alexandrie, personnellement recherché par l'empereur Constance : les autres ministres de l'Église n'abandonnèrent pas les fidèles qui étaient restés à Alexandrie. Mais lorsque les chrétiens demeurent et que les prêtres s'enfuient et désertent leur ministère, n'est-ce point la fuite condamnable du mercenaire qui ne se met pas en peine de ses brebis? Le loup viendra alors, ce loup ce n'est pas un homme, mais le démon qui portera à l'apostasie la plupart des fidèles qui n'auront plus le
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pain
quotidien du corps du Seigneur; et c'est ainsi que vous perdrez votre frère
racheté au prix du sang de Jésus-Christ, non par votre science, mais par votre
ignorance (1 Cor., viii, 11). Que dire de
ceux qui ne sont pas trompés par l'erreur, mais vaincus par la crainte?
Pourquoi, avec le secours du Dieu de miséricorde ne luttent-ils pas vaillamment
contre cette crainte, pour éviter des maux sans comparaison plus grands et
infiniment plus redoutables que ceux qu'ils redoutent? C'est ce que font ceux
en qui brûle l'amour de Dieu et qui ne connaissent point les convoitises
mondaines. Voici en effet le langage de la charité: Qui est faible sans que je
m'affaiblisse avec lui? Qui est scandalisé sains que je brûle (Il Cor., xi,
29)? Mais la charité vient de Dieu. Prions donc celui qui en fait un précepte
de nous la donner : Qu'elle nous fasse craindre de laisser frapper l'âme des
brebis du Christ par le glaive de l'iniquité, quand nous préservons leur corps
du coup d'un glaive matériel, puisque après tout elles sont destinées à mourir
un jour. Craignons que leur sens intérieur se corrompe, que la pureté de la
foi périsse plutôt que de voir les femmes violées. Car la violence n'atteint
pas la chasteté, tant que le cœur reste chaste ; elle n'est point souillée
dans le corps tant que la volonté de la personne violée n'est point consentante
de l'abus honteux fait de son
corps et souffre, sans le vouloir,
les actes d'un autre. Craignons moins de voir incendier, en notre présence,
des édifices de pierre, de bois, et de terre, que de laisser périr les pierres
vivantes de l'Église en les abandonnant. Craignons moins de voir les
membres de notre corps exposés à la fureur des ennemis que de causer la mort
des membres du corps de Jésus-Christ, en les privant de leur nourriture
spirituelle. Non qu'il soit défendu d'éviter ces maux s'il est possible de
le faire ; mais parce qu’il vaut mieux s'y exposer quand on ne peut les éviter
sans impiété. A moins que l'on ne voie point d'impiété à priver les fidèles du
ministère qui leur est nécessaire, et quand il leur est le plus nécessaire. Ne
savons-nous pas quelle affluence de fidèles de tout sexe, de tout âge, se
produit à l'Église, quand on en vient à ces dangers extrêmes et qu'il est
impossible de fuir? Les uns demandent le baptême, les autres la pénitence,
d'autres la réconciliation avec l'Église, tous des consolations, la célébration
des sacrements et leur distribution. Si les ministres manquent, quel
désastre pour ceux qui meurent sans être régénérés par le baptême, ou qui sont
retombés dans les liens du péché! Quelle douleur pour les fidèles eux-mêmes,
qui seront privés, dans le repos éternel de la société de tous ces infortunés!
Enfin quels gémissements pour tous, et, pour quelques-uns, quels blasphèmes
en voyant le manque de ministère et de ministres! Voyez ce que fait la
crainte des maux temporels, et combien de maux éternels elle peut causer. Si
le ministre est présent, il subvient à tout autant que le Seigneur lui en a
donné la force. Les uns sont baptisés, les autres sont réconciliés, aucun
n'est privé de la communion du corps du Seigneur, tous sont consolés, édifiés,
exhortés à prier Dieu, qui peut détourner d'eux tous les maux qu'ils
redoutent ; préparés à tout événement et résignés, si le calice ne peut
s'éloigner, à l'accomplissement de la volonté de Dieu qui ne peut vouloir le
mal (Matth., xxvi, 42).Vous pouvez voir maintenant ce que vous m'avez écrit que
vous ne voyiez pas, le bien qui, dans les calamités présentes, peut résulter de
la présence du ministre sacré pour le peuple chrétien, et quels maux peut
causer son absence, quand il préfère ses intérêts à ceux de Jésus-Christ
(Philipp., 11, 21). Car il n'a point alors cette charité dont I’Apôtre a
dit : Elle ne cherche pas ses propres intérêts (1 Cor., xiii, 5); et il n'imite
pas celui qui a dit : Je cherche moins mon avantage, que ce qui peut
sauver les autres (Id., x, 33). Cet Apôtre n'aurait pas évité les embûches du
prince qui le persécutait, s'il n'avait voulu se conserver à ceux qui avaient
besoin de lui; c'est pour cela qu'il dit : Je me trouve, pressé des deux côtés
, car d'une part, je désire être dégagé des liens du corps pour être avec
Jésus-Christ; ce qui est sans comparaison le meilleur, et de l'autre, il est
plus utile pour votre bien que je demeure encore en cette vie
(Philippiens,i,23). »
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CHAPITRE XXXI
Mort et sépulture d'Augustin. - Psaumes Pénitentiaux. - Le sacrifice offert à ses obsèques.- Sa Bibliothèque. - Ses monastères. - Épitaphe d'un poète.
Le saint homme vécut soixante-seize ans, dont quarante dans la cléricature comme simple prêtre ou comme évêque. Une aussi longue vie lui fut accordée de Dieu pour les besoins et le bonheur de l'Église catholique. Il nous disait souvent dans ses entretiens familiers, que même après avoir reçu le baptême, des chrétiens ou des prêtres, quelque saint qu'ils eussent été, ne devaient jamais sortir de la vie sans un regret convenable et digne de leurs fautes. C'est ce qu’il fit lui-même dans la maladie qui amena sa mort : il avait fait faire des copies des Psaumes pénitentiaux de David qui sont en petit nombre, et, de son lit, pendant sa maladie, il jetait les yeux sur ces copies placées contre la muraille, il les lisait en versant des larmes abondantes et continuelles ; et pour éviter les distractions, il nous pria, dix jours environ avant sa mort, de ne laisser entrer personne dans sa chambre, si ce n’est à l'heure de la visite des médecins ou quand on lui apportait à manger. C'est ce qu'on fit, comme il l'avait prescrit. Tout son temps se passait en prière. Jusqu'à sa dernière maladie, il ne cessa jamais de prêcher la parole de Dieu dans l'Église avec une ardeur et un courage sans borne, un esprit et un jugement aussi sains que droits. Il avait conservé dans l'heureuse vieillesse où il était arrivé l'usage de tous ses membres, une ouïe délicate, une vue parfaite et, selon l'expression de l'Écriture, il s’endormit avec ses pères, sous nos yeux, car nous étions réunis autour de lui et confondions nos prières avec les siennes. Il ne fit pas de testament, car il était si pauvre qu'il n'avait rien à léguer.
Il avait toujours ordonné de conserver avec soin sa bibliothèque pour l'Église et ses manuscrits pour ceux qui viendront après nous. Ce qu'il avait en argent ou en ornements appartenant a l'Eglise, il le confia à un prêtre fidèle qui, sous son épiscopat, avait été chargé, sous lui, du soin de l'Église. Pendant sa vie ou à sa mort il ne traita pas comme tout le monde ses parents, tant ceux qui étaient près de lui que ceux qui étaient éloignés. De son vivant il leur accorda ce dont ils avaient besoin, comme il le faisait pour d'autres, de manière non pas à les rendre riches, mais à subvenir à tous leurs besoins pressants ou à soulager leur pauvreté. Il laissa à l’Église un clergé suffisant, des monastères d'hommes et de femmes voués à la continence avec des supérieurs pour les diriger, des bibliothèques remplies de ses ouvrages et de ses traités et de ceux d'autres saints docteurs, parmi lesquels tout le monde sait quel trésor Dieu avait fait à l'Eglise en le lui donnant: les fidèles le retrouvent tout entier dans ses nombreux ouvrages. Selon ce mot d'un poète qui avait recommandé à ses amis de lui élever un tombeau sur une place publique et tracé son épitaphe en ces termes :
Passant, tu veux savoir si un poète vit quoique mort: Quand tu lis, c'est moi qui parles, tes paroles ce sont mes paroles.
En effet, ses écrits font voir aussi manifestement qu'il se peut, quand c'est la vérité elle-même qui éclaire, que le prêtre agréable et particulièrement cher au Seigneur, est toujours resté dans les voies de la droiture et de la justice et ne cessa de vivre dans la foi, l'espérance et la charité de l’Église catholique : ce que reconnaissent ceux qui profitent de la lecture de ses ouvrages sur les choses divines. Je crois toutefois que l'on profitait plus encore de ses enseignements quand on l'entendait et qu'on le voyait prêcher dans une église, et surtout lorsque l'on avait pu jouir de ses conversations avec les hommes. Car il n'était pas seulement un docteur connaissant les mystères du royaume des cieux, et tirant de son trésor de science des paroles nouvelles et anciennes, ni un négociant qui ayant trouvé une perle d'un grand prix, va vendre tout ce qu'il a pour l'acheter (Matth., xiii, 42, 115, 46); mais il était aussi un de ceux
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à qui il est écrit: Parlez ainsi et agissez ainsi (Jacques, 11, 12) et dont le Sauveur a dit : Celui qui agira et enseignera ainsi aux hommes sera grand dans le royaume des cieux (Matth v, 19).
Je réclame vivement de la Charité de ceux qui liront cet écrit, de s’unir à mes actions de grâces et à mes bénédictions envers le Seigneur qui m'a donné l'intelligence de vouloir faire connaître cette vie aux présents et aux absents, à nos contemporains et à nos descendants, et qui m'a donné de pouvoir le faire : Priez pour moi et avec moi afin que je puisse en cette vie m'efforcer d'imiter un homme avec qui Dieu m'a donné le bonheur de vivre pendant quarante ans dans son amitié, sans qu'aucun nuage se soit élevé entre nous, et que je jouisse avec lui, dans l'autre, des promesses du Dieu Tout-Puissant. Amen.