Julien l’Apostat 7

Darras tome 10 p. 76


   31.  Dans des manifestes publiés par tout l'univers, il écrivait : « Nous servons les dieux ouvertement; la multitude des troupes qui   me suit est pieuse.   Nous  sacrifions  des  bœufs  aux   divinités tutélaires de l'empire ;  nous leur avons offert, en actions de grâces de notre victoire, plusieurs hécatombes (361). » La piété des troupes, dont Julien se vante ici, n'était autre chose que l'empressement fort naturel des soldats gaulois et germains à prendre leur part de viande et de vin, dans ces impériales boucheries. Leur dévotion à cet égard allait si loin, qu'au rapport d'Ammien Marcellin, « les passants étaient obligés de les rapporter sur leurs épaules dans les casernes.» L'édit qui rétablissait le culte des idoles, les dignités de sacrificateurs, d'a-

--------------------

1. Liban., Lcgut. ad Julien,, p. 157; Orat. parent., cap. Lxxxill, pag. 309-310.

================================

 

p77 CHAP.   I.   —  PERSÉCUTION   DE  JULIEN  L'APOSTAT.                

 

ruspices et d'augures dans chaque cité, fut suivi d'un second décret aux termes duquel les temples païens détruits par Constantin devaient être relevés de leurs ruines; les chrétiens étaient tenus de restaurer à leurs frais ceux qu'ils avaient abattus eux-mêmes, et de leur rendre toutes les dotations que Constantin avait attribuées aux églises. Un bouleversement si inattendu dans les intérêts acquis mit tout en conflagration dans l'empire. Marc, évêque d'Aréthuse, à la tête de son troupeau, avait renversé, les années précédentes , un temple d'idoles. Trop pauvre pour en restituer la valeur, on saisit le prélat, en vertu de la loi romaine qui livrait aux créanciers la personne du débiteur insolvable. Battu de verges, la barbe arrachée, le corps nu et frotté de miel, le saint vieillard, suspendu dans un filet, fut exposé sous les rayons d'un soleil ardent à la piqûre des mouches. Marc avait dérobé Julien enfant au massacre de sa famille et aux fureurs des bourreaux : c'était toute la reconnaissance de l'Apostat! — Cruel par exception, dans une circonstance où tout lui faisait un devoir de la générosité, Julien ne prétendait cependant pas écraser les Galiléens sous les coups d'une persécution sanglante. Il connaissait trop l'histoire de la religion qu'il proscrivait, pour essayer de nou- veau un rôle qui avait si peu réussi aux empereurs, depuis Néron jusqu'à Dioelétien. L'ironie, le mépris public, la dérision et la satire, lui semblaient capables d'ébranler une Église que des flots de sang n'avaient pu submerger. L'arme du sarcasme se brisa dans les mains de Julien, et les philosophes du XVIIIe siècle, qui en recueillirent les débris à leur tour, n'eurent pas plus de succès que l'Apostat. Ils se crurent inventeurs d'un nouveau système ; ils n'étaient que les plagiaires d'un persécuteur du Bas-Empire. L'hypocrisie ne manqua point à l'apostasie de Julien. Les soldats gaulois qui le suivirent, de Lutèce où il s'était fait proclamer, à Rome où le sénat reconnut son avènement, avaient juré, en brandissant leurs épées au-dessus de leurs têtes, de mourir pour lui. Cependant plusieurs d'entr'eux étaient chrétiens ; mais Julien les avait trompés. Avant de quitter les Gaules, nous avons dit qu'il était entré, le jour de l'Epiphanie,

=================================

 

p78       PONTIFICAT  DE   SAIST  LIBERIUS   (339-3GG}.

 

dans l'église de Vienne, et y avait participé aux saints mystères. Ammien Marcellin affirme, qu'en ce moment même Julien professait secrètement le paganisme ; on avait donc le droit de s'indigner contre la duplicité de ce César imposteur. Un jour qu'il offrait un sacrifice dans un temple de la Fortune, Maris évêque de Chalcédoine lui reprocha vivement son apostasie. Julien lui dit : « Vieillard, le Galiléen ne te rendra pas la vue. » Maris était aveugle. « Je le remercie, répondit l'évêque, de m'épargner la douleur de voir un apostat tel que vous. » — « Aussitôt que Julien eut publié son édit pour le rétablissement de l'idolâtrie, dit saint Chrysostome, on vit accourir de toutes les parties du monde les magiciens, les enchanteurs, les devins, les augures et tous ceux qui faisaient métier d'imposture et d'illusion : de sorte que le palais se trouvait plein de gens sans honneur et de vagabonds. Ceux qui depuis longtemps étaient réduits à la dernière misère, ceux qui, pour leurs sorcelleries et maléfices, avaient langui dans les prisons et les mines, ceux qui traînaient à peine une misérable vie dans les emplois les plus vils et les plus honteux, tous ces gens travestis en prêtres et en pontifes, devenaient des personnages. L'empereur laissant de côté les généraux et les magistrats, ne daignant pas seulement leur parler, menait avec lui par toute la ville des adolescents perdus de débauches, des courtisanes sorties des lieux les plus infâmes. Ses gardes ne le suivaient que de fort loin, pendant que cette vile multitude environnait sa personne et paraissait avec le rang d'honneur au milieu des places publiques, disant et faisant tout ce qu'on peut attendre de gens de cette pro-fession. »

 

   32. Il faut pourtant le reconnaître, l'apostasie de Julien et sa persécution contre le christianisme trouvèrent des adhérentstrès-nombreux dans le monde romain. Si l'on compta de nobles protestations, celle par exemple d'une légion tout entière qui dans une revue solennelle où l'on avait cru surprendre la bonne foi des soldats en leur faisant brûler quelques grains d'encens devant le tribunal de l'empereur, vint déposer ses armes et jurer qu'elle voulait mourir chrétienne ; si l'on vit parfois des cités

=================================

 

p79 AP.   I. PERSÉCUTION   DE  JULIEN X'APOSTAT.              

 

populeuses déclarer qu’il ne se trouvait pas un seul sacrificateur dans leur enceinte ; qu'il était inutile d'ouvrir des temples, où personne ne voulait plus paraître, on eut aussi le spectacle d'une foule immense qui entrait dans le mouvement réactionnaire et le secon-dait énergiquement. Le servilisme auquel la domination césarienne avait habitué les esprits y contribua sans doute, pour une part. Mais d'autres causes extrinsèques vinrent se joindre à ce honteux motif. Le paganisme brusquement mis hors la loi par Constantin attendait depuis longtemps l'époque d'une réaction. Les sophistes grecs et latins, les rhéteurs, les philosophes d'Athènes, d'Alexandrie et de Rome qui avaient résisté à la lumière de l'Évangile, appelaient de tous leurs vœux la réhabilitation des dieux d'Homère et de Virgile, d'Aristote et de Platon. On ne change pas d'un trait de plume les mœurs, les habitudes, les croyances des peuples. Tout ce qu'il y avait eu d'intérêts, de passions, d'amours-propres froissés par le triomphe de la croix, se rattachait autour de Julien et criait lors de son avènement : « Sans Julien Auguste, la puissance est perdue pour les provinces, les soldats et la république ! » L'état de la société chrétienne, à la mort de Constance, il faut en convenir, était propre à inspirer aux païens les plus hautes espérances. L'hérésie d'Arins avait tout divisé et subdivisé dans l'Église. Ce n'étaient qu'anathèmes lancés et reçus : les évêques légitimes étaient chassés de leurs sièges, à main armée, par des usurpateurs ; le schisme ajoutait ses désordres à ceux de l'hérésie. Ces querelles dont l'écho retentissait dans toutes les villes, dans tous les villages, dans tous les hameaux, affaiblissaient l'empire au dehors, paralysaient le pouvoir au dedans, rendaient l'administration périlleuse et difficile. Les juges, les gouverneurs n'étaient occupés qu'à réprimer les séditions excitées par les Ariens. A travers ce conflit tumultueux, la foi chrétienne apparaissait comme une semence de désordres jetée dans le monde. Julien put donc avec une certaine apparence de raison afficher comme l'objectif de sa politique le dessein de supprimer le mal dans sa racine, en étouffant toutes les sectes sous l'ancien culte des idoles. Il apporta à ce rôle l'ironique légèreté d'un sophiste, le fana-

===============================

 

p80      PONTIFICAT DE  SAIXT  LBEBIUS   (359-3GG).

 

tisme d'un païen, le froid calcul d'un sceptique. Mais sa tentative impuissante ne fit que prouver, une fois de plus, la divine immortalité du christianisme. L'hostilité contre l'Église s'est produite sous bien des formes : explosions populaires, ligue de l'opinion, alliance du génie avec la force armée, révoltes intestines, insurrections triomphantes. Toutes les manifestations de la haine, individuelle ou publique, depuis Néron jusqu'à Robespierre, sont venues tour à tour reprendre une lutte qui ne cessera qu'avec le monde. A l'heure actuelle, le combat dure encore; ici, par des tendances sourdes et dissimulées; ailleurs par la violence; plus loin, par la ruse: tantôt au nom du droit des peuples ; tantôt au nom des intérêts monar- chiques. Mais nul persécuteur n'a montré l'habileté de Julien. Tous les ennemis de l'Église réunis n'ont pu atteindre le niveau auquel s'est élevé l'Apostat. C'est peut-être qu'aucun d'eux ne connaissait aussi profondément que lui la puissance à laquelle il s'attaquait ; aucun ne savait comme Julien la véritable cause qui rend l'Eglise immortelle. Cette cause est tout entière dans la promesse infaillible de Jésus-Christ. Or la plupart des hommes d'état qui se sont attaqués à l'Église, dans le passé ou dans le présent, font bon marché de cette raison. Ils la qualifient de théologique ; ils tiennent pour certain que la politique humaine, forte par les gros bataillons, n'a rien à démêler avec le mysticisme chrétien. Le successeur de Constance n'avait garde de tomber dans une pareille méprise. La promesse de Jésus-Christ, dont en sa qualité d'ex-lecteur il connaissait toute la portée, fut le point central contre lequel il dirigea ses efforts.

 

   33. S'il est vrai que Jésus-Christ soit Dieu, il est certain que toutes les puissances réunies contre I’glise ne viendront point à bout de la renverser, puisque Jésus-Christ a dit : «Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon église et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. » Voilà le nœud de la question. Se jeter sur les papes, les évêques, les prêtres, les fidèles ; les exiler, les emprisonnaer, les égorger; tout cela a été fait cent fois. Rien humainement parlant n'est plus faible que l'Église. On lui confisque ses biens ; on décapite ses chefs et ses membres; elle ne se révolte

==============================

 

p81 CHAP.   I    —  PERSÉCUTION  DE  JULIEN  L'APOSTAT.              

 

pas ; elle subit la mort, l'exil, les chaînes. Écrasée, opprimée, calomniée, égorgée, elle souffre en silence ; mais quand elle a subi tous ces opprobres elle se relève plus féconde, plus pure, plus vivace que jamais, sur le tombeau de ses persécuteurs. L'expérience s'est renouvelée durant dix-neuf siècles ; c'est quelque chose, et pourtant cela ne décourage point les ambitions hostiles. Julien s'y prit autrement. Il laissa de côté l'effet pour s'attaquer directement à la cause. Son raisonnement fut celui-ci : Pour détruire l'Église, je démontrerai que Jésus-Christ n'est pas Dieu. — Voilà qui était mille fois plus logique et plus simple que tous les égorge-ments, les oppressions et les violences. Il est vrai que ce n'était point une prétention absolument nouvelle d'entreprendre de dé- montrer que Jésus-Christ n'est pas Dieu. Celse le philosophe l'avait eue; il n'était pas au IVe siècle si mince sophiste qui ne se crût des arguments péremptoires pour soutenir cette thèse. Aujourd'hui même quel rationaliste ne se vante de posséder vingt démons- trations pour une en ce sens? Mais Julien avait trop sérieusement étudié les bases de la foi chrétienne pour partager un seul instant ces naïves illusions. L'Eglise est un fait fondé sur une promesse divine. Pour détruire l'Église, il s'agit d'établir par un fait que l'auteur des promesses léguées à l'Église n'est pas Dieu. Le fait essayé par Julien semblait alors la chose du monde la plus simple à exécuter. Actuellement encore il offre en apparence les mêmes facilités, et, pour ma part, je m'étonne que la tentative n'ait pas été reprise en sous-œuvre par quelque nouvel ennemi de l'Église. Notre-Seigneur avait dit, en montrant le temple de Jérusalem reconstruit par Hérode : « Vous voyez ces édifices superbes ; en vérité je vous le dis, il n'en restera pas ici pierre sur pierre 1. Cette maison sera abandonnée et déserte2. » Une telle prophétie était aussi claire, aussi particularisée qu'on pouvait le souhaiter pour une expérience hostile. La ruine du temple par les soldats de Titus

-------------------

1. Et egressus Jésus de templo ibat et accesserunt discipuli ejus ut ostenderent et adificaiiones (empli. Ipse aulem respondens dixit illis : Videlis hœc omniat Amen dieo vobis, non relinquetur hic tapis super lopidem. (Matth., xxiv, 1-2.)

2. Ecce relinquetur vobis domus vestra déserta. (Malth., xxn, 38.)

=============================

 

p82     P0ST1FICAT  DE  SAINT LIBERIUS  (359-3G6).

 

l'avait réalisée. Elle concordait parfaitement avec celle de Daniel, dont voici les paroles : « A la fin des soixante-deux semaines d'années, le Christ sera mis à mort; et le peuple qui l'aura renié ne sera plus son peuple. Une nation étrangère commandée par son monarque viendra détruire la ville et le sanctuaire ; l'abomination de la désolation siégera dans le temple, et la désolation persévérera jusqu'à la fin des siècles 1. » Il est évident que ces deux prophéties, solidaires l'une de l'autre, se développant dans un parallélisme rigoureux, n'engageaient pas seulement le passé, en prédisant la ruine consommée par Titus, mais qu'elles se prolongeaient dans l'avenir, en excluant la possibilité d'une restauration durable du temple juif. Or Julien , maître absolu de l'empire, comptait la Palestine au nombre des provinces qui lui étaient sou- mises. Hommes, argent, territoire, il pouvait disposer de tout, sans contrôle, sans obstacle, sans résistance. Vingt ans auparavant, Constantin avait érigé à Jérusalem la basilique impériale du Saint-Sépulcre. Julien avait exactement le même pouvoir et les mêmes ressources pour relever de ses ruines le temple anéanti. S'il réussissait dans son entreprise, la prophétie du Sauveur recevait un démenti flagrant, incontestable, et dès lors la divinité de Jésus-Christ était anéantie. Tel fut le calcul de l'Apostat. Trop habile ce-pendant pour aventurer toutes ses chances sur une seule question, Julien ne livra point le but réel de son entreprise aux hasards d'une publicité indiscrète et dangereuse. Il jugea à propos d'agir d'abord, se réservant de faire connaître plus tard le vrai mobile de sa con- duite, peut-être craignait-il, en ébruitant son plan, d'éveiller une résistance à main armée de la part des chrétiens. Toute cette négo- ciation fut un chef-d'œuvre d'habileté. Il écrivit une lettre pleine de témoignages de bienveillance, « au vénérable patriarche des Juifs, notre frère Jules, résidant à Jérusalem; » ce sont les termes mêmes de la suscription. «Je veux, disait-il, mettre un terme aux injustes

------------------

1. Kl posl hebdomadas lexaginta duas occidelur Chris'.us; et non erit ejus poputus gui ti.n negnturus est. Et civttulem et tanctuarium dissipabit popu'us cum once venti-a. Et erit in templo aboimnatto deso/iilionis et usque ad coiisummatio*»m et jiiict'^ perseverabit dcsoiatio. (Uau., ixf 2C-27).

================================

 

p83 CHAP.   I.  —  PERSÉCUTION  DE  JULIEN  L'APOSTAT.              

 

vexations que vous subissez. En parcourant les archives de l'empire, il m'est tombé sous la main des édits où vous êtes outrageusement traités. Constance, mon frère de glorieuse mémoire, se disposait à lancer contre vous des ordonnances plus sévères encore. Vous ne devez cependant pas faire retomber sur lui la responsabilité de ces mesures de rigueur. Elles lui étaient imposées par des ministres sans religion et sans entrailles, qui trop longtemps abusèrent de sa confiance. Eux seuls furent coupables : mais j'ai fait justice de leur exécrable tyrannie. Maintenant donc je vous informe que je ne souffrirai plus qu'on prélève aucune espèce de droit ni d'impôt sur le peuple juif, au nom de certains personnages qui se décorent du titre d'apôtres. Je veux que désormais, affranchis de ces contributions injustes et goûtant sous mon règne le repos le plus profond, vous redoubliez vos prières et vos vœux pour la prospérité de mon empire auprès du grand Dieu créateur qui a daigné me confier la couronne et le sceptre1. » La faveur inespérée dont cette missive apportait le gage n'était que le prélude et comme le premier acte de la comédie. Julien, peu de temps après, convoqua le patriarche et les principaux d'entre les Juifs. « La loi de Moïse, dit-il, vous ordonne d'offrir des sacrifices. Pourquoi ne le faites-vous pas? Sur tous les points de l'empire le sang des victimes sans tache coule en l'honneur de la divinité. Serez- vous les seuls qui vous teniez à l'écart dans ce pieux concert? — Auguste empereur, répondirent-ils, la loi de Moïse nous ordonna en effet d'immoler des victimes à Jéhovah ; mais elle nous défend de le faire ailleurs que dans le temple de Jérusalem. Rendez-nous cet auguste édifice. Une telle œuvre immortalisera votre nom. En face du Saint des Saints reconstruit par vous, Israël reprendra ses sacrifices interrompus et fera monter au pied du trône de l'Éternel des prières et des actions de grâces pour le plus grand et le plus sage des Césars. » — Cette réponse était précisément celle que Julien attendait. «Retournez à Jérusalem, leur dit-il. Faites savoir à vos compatriotes que je veux leur rendre la cité de David, rebâ-

----------------

1 Juliao., Epistol. XIXV.

=================================

 

p84 TONTIFICAT  DE   SAINT  LIBERIUS   (359-366).

 

tir le temple et rétablir la loi mosaïque. » La promesse impériale était sincère. Elle eut un immense retentissement.

 

34.   Disséminés sur tous les points du monde, les Hébreux se rassemblèrent, comme au temps de Zorobabel, pour aller reprendre possession du sol de la patrie. Ce mouvement ne se produisit pas sanscompromettre en de la protection de l'empereur, les fils d'Israël ne résistèrent pas à la cruelle satisfaction de la vengeance. On les vit à Alexandrie, à Damas, se ruer sur les basiliques et les livrer au pillage. Il faut le dire pourtant, ces violences furent circonscrites au sein de quelques localités. Le sentiment patriotique des Hébreux domina bientôt les passions féroces qui eussent compromis le but suprême des espérances nationales. Ce fut alors un spectacle vraiment imposant que les longues files de caravanes se dirigeant vers Jérusalem. Des milliers de familles voyageaient par groupes, emmenant leurs troupeaux, leurs meubles, leurs serviteurs, leurs richesses; tous les yeux, tous les cœurs étaient fixés vers la ville sainte. On s'y acheminait en chantant les hymnes de David qui célébraient la gloire de l'antique Sion. Dans un élan spontané, les femmes juives donnaient leurs bijoux, leurs pierreries, pour contribuer à la grande œuvre de restauration. Des collectes, comme au temps de Béséléel, furent organisées avec enthousiasme. Pour stimuler encore l'ardeur unanime, Julien, dans une lettre adressée à cette émigration de la race de Jacob, la plus grande qu'on eût vue depuis Néhémias, faisait la déclaration suivante : «  Enfants de Juda, je viens de lire l'ensemble de vos prophéties; j'ai interrogé les divins oracles qui ont fondé la grandeur de votre nation et de votre culte. J'y suis clairement désigné comme le prince juste et puissant qui doit mettre fin à votre nouvelle captivité de Babylone et rétablir le temple de Zorobabel. J'accepte la noble mission qui m'a été tracée par le Dieu créateur; j'ai pris toutes les mesures nécessaires pour en assurer le succès. » En effet, ordre avait été donné à tous les trésoriers de la province de fournir sur le trésor public aux frais énormes de la reconstruction. Un plan avait été adopté sur des proportions gigantesques, et avec une magnificence-

================================

 

p85 CHAP.   I.   —  PERSÉCUTION  2E  JULIEN   L'AFOSTAT.             

 

sans égale. D'habiles architectes furent mis à la tête des travaux. Sous leur direction, les meilleurs ouvriers en tout genre devaient exécuter une œuvre qu'on voulait voir figurer comme jadis au rang des merveilles du monde. Enfin Julien envoya à Jérusalem, pour surveiller l'entreprise, l'ancien gouverneur des îles Britanniques, le comte Alypius, l'un de ses plus chers confidents. C'était témoigner assez hautement l'intérêt exceptionnel que le César apportait à ce grand travail. Bientôt les marbres précieux, les pierres de taille, les bois de construction s'accumulèrent à Jérusalem, pendant que de vastes ateliers s'organisaient pour exécuter les divers travaux de ciselure, de sculpture, de tissage, ou d'orfèvrerie. La colonie chrétienne de Jérusalem, envahie et comme cernée par l'agglomération juive qui la pressait de toutes parts, était chaque jour l'objet des insultes et des sarcasmes de la foule. « Les fils d'Israël étalaient, dit Rufin, une arrogance et une fierté qui ne connaissaient plus de bornes. Ils se permettaient contre nous des actes de cruauté qui restaient toujours impunis; ils inauguraient par ces violences le retour du règne de David ; c'est ainsi qu'ils l'appelaient1. » Cependant les travaux préparatoires se poursuivaient avec une ardeur incroyable. Il s'agissait de déblayer tout l'emplacement de l'ancien temple, sur un périmètre égal à celui que le roi Hérode avait recouvert autrefois de ses immenses constructions. Il fallait achever de démolir les restes des fondations anciennes. Saint Cyrille, évêque de Jérusalem, suivait d'un œil attentif toutes les phases d'une entreprise si intéressante pour la foi chrétienne. Autour de lui, dans l'assemblée des frères, se manifestaient des inquiétudes fort naturelles. « Rassurez-vous, disait-il, les Juifs ne font en ce moment que réaliser eux-mêmes la prophétie de Jésus-Christ. Ils démolissent ce qui restait encore des pierres superposées de l'ancien temple 2 ». — En effet, au lieu même où l'arche d'alliance avait reposé autrefois sous l'aile des chérubins d'or, un vieux pan de mur, debout au milieu des ruines 3, semblait

---------------------------

1. Rufio, Hist. eccles., lib. I, cap. xxxvn. — 2. Rufio, loc. ciUt. — 3. CyriLL, Cateches. XV, cap. xv j Patr. grœc, tom. XXXIH, col. £00.

=================================

 

p86    POSTlFiCAr de SAV r LIBERIUS (339-366).

 

protester contre la parole évangélique : Non relinquetur hic lapis super lapidem qui non destruatur. Ce vestige du passé disparut le premier sous la main des démolisseurs. Tous les Juifs, riches et pauvres, hommes et femmes, grands et petits, s'étaient constitués les ouvriers volontaires du Temple. On en vit employer au déblai des pics, des pelles et des corbeilles d'argent. Les Juives opulentes se paraient pour le travail de leurs robes tissées d'or et de soie ; elles chargeaient les décombres dans le pan de leurs manteaux de pourpre. Malgré cette activité prodigieuse, doublée par l'énergique volonté d'un peuple qui prétendait relever le berceau de sa foi et de sa vie nationales, de longs mois devaient s'écouler avant le complet achèvement des travaux préliminaires. Un incident assez remarqnable signala cette première période. Pendant qu'on attaquait les assises souterraines des fondations, en déplaçant une pierre engagée dans le bloquage, on mit à jour l'orifice d'une caverne artificiellement creusée dans la profondeur du rocher. Un ouvrier, attaché à la ceinture par une corde, fut descendu dans l'hypogée ; il le parcourut en tous sens et y trouva une colonne qui s'élevait encore à hauteur d'appui. Sur le fût de cette colonne était un rouleau (volumen) de parchemin, soigneusement enveloppé dans les replis d'un tissu de lin. Après cette découverte dont il s'empara, il fit le signe convenu à ses compagnons qui le remontèrent à la lumière du jour. Le précieux dépôt, remis aux mains des rabbi, excitait au plus haut degré la curiosité générale. L'enveloppe de lin à demi consumée par l'humidité et le temps fut dé- tachée avec précaution; enfin on put dérouler le livre mystérieux. Il était écrit en langue grecque. Les premières paroles qu'on y lut furent celles-ci : « Au commencement était le Verbe et le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu. » Comment un exemplaire de l'Évangile de saint Jean se retrouvait-il dans une grotte souterraine au Temple de Jérusalem ? Avait-il été déposé jadis en ce lieu comme une protestation de foi immortelle par les chrétiens de cette ville, alors que, sous la conduite de Siméon leur évêque, ils avaient quitté la patrie du déicide pour se retirer à Pella, et y attendre l'heure des vengeances divines solennellement exécutées depuis

=================================

 

p87 CHAP. I. — PERSÉCUTION DE JULIEN L'APOSTAT.                  

 

par Titus? On pourrait le conjecturer avec assez de vraisemblance. Quoi qu'il en soit, l'émotion causée par cet incident ne fit que redoubler l'ardeur des Juifs, et les travaux furent poussés par eux avec plus de zèle que jamais.

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon