p154
-------------
La théologie de la croix, par contre, ne veut pas s'engager dans une telle ontologie; au lieu de cela, elle parle de l'événement; elle suit le témoignage des origines, où l'on ne se préoccupait pas encore de l'être, mais de l'agir de Dieu dans la croix et la résurrection, qui a vaincu la mort et révélé Jésus comme le Seigneur et l'Espérance de l'humanité.
De ces deux points de départ résultent les tendances différentes. La théologie de l'incarnation tend à une vision statique et optimiste. Le péché de l'homme apparaît facilement comme un stade transitoire, d'importance assez secondaire.
Ce qui est décisif dans cette optique, ce n'est pas que l'homme soit en état de péché et doive être guéri; il s'agit de bien plus que d'une
=================================
p155 JE CROIS EN JESUS‑CHRIST
simple réparation du passé; l'important, c'est la progression vers l'union intime de l'homme et de Dieu.
La théologie de la croix, par contre, conduit plutôt à une conception dynamique, actualiste, du christianisme, avec une attitude critique à l'égard du monde; suivant cette conception, le christianisme n'est que la rupture qui se produit, de façon discontinue et toujours nouvelle, dans la sécurité et la certitude que l'homme met en lui‑même et en ses institutions, y compris l'Église.
Si l'on a quelque peu devant les yeux ces deux grandes formes historiques de conception du christianisme, l'on ne sera pas tenté de faire des syntheses simplistes.
Dans ces deux structurations fondamentales du christianisme en théologie de l'incarnation et en théologie de la croix, se dessinent des polarités que l'on ne peut intégrer pleinement dans une synthèse supérieure, sans perdre l'essentiel de chacune des deux; elles doivent rester présentes comme des polarités qui se corrigent mutuellement et qui dans leur complémentarité renvoient au tout.
Cependant nos réflexions pourraient laisser entrevoir quelque chose comme l'unité ultime des deux points de vue, l'unité qui rend possibles les deux en tant que polarités, et qui les empêche de se disloquer parce que contradictoires.
Nous avons découvert, en effet, que l'être du Christ (théologie de l'incarnation) est actualité, dépassement de soi, qu'il est l'exode de la sortie de soi; il n'est pas un être figé en lui‑même, il est l'acte d'être envoyé, d'être Fils et de servir.
Inversement, cet agir n'est pas seulement agir, mais être, il atteint jusqu'aux profondeurs de l'être, et coïncide avec lui. Cet être est exode, transformation.
Mais alors une christologie de l'incarnation et de l'être bien comprise devra déboucher ici sur une théologie de la croix et se confondre avec elle; à l'inverse, une théologie de la croix qui veut déployer toutes ses dimensions, devra devenir christologie du Fils et de l'être.