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CHAPITRE IV.
Qu'est‑ce que vivre selon l'homme, et vivre selon Dieu.
1. Lors donc que l'homme vit selon l'homme et non selon Dieu, il est semblable au démon. Car l'ange non plus ne devait pas vivre selon l'ange, mais selon Dieu, pour demeurer dans la vérité et parler le langage de la vérité qui vient de Dieu, et non celui du mensonge qu'il tire de son propre fonds. C'est encore de l'homme dont l'apôtre dit dans un autre endroit : « Si par mon mensonge la vérité de Dieu a éclaté davantage.)) (Rom. 111, 7.) Il dit mon mensonge, la vérité de Dieu. Lors donc que l’homme vit selon la vérité, il ne vit pas selon lui‑même, mais selon Dieu. Car c'est Dieu qui a dit : « Je suis la vérité. » (Jean, xiv, 6.) Et quand l'homme vit selon lui‑même, c'est‑à‑dire selon l'homme, non selon Dieu, il vit certainement selon le mensonge : non pas que l'homme soit lui-même le mensonge, puisqu'il a pour auteur et créateur Dieu, qui n'est ni auteur, ni créateur du mensonge; mais parce que l'homme ayant été créé dans la rectitude, pour vivre, non selon lui‑même, mais selon son créateur; c'est‑à‑dire pour faire la volonté de Dieu plutôt que la sienne; ne pas vivre selon la loi de sa création, c'est là le mensonge. Car il veut être heureux, même en ne vivant pas de manière à l'être. Quelle volonté peut être plus mensongère? Aussi est‑ce avec raison que l'on peut dire, que tout péché est un mensonge. Car il n'y a péché que par cette volonté qui nous fait vouloir notre bonheur, ou refuser notre malheur. Il y a donc mensonge toutes les fois que ce que nous faisons pour notre bien, ne sert qu'à nous rendre malheureux, ou qu'au lieu d'arriver au mieux, nous arrivons à ce qui est plus mal encore. D'où vient cela, sinon de ce que Dieu est le seul vrai bien de l'homme qui s'en prive en péchant, et qui péche en vivant selon lui-même.
2. J'ai dit qu'il y avait deux Cités différentes et contraires où les uns vivent selon la chair, les autres selon l'esprit; on peut dire aussi dans le même sens que les uns vivent selon l'homme, les autres selon Dieu. Saint Paul s'exprime très‑nettement à ce sujet, lorsqu'il dit aux Corinthiens : « Puisqu'il y a parmi vous des jalousies et des divisions, n'est‑il pas évident que vous êtes encore charnels et que vous marchez selon l'homme. » (l. Cor. 111, 3.) C'est donc la
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même chose de marcher selon l'homme et d’être charnel, puisque la chair qui est une partie de l'homme, est prise pour tout l'homme. Car un peu plus haut, il traite d'animaux, ceux qu’il vient ici même d’appeler charnels « Qui des hommes, dit‑il, sait ce qui est dans l’homme, sinon l'esprit de l'homme qui est en lui? Ainsi nul ne sait ce qui est en Dieu, que l'esprit de Dieu. Or, ajoute‑t‑il, nous n'avons point reçu l'esprit du monde, mais l'esprit de Dieu, afin que nous connaissions les dons de Dieu; et nous les annonçons non avec le langage de la sagesse humaine, mais avec celui de l’Esprit Saint, qui communique les choses spirituelles aux spirituels. Or, l'homme animal ne conçoit point les choses qui sont de l'esprit de Dieu elles lui paraissent une folie. » (I Cor. II,11.) C'est donc à ces sortes de personnes semblables à des animaux, qu'il dit, un peu plus loin : « Aussi, mes frères, je n'ai pu vous parler comme à des hommes spirituels, mais comme à des hommes charnels. » (1. Cor. iii, J1.) Ce qui doit s'entendre encore de la même manière, c'est‑à‑dire la partie pour le tout. Car l'âme et la chair, qui sont les deux parties constitutives de l'homme, peuvent séparément désigner l'homme tout entier : ainsi l’homme animal et l'homme charnel ne sont pas deux êtres différents, mais un seul et même être, c'est‑à‑dire l'homme vivant selon l'homme. De même qu'on ne saurait rapporter qu'à l'homme ces deux passages de la Sainte-Écriture : « Nulle chair ne sera justifiée par les œuvres de la loi.»(Rom. 111, 20.) « Soixante‑quinze âmes (1) descendirent avec Jacob en Égypte.» (Gen. XLvi, 27.) Car, dans le premier, toute chair, c'est tout homme et dans le second, soixante‑quinze âmes, s'entend de soixante‑quinze hommes. Et quant à ce que dit l'Apôtre : « Des paroles éloquentes de la sagesse humaine, » il pouvait dire : de la sagesse charnelle; de même pour ces autres paroles : « Vous, marchez selon l'homme, » il pouvait dire : selon la chair. Mais tout cela devient encore plus clair, lorsqu'il ajoute : « Puisque celui‑ci dit:Je suis à Paul; et cet autre, je suis à Apollon : n'êtes‑vous pas encore des hommes? » (11. Cor. 111, 4.) À ceux auxquels il disait : Vous êtes des animaux, vous êtes charnels, il dit expressément: Vous êtes des hommes; c'est‑à‑dire, vous vivez selon l'homme et non selon Dieu, et si vous viviez selon Dieu, vous seriez des dieux.
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(1) Saint AuÏustiii se sert ici de la traduction des Septante; car au même chapitre XLVI la Genèse dit Soixante‑Dix. Cependant les actes des Apôlres, chap. vii, vers. 14, indiquent aussi le nombre Soixante‑Quinze. Voyez plus loin, liv. XVI, chap. XL.
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CHAPITRE V.
L'opinion des Platoniciens sur la nature de l’âme et du corps est plus supportable que celle des Manichéens; cependant on doit la rejeter également parce qu'elle attribue au corps les vices de l’âme.
Il n'est donc pas nécessaire, dans nos déréglements, de porter contre la nature corporelle, une accusation qui retombe sur le Créateur, car la chair, dans son genre et dans son ordre, est bonne ; mais il n'est pas bon d'abandonner le Créateur bon pour nous, pour vivre selon unn bien créé, soit que l'on préfère vivre, ou selon la chair, ou selon l'âme, ou selon tout l'homme qui se compose de l'âme et du corps, (ce qui fait que cette vie peut être exprimée par l'âme seule et par la chair seule). Car celui qui loue la nature de l'àme comme le souverain bien, et condamne celle de la chair comme un mal, aime l'âme charnellement et fuit la chair par le même principe; et ainsi sa haine et son amour ne sont pas fondés sur la vérité divine, mais sur l'imagination humaine toujours vaine et fausse. Les platoniciens, à la vérité, ne sont pas si insensés que les manichéens; ils ne détestent pas les corps terrestres comme principes du mal, puisqu'ils attribuent au Dieu Créateur tous les éléments dont se compose ce monde visible, et toutes leurs qualités; mais ils pensent que ces membres terrestres et voués à la mort, font de telles impressions sur l'âme, qu'ils engendrent toutes les maladies de l'âme, le désir et la crainte, la joie et la tristesse : quatre passions, pour nous servir du mot Grec, ou perturbations, selon le langage de Cicéron, qui sont la source de toute la corruption humaine. Mais s'il en est ainsi, pourquoi donc, dans Virgile, Enée, visitant le royaume des ombres et apprenant de son père que les âmes retourneront dans leurs corps, s'écrie‑t‑il tout étonné de cette opinion : « 0 mon père, est‑il croyable que les âmes pures des héros quittent ces lieux, pour retourner dans des corps mortels? D'où leur vient un si funeste désir de reparaître à la lumière terrestre. » (Eneid. vi.) Serait‑ce de ces membres de boue et de mort, que naîtrait un si funeste désir dans ces âmes dont on vante la pureté? Le poëte n'assure‑t‑il pas qu'elles sont purifiées de toutes les contagions de la chair, lorsqu'elles veulent rentrer dans leurs corps? D'où il suit que, quand même cette révolution éternelle des âmes passant tour‑à‑tour de la pureté à l'iniquité, serait aussi vraie qu'elle est fausse, on ne saurait raisonnablement avancer que tous les mouvements déréglés des âmes vien-
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nent des corps terrestres. Car, d'après les platoniciens eux‑mêmes, ce funeste désir, comme parle l'illustre poëte, est si peu l'œuvre du corps, qu'il se produit dans l'âme, quand elle est affranchie du corps et purifiée de toute souillure charnelle. Ainsi, ils l'avouent eux-mêmes; ce n'est pas la chair seule qui excite dans l'âme, le désir, la crainte, la joie et la tristesse, puisqu'elle peut elle‑même être agitée par ces différentes passions.
CHAPITRE VI.
Les affections de l'âme, bonnes ou mauvaises, dépendent de la nature de la volonté humaine.
Toute la question ici se résout par la volonté humaine: si elle est mauvaise, ses mouvements seront mauvais; si elle est droite, non‑seulement ils seront irréprochables, mais dignes de louanges. Car la volonté est en tous ces mouvements, ou plutôt tous ces mouvements ne sont que des volontés. Qu'est‑ce, en effet, que le désir et la joie, sinon la volonté qui approuve ce qui nous plaît? Et qu'est‑ce que la crainte et la tristesse, sinon la volonté qui répugne à ce qui nous déplaît? Mais quand le consentement de la volonté s'applique seulement à la recherche de ce qui nous plaît, c'est le désir, et quand nous jouissons de ce qui nous plaît, l'adhésion de notre volonté s'appelle la joie; de même, lorsque nous éprouvons de la répugnance pour une chose dont l'accomplissement nous déplairait, cette volonté s'appelle crainte, si la chose est accomplie, c'est la tristesse. En un mot, la volonté de l'homme reçoit telle ou telle impression différente, selon la diversité des objets qu'elle recherche ou qu'elle fuit, qui l'attirent ou la blessent. C'est pourquoi celui qui ne vit pas selon l'homme, mais selon Dieu, doit aimer le bien et haîr nécessairement le mal. Et comme personne n'est mauvais par nature, mais par vice; celui qui vit selon Dieu, doit avoir pour les méchants une haine parfaite (Ps. cxxxviii, 22), non pas qu'il doive haïr l'homme à cause du vice, ou aimer le vice à cause de l'homme; mais il doit haïr le vice et aimer l'homme. Car le vice guéri, il restera tout ce qu'il doit aimer, et rien de ce qu'il doit haïr.
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CHAPITRE VII.
La Sainte‑Écriture emploie indifféremment l'amour et la dilection en bonne et mauvaise part.
1. Car celui qui se propose d'aimer Dieu et d'aimer son prochain comme lui‑même, non pas selon l’homme, mais selon Dieu, celui‑là, sans doute à cause de cet amour, est appelé homme de bonne volonté. Et la Sainte‑Écriture donne plus ordinairement à cette bonne volonté, le nom de charité, quelquefois aussi celui d'amour. L'apôtre veut que celui qui est choisi pour gouverner le peuple, aime le bien. Et le Seigneur lui‑même, interrogeant l'apôtre Pierre, ne lui dit‑il pas : « Avez‑vous pour moi plus de dilection que ceux‑ci. » (Jean. xxi, 15.) Pierre répond : « Seigneur, vous savez que je vous aime. » Et le Seigneur lui demande de nouveau, s'il a non pas de l'amour, mais de la dilection pour lui ; l'apôtre répond une seconde fois : « Seigneur, vous savez que je vous aime. » Mais le Seigneur l'interrogeant une troisième fois ne dit plus: Avez‑vous de la dilection pour moi, il dit « M'aimez‑vous? » L'évangéliste ajoute : « Pierre fut attristé de ce que le Seigneur lui demandait pour la troisième fois : M'aimez‑vous? » Cependant le Seigneur n'avait dit qu'une fois: «M'aimez‑vous? » et deux fois : « Avez‑vous de la dilection pour moi? » D'où il suit que ces paroles du Seigneur : « Avez‑vous de la dilection pour moi?» avaient le même sens que celles‑ci : « M'aimez-vous? » Aussi Pierre ne change pas un seu mot de sa réponse, et même pour la troisième fois : « Seigneur, dit‑il, vous qui savez toutes choses; vous savez que je vous aime.»
2. J'ai cru devoir rapporter ce texte, parce que plusieurs (1) pensent qu'il y a une différence entre la dilection ou la charité et l'amour. Ils disent que la dilection doit s'interpréter en bonne part et l'amour en mauvaise part. Mais d'abord, il est certain que s'il existe une différence entre ces deux expressions, les maitres mêmes de la littérature profane n'en parlent point, et je voudrais bien voir ce que les philosophes en disent et sur quelles raisons ils appuient cette distinction. Ce qu'il y a de sûr, d'après leurs livres, c'est qu'ils prennent l'amour en bonne part, et qu'ils font grand cas de l'amour envers Dieu lui‑même. Quant à nos Saintes Eritures, dont l'autorité est bien supérieure à tous les autres livres, j'avais à cœur de montrer que l'amour ne signifie pas autre
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(1) Voir Origène, homélie Ire, sur le Cantique des Cantiques.
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chose, que la dilection ou la charité et j'ai déjà établi que l'amour se prend en bonne part. Mais, afin que personne ne s'imagine que l'on puisse prendre indifféremment l'amour en bonne et mauvaise part, et la dilection seulement en bonne part, j'invite à réfléchir sur ces paroles du psaume : « Celui qui a de la dilection pour l'iniquité, a de la haine pour son âme. » (Ps. x, 6.) Et sur celles de l'apôtre saint Jean : « Si quelqu'un a de la dilection pour le monde, la dilection du Père n'est pas en lui. » (1. Jean, 11, 15.) Ainsi, dans ce seul verset, le mot dilection est employé en bonne et en mauvaise part. Et pour que personne ne demande si on peut prendre en mauvaise part le mot amour, dont j'ai déjà montré l'emploi en bonne part, qu'on lise ce qui est écrit : « Les hommes qui s'aiment eux‑mêmes, aimeront l'argent. » (11. Tim. 111, 2.) La volonté droite est donc l'amour de ce qui est bon, la volonté perverse est l'amour de ce qui est mauvais. Aussi l'amour, soupirant après la possession de ce qu'il aime, est le désir; s'il le possède et s'il en jouit, c’est la joie; s'il fuit ce qui lui répugne, c'est la crainte; s'il éprouve ce qu'il redoutait, c'est la tristesse. Et toutes ces différentes impressions sont bonnes ou mauvaises, selon que l'amour est bon ou mauvais. Prouvons ce que nous avançons, par la Sainte Écriture. L'Apôtre est animé d'un ardent désir de voir son corps se dissoudre pour être avec le Christ. (Philip., 1, 23.) « Mon âme, dit le prophète, est consumée du désir de votre loi : » ou plutôt : mon âme désire passionnément votre loi. (Ps. cxviii, 20.) Et encore : «Le désir passionné de la sagesse conduit au royaume de Dieu. » (Sag. vi, 21.) Cependant l' usage veut que ce mot : désir passionné en concupiscence, quand l'objet du désir n'est pas déterminé, soit entendu en mauvaise part. La joie se prend en bonne part dans ces paroles du Psalmiste : « Réjouissez‑vous dans le Seigneur, justes, tressaillez d'allégresse. » (Ps. xxxi, 11.) Et : « Vous avez fait naître la joie dans mon cœur. » (Ps. iv, 7.) Et encore : «Vous me remplirez de joie par la vue de votre face. » (Ps. xv, 10.) La crainte est en bonne part, quand l'Apôtre dit : « Opérez votre salut avec crainte et tremblement. » (Philip. 11, 12.) Et : « Ne cherchez point à vous élever, mais craignez. » (Rom. xi, 10.) Et enfin: « Comme le serpent séduisit Ève, je crains que vos âmes dépravées ne se détournent de ce chaste amour, qui est dans le Christ. » (11. Cor. ‑xi, 3.) Quant à la tristesse, que Cicéron appelle plutôt, maladie (Liv. 111 et IV, (les Tusculanes.) et Virgile, douleur, (car parlant de leurs douleurs et de leurs joies j'ai mieux aimé conserver le mot tristesse, parce que les expressions, maladie, douleur, s'emploient plus ordinairement, lorsqu'il s'agit du corps,) déterminer si cette tristesse peut se prendre en bonne part, c'est une question plus difficile à résoudre.
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CHAPITRE VIII.
Des trois passions que les stoïciens admettent dans l'âme du sage ; ils en excluent la douleur ou tristesse que sa force d'âme ne lui permet pas d'éprouver.
1. Les stoïciens admettent dans l'âme du sage, à la place des passions, trois mouvements que les Grecs appellent anatheias et Cicéron, constances (Liv. IV des Tusculanes.) ainsi , au désir, ils substituent la volonté; à la joie, le contentement; et à la crainte, la précaution; quant à la maladie ou douleur, que nous aimons mieux appeler tristesse, pour ne pas nous servir d'expressions équivoques, ils affirment que rien de semblable ne saurait se trouver dans l'âme du sage. La volonté, disent‑ils, recherche le bien, que le sage pratique. Le contentement résulte du bien obtenu(;) partout le sage trouve l'occasion de l'acquérir. La précaution préserve du mal, que le sage doit éviter. Mais pour la tristesse qui vient de la présence du mal, comme ils pensent que le sage ne subit les atteintes d'aucun mal, il leur parait inutile d'exprimer une affection qui n'existe pas en lui. Ainsi, d'après leur manière de parler, la volonté, le contentement, la précaution, sont pour le sage seul; à l'insensé, le désir, la joie, la crainte et la tristesse. Les stoïciens admettent donc trois constances et Cicéron quatre perturbations, ou passions selon d'autres. La langue grecque favorise cette distinction en désignant les trois constances par le mot apatheiai et les quatre perturbations par le mot pathè. En cherchant avec le plus grand soin possible, à me rendre compte, si cette manière de parler des stoïciens était conforme au langage de la Sainte Écriture, j'ai trouvé ces paroles du prophète: « Il n 'y a point de contentement d'esprit pour les impies, dit le Seigneur. » (Isaie, LVII, 21.) Car les méchants ont plutôt la joie du mal que le contentement, ce qui n'appartient qu'aux gens de bien. Il y a aussi dans l'Évangile: « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites‑le à leur égard . » (Matth. vii, 22) par où il paraît que ce qui est mal ou honteux est plutôt l'objet du désir que de la volonté. Il est vrai, que pour rendre le sens communément admis, quelques interprètes ont ajouté : le bien, et ont ainsi traduit : Tout le bien que vous voulez que les hommes vous fassent. Dans la pensée qu'il fallait empêcher celui, qui au milieu des intempérances de table, pour ne rien dire de plus, s'exposerait volontiers à la honte, à l'obscène condition d'en faire autant sur d'autres, de croire qu'en agissant ainsi, il accomplirait le précepte. Mais l'addition de ce mot : le bien, ne se trouve point
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dans l'original grec; on y lit seulement: Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites‑le pour eux. Je crois d'ailleurs que le texte a sous‑entendu le bien, parce qu'il dit vous voulez et non pas vous désirez.
2. Cependant, il ne faudrait pas nous astreindre toujours à ces termes si précis; qu'il nous suffise de nous en servir quelquefois, et lorsque nous lisons ces livres dont il n'est pas permis de contester l'autorité, interprétons leurs paroles dans le sens naturel, dès quun jugement droit n’en découvre point d’autre, comme dans les passages que je viens de citer, soit du Prophète, soit de l’Evangile. Qui ne sait que les impis tressaillent de joie? Et cependant : Il n'est point de contentement d'esprit pour les impies, dit le
Seigneur. Est‑ce que ce mot n'a pas par lui-même sa signification propre et distincte? De même, qui ne blâmerait l'injustice de ce précepte, recommandant aux hommes de faire à l'égard des autres, tout ce qu'ils désirent que l'on fasse pour eux; si par là on devait autoriser toutes les hontes du libertinage réciproque? Cependant ce précepte : Faites aux autres hommes ce que vous voulez qu'ils vous fassent, est très‑salutaire et très‑vrai. Et comment cela, si ce n'est parce que, prise ici, dans son sens propre, la volonté exclut toute idée de mal? D'ailleurs, employant une locution très usitée, l'Écriture ne dirait pas : « Gardez‑vous de vouloir faire aucune espèce de mensonge; » (Eccli. vii, 14) s'il n'y avait aussi une volonté mauvaise, qui se distingue par sa dépravation, de celle que les Anges ont recommandée par ces paroles : « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. » (Luc. 11, 14.) Car, ce mot bonne serait de trop, si la volonté ne pouvait exister autrement. Et, qu'y aurait‑il donc de si étonnant, dans cet éloge de la charite sorti de la bouche de l'Apôtre, lorsqu'il dit : « Qu'elle ne met point son contentement dans l’iniquité.
(I. Cor. xiii, 6) si la malice n'avait pas le sien? Aussi voyons‑nous que les auteurs profanes se servent indifféremment de ces expressions. Je désire, disait Cicéron, cet auteur éloquent, (premier discours contre Catilina) je désire me montrer clément. Et, parce que ce mot est employé en bonne part, quel est donc le savant assez pervers, pour soutenir que Cicéron eût du dire : je veux, au lieu de je désire. Mais dans Térence, un jeune libertin, brûlant d'un désir insensé, s'écrie : Je ne veux rien que Philuména. Cette volonté n'était qu'une mauvaise passion;
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la réponse du vieux serviteur à son maître le prouve assez : « Qu'il vaudrait mieux, dit‑il, donner tous vos soins à éloiguer de votre cœur ce funeste amour, que d'exciter en vain vos passions par de telles paroles. » Le contentement est pris aussi en mauvaise part ; ce seul vers de Virgile suffirait à le prouver, lorsque, résumant avec une merveilleuse brièveté, les quatre perturbations de l'âme, il dit : « De là viennent leurs craintes, leurs désirs, leurs douleurs et leurs contentements. » (Enéid. vi.) Le même poëte dit encore : « Les mauvais contentements de l'esprit. »
3. Ainsi, vouloir, prendre garde, être content, sont des affections communes aux bons et aux méchants; ou, pour exprimer la même chose en d'autres termes, les bons et les méchants désirent, craignent et se réjouissent; mais pour les uns, ces affections sont bonnes, et pour les autres mauvaises, suivant la rectitude ou la perversité de la volonté. La tristesse elle-même, qui ne trouve pas de place dans l'âme du sage, d'après les Stoïciens, est prise en bonne part, surtout dans nos auteurs. Car, l'Apôtre loue les Corinthiens de ce qu'ils s'étaient attristés selon Dieu. Mais on dira peut‑être que cette tristesse, dont l'Apôtre les félicite, venait du repentir de leurs fautes; ce qui ne peut avoir lieu que pour ceux qui ont péché. Voici d'ailleurs, comme s'exprime l'Apôtre :«Mais encore que cette lettre vous ait contristés pour un temps, je m'en réjouis maintenant, non de ce que vous avez été attristés, mais de ce que la tristesse vous a portés à la pénitence. Car votre tristesse a été selon Dieu; et ainsi vous navez pas sujet de vous plaindre de nous. La tristesse selon Dieu produit un repentir salutaire dont on ne se repent point; et la tristesse du monde cause la mort. Et considérez déjà combien votre tristesse selon Dieu a excité en vous de soin et de vigilance. » (11. Cor. vii, 8, 9, etc.) Sans doute, dans leur sens, les Stoïciens peuvent répondre que la tristesse peut être utile pour le repentir, mais qu'elle ne saurait exister dans l'âme du sage, parce que, incapable de pécher, il n'a pas besoin de s'attrister pour se repentir, et que, d'ailleur, il n'a jamais à subir les épreuves d'aucun autre mal. Ils disent cependant, (si ma mémoire est fidèle par rapport au nom que je cite,) qu'Alcibiade, qui se croyait heureux, se mit à pleurer, quand Socrate lui eût fait voir combien il était malheureux, à cause de sa folie. (CICÉRON, Tuscul. liv. IV.) La folie fut donc cause en lui de cette tristesse salutaire et
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désirable qui fait que l'homme s'afflige d'être ce qu'il ne devrait pas être. Mais les Stoïciens ne dispensent pas l'insensé de la tristesse, leur sage seul en est exempt.