Charlemagne 11

Darras tome 17 p. 514

 

§ III. Première guerre d'Italie

 

   40. Et pourtant nous n'avons point encore parlé de ses exploits comme guerrier. De l'an 769 date son avènement au trône jusqu'en 800 époque où il ceignit la couronne impériale, on compte trente-et-une expéditions militaires entreprises par ses ordres, et

-----------------

1 Carol. Magn.j Capituler. Aquisgranense, acu. S02; Pair, lat., lova. XCV11. col. 223.

================================

 

p515 CHAP. VI. PREMIÈRE  GUERRE  D’ITALIE.

 

sur ce nombre il en commanda vingt et une en personne 1. Si l'on songe que jusqu'à sa mort en 814 Charlemagne ne diminua rien de sa belliqueuse activité, et que le nombre total de ses ex­péditions militaires s'élève au chiffre de cinquante-trois en qua­rante-cinq années de règne , on pourra se faire une idée de sa pro­digieuse énergie. Il faut ajouter, que partout où il commanda lui-même, il n'éprouva jamais de défaite. Ses fils, ses lieutenants, ses meilleurs généraux eurent des revers, lui aucun ; d'où l'on pour­rait sans témérité conclure, malgré la réserve de M. Thiers à ce sujet, que Charlemagne fut très-réellement un grand capitaine.

--------

1 Nous empruntons à M. Guizot (Hist. de la civilisation en France, tom. Il, pag. 116) le tableau des expéditions de Cbarletnagne de 169 à 800.

===============================

OBSERVATIONS.

Il va jusqu'à la Dordcgne —   jusqu'au dth du Wcser. —  jusqu'à l'a\ie et à Vérone.

11 prend Pavïe et va à Home.

11 va jusqu'à Trévise.

jusqu'aux sources de la Lippe.

jusqu'à Saragosse.

jusque dans le pays d'Osnabrûck.

jusqu'à l'Klhp.

au confluent du Wcser et de l'Aller.

jusqu'à l'Elbe.

jusqu'à h .Sale et l'Elbe.

jusqu'à l'Elbe.

Il n'y va pas en personne.

I'.'e.,.-. Il va jusqu'à Capoue.

jusque Augsliourg.

jusqu'à lialislionn'e.

entre l'Elbe et l'Oder inférieurs.

au confluent du Danube et du l'.aab.

Sous les ordres de son fils Louis roi

d'Italie. Sous les ordres de son fils Pépin rot

d'Aquitaine. Il va entre le fias-M'eser et le Bas Elbe. Par son fils Louis Il va au-delà de l'Elbe.

================================

 

p516        PONTIHCAT  DE   SAINT  ADRIEN   1   (77:2-793).

 

Le détail de chacune de ses guerres n'appartient pas à notre sujet. Trois expéditions seulement intéressent d'une manière spéciale l'histoire de (Église : celle d'Italie qui mit fin à la monarchie lombarde et sanctionna la souveraineté temporelle du saint-siége, celle d'Espagne qui refoula jusqu'à l'Ébre l'invasion musulmane, de Germanie qui se termina par la conversion des Saxons au christianisme.


   41. Le Liber Pontificalis nous a déjà appris les véritables motifs qui nécessitèrent l'intervention de Charlemagne en Italie; d'une part les nouvelles entreprises de Didier contre le pape Adrien et les provinces romaines, d'autre part l'alliance lombarde avec la veuve de Carloman dans le but de faire sacrer les enfants de ce prince et de les mettre ainsi en droit de revendiquer sur leur oncle le royaume paternel. C'est là un point de vue que nos historiens mo­dernes ont négligé de mettre en lumière; il importe cependant de le signaler pour la complète intelligence des événements politiques du VIIIe siècle. Le sacre fut substitué sous la dynastie carlovin-gienne à l'élection usitée chez les Mérovingiens. Charles et Carlo­man, sacrés du vivant de Pépin le Bref, héritèrent seuls du pou­voir royal. Carloman mort à la fleur de l'âge laissait deux fils qui, n'ayant point été sacrés, n'avaient dès lors aucun droit à la cou­ronne. Charlemagne n'était donc point sorti de la légalité, comme on lui en a fait trop souvent le reproche, quand il réunit à son sceptre les états de son frère. La rétroversion était au contraire tellement légale que l'immense majorité des leudes et des grands seigneurs neustriens vinrent spontanément, à la mort de leur prince, se ranger sous les drapeaux de Charlemagne. Gerberga faisait une démarche fort superflue en se réfugiant avec ses deux jeunes fils près du roi lombard. Mais Didier en habile politique pro­fita de l'occasion ; il fit tous ses efforts pour que le pape consentît à sacrer les deux orphelins, ce qui, dans la législation de l'époque, leur eût donné un droit de revendication sur les états de leur père. Parmi les rares tenants de Gerberga et de ses deux fils, le Liber Pon-tificalis nomme le duc Autchaire. C'est le même que les épopées carlovingiennes célèbrent sous le nom d Oger-le-Danois, et dont nous

================================

 

p517 CHAP. VI. — PREMIÈRE GUERRE D'ITALIE.       

 

raconterons plus loin la véritable histoire. Le vieux duc Hunald. après ses vains efforts pour reconquérir l'Aquitaine, vint aussi mettre au service de Didier et de Gerberga son expérience militaire, ses ruses diplomatiques et sa haine invétérée contre la nouvelle dy­nastie (772). Didier put donc se croire en mesure de venger l'af­front fait à son orgueil paternel par la répudiation de Desiderata ; il espérait susciter au jeune roi franc des embarras sérieux, tout en se ménageant à lui-même une complète liberté d'action pour reprendre au saint-siége les provinces concédées par Pépin le Bref.

 

42. Pendant que cette intrigue se nouait en Italie, Charlemagne terminait sa première campagne contre les Saxons. Elle avait été entreprise   dans  les  circonstances  suivantes.   Un   missionnaire  anglo-saxon , Liafvin (saint Lebuin), disciple de saint Boniface et placé par  lui comme aux avant-postes chrétiens,  à Deventer, sur les frontières de la Saxe, avait noué des relations avec un chef de ce pays,  nommé Folcbert. Il pénétra un jour jusqu'à l'assemblée générale des Saxons, à Marklo sur le Weser, quoique Folcbert l'eût averti qu'il s'exposait à y perdre la vie. L'intrépide apôtre ne se laissa point arrêter par une telle considération. Au moment où tout était prêt pour un grand sacrifice, il éleva la voix et dit : « Saxons, les idoles que vous croyez des dieux ne vivent ni ne sentent, car elles sont l'œuvre des hommes. Impuissantes à se défendre elles-mêmes, elles ne sauraient vous être d'aucun secours ; c'est en vain que vous immolez à leurs pieds des victimes. Le Dieu seul bon, seul juste, seul créateur du monde, a pris en pitié vos erreurs; il m'envoie près de vous. Si vous refusez d'écouter sa voix, si vous persistez dans vos iniquités, la main de ce grand Dieu s'étendra pour vous punir. Lui, le roi du ciel et des siècles, il a décrété qu'un prince aussi sage que vaillant allait  sortir d'une terre voisine, se précipiter comme un torrent à la tête de ses armées pour dompter la férocité de vos cœurs et abattre l'orgueil de vos esprits indociles.  D'un bond il envahira votre contrée, y promènera le fer et le feu, dispersera en esclavage vos enfants et vos femmes. » A ces mots, des cris de fureur s'élevèrent de tous les rangs de l'assemblée. «Périsse l'ennemi de nos sacrifices et de

================================

 

p518   PONTIFICAT   UE   SAINT  ADRIEN   1   ("2-79.')).

 

notre patrie ! » dirent les Saxons. Le missionnaire fut saisi et traîné au pied de l'autel pour y être égorgé, lorsqu'un vieillard, moins exalté que les autres, demanda la parole. «  Souvent il nous est venu, dit-il, de la part des rois normands ou slaves, des am­bassadeurs que nous avons reçus pacifiquement. En voici un qui se présente comme l'ambassadeur d'un Dieu, et nous le mettrions à mort !» Cette sage réflexion fit épargner Liafvin, qui put se retirer sain et sauf; mais son église de Doventer, attaquée immédiatement par les barbares, fut livrée aux flammes1. Le ban de guerre était donc proclamé entre l'idolâtrie saxonne et le christianisme des Francs. « Déjà en 770, dit le biographe de saint Sturm, Charlemagne avait longuement conféré avec l'évêque de Fulda pour aviser aux moyens de faire pénétrer la foi du Christ parmi la na­tion saxonne, la plus cruelle de toutes les races germaines, la plus attachée aux rites païens 2. » Après l'incendie de Deventer et de son église, le roi franc convoqua tous ses fidèles en champ de mai. «Il prit conseil des serviteurs de Dieu, continue l'hogiographe, rassembla une grande armée, et, le nom du Christ invoqué, il par­fit pour la Saxe accompagné de tous les prêtres, abbés, docteurs et ministres de la foi, les plus capables de faire accepter par ce peuple le joug suave et léger du Christ3. » — « Ainsi, dit M. Mignet, l'entreprise de Charlemagne fut à la fois militaire et ecclésiastique : elle eut le double but de vaincre et de civiliser 4. » La victoire ne se fit pas attendre, mais la civilisation de la Germanie devait de­mander bien d'autres efforts : la conversion définitive de la Saxe ne fut obtenue qu'après trente-trois années de luttes héroïques. Dans cette première expédition, Charlemagne s'avança jusqu'à Ehresbourg,   aujourd'hui Statdberg, non loin de Paderborn, prin-

--------

1    Notre idiome national, sans pitié pour les noms les plus illustres a transformé celui de Liaflin, la Lebwinus des actes, eu Lifouin. C'est sous ce vocable défiguré que le courageux missionnaire auglo-saxon est honoré le
12 novembre. — Cf. Iluobald, Vila S. Lcbœini; Patr. lat. tom. GXXXI1,
col. 890.

2    S. Eigil. abbat. Fuldens., Yiia S. S'.yrmii; Pi.V. lai., tjm. CV, col. «1.
! Jf)ùl.

3.  yt. Mignet, Introduction de l'ancienne  Germ/im»   <lnns la socielt

•ivilùée, pag. '1)2.

================================

 

p519 CHAP. VI.   —   l'KEJIlÈBE   OUERUE  D'ITALIE.     

 

Cipal sanctuaire des Saxons. Là, dans un temple fameux, on ado­rait l'idole d'Irmensul érigée par les antiques Germains en l'hon­neur de Teutatès. Armé de pied en cap, le dieu tenait de la main gauche une balance, de la droite un étendard dont les plis flottants portaient en broderie une rose symbolique. Son bouclier était dé­coré de l'image d'un lion ; à ses pieds semblaient naître des fleurs sans nombre. C'était l'allégorie païenne de la Saxe aux campagnps fertiles, aux prairies émaillées de fleurs, patrie d'un peuple belli­queux comme le lion, dont l'épée était la seule règle, la seule justice, la seule loi1. La statue d'Irmensul tomba sous la hache des Francs victorieux, le temple fut démoli. Témoins de cette profana­tion qu'ils regardaient comme un horrible sacrilège, les Saxons s'attendaient à voir la foudre du ciel frapper les étrangers impies. Il n'en fut rien, l'armée de Charlemagne, au contraire, reçut sous leurs yeux un bienfait inattendu de la Providence. Comme on était à la saison des plus fortes chaleurs, l'eau manquait dans le camp ; soudain un torrent jusque-là desséché se gonfla et vint apporter aux Francs le tribut de ses ondes. Les Saxons se soumirent, ils jurèrent de laisser au vénérable Sturm abbé de Fulda, ainsi qu'à ses religieux, le libre accès dans leur pays et la faculté d'y prê­cher la foi chrétiene. Avec les tributs accoutumés, ils offrirent au vainqueur douze otages choisis parmi les plus nobles familles de la Saxe. Charlemagne revint triomphant célébrer la fête de Noël au château d'Héristal, et passa l'hiver suivant à la villa de Theodo (Thionville).

 

43. Ce fut là que les nonces du pape Adrien, envoyés de Rome par mer et débarqués a Marseille, vinrent trouver le jeune roi. Le     chef de la légation apostolique, dont le Liber Pontificalis n'a pas inscrit le nom 2, était le defensor Pierre. Ce détail a été recueilli par les chroniques d'Éginbard et  de Lorsch, dont voici les pa­roles :  « Le  pape  Adrien, ne   pouvant   plus   supporter l'inso-

------------

1 Cf. Eloi Johanneau , Description de l'idole des anciens Saxons, appelée lrmensul, extraite et traduite du latin d'Henri Meibomius, au lom. III des Scriptores rerum Germanicarum.

2. Cf. n° 8 de ce présent chapitre.

================================

 

p520          PONTIFlCAT  Ui:   SAINT  ADIUEN   1   (772-793).

 

lence de Didier et l'oppression des Lombards, s'adressa au roi des Francs pour en implorer le secours. Dans l'impossibilité où il se trouvait de faire passer ses ambassadeurs par l'Italie, le pontife fit embarquer son légat, le defensor Pierre, et celui-ci arriva heureu­sement à Marseille. Traversant ensuite toute la France, et arrivé à Thionville où le roi Charles passait l'hiver, il s'acquitta de sa mission, rappela les promesses faites jadis par Pépin de se­courir le saint-siége et de forcer avec l'aide de Dieu les Lombards à restituer le patrimoine et les justices du bienheureux Pierre; puis il retourna à Rome. Le roi Charles examina mûrement la situation et prit conseil de l'assemblée nationale des Francs, laquelle se tint cette année à Jenua (Genève). A l'unanimité, il fut reconnu que l'envoyé du seigneur apostolique Adrien avait appuyé sa requête de raisons péremptoires et que la guerre contre Didier était juste et légitime. Le glorieux roi Charles, divisant alors ses troupes en deux corps, prit lui-même le commandement du premier et fran­chit les Alpes par le Mont-Cenis, pendant que son oncle le comte Bernard 1, avec le second corps d'armée, traversait le Mont-Joux (Mons Jovis)2 sur l'autre versant des Alpes. Didier avec ses troupes occupait les défilés. Le roi Charles vint camper en vue des Lom­bards, et cependant il envoyait une division (mittens scaram) à travers les gorges de la montagne pour prendre l'ennemi à revers. Didier devina le piège et quitta brusquement sa position, en sorte que, par l'aide du Seigneur et l'intercession du bienheureux apôtre Pierre, sans combat ni effusion de sang, le roi Charles traversa les défilés et entra en Italie avec ses fidèles 3. »

   44.  En comparant ce récit avec celui du Liber Pontificalis4, le lecteur pourra se convaincre de la parfaite exactitude du document romain. Dans ce duel entre Didier et Charlemagne il n'était plus question, comme entre Pépin le Bref et Astolphe, d'un simple

-------------------

1 Le comte Bernard, fils naturel de Charles Martel et frère de Pépin le Bref, était père de saint Adalard. (Cf. pag. 192 de ce présent volume.)

2 Aujourd'hui le Grand Saint-Bernard.

3. Eginhard. et Laurissens., Annal., ad ann. 773 j Pari1, lat., tom. C1V, col. 591-S9B.

4. Cf. n° 10 de ce présent chapitre.

================================

 

p521 CHAP.   VI.   —   PREMIÈRE   GUERRE   1MTAL1E.      

 

règlement de comptes, ni d'une restitution à faire entre les mains du souverain pontife toujours incliné à la miséricorde et disposé à se contenter de promesses perpétuellement violées. La répudia­tion de Desiderata, l'alliance du roi lombard avec le duc d'Aqui­taine Hunald, ses efforts pour faire sacrer les fils de Carloman et susciter en eux des compétiteurs au trône des Francs, tout cet ensemble d'hostilités éclatantes et implacables ne pouvait plus se dénouer par un compromis. Il fallait que l'un des deux adver­saires succombât, que le roi Charles vînt expirer sous les murs de Pavie, et jamais plus il n'eût été question de Charlemagne ; ou que Didier enfermé dans sa capitale, résistant jusqu'à son dernier homme et à son dernier morceau de pain, s'ensevelît sous les ruines de la monarchie lombarde. Pour en venir à ce moment fatal où tout accommodement était impossible, il avait fallu la longue série de trames hypocrites, de perfidies, de mensonges, de manœuvres déloyales, dont Astolphe avant Didier, Ratchis avant Astolphe, et Hildebrand avant Ratchis, dans un intervalle de plus d'un demi-siècle, n'avaient cessé d'envelopper leur poli­tique toujours hostile au saint-siége. L'heure du dénoûment et des expiations allait sonner. C'était l'heure de la justice de Dieu, lente parce que les siècles sont à ses ordres, mais inéluctable parce que les royaumes de la terre ne sont pas éternels, patiente parce qu'elle ménage le libre arbitre du criminel, mais rigoureuse parce qu'elle doit atteindre dès ce monde le crime social. Il semble que Didier ait eu une vision de ce genre, du haut des remparts de Pavie, où sa destinée et celle de la monarchie lombarde allaient se jouer au hasard d'une dernière bataille. « Didier s'était enfermé dans les murs de Ticinum, dit le moine de Saint-Gall, et à cette nouvelle l'invincible Charles se précipita sur la cité comme sur une proie qui ne pouvait échapper à sa vengeance. Or, dans les années précédentes, un des comtes francs, Oger (c'est le même que le duc Autchaire ou Oger le Danois) avait gravement offensé le  terrible  empereur 1,  et s'était réfugié près du roi lombard.

-------------

1 Le titre d'empereur donné ici à Charlemagne, n'était point celui qu'il portait sous les murs de Pavie, où il n'était encore que roi des Francs. Cette

================================

 

p522 ro.vmiCAi de b.\i:\i adiuen i (77:2-7 jKj;.

 

Quand on annonça l'arrivée du redoutable conquérant, Didier et le comte montèrent au haut d'une tour, d'où la vue s'étendait au loin sur la campagne. A l'horizon parurent d'abord les engins de guerre en nombre tel que Darius ou César n'en eurent jamais autant à leur disposition. Didier s'écria : Voilà sans doute le roi Charles au milieu de ces mouvantes forteresses? — Non, pas en­core, répondit Oger. — Une multitude innombrable de guerriers suivait, réunie des points les plus extrêmes de l'empire franc. Cette fois, dit le roi lombard, voilà Charles avec son armée. — Non, non, répondit Oger, pas encore. — A ces mots, Didier ma­nifesta son impatience et son découragement. Que pourrons-nous faire, s'écria-t-il, si ce n'est là que son avant-garde! —Quand Charles paraîtra, reprit Oger, je n'aurai pas besoin de vous l'in­diquer, sa présence se révélera d'elle-même. Quant à nous, notre sort est aux mains de Dieu. — En ce moment, on aperçut les jeunes cavaliers de l'école palatine qui enveloppèrent d'un cercle immense toute la plaine. Didier suivit avec stupéfac­tion ce mouvement stratégique : Enfin, dit-il, voilà bien Charles déployant avec orgueil sa cavalerie. — Non, reprit Oger, pas en­core. — Vint ensuite le cortège des évêques, abbés, clercs et chape­lains, formant avec les comtes qui les entouraient une masse com­pacte. A leur aspect, Didier frémit comme sous un présage de mort : Descendons, dit-il en sanglotant, courons nous cacher dans les en­trailles de la terre et nous dérober à la vue de ce roi farouche. — Ce n'est point encore lui, répondit Oger qui avait en d'au­tres temps fait partie de l'escorte de Charles et dès lors en connaissait bien la composition. Puis il ajouta: Quand toute la plaine ne formera qu'une moisson de lances, quand le Tessin et le Pô disparaîtront sous les barques chargées de soldats, quand en­fin une inondation de fer enveloppera les murs de la cité, alors seulement Charles paraîtra. — Comme il parlait ainsi, les mon-

-------

inexactitude sous la plume du moine de Saint-Gall, écrivant quelques années après la mort du héros, s'explique d'elle-même et il suffit de la sigualer au lecteur.

================================

 

p523 CHAP. VI.   —  PREMIÈRE   GUERRE  D'ITALIE.

 

tagnes au nord et à l'occident parurent se couvrir d'une sombre nuée qui se développait en cercle, obscurcissant la lumière du jour. De ce flot de poussière noire, soulevée comme par un ouragan, se dégagea bientôt l'éclat des armes étincelantes au soleil. Alors parut le roi de fer, le roi Charles; son casque était de fer; les brassards, les gantelets, la cuirasse protégeant ses larges épaules et couvrant sa robuste poitrine étaient de fer; de la main gauche il tenait une lance de fer, de la droite son invincible épée, épée de fer. Les autres cavaliers ont coutume d'attacher leurs jambières avec des cour­roies de cuir, afin de pouvoir plus facilement monter à cheval ; celles de Charles étaient articulées en une seule pièce de fer; ses bottines, comme celles de toute l'armée, entièrement en fer. Son bouclier, sans aucun insigne, était tour de fer. Son cheval lui-même, par la couleur et la résistance, semblait de fer. Toute l'escorte, en avant, à ses côtés, en arrière, présentait la même armure de fer . Le fer couvrait les collines et les plaines, les rayons du soleil se réfrac­taient partout sur le fer. A cet aspect le peuple de Pavie, groupé sur les remparts, poussa des cris confus de terreur : Que de fer, hélas ! toujours du fer ! — En ce moment Oger dit au roi : Le voilà ce Charles que vous attendez depuis si longtemps ! — et il tomba évanoui. Or, ce même jour, Charles trouvant toutes les portes de la ville soigneusement fermées : Montrons, dit-il, au peuple italien ce que nous savons faire. On nous refuse l'entrée des villes et des églises, construisons ici un oratoire où nous pourrons invoquer le secours du Dieu des armées. — Il avait à peine donné cet ordre que de toutes parts la pierre, la chaux, le bois arrivaient aux ar­chitectes dont il se faisait suivre dans toutes ses campagnes. De main en main, les soldats passaient les matériaux aux travailleurs. Avant la fin du jour, une basilique avec ses murs, ses toits, ses lam­bris sculptés et décorés de peinture, était achevée : quiconque n'aurait pas été témoin de cette construction improvisée eût juré qu'un pareil travail avait exigé une année entière1. »

-----------------

1 Monach.   San.-Gall., Geai. Carcl. Mcgn., lit). 11, cûï-. sxv; ratr. lat.% lom. XCVHI. col.-1043.

================================

 

p524 PONTIFICAT  DE   SAINT  ADRIEN   I   ("7^-79.").

 

   45. Ainsi le premier acte de Charlemagne, sur cette terre d'Italie qu’il venait conquérir, était un acte de foi nationale. Parmi les guerriers qui le suivaient, la fidélité au service de Dieu marchait de pair avec le dévouement au drapeau. Deux jeunes adolescents de noble race, Amicus et Amelius (saint Amie et saint Amel), se faisaient remarquer entre tous par leur piété vive et l'ardeur de leur courage. Nés le même jour de familles différentes et sans au­cune relation de parenté, ils furent baptisés à la même heure ; ils avaient même visage, même taille,  même démarche,  au point qu'on ne pouvait les distinguer l'un de l'autre. Toujours ensemble à l'armée, à l'église, ils pratiquaient les mêmes œuvres de charité chrétienne, secourant les pauvres et les prisonniers, passant les nuits en prière, observant les mêmes jeûnes, mortifiant leur corps par le cilice, élevant leur âme par l'oraison faite en commun. Ils s'étaient  distingués  dans  la  campagne  contre les  Saxons,  et avaient alors été présentés pour la première fuis à Charlemagne : « Braves jeunes gens, leur dit-il, vous n'aurez plus d'autre maître que moi. — Grand roi, répondirent les deux frères d'armes, notre seule ambition serait d'être comptés, ne fût-ce qu'au dernier rang, dans le nombre de vos serviteurs.—Vous servirez désormais, reprit Gharlemagne, à la caméra royale, sous les ordres du chambellan 1. » Une telle faveur, briguée par tant d'autres, n'était pourtant pas celle que les deux amis eussent préférée, ils recherchaient par­dessus tout la gloire du soldat chrétien ; ils voulaient mourir en combattant les ennemis de Dieu et de l'Église, les Saxons païens ou les Lombards oppresseurs du saint-siége. Tel était l'héroïque martyre auquel ils se préparaient, et qu'ils rencontrèrent dans les plaines de Novare en une bataille contre les troupes de Didier. Ils tombèrent tous deux au premier rang après des prodiges de valeur, Charlemagne voulut que la même tombe réunît dans la mort ces deux frères d'armes si unis durant leur vie. L'église de Novare reçut ce précieux dépôt ; les nombreux miracles opérés depuis par

--------------------

1 Mcnach.   San.-Gall.,  Gesl.   Caro!,   Xagn..   lib.   il,  cap.   v;   Pair-   lat., tom. XCV1I1, col. 1393.

================================

 

p525 CHAP. VI.   —   PREMIÈRE   (iUERRE   D'ITALIE.  

 

L’intercession des deux   soldats du Christ ont fait inscrire leur nom au catalogue des saints1.

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon