St Germain et St Loup 1

Darras tome 12 p. 525


§ III. Saint Germain d'Auxerre. Saint Loup de Troyes.


16. Deux élections épiscopales, l'une à Autissiodorum (Auxerre),  l'autre dans la cité des Tricasses (Troyes), venaient à quelques an-nées d'intervalle offrir le spectacle d'un choix excellent, inspiré par la double tendance qui dominait alors les esprits. Autissiodorum avait vu, au temps du pape saint Sixte1, aborder sur ses rivages un saint évêque nommé Peregrinus (saint Pèlerin), envoyé par le pontife de Rome pour combler les vides que la persécution faisait chaque jour dans les Gaules. Peregrinus tomba lui-même sous le fer des bourreaux. Quand le juge lui demanda quels étaient son nom et sa patrie, il se contenta de répondre : «Le Christ me tient lieu de patrie. Le nom de Chrétien me suffit, et je n'en veux pas d'autre. » Le sang de l'évêque fut fécond. Valerius, qui monta plus tard sur la chaire d'Autissiodorum, souffrit la mort pour attester l'immortalité de sa foi2. A l'époque du triomphe de la religion chrétienne sous Constantin, Valerianus 3 recueillit l'héritage spirituel des évêques martyrs et se montra leur digne successeur. Vers l'an 364, le saint vieillard Valerianus était appelé à bénir l'union de deux jeunes époux, riches de tous les biens de ce monde,

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1   Les actes de saint Peregrinus ne distinguant point entre le pontificat de
saint Sixte I (117-127) et celui île saint Sixte II (2p7-259), la date du martyre
de ce premier évêque d'Auxerre est jusqu'à présent incertaine. L'érudition
moderne n'a pas encore retrouvé de monuments qui puissent trancher la
question. Cf. Bolland., Acl. Pci-egrin., 1G maii.

2    UI , ibid., 6 maii. -  3. ld., iUJ.. 8 maii.

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mais possédanl, un trésor de foi et de vertus chrétiennes mille fois plus précieux. Amator, fils unique du sénateur Proclidius et d'Ursiciola, ----- d'une famille patricienne de la cité des Eduens (Autun),- allait épouser Martha, l'héritière d'une des plus nobles races des Lingonenses (Langres). Toute la cité d'Autissiodorum assistait à cette cérémonie, qui réunissait dans une seule maison des domaines « tellement nombreux et dispersés dans des provinces si diverses, dit le chroniqueur contemporain, que leurs possesseurs les connaissaient à peine de nom. » Ainsi que tous les nobles gallo-romains de son temps, Amator avait passé son adolescence dans les célèbres écoles d'Autun, de Lugdunum et de Burdigala. Il avait complété son éducation par un voyage en Italie et en Orient. A Antioche, accueilli par le clarissime comte Sabinus gouverneur de Syrie, il avait assisté à l'ouverture du tombeau de sainte Julitte et de saint Cyr. Les reliques sacrées qu'il en obtint enrichirent les églises des Gaules auxquelles il les distribua1. Tel était Amator, le noble fiancé qui, pour obéir aux vœux de ses parents, se prêtait à cette alliance. Martha, qu'il allait prendre pour épouse, n'était ni moins pieuse ni moins fervente. Comme lui, elle se résignait à la volonté de sa famille, mais elle eût volontiers échangé pour le voile des vierges les riches ornements dont on la revêtit, le matin de cette fête. Or il arriva que le saint évêque Valerianus, sur le point de prononcer la bénédiction conjugale, se trompa et lut dans le livre des prières sacrées la formule en usage pour la consécration des lévites. On le fit apercevoir de sa méprise, et il s'empressa de la réparer, non sans gémir toutefois de cette inadvertance qu'il se repro-

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1 Nous avons raconté, tom. VIII de cette Histoire, pag. 598, le martyre de sainte Julitte et de son fils Cyricus, eu saint Cyr, enfant de quatre ans, à lcone en Cilicie. Depuis que leurs reliques eurent été rapportées d'Orient par Amator, le culte de saint Cyr se propagea sur les points les plus éloignés de la France et de la Grande-Bretagne. L'église de Nevers l'a choisi pour patron. Les villes de Toulouse et de Saint-Amand en possèdent des reliques. Enfin, quarante-neuf localités de notre territoire, sans y comprendre le village célèbre où Mme de Maintenon fonda un institut de jeunes filles nobles maintenant transformé en école militaire, portent le nom de Saint-Cyr.

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chait comme une grande faute. Mais les deux époux avaient remarqué l'incident. Loin de s'en plaindre, ils le considérèrent comme un avertissement du ciel. Le soir, Amator dit à sa jeune compagne : « 0 vierge, ma sœur, avez-vous compris les paroles que le bienheureux évêque a prononcées sur nous? — Oui, répondit-elle, et je ne peux y songer sans effroi. — Ne vous alarmez point, reprit Amator. Peut-être le Seigneur a-t-il voulu par cette méprise manifester ses desseins sur nous. Est-ce que vous avez le désir de lui consacrer votre vie? — Si vous le permettiez, ô mon frère bien-aimé, dit Martha, je serais au comble de mes vœux ! Je vous appartiens, et c'est du fond du cœur que je vous ai donné mon affection, par obéissance pour mes parents. Mais je bénirai le Seigneur s'il daigne me dégager des liens de la terre, pour me consacrer uniquement aux choses du ciel. » — Après ce dialogue, le frère et la sœur s'endormirent d'un chaste sommeil. A quelque temps de là, l’évêque Valerianus mourut. Saint Helladius lui fut donné pour successeur. Les deux époux vinrent un jour s'agenouiller à ses pieds, et lui demander l'un d'être admis au nombre des clercs, l'autre dans une communauté de vierges. « Béni soit le Dieu Tout-Puissant qui vous a choisis purs et immaculés ! dit Helladius. Que de fois le bienheureux évêque Valerianus n'a-t-il pas gémi de sa méprise à votre égard ! Le Seigneur a montré aujourd'hui qu'il avait lui-même dirigé la langue du saint pontife. » Après la mort d'Helladius, le prêtre Amator fut demandé à grands cris pour son successeur. « On eût dit une émeute, tant l'impatience du peuple était vive, » dit le chroniqueur. L'épiscopat d'Amator fut signalé par des œuvres éclatantes. Les païens qui habitaient encore en grand nombre la cité, furent tous convertis. L'ancienne église bâtie près de la porte Balnearis (des Bains) sur la rive gauche de l'Ycauna (Yonne), devint trop étroite pour la foule des chrétiens. Amator songeait à en faire construire une plus spacieuse. S'il eût conservé les vastes possessions de sa familie, il n'aurait eu qu'à puiser dans ses propres trésors pour le nouvel édifice qu'il projetait. Mais, depuis sa cléricature, son patrimoine avait été distribué aux indigents. Entré riche au service du Seigneur, Amator était main-

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tenant le plus pauvre des évêques. Parmi les clarissimes d'Autisssiodorum, se trouvait un néophyte gallo-romain, nommé Ruptilius. Il possédait dans l'intérieur de la ville un palais entouré d'un véritable parc. Amator vint le trouver un jour et lui dit : «Le Seigneur vous a ouvert les sources de la régénération; aujourd'hui il attend de vous une marque de reconnaissance. Vous savez que notre basilique est insuffisante. Accordez un asile au Dieu qui vous a tout donné, et offrez-lui votre demeure afin qu'il en fasse la sienne.» Le nouveau chrétien n'était pas encore assez détaché des richesses de la terre pour goûter un pareil langage. « Moi ! s'écria-t-il, que j'aille faire cette injure à mes aïeux, et aliéner une maison qu'ils ont illustrée, où je suis né, où j'ai grandi, où tout me rappelle les souvenirs les plus chers et les plus sacrés! Jamais. » — Peu s'en fallut que Ruptilins n'éclatât en injures. Amator se tut, et laissa la grâce achever seule l'œuvre de Dieu. Quelques années après, Ruptilius, atteint d'une maladie incurable, se fit porter aux pieds d'Amator. « Seigneur évêque, lui dit-il, cette nuit, pendant que la douleur me torturait, il m'a semblé entendre la voix du Christ, Fils de Dieu. Il me disait : Si tu ne veux souffrir davantage encore, suis les conseils d'Amator mon serviteur! Me voici donc prêt à exécuter vos ordres. Acceptez ma maison pour y édifier la nouvelle église. Je contribuerai aux frais de la construction; mais priez le Seigneur de me guérir. — Le bienheureux évêque se penchant vers l'infirme lui traça sur le front le signe de la croix, et à l'instant Ruptilius fut guéri. La nouvelle église s'éleva rapidement, et la dédicace solennelle en fut célébrée, au milieu d'un concours immense, par tous les évêques de la province 1. Quelques Jours après, la vierge Martha mourait à Arriachum, dans un domaine patrimonial transformé par elle en monastère. Le bienheureux Amator vint chercher le corps de celle qui avait été sa femme sans cesser d'être l'épouse du Seigneur. Il l'ensevelit sur la montagne d'Altricus (Mont-Artre), en face de la cité d'Autis-

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1. Cette église, dédiée à saint Etienne, fut rebâtie en 1215 par l'évêque Guillaume II. Elle fut, jusqu'à la suppression du siège, la cathédrale d'Auxerre.

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siodorum, dans le tombeau qu'il avait préparé pour elle et pour lui. Le lendemain le saint évêque, au sortir de l'église, rencontra le convoi funèbre d'un jeune enfant que ses parents escortaient, en poussant des cris de douleur et de désespoir. L'enfant avait été tué accidentellement sous les yeux de son malheureux père. Le serviteur de Dieu, touché de compassion, fit arrêter le cortège, et s'agenouillant il dit : Seigneur mon Dieu, vous êtes la vie des vivants et la résurrection des morts. Votre main ouvre et ferme les portes de la mort. A votre voix, Lazare s'élança jadis du sépulcre où il gisait depuis quatre jours. Renouvelez aujourd'hui les merveilles accoutumées ; rappelez cet enfant à la lumière. — Il avait à peine achevé ces mots que l'enfant se leva plein de vie. Ce miracle acheva la conversion des païens de la contrée, et porta au loin la réputation du thaumaturge. Des multitudes de malades, d'affligés, d'infirmes accouraient à Autissiodorum, assiégeant la maison du saint évêque1.

 

   17. Or, l'empereur Honorius venait de conférer le gouvernement d'Autissiodorum à un jeune patricien de cette ville, nommé   Germanus (saint Germain). De même qu'Amator, Germanus avait consacré ses premières années à l'étude des belles-lettres et de la philosophie. Après avoir brillé dans les principales écoles de la Gaule, il s'était rendu à Rome pour se perfectionner dans la science du droit. Les jurisconsultes, à cette époque, pouvaient parvenir aux plus hautes dignités. Le jeune homme était ambitieux. Ses parents, Rusticus et Germanilla, l'avaient cependant élevé dans les sentiments d'une foi chrétienne et sincère. Mais l'ardeur de l'âge, le désir d'ajouter une nouvelle illustration à celle de son antique race, les charmes de l'éloquence pour laquelle il avait des dispositions merveilleuses et une véritable passion, dominaient en ce moment l'âme de Germanus. Ses succès au forum, et au tribunal de la préfecture, le signalèrent à l'attention de la cour de Ravenne. Stilicon, qui régnait alors sous le nom d'Honorius, prit en amitié le jeune gallo-romain.  Il lui fit épouser une  riche

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1 Bolland., Ad. S. Amator., 1 maii.

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patricienne, nommée Eustachia, et le renvoya dans sa patrie avec le titre de duc ou gouverneur d'Autissiodorum. Cette cha,rge ne demandait pas seulement la capacité d'un légiste et d'un administrateur. La Gaule, traversée tour à tour par les Vandales, les Burgondes, les Alains et les Suèves, était encore bouleversée par les usurpations successives des généraux qui s'improvisaient empereurs. Chaque jour apportait un nouveau danger et voyait paraître un nouvel ennemi. Les murailles des forteresses donnaient asile à la population des campagnes, à l'approche d'une invasion. Un duc, ou gouverneur de province, devait donc concentrer dans ses mains le pouvoir civil et militaire. Germanus le comprit. En rentrant dans sa patrie, avec la double mission de l'administrer et de la défendre, il sentit le besoin de joindre la science de la guerre à celle des lois. Robuste, vigilant, infatigable, il eut bientôt fait l'apprentissage du métier de soldat. Sans cesse à cheval avec ses légionnaires, il parcourait les campagnes, rendant la justice, organisant les moyens de résistance, réprimant les bandes isolées qui se détachaient par essaims des tribus barbares, pour multiplier partout le brigandage. Durant les loisirs que lui laissaient parfois les affaires, Germanus pour entretenir l'activité de ses guerriers, remplaçait par les violents exercices de la chasse les fatigues des expéditions militaires. Dans les immenses forêts druidiques qui entouraient alors Autissiodorum, le loup, te sanglier, les daims, les cerfs, vivaient par milliers. Une coutume païenne avait survécu dans les Gaules à l'établissement du christianisme. Au retour de la chasse, on suspendait à un arbre sacré, comme un trophée de victoire, la hure du sanglier ou les bois des cerfs abattus dans la journée. La foule se réunissait autour de ces monuments, qui rappelaient les superstitions de Teutatès. Le jeune duc maintint cet usage. Chaque soir, après une chasse fructueuse, il donnait ce spectacle à la population d'Autissiodorum. Un arbre antique, un poirier, s'élevait sur la place du palais. On accrochait à ses branches les dépouilles opimes, et la foule, à la lueur des flambeaux et des torches, exécutait les danses des druides. Le bienheureux Amator fit à ce sujet d'inutiles représentations au gouverneur. Il

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lui montrait le danger, pour des peuples encore à demi païens, de retrouver quotidiennement l'occasion de se livrer à des pratiques superstitieuses. Germanus ne voulut rien entendre; il continua ses chasses et ses exhibitions. Mais un jour qu'il s'était absenté de la ville, Amator fit couper et brûler l'arbre fatidique. Germanus, à cette nouvelle, ne sut pas contenir sa colère. Il accourut furieux, à la tête de ses troupes, menaçant d'égorger les chrétiens et de trancher la tête de l'audacieux évêque. Les fidèles épouvantés se pressaient autour d'Amator. Calmez-vous, leur dit-il. L'orage passera bientôt et le lion se changera en agneau. — La prédiction se réalisa plus complètement que les fidèles ne pouvaient l'espérer. L'incident du poirier druidique n'eut aucune suite fâcheuse, ou plutôt il fut l'occasion d'une étroite intimité entre le gouverneur et l'évêque. A dater de ce moment, le duc d'Autissiodorum devint un chrétien exemplaire. Vers le printemps de l'an 418, Amator fut averti dans une vision miraculeuse que sa fin était proche. Germanus doit être ton successeur, lui dit la voix divine. — Or le préfet des Gaules, Julius Agricola, dont la résidence ordinaire était la ville d'Arles, parcourait alors les provinces de son gouvernement, et se trouvait chez les Éduens (Autun). Lui seul, comme délégué d'Honorius, pouvait autoriser le saint évêque à enrôler dans la milice sacerdotale un fonctionnaire de l'empire. Amator se résolut à l'aller trouver, pour obtenir cette permission. Il partit à pied, sans dire à personne et encore moins à Germanus, le motif de son voyage. Chaque halte que le thaumaturge fit sur la route fut une véritable ovation. A Gubilium (Guillan 1), les habitants le reconnurent au reliquaire qu'il portait suspendu à sa poitrine. Homme de Dieu, lui dirent-ils, vous, le béni du Seigneur, venez honorer de votre présence notre pauvre village. — Et pour lui en faciliter l'accès, ils ouvrirent à travers les taillis du bois un sentier qui rapprochait de leurs demeures. Ils offrirent à Amator des fruits, du pain, du vin, du laitage, le suppliant d'y vouloir

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1. Chef-lieu de canton du département de l'Yonne, à 13 kilom. d'Avallon, sur le Serein.

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goûter. Le saint évêque prit une coupe de vin, la bénit et y porta les lèvres; il prit de même un peu de pain. Les pieux fidèles se partagèrent le reste comme des reliques précieuses. Ils amenèrent à ses pieds un aveugle. L'homme de Dieu pria, fit le signe de la croix sur les yeux de l'infirme qui recouvra à l'instant la lumière. Des cris de joie et des chants d'actions de grâces éclatèrent parmi la foule de ces simples et bons villageois. Ils disaient au saint : Béni soit le jour qui vous a amené près de nos humbles chaumières! Le Sauveur des âmes et des corps nous a visités, dans la personne de son apôtre. — Amator remercia Dieu qui lui faisait trouver dans cette forêt un peuple si fervent et si plein de foi. Il se déroba à leur reconnaissance, et étendant la main sur eux il dit : Que la bénédiction du patriarche Jacob descende sur vous, avec la rosée du ciel et la graisse de la terre, avec l'abondance du blé, de l'huile et du vin! — Sur la route d'AIesia (Alise), le saint évêque rencontra un riche citoyen de cette ville, nommé Suffronius. Il le connaissait. Mais, cette fois, Suffronius avait la figure bouleversée, et la vue de l'homme de Dieu put à peine le distraire du chagrin qui se peignait sur son visage. Qu'avez-vous? lui dii Amator. — Bienheureux évêque, répondit-il, des voleurs viennent de m'enlever, avec ma monture, une somme d'argent très-importante. Mais, puisque le Seigneur me fait la grâce de trouver ici votre béatitude, j'ai l'espoir de tout recouvrer par le secours de vos prières. — Suffronius et les serviteurs qui l'accompagnaient se joignirent aux clercs du saint évêque. A une distance d'environ trois milles, la caravane se trouva en face des voleurs, qui furent en un instant cernés de toutes parts. Au nom d'Amator, le chef des brigands vint s'agenouiller devant le thaumaturge, et déposa à ses pieds tout le butin pris à Suffronius. « Dieu vous rend ce que vous aviez perdu, dit Amator au voyageur. A votre tour, faites miséricorde. Promettez-moi de ne pas exercer de poursuites contre ces hommes. Ils m'appartiennent désormais, et, avec la grâce de Jésus-Christ, ils quitteront leur vie criminelle. » — Les voleurs, devenus des pénitents, accompagnèrent l'homme de Dieu, qui les emmena avec lui jusqu'à Autun, où il les consacra au service de l'église des

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saints martyrs Andoche et Thyrsus1. En approchant de la ville, Amator vit venir à sa rencontre l'évêque Simplicius et son clergé. Le gouverneur des Gaules, Julius Agricola, avec son escorte militaire et suivi de toute la population, lui rendit le même honneur. Ce fut ainsi que le thaumaturge fit son entrée dans la capitale des Eduens. Trois lépreux qui se trouvèrent sur son passage furent guéris. Le lendemain, il conférait avec le gouverneur du but de son voyage. Le Seigneur, dit-il, m'a fait connaître ma fin prochaine, et m'a révélé que le clarissime Germanus devait être mon successeur. Nul mieux que lui ne saura diriger l'église d'Autissiodorum. Je viens donc vous demander l'autorisation de lui conférer les ordres. — Quand Dieu commande, les hommes doivent obéir, répondit Agricola. Germanus est un des fonctionnaires les plus utiles à l'empire, mais puisque votre béatitude atteste que le Seigneur le réclame pour son Église, je n'ai pas le droit de m'y opposer. — Avec cette réponse, Amator revint plein de joje à Autissiodorum. Il convoqua à la porte de sa demeure tout le clergé et le peuple. Fils bien-aimés, leur dit-il, prêtez-moi une oreille attentive, et ne vous affligez pas de la nouvelle que j'ai à vous apprendre. Je vais bientôt mourir. Le Seigneur m'a révélé le jour et l'heure où je dois quitter cette terre. Je vous en conjure, cherchez parmi vous un homme ferme, qui soit le gardien vigilant de la maison de Dieu. — Des sanglots et des pleurs éclatèrent à ces paroles, et le bienheureux évêque ne put obtenir d'autre réponse. Il se dirigea vers l'église ; la multitude le suivit. Germanus, avec ses guerriers, se disposait à entrer comme les autres. Mes chers enfants, leur dit Amator, quittez ces javelots et ces boucliers. La maison du Seigneur est une maison de prières et non un champ de Mars.—En un clin d'œil, les armes furent déposées sous le portique, et le duc avec son escorte entra dans le temple, suivi de toute la multitude 2.

 

18. Quand l'église futremplie, le bienheureux évêque en fit fermer les portes. Puis, entouré de ses clercs et des nobles de la cité auxquels  il avait communiqué son dessein, il s'approcha de Germanus. Mon

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' Bolland., Âct. S. Amator., i maii et S. German., 31 julii. — ! llid.

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p534   FONTIFICAT  DE  SAINT  CÉLESTIN   I  (422-432).

 

fils, lui dit-il, préparez-vous à remplir dignement votre nouveau ministère. C'est vous que le Seigneur a choisi pour porter le bâton pastoral, qui va bientôt échapper à mes mains défaillantes. Et vous, dit-il au peuple, consentez-vous, après ma mort, à choisir librement Germanus pour évêque? — Amen! Amen! cria la foule, en mêlant à ses acclamations d'espérance les larmes que la mort prochaine d'Amator faisait couler de tous les yeux. Germanus, interdit, tremblant, n'avait pas même la force de parler. Vénérable frère, lui dit Amator, vous garderez immaculée et pure la grâce de l'onction sainte que le Seigneur va répandre sur vous par mes mains. — Le gouverneur fut revêtu des ornements sacrés, le pontife coupa lui-même la chevelure du nouveau lévite et lui conféra les ordres mineurs. Quelques jours après, il l'ordonnait prêtre. Les moments étaient comptés. Le mercredi, 1er mai 418, Amator, vers l'heure de tierce, se fit porter à l'église et s'assit sur son trône pontifical, s'est là que je veux mourir, dit-il aux clercs qui l'assistaient, — A cette nouvelle, la multitude accourut, fondant en pleurs. Mes enfants, leur dit-il, cessez vos lamentations. Le pontife que le Seigneur vous destine vaut mieux que celui qui va vous quitter. — En achevant ces mots, il expira. Ou entendit alors des concerts angéliques. L'âme du bienheureux, sous la forme d'une colombe, parut, aux yeux de quelques assistants, s'envoler au ciel, escortée par un chœur d'anges et de saints. La vierge Hélène, qui se trouvait présente, et dont la vertu et les miracles étaient célèbres alors dans la cité d'Autissiodorum1, fut témoin du prodige. Elle l'a attesté par serment. Le corps du saint évêque fut déposé au mont Altricus, à côté de la vierge Martha. Au retour de la procession funèbre, comme la multitude rentrait vers le soir dans la ville, arrivèrent quatre hommes portant sur leurs épaules une litière, dans laquelle était couché un paralytique. Ils venaient de la cité des Bituriges (Bourges). On leur apprit que l'homme de Dieu était mort. L'infirme avait entrepris ce long voyage dans l'espoir d'obtenir du thaumaturge sa guérison. II supplia qu'on lui donnât du moins quelques

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1. Sainte Hélène est inscrite au Martyrologe romain, sous la date du 22 mai.

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gouttes de l'eau qui avait servi à laver le corps du bienheureux évêque. A peine cette eau eut-elle touché ses membres, que le paralytique fut guéri. Cependant, on cherchait Germanus pour le faire asseoir sur le trône pontifical. Le clergé, les grands, le peuple de la ville, celui de la campagne, tous acclamaient son nom. Lui seul résistait. Il fallut un mois de prières et de supplications pour le fléchir. Enfin il se laissa traîner, comme une victime, à l'autel du Seigneur (7 juillet 418). Mais, si le sacrifice fut long et douloureux, il fut complet. A partir du jour de sa consécration, dit le biographe, la vie de Germain devint un martyre volontaire et perpétuel. Eustachia sa femme ne fut plus pour lui qu'une sœur. Pour toute nourriture, il prenait le soir un peu de pain d'orge avec de l'eau. Il ne dérogeait jamais à cette règle, sauf les jours de Pâque et de Noël où il consentait à boire quelques gouttes de vin Sur un carré de planches grossières, il répandit une couche de cendre recouverte d'un sac et d'un cilice. Ce fut son lit. Il s'y étendait, revêtu de la tunique et de la cuculle monastiques, sans ôter ni ses souliers ni sa ceinture. Du reste, il employait la plus grande partie des nuits à l'étude ou à la prière. Ses mortifications ne faisaient souffrir que lui seul. Plus il était austère en son particulier, moins il cherchait à le paraître. Son hospitalité était infatigable. Sans rompre lui-même le jeûne, il faisait les honneurs de sa table avec une affabilité pleine de douceur et de modestie. Pour se faire une solitude au milieu du monde, il établit un monastère en l'honneur des saints Côme et Damien, sur la rive droite de l'Ycauna (Yonne), à quelque distance de sa ville épiscopale. C'était là qu'il venait, dans la plus étroite des cellules, se délasser de ses fatigues, ou plutôt redoubler ses pieuses macérations. Quelques années plus tard, ayant découvert à Touciacum (Touzy) les reliques de Priscus (saint Prix) et de ses compagnons, martyrisés durant la persécution d'Aurélien, il éleva en leur honneur une église et un monastère qui porta depuis le nom de Saints-en-Puy-Saie. Son immense patrimoine fut distribué aux églises 1et aux pauvres. Tel était Germain, le nouvel évêque d'Auxerre.

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1 Saint Germain donna à sa cathédrale les  terres d'Appoigny, où était

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