St Ignace 2

Darras tome 33 p. 632


170. En janvier 1323, Ignace quittait Manrèze. Il avait auparavant changé le sac de pénitent contre un vêtement court, fait en gros drap de couleur grise. Au départ, il partait sans autre com­pagnons que la foi, l'espérance et la charité. A Barcelone, où il resta une vingtaine de jours, il pratiqua ses exercices de piété ac­coutumée, mendiant chaque jour le peu de nourriture dont il avait besoin, servant les malades à l'hôpital et visitant les prison­niers. C'était sa volonté de partir par le premier brigantin ; cé­dant à la sollicitation d'amis, il ajourna son voyage et fort heureu­sement, car le brigantin s'abîma peu après dans une tempête. Ignace demanda donc au nom de Dieu une place gratuite sur le second vaisseau et le capitaine la lui accorda, à la condition toute­fois qu'il apporterait avec lui les provisions nécessaires ; avec la permission de son confesseur, il mendia ce qu'il lui fallait pour vi­vre. Lorsqu'on lui demandait où il allait, il répondait que c'était à

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Rome, dans la crainte de quelque mouvement de vanité s'il don­nait Jérusalem comme but de son voyage. Avant de s'embarquer, ne trouvant pas de pauvre à qui donner ce qui lui restait, il laissa, sur un banc de pierre, cinq ou six petites pièces d'argent. En cinq jours, il fut à Gaëte ; et de Gaëte à Rome, fit la route à pieds, men­diant sur la route. A Rome, il obtint d'Adrien VI un passe-port pour Jérusalem ; après avoir visité pendant neuf jours les églises des stations et les autres temples de la ville sainte, fortifié par la bénédiction du Pape, il partit le lundi de Pâques pour Venise. Dans ce voyage, la peste, qui venait d'éclater en Italie, lui suscita de fréquents embarras. Le Christ, lui apparut dans la forme sous laquelle il se montrait ordinairement, le consola et lui promit sa protection spéciale ; il put, sans patente, pénétrer dans Venise et y circuler. Une nuit, comme il couchait sur le pavé de la ville, un sénateur vint lui offrir, dans son palais, un abri qu'Ignace crut ne pas devoir accepter. Un riche marchand de Biscaye lui fit agréer une hospitalité plus à sa convenance. Le doge André Gritti, qu'il avait pu visiter, lui donna une place gratuite pour Chypre sur un vaisseau de l'État. Il y avait cette année-là très peu de pèlerins pour Jérusalem, parce que, depuis la prise de Rhodes, en 1522, la course des vaisseaux turcs rendait le voyage très dangereux. Avant de s'embarquer, Ignace était malade, un médecin lui promettait la mort pendant la traversée : par la grâce de Dieu, sauf les incom­modités ordinaires, cette traversée fut sa guérison.


171. En allant à Jérusalem, Ignace n'avait d'autre but que de se fixer près du tombeau du Christ pour étendre son règne. Après sa conversion, l'Orient avait été sa première pensée ; il son­geait à établir, aux lieux sanctifiés par la présence du Sauveur, une société de Jésus, composée d'apôtres dont les conquêtes spi­rituelles préparassent à l'Église catholique de nouveaux triomphes. C'était la sublime idée des croisades réalisée, non plus par les ar­mes, mais par la pénitence et la prédication, seul moyen d'entamer le fanatisme de l'Islam. Ignace ne pouvait dissimuler son dessein aux pères de la terre sainte ; les Franciscains ne lui en cachèrent ni les difficultés pratiques, ni les empêchements canoniques : on tenait

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alors pour impossible la conversion d'un Musulman : et les Fran­ciscains avaient reçu, du Saint-Siège, le privilège d'évangéliser ces
contrées. Dans l'impossibilité d'accomplir son dessein, Ignace vi­sita les saints lieux à Jérusalem et dans les environs ; on ne peut se représenter avec quelle piété, quelle ferveur et quel ferme pro­pos de se consacrer entièrement au service de Dieu.  A cette  époque, la visite hors de Jérusalem était pleine de dangers ; au péril de sa vie, Ignace visita, à deux reprises, l'endroit où sont empreints,
sur la montagne, les vestiges des pas de Notre-Seigneur montant au ciel. Au retour, il se trouvait, à Jaffa, trois vaisseaux, un turc et deux vénitiens ; repoussé des deux plus solides, Ignace ne put monter que sur un bâtiment pourri ; mais, par la grâce de Dieu, ce fut le seul qui ne périt pas dans la tempête. En janvier  1524, l'humble pèlerin abordait à Venise. L'Orient ne possédait point
d'éléments utiles à son but : il venait d'en acquérir la preuve : il fallait donc pour travailler avec fruit au bien des âmes, se prépa­rer par les voies ordinaires, acquérir la science et embrasser l'état ecclésiastique. D'abord il avait tenté l'entreprise en valeureux che­valier, sans calculer ses propres forces ; maintenant il fallait pren­dre la résolution d'apprendre, comme un enfant, les sciences, pour pouvoir, après de longs exercices, se remettre à l'œuvre ; sa volonté énergique  embrassa  aussitôt ce  que sa conduite lui montrait comme nécessaire. Après quelques jours de repos, il partit de Ve­nise, mal vêtu, et malgré l'hiver. En passant à Ferrare, il donna aux pauvres, le peu que lui avaient donné ses amis. Avant d'arri­ver à Gênes, il avait été arrêté deux fois comme espion, d'abord par les Espagnols, puis par les Français ; sa prudence le déroba aux dangers de cette double arrestation. Enfin, après avoir échappé à beaucoup de périls tant sur terre que sur mer,  le pèlerin de Jé­rusalem atteignait heureusement Barcelone au  commencement de mars1524.


      172. Ignace devenait donc, à l'âge de  trente trois ans, écolier, étudiant les éléments de la langue latine, avec des enfants qui le surpassaient par leur facilité à apprendre et par leur progrès. Cette conduite prouve en lui une force et une grandeur d'âme dont il y

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a peu d'exemples ; Ignace surmonta l'humiliation et la sécheresse de ces études, si peu en rapport avec son caractère ardent et avec les habitudes antérieures de sa vie. Le plus grand obstacle lui vint de son penchant à la prière et à la méditation des choses divines; il comprit qu'il fallait mettre à ce penchant des bornes salutaires et s'y astreignit par un vœu. L'étude spéculative, il est vrai, émousse le sentiment et dessèche le cœur ; mais, lorsqu'on l'en­treprend dans le seul but de servir Dieu, elle forme un excellent exercice de piété. Ignace vivait donc à Barcelone, consacrant la nuit à la piété, le jour à l'étude. A cette époque, nous le voyons réformer un couvent de religieuses, qui avaient violé la clôture, et commencer à recruter des disciples, savoir: Calisto, Artiaga et Diego de Cazcrôs. Ignace avait poussé jusqu'à la philosophie ; après examen, il se rendait, en 1526, à Alcala. A Alcala, il ramena à une vie plus régulière, un jeune chanoine qui se dissipait et fut l'objet de différentes animadversions suscitées par des contradic­teurs médiocres et jaloux. Deux qualités étaient dès lors propres à Ignace : d'un côté, il dédaignait toutes les considérations humaines et s'abandonnait entièrement à l'action de la grâce ; de l'autre, il employait tous les moyens humains pour disposer les autres à le recevoir. A cette époque de fermentation, il n'est pas étonnant que la conduite d'Ignace parut étrange à plusieurs, d'autant que c'est le propre des esprits bas de soupçonner misérablement. En 1523, on avait vu, à Séville et à Cadix, une secte fanatique d'Illuminés ; on confondit l'étudiant d'Alcala avec ses sectaires ; il fut dénoncé à l'Inquisition. L'enquête ne relève d'abord rien contre sa foi, ses mœurs et sa conduite, mais deux dames qu'on croyait dirigées par lui, ayant fait quelques extravagances, Ignace fut mis en prison. L'official, en homme sage et prudent, porta un jugement contra­dictoire: il déclara, pour le passé, l'accusé innocent et le menaça pour l'avenir de peines graves en cas de récidive. Pour s'épargner des avanies, Ignace se rendit à l'université de Salamanque; il lui était impossible, vu l'esprit dont il était animé, de devenir un étu­diant ordinaire. N'est pas médiocre qui veut. Une âme comme celle d'Ignace,  ne pouvait arriver que peu à peu à dominer le

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monde ; mais une loi supérieure le pressait de continuer ses pieux travaux et d'inaugurer son empire. Dès son arrivée, grands et pe­tits, laïques et ecclésiastiques, sentirent les effets de son zèle. Quinze jours après, commençait contre lui une nouvelle enquête. On l'exa­mina longuement, on examina aussi ses Exercices, surtout on le mit en prison. Une nuit tous les prisonniers ayant pris la fuite, ex­cepté lui et les siens, on le rendit à la liberté. Quinze jours après, dans l'espoir de se livrer plus tranquillement à l'étude et de recruter plus facilement des compagnons, Ignace se rendait de Salamanque à Paris.


173. Ignace était appelé à exercer une influence considérable sur les événements de son temps, à former une société en rapport avec le développement de l'esprit humain et capable en même temps de défendre le sanctuaire inviolable des vérités divines. Son pays, ab­sorbé par la conquête du nouveau monde, ne lui offrait point les éléments nécessaires à son œuvre et une sphère assez large pour son entreprise. La Providence le conduisit donc à Paris où il devait trouver plus de ressources et achever lui-même sa préparation. D'Espagne, où il avait pourtant laissé d'intelligents amis, on ne lui envoya jamais grand argent. Pour son entretien ordinaire, il men­diait : pour se procurer quelque monnaie, il visitait, pendant les va­cances, les Pays-Bas et poussa même une fois jusqu'à Londres ; à la fin, des compatriotes, pour lui épargner des fatigues, se cotisèrent entre eux et lui firent passer leur offrande. Ignace étudia d'abord pendant dix-huit mois au collège Montaigu ; ensuite il étudia en philosophie pendant trois ans et demi et reçut, en 1534, le diplôme de Docteur. Docteur, il étudia dix-huit mois encore, la théologie chez les Dominicains ; la distance qui séparait leur école de son do­micile, le contraignit d'y renoncer. Pendant le cours de ces sept années, Ignace s'était mis au service de l'hôpital Saint-Jacques, puis du collège Sainte-Barbe, en sorte que, matériellement, il put se suffire. Mais, du côté des hommes, il n'eut guère à éprouver que des embarras. Le goût pour la vie contemplative venait souvent le reprendre et il fallait toute son énergie pour se tenir à l'attache du syllogisme. Ensuite les privations éprouvèrent sa santé. Du reste,

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aussitôt qu'il reprenait, avec ses camarades, les entretiens spirituels, il recrutait des prosélytes et l'on voyait se produire contre lui l'ac­cusation de magie. Ces calomnies éloignaient les disciples, mais ne marquaient que mieux la puissance d'Ignace. Pendant sa philoso­phie, il se tint coi, et vécut calme ; dès qu'il se remit en mouvement, l'envie suscita de nouvelles tempêtes. Ignace avait ouvert, pour les écoliers, des conférences dominicales ; il eut bientôt plus d'écoliers que les professeurs. On le menaça de lui infliger, comme perturba­teur de l'enseignement public, un châtiment solennel : c'était une es­pèce de schlague qui déshonorait sans retour. Ignace alla trouver le recteur, et, par ses vives paroles, le convertit ; des lors, il se fit des disciples, non-seulement parmi les étudiants, mais encore parmi les maîtres. Ainsi, en se plongeant dans l'eau jusqu'au cou, il convertit un compatriote qui entretenait, avec une femme, un commerce criminel; en se présentant au confessionnal d'un prêtre peu exemplaire, il trou­va le moyen de le redresser, car, en faisant une partie de dés, il ga­gna à son adversaire un mois de retraite spirituelle. En 1530, il avait gagné son premier disciple, Pierre Lefèvre, né en 1506, au Villaret, paroisse de Saint-Jean-des-Sixts, diocèse de Genève, il se l'était atta­ché en le délivrant des tentations de la chair: Lefèvre, jusque là incer­tain, se fit ordonner prêtre en 1534. François-Xavier fut moins facile à conquérir: il était à Paris depuis 1527 et en 1530 expliquait publi­quement Aristote. Plein de talent, passionné pour la science, il vou­lait acquérir par la doctrine le nom glorieux qu'Ignace avait voulu se faire par les armes: il méprisait la vie humble de son compatriote et l'évitait avec soin. Ignace découvrit dans cette passion une gran­deur ; Xavier sachant qu'Ignace avait choisi ce genre de vie par pur désir de la perfection évangélique, se sentit attiré vers lui par la grandeur de son dessein. Enfin il se rendit : aucun homme peut-être ne se montra plus généreux dans son sacrifice et n'ouvrit plus no­blement son âme aux influences de la grâce. A cette époque, en 1533, Jacques Laynès, d'Almazan, en Castille, âgé de 21 ans ; et Al­phonse Salmeron, des environs de Tolède, âgé de 19 ans, venaient d'Alcala à Paris ; ils connaissaient Ignace de réputation, et, au dé­botté, entrèrent dans sa petite compagnie. Par les services spirituels,

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Ignace avait déjà gagné Nicolas Alphonse, dit Bobadilla et s'était lié d'amitié avec Simon Rodriguez d'Azévedo. On ne voit parmi eux aucun français, mais tout se passe en France, la terre féconde en grandes œuvres. Jusque-là, Ignace n'avait communiqué ses desseins que d'une manière vague; le moment était venu de mettre résolu­ment la main à l’œuvre.


   174. Tous avaient achevé leurs études et obtenu les grades aca­démiques : tous aussi brûlaient du désir de se consacrer au service de Dieu et du prochain. Au mois de juillet 133i, Ignace leur re­commanda à chacun en particulier, de faire pendant un certain temps des prières et des pénitences, afin que Dieu les éclairât sur le genre de vie qu'ils devaient choisir, et de venir ensuite au jour qu'il leur fixa, lui communiquer des lumières qu'ils auraient reçues annonçant à chacun qu'il trouverait ce jour-là des compagnons. Lorsqu'ils furent réunis au jour fixé, comme ils se connaissaient, ils furent agréablement surpris de la rencontre et de l'heureux choix. Leur bonheur fut si grand, qu'ils ne purent retenir leurs larmes, et se jetèrent à genoux pour soulager, dans une pieuse allégresse, leur cœur inondé de reconnaissance. L'heure était solennelle ; l'union était faite d'avance ; quelque chose de grand allait préparer l'ave­nir. Bartoli raconte la chose en détail : il s'appuie sur un mémoire que Simon Rodriguez, un des compagnons d'Ignace, écrivit trente ans plus tard à ce sujet, et que les Bollandistes n'avaient plus à leur disposition. On y lit que le saint et ses compagnons se prépa­rèrent pendant les jours qui précédèrent l'Assomption par le jeûne et la prière, et qu'ils choisirent cette fête afin de montrer par là qu'ils prenaient la sainte Vierge pour patronne. Mais comme ils ne voulaient ni avoir de témoin ni faire de bruit, il se rendirent à l'é­glise de Notre-Dame de Montmartre, à une demi-lieue de la ville. Il y avait dans cette église une ancienne crypte, comme on en trouve encore beaucoup en Italie dédiée aux martyrs. Lefèvre, le seul parmi eux qui fut prêtre, y dit la messe au milieu de ses frères age­nouillés ; avant la communion, il se tourna vers eux tenant en main la sainte hostie, et resta ainsi jusqu'à ce qu'ils eussent tous l'un après l'autre prononcé la formule de leurs vœux ; après quoi ils

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communièrent. D'après cette formule, ils renonçaient à toute pro­priété et à toute dignité en ce monde, et faisaient vœu de chasteté perpétuelle. Mais ils fixèrent l'époque à laquelle ils se dépouille­raient réellement de toute propriété, ne pouvant le faire pendant le temps de leurs études. Ils s'engageaient aussi à ne jamais recevoir d'honoraires pour le saint sacrifice de la messe. Au sortir de l'E­glise, ou la cendre du martyr venait de les inspirer si noblement, ils allèrent à une source qui jaillissait au pied de la colline et là, ils prirent ensemble un repas composé simplement de pain et d'eau ; après quoi, ils concertèrent le moyen de rester unis d'esprit et de cœur. Ignace leur proposa, outre la prière chaque jour et la commu­nion chaque semaine, de renouveler tous les ans, le même jour, les mêmes vœux. La manière dont ils accomplirent ces recommanda­tions leur attira l'estime générale ; trois nouveaux compagnons se présentèrent : Claude Lejai, du diocèse de Genève, Jean Codure d'Embrun et Pasquier Brouct, de Béthancourt au diocèse d'Amiens. Ignace de son côté, pour donner l'exemple aux autres, redoubla de prières et de pénitences. Ce serait toutefois se faire une fausse idée, que de se le représenter comme une anachorète. Il fallait des qua­lités aimables pour gagner les cœurs. Dans les diverses périodes de sa vie, il faut considérer Ignace comme un homme patient et doux, indulgent pour les faiblesses, pardonnant les offenses, jamais plus affable qu'avec ses adversaires. Mais sa douceur n'était point l'effet d'un caractère faible ; c'était le fruit d'une grande vertu.


175. La santé d'Ignace éprouvait de nouveaux revers ; une circonstance vint le décider à retourner en Espagne. L'Inquisition ve­nait de le déclarer irréprochable ; il n'avait plus, de ce côté, persé­cution à fuir. Xavier, Laynès et Salmeron, avaient plusieurs affai­res à régler dans leur pays ; par suite du vœu de pauvreté, ils de­vaient renoncer à tout ce qu'ils pouvaient prétendre de leurs pa­rents. Pour ne point les exposer aux difficultés et aux ennuis des affaires, Ignace résolut, sur leur instance, d'aller lui-même à leur place et une fois sa santé rétablie, de vaquer aux arrangements de famille. Les amis d'Ignace lui avaient, à cause de sa faiblesse, acheté un cheval, sur lequel il fit toute la route de Paris en Es-

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pagne. A Bayonne, il fut reconnu ; son frère avait envoyé ses gens pour lui faire honneur ; mais lui, déclinant toute distinction, continua sa route, prit gîte à l'hôpital et vécut en mendiant. A peine arrivé, il formait le dessein d'instruire tous les jours publiquement un bénévole auditoire ; le propre frère d'Ignace prétendait qu'il ne viendrait personne, l'affluence fut assez considérable pour permet­tre au prédicateur d'assister efficacement les pauvres et de procu­rer, par les magistrats, d'utiles réformes dans les mœurs. Infati­gable à prêcher la parole de Dieu, il fit encore quelques pieuses fondations, quelques guérisons miraculeuses et prédit plusieurs choses qui s'accomplirent dans la suite. Les peines et les fatigues qu'il se donna, lui attirèrent une grave maladie, dont il se fit soi­gner à l'hôpital. Son séjour à Azpeytia dura trois mois, pendant lesquels il apparut une seule fois à la maison paternelle, afin de cé­der en quelque chose aux instances de la famille. Dès qu'il fut ré­tabli de sa maladie, il songea à terminer les affaires de ses compa­gnons. Lorsqu'on sut qu'il allait partir, un grand nombre de laïques et de clercs vinrent le trouver et le prièrent de rester parmi eux ; il leur répondit que le bien qu'ils demandaient pour eux serait fait dans une plus haute sphère et que d'ailleurs ils ne manqueraient pas d'y participer. Quoique les chaleurs eussent déjà commencé, il se mit en route à pied et sans argent, gagna l'Italie par mer, fut jeté par la tempête sur les côtes de la Ligurie, et de là, à pied et toujours mendiant, se rendit à Venise par Bologne. A Venise, il re­cruta trois nouveaux compagnons, Jacques d'Hozez et les deux frères d'Eguia. Une guerre qui éclata en 1536, entre François Ier et Charles-Quint, obligea les compagnons d'Ignace à quitter Paris ; ils vinrent rejoindre Ignace en janvier 1537 et se mirent incontinent au service des malades. Aussitôt après s'être retrouvés, Ignace et ses compagnons résolurent de se rendre à Rome pour obtenir la faculté de s'établir à Jérusalem et d'être élevés au sacerdoce au titre de pauvreté volontaire. Paul III accéda à cette double demande : les serviteurs de Dieu, après avoir fait leurs vœux entre les mains du nonce Véralli, furent ordonnés par Vincent Niguranti, évêque d'Arba. La guerre  entre le sultan et la république de Venise ne

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permit pas le voyage de Jérusalem ; les braves compagnons, pour ne pas rester inactifs, se partagèrent entre différents lieux : Ignace, Lefèvre et Laynès allèrent à Vicence, Xavier et Salmeron à Monfelice, Lejai et Rodriguez à Bassano ; Brouet et Bobadilla à Vérone, Godure et Hozez à Trévise. Chacun devait être supérieur à son tour pendant une semaine et tous devaient attendre la fin de l’année.


   176. Ignace touchait enfin au terme de sa vocation ; le démon  voulut une dernière fois lui disputer le succès. En Espagne et en
France le saint homme avait été trois fois dénoncé à l'Inquisition ; ces calomnies vinrent encore essayer de l'atteindre. Ignace avait de bonnes raisons pour ne pas les redouter ; il provoqua, lui-même, devant l'Eglise, l'examen de sa cause. La sentence du grand inqui­siteur de Venise porte cette sentence : « Le Père Ignace de Loyola est innocent de toutes les imputations et calomnies qui ont été por­tées contre lui devant nous et notre tribunal ; elles sont fausses et sans aucun fondement. Nous le déclarons donc par les présentes entièrement justifié, et ordonnons le silence à tous ceux qui sont intéressés dans ce procès, certifiant que le susdit Ignace a été et est encore un prêtre de bonne et sainte vie, d'une doctrine irréprocha­ble, d'une condition et d'une réputation excellente, et qu'il a pro­pagé dans la ville de Venise la pureté des mœurs et de la doctrine. Telle est notre opinion et notre jugement par lequel nous recon­naissons, dans la forme et de la manière la meilleure, son inno­cence. » Dans son intérieur, Ignace éprouvait les plus grandes con­solations ; au dehors, il était affligé dans la personne de plusieurs compagnons malades. La guerre mettant obstacle au pèlerinage de
Jérusalem ; il fut décidé qu'on irait à Rome se mettre à la disposi­tion du pape. Ignace partit donc avec Laynès et Lefèvre et laissa les autres dans les universités pour recruter de nouveaux soldats. Comme on leur avait souvent demandé leur nom, Ignace voulut qu'ils pussent donner à tous la même réponse et de son propre mou­vement, décida qu'ils s'appelleraient la Compagnie de Jésus, qu’ils avaient pris pour chef et pour modèle. Sur la route, il eut une ex­tase où il reconnut que Dieu le Père l'associait à son fils ; au même
moment, il vit le Christ tenant sa croix, lui dire : «Je vous serai fa-
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vorable à Rome. » Cette présentation de la croix est caractéristi­que : elle marque qu'il faut prendre pour soi l'ignominie de la croix et savoir toujours s'en rendre digne. Ignace pensait d'abord que cette croix lui prédisait qu'il serait crucifié à Rome : en un certain sens, ce pressentiment ne devait pas le tromper. Dès qu'il fut arrivé dans la ville éternelle, Ignace fut présenté au Pape avec ses compa­gnons et reçut bon accueil ; puis il prêcha dans les églises et vit s'ouvrir des écoles où il put enseigner. Mais là encore, à cette heure solennelle, sur ce champ de bataille ou se décident toutes les gran­des causes, à Rome, une nouvelle accusation devait se produire. Les compatriotes d'Ignace le représentaient, lui et les siens, comme des hommes convaincus d'hérésie; et, beaucoup, parmi les grands et le peuple, ajoutèrent foi à la dénonciation. Mais, il était exercé à ce genre de combat : Alcala, Salamanque, Paris, Venise avaient for­mé sa valeur ; au lieu de reculer, il prit les devants et fit citer les calomniateurs qui se cachaient dans l'ombre. L'un fut convaincu, par textes, de contradiction ; les autres prirent la fuite. La sentence porta que, par ces dénonciations et ces bruits calomnieux, non seu­lement Ignace et ses compagnons n'avaient subi aucun préjudice, mais qu'ils avaient fait paraître davantage la sainteté de leur vie et de leur doctrine. Ignace, si réservé en ses paroles, a écrit là-dessus ces paroles mémorables: «Nous savons, dit-il, que cela n'empê­chera pas qu'on ne nous blâme dans la suite ; et ce n'est pas là, du reste, ce que nous avons cherché jusqu'ici ; nous avons voulu seulement sauvegarder l'honneur, la sainte doctrine et le genre de vie que nous avons embrassé. Qu'on nous fasse passer pour des gens ignorants, grossiers, sans éloquence, ou méchants, inconstants et trompeurs, avec l'aide de Dieu, nous ne nous en plaindrons jamais. Mais ce qui nous afflige, c'est qu'on présente la doctrine que nous prêchons comme erronée, et la vie que nous menons comme mauvaise; et ces deux choses ne sont pas à nous, mais au Christ et à son Église. » En même temps, il déclare que ce qu'il demandait ce n'était point la punition des coupables, mais qu'on reconnut son innocence.

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