La Cité de Dieu 91

tome 24 p. 560


CHAPITRE XI.

 

De Gog et de Magog que le diable rendu à la liberté, excitera vers la fin du monde à perséeuter l'Eglise.

 

« Après que les mille ans seront accomplis, continue saint Jean, Satan sera délié et il sortira de sa prison; il séduira les nations qui sont aux quatre coins du monde, Gog et Magog, et il les assemblera pour combattre. Leur nombre égalera celui du sable de la mer. » (Apoc. xx, 7.) Il séduira alors, pour entrainer à la guerre; jusque là il séduisait par tous les moyens qui étaient en son pouvoir, pour entraîner à toutes sortes de prévarications. Il est dit « qu'il sortira,» il sortira de ces retraites où il nourrissait ses haines, pour susciter une persécution ouverte. Cette persécution qui aura lieu aux approches du jugement dernier, sera la dernière; elle sévira contre l'Église dans tout l'univers, c'est-à‑dire que la Cité de Dieu tout entière sera persécutée par la Cité tout entière du démon, partout où ces deux Cités seront répandues. Car ces peuples qui sont ici indiqués sous les noms de Gog et de Magog, ne désignent pas quelques peuples barbares, situés dans certaines contrées déterminées; ce ne sont pas non plus, comme quelques‑uns l'ont pensé, les Gèles et les Massagètes, à cause de la similitude de la première lettre de ces noms, ou d'autres peuples étrangers et non soumis à la domination romaine.

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(1) Les martyrs confessaient ouvertement que le Christ est Dieu, quand, recevant l'ordre de sacrifier aux fausses divinités, ils répondaient qu'ils n'offraient de sacrifice qu'à un seul Dieu et au Christ. C'est ainsi que la bienheureuse Crispine qui souffrit le martyre à Thébeste, le jour des noues de Décembre, sous les consuls Maximilien et Dioclétien, répondit, comme le rapportent les actes de son martyre : « Je n'ai jamais sacrifié et je ne sacrifie qu'à un seul Dieu et à, Notre Seigneur Jésus‑Christ, son fils, qui est né et qui a souffert. » Le martyr saint Mammaire qui fut martyrisé à la même époque, répondit aussi : « Je n'offre pas de sacrifices anx démons mais à un seul Dieu, » etc. Et un peu après, il ajouta : « Nous sacrifions au Seigneur Jésus qui a fait le ciel et la terre, la mer et tout ce qu'ils renferment, nous croyons en lui et nous le servons parce qu'il est Dieu. » Les païens eux‑mêmes rapportaient aux apôtres cette foi en Jésus‑Christ et le culte qu'on lui rend, comme on le voit plus haut, liv. XVIII, Chap, LlII, et liv. 1, de 1'Accord (les Evangélistes, chap. vii. Et chose digne d'être remarquée, Pontius, dans la vie de saint Cyprien, qu'il écrivit, appelle le saint martyr : « Le pontife de Dieu et du Christ. »

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En effet, il est dit sont dans tout l’univers, puisqu'on lit : «Les nations qui sont aux quatre coins du monde, » et l'Apôtre ajoute qu'elles sont « Gog et Magog. » Or, voici l'interprétation que j’ai trouvée (1) : Gog signifie «le toit » et Magog « ce qui vient du toit; » comme si l'on disait : la maison et celui qui sort de la maison. Les nations sont donc comme l'abîme où le diable est tenu renfermé, et c'est lui qui en sort : les nations sont le toit; et le diable, ce qui sort du toit. Mais si nous appliquons seulement aux nations ces deux expressions, et non l'une aux nations et l'autre au diable, ces nations sont le toit, parce qu'elles renferment et couvrent en quelque sorte l'antique ennemi ; elles sont aussi ce qui vient du toit, quand elles sortiront de cette retraite pour donner libre cours à leur haine. Quant à ce que dit saint Jean : « qu'elles se répandirent sur toute la terre, et qu'elles environnèrent le camp des saints et la ville bien‑aimée, » il ne faut pas entendre qu’elles sont venues ou qu'elles viendront en tel endroit en particulier, comme si le camp des saints et la Cité bien‑aimée de Dieu devait être un lieu spécifié, car cette Cité n'est autre que l'Église du Christ, répandue sur toute la terre; par conséquent, partout où ellé sera, elle qui doit être dans toutes les nations, comme l'indiquent ces mots : « toute l'étendue de la terre, » là sera le camp des saints, là sera la Cité chérie de Dieu, là elle sera environnée par tous ses ennemis, car eux‑mêmes seront dans toutes les nations; c'est‑à‑dire qu’elle sera serrée, pressée, enfermée en d'extrêmes tribulations, et elle ne cessera pas d'être militante, car elle est désignée par le nom de camp.

 

CHAPITRE XII.

 

Le feu qui descendit du ciel sur les impies et les dévora, désigne‑t‑il le supplice éternel qui leur est réservé ?

 

Quant à ce que saint Jean ajoute que« le feu descendit du ciel et les dévora, » (Apoc. xx, 9) nous ne devons pas croire qu'il s'agit ici du dernier supplice, qui commencera pour les impies lorsque le Souverain Juge leur dira : « Retirez‑vous de moi, maudits, allez au feu éternel. » (Matth. xxv, 41.) Car en ce moment, ils seront précipités dans le feu, et ce n'est pas le feu qui descendra du ciel sur eux. Ce feu qui descend du ciel peut très‑bien figurer la fer-

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(1) Saint Augustin a trouvé cettè interprétation dans saint Jérôme sur Ézéchiel, chap. xxxviii.

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meté des saints, fermeté qu'ils opposeront à leurs persécuteurs pour ne pas céder à leur volonté. Car le firmament, c'est le ciel, et cette fermeté qui leur viendra du ciel, allumera dans le cœur des impies un zèle plein de violence, parce qu'ils ne pourront entraîner les saints dans le parti de l'Antechrist. Voilà le feu qui les dévorera et ce feu vient « de Dieu; » parce que c’est la grâce qui donne aux saints cette force qui les rend invincibles, et qui fera le tourment de leurs ennemis. Car, de même qu'il y a un zèle louable, puisqu'il est dit : « le zèle de votre maison me consume, » (Ps. LXVIII, 10) et il y a aussi un zèle répréhensible, car il est dit dans Isaïe : « Le zèle s'est emparé de la foule ignorante, et c'est maintenant le feu qui consume les impies. » (Is. xxvi, Il selon les Sept.) Il dit : « maintenant » c'est‑à‑dire sans parler du feu du dernier jugement. Ou bien si l'Apôtre a voulu désigner par ce feu qui descend du ciel et consume les impies, la plaie dont seront frappés les persécuteurs de l'Église que le Christ trouvera encore vivants sur la terre, quand il renversera l'Antechrist d'un souffle de sa bouche. (11. Thess. 11,‑ 8.) Ce supplice ne sera pas le dernier réservé aux impies; le dernier supplice est celui qu'ils subiront après la résurrection des corps.

 

CHAPITRE XIII.

 

Le temps de la persécution de l'Antechrist doit‑il être compté dans les mille ans?

 

Cette dernière persécution qui sera soulevée par l’Antechrist durera trois ans et six mois, ainsi que nous l'avons dit d'après l'Apocalypse et le prophète Daniel. Or, ce temps appartient-il aux mille ans de l'enchaînement du diable et du règne des saints avec le Christ, ou doït‑il y être ajouté, comme n'en faisant pas partie? Ce n'est pas sans raison qu'on hésite à trancher la question. En effet, si nous disons que ce temps fait partie des mille ans, il se trouvera que le règne des saints dépasse la durée de la captivité du diable, car assurément, les saints régneront avec leur Roi, surtout pendant cette persécution, triomphants de tant de maux qu'ils auront à souffrir, quand le diable mis en liberté les persécutera de toutes manières. Comment donc alors l'Écriture assigne‑t‑elle, dans ce passage, la durée de mille ans et à l'enchaînement du diable et au règne des saints, puisque la délivrance du diable doit cesser trois ans et demi avant que ne cessent les mille ans du règne des saints avec le Christ? Si, au contraire, nous disons que ce temps si court de la persècution

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ne doit pas être compris dans les mille ans, mais qu'il faut l'ajouter à leur accomplissement, pour que l'on puisse comprendre ces paroles de saint Jean: «Lorsque les mille ans seront accomplis, Satan sera délivré de sa captivité, » paroles qui viennent à la suite de celles‑ci :« Les prêtres de Dieu et du Christ régneront avec lui mille ans,» il s'ensuit alors que l'enchaînement du diable et le régne des saints devront cesser dans le même temps, et que le temps de la persécution n'appartient pas aux mille ans du règne des saints et de la captivité de Satan, mais qu'il doit être surajouté et compté en dehors. Mais cette supposition nous force d'avouer que les saints ne régneront pas avec le Christ pendant cette persécution. Or, qui osera avancer que ses membres ne régneront pas avec lui, quand ils lui seront unis de la manière la plus étroite, et dans le temps que la gloire de leur résistance sera d'autant plus grande, et la couronne de leur martyre d'autant plus brillante, que la lutte qu'ils auront à soutenir sera plus énergique. Ou bien si, à cause des tribulations qu'ils auront à souffrir, on ne peut dire qu'ils régneront; il s'ensuit que tous les saints qui, dans les temps antérieurs, pendant les mille ans, ont passé par les tribulations, n'ont pas régné, avec le Christ pendant ces temps de leurs épreuves; il s'ensuit encore que ceux dont l'auteur de l'Apocalypse a vu les âmes, et qui ont été tués pour rendre témoignage à Jésus et à la parole de Dieu, ne régnaient pas avec Jésus‑Christ quand ils souffraient la persécution, et qu'ils n'étaient pas le royaume du Christ, eux qui lui étaient unis d'une manière si excellente. C'est là une absurdité manifeste dont on ne saurait trop s'éloigner. Il est certain que les âmes victorieuses de ces glorieux martyrs, leurs travaux et leurs douleurs ayant cessé, par la séparation d'avec leurs corps, ont régné, et règnent avec le Christ jusqu'à la fin des mille ans, pour régner ensuite après qu'elles auront été réunies à leurs corps devenus immortels. Ainsi, pendant ces trois ans et demi, les âmes de ceux qui ont été tués pour lui rendre témoignage, celles qui auparavant ont quitté leurs corps, et celles qui en seront séparées dans cette dernière persécution, régneront avec lui jusqu'à la fin du monde et jusqu'à l'avénement de ce royaume où la mort n'exerce pas son empire. En conséquence, les années du règne des saints avec le Christ dépasseront celles de l'enchainement et de la cap-

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tivité du diable, car ils régneront avec le Fils de Dieu, leur Roi, pendant ces trois ans et demi que le diable sera rendu à la liberté. Il reste donc que, en lisant ces paroles : « Les prêtres de Dieu et du Christ régneront avec lui pendant mille ans, et quand cette période de temps sera accomplie, Satan sera délivré de sa captivité, » nous devons comprendre ou qu'elles désignent la fin de la captivité du diable, et non celle du règne des saints, de sorte que pour les saints et Satan, la période de temps n'aurait pas la même durée, le règne des saints s'étendant au‑delà de l'enchaînement du diable; ou du moins, que ce court espace de trois ans et six mois ne mérite pas d'être compté, soit que le temps de la capti­vité de Satan l'ait en moins, soit que le règne des saints l'ait en plus. Au seizième livre de cet ouvrage, j'ai montré que l'Écriture, dans un autre passage, ne compte que quatre cents ans, bien que ce nombre soit dépassé; on trouve souvent dans les Saintes Lettres de semblables exemples, comme chacun peut le remarquer.

 

CHAPITRE XIV.

 

De la damnation du diable, de la résurrection corporelle de tous les morts et du jugement dernier.

 

Après avoir parlé de la dernière persécution, saint Jean résume en quelques mots ceque le diable et la Cité ennemie avec son chef devront souffrir au dernier jugement. « Le diable, dit‑il, qui les séduisait, fut jeté dans l'étang de feu et de soufre, ou la bête et le faux prophète seront tourmentés jour et nuit, dans les siècles des siècles. » (Apoc. xx, 9 et 10.) Nous avons dit plus haut que la bête pouvait très‑bien signifier la Cité impie elle‑même, et que le faux prophète était ou l'Antechrist ou son image, c'est-à‑dire l'hypocrisie. L'apôtre raconte ensuite comment lui fut révélé le jugement dernier qui aura lieu à la seconde resurrection, à la résurrection des corps. « Alors je vis un grand trône blanc et quelqu'un assis dessus devant la face duquel la terre et le ciel s'enfuirent, et il n'en resta pas même la place. » (Ibid. 11.) Il ne dit pas : je vis un grand trône blanc et quelqu'un assis dessus, et devant sa face le ciel et la terre s'enfuirent; car cela ne se passa pas en ce moment, c'est‑à‑dire avant le jugement des vivants et des morts; mais il dit qu'il vit assis sur un trône quelqu'un, devant la face de qui le ciel et la terre s'enfuirent : ce qui indique que cela eut lieu plus tard. Car après le jugement ce ciel et cette terre cesseront d'être, quand apparaîtront un ciel nouveau et une terre nouvelle.

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p565 LIVRE XX. ‑ CHAPITRE XIV.

 

Ce monde passera par le changement et non l'anéantissement de toutes choses. Aussi l'Apôtre dit‑il : « la figure de ce monde passe; pour moi je désire vous voir dégagés de soins et d'inquiétudes. » (I. Cor. vii, 31 et 32.) C'est donc la figure qui passe et non la nature. Saint Jean, après avoir dit qu'il avait vu assis sur un trône quelqu'un devant la face duquel le ciel et la terre s'enfuirent, ajoute : « Je vis ensuite les morts, grands et petits, qui comparurent devant le trône, et des livres furent ouverts; puis on en ouvrit encore un autre qui était le livre de la vie de chacun, et les morts furent jugés sur ce qui était écrit dans ces livres, selon leurs œuvres. » (Apoc. xx, 12.) Il dit qu'on ouvrit des livres, puis un livre, et il explique quel est ce livre : « C'est, dit‑il, le livre de la vie de chacun. » Les livres dont il parle en premier lieu, sont les livres saints anciens et nouveaux qui rappellent les préceptes que l'on devait observer, et par ce livre qui est la vie de chacun, il faut entendre l'ensemble des actions qui auront été en opposition ou en conformité avec ces préceptes divins. Si l'on prend à la lettre, et dans un sens materiel ce qui est dit de ce livre, qui pourra en apprécier la grandeur ou la longueur? Ou encore combien de temps faudra‑t‑il pour parcourir ce livre qui contiendra la vie toute entière de tous les hommes? Le nombre des anges égalera‑t‑il celui des hommes et chaque homme aura‑t‑il un ange qui lui fera la lecture de sa vie? Mais il n'y aura pas qu'un seul livre pour tous, chacun aura le sien : c'est ce que l'Écriture veut nous faire entendre quand elle dit : « et un autre livre fut ouvert. » Ce sera une certaine vertu divine qui rappellera à la mémoire de chacun ses oeuvres bonnes ou mauvaises, les lui fera voir par une intuition instantanée, afin que cette connaissance accuse ou justifie la conscience, et c'est ainsi que tous seront jugés. Or, cette vertu divine a recu le nom de livre; car c'est en elle que, d'une certaine façon, on lit tout ce qu'elle rappelle. Pour montrer quels morts, petits et grands, seront jugés, saint Jean ajoute, en revenant sur ce qu'il avait omis ou plutôt différé : « Et la mer rendit les morts qui étaient ensevelis dans ses eaux; la mort et l'enfer rendirent aussi les morts qu'ils avaient et chacun fut jugé selon ses œuvres. » (Ibid. 13.) Ceci sans aucun doute eut lieu avant que les morts ne fussent jugés, bien que le récit n'en vienne qu'à la suite, l'apôtre étant revenu, comme je l'ai dit, sur ce qu'il avait omis. Maintenant il rétablit l'ordre

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p566 DE LA CITÉ DE DIEU.

 

et pour en donner une explication plus claire, il remet à sa place le jugement dont il avait déjà parlé. En effet, après avoir dit : et la mer rendit les morts qui étaient ensevelis sous ses eaux, et la mer et l’enfer rendirent aussi les morts qu'ils avaient, il ajoute, (ce qu'il avait placé auparavant) « et chacun fut jugé selon ses œuvres » c'est ce qu'il avait dit plus haut par ces paroles : « et les morts furen jugés suivant leurs actions. »

 

CHAPITRE XV.

 

Quels sont les morts que la mer rend pour être jugés, ou ceux que la mort et l'enfer ont rendus.

 

Mais quels sont ces morts qui étaient dans la mer et que celle‑ci fait sortir de ses abîmes? Est‑ce que ceux qui meurent dans la mer ne sont pas dans l'enfer? ou leurs corps sont‑ils conservés dans la mer, ou, ce qui serait encore plus absurde, parmi ces morts, la mer ne renferme‑t‑elle que les bons et l'enfer, les méchants? qui pourrait le(s) croire? Mais c'est avec une grande vraisemblance que certains auteurs croient que la mer dont il est ici parlé, est le siècle. Lorsque saint Jean donne à entendre que ceux que le Christ trouvera sur la terre encore dans leur corps, seront jugés avec ceux qui doivent ressusciter, il appelle ces morts : les uns bons, et ce sont ceux à qui il est dit : «Vous êtes morts et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu ; » (Coloss. 111, 3) et les autres méchants et ce sont ceux à qui on dit : « Laissez les morts ensevelfr les morts. » (Matth. viii, 2121.) Ils peu­vent encore être appelés morts, parce qu'ils por­tent des corps mortels; ce qui fait dire à l'Apô­tre : «le corps, à la vérité, est mort à cause du péché; mais l'esprit est vivant à cause de la jus­tice. )) (Rom. viii, 10.) Il montre que, dans tout homme vivant et revêtu de ce corps, ces deux choses se trouvent : et un corps qui est mort et un esprit qui est vie. Il ne dit pas, un corps mortel, mais « mort; » quoique un peu plus loin, il appelle les corps « mortels » suivant le langage ordinaire. (Ibîd. 11.) La mort rendit donc les morts qu'elle renfermait, c'est‑à‑dire ce siècle rendit les hommes qui l'habitent parce qu'ils n'avaient pas encore quitté la vie. « La mort et l'enfer rendirent les morts qu’ils avaient; il la mer les rendit, parce qu'ils se pré­senteront tels qu'ils sont; mais la mort et l'en­fer les rendirent, parce qu'ils les rappelèrent à la vie qu'ils avaient déjà quittée, et ce n’est peut‑être pas en vain qu'il ne suffirait pas de dire « la mort ou l'enfer; » l'apôtre les nomme

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p567 DE LA CITÉ DE DIEU.

                                          

tous deux: la mort, à cause des bons qui ont pu subir la mort et non l'enfer; et l'enfer, à cause des méchants qui y sont punis. En effet, s'il ne semble pas absurde de croire que les saints des temps anciens qui crurent à l'avène­ment futur du Christ, furent placés dans les enfers, quoique dans un lieu très‑éloigné du supplice des impies, jusqu'à ce qu'ils en fussent retirés par le sang du Christ et par le Christ lui‑même qui y descendit; assurément les fidè­les, qui ont été rachetés par l'effusion de ce sang divin, ne sauraient être dans l'enfer, jusqu'à ce jour où, réunis à leurs corps, ils recevront la récompense qu'ils ont méritée. Après avoir dit : «Et chacun sera jugé suivant ses œuvres, » saint Jean expose brièvement quel fut ce juge­ment, « et la mort et l'enfer furent jetés dans l'étang de feu. » (Apoc. xx, 14.) La mort et l'enfer sinifient le diable qui est l'auteur de la mort et des supplices de l'enfer, et toute la so­ciété des démons. C'est ce qu'il avait déjà dit auparavant plus clairement : « et le diable qui les séduisait, fut envoyé dans l'étang de feu et de soufre. » (Ibid. 9.) Ce qu'il avait dit d’une manière plus obscure : « Où seront la bête et le faux prophète, » il le dit ici en termes plus nets : « Ceux qui n'ont pas été trouvés écrits dans le livre de vie, ont été envoyés dans l'é­tang de feu. » (Ibid. 15.) Ce livre n'a pas pour objet de fixer les souvenirs de Dieu et de lui éviter quelque oubli; mais il signifie la prédestination de ceux à qui la vie éternelle sera donnée. En effet, nous ne sommes pas ignorés de Dieu et il ne lit pas dans ce livre pour apprendre; mais plutôt sa prescience à leur égard, qui ne peut être trompée, est le livre de vie dans lequel ils sont écrits, c'est‑à‑dire connus à l'avance.

 

CHAPITRE XVI.

 

Du ciel nouveau et de la terre nouvelle.

 

L'apôtre saint Jean a annoncé le jugement des méchants, il lui reste à parler du jugement des bons; il a déjà exposé ce que le Seigneur avait dit en ces quelques mots : « Ils iront au supplice éternel; » il lui reste à expliquer ce qui suit : « et les justes à la vie éternelle. » (Matth. xxv, 46.) « Après cela, dit‑il, je vis un ciel nouveau et une terre nouvelle. Car le premier ciel et la première terre avaient disparu et la mer n'était plus. » (Apoc. xxi, 1.) Ceci arrivera dans l'ordre qu'il a indiqué plus haut, quand il vit assis sur un trône celui devant la face duquel s'enfuirent le ciel et la terre. Car, après que ceux qui n'étaient pas inscrits dans

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le livre de vie, auront été jugés et qu'ils auront été jetés au feu éternel, (quelle est la nature de ce feu, dans quel lieu du monde ou de l'espace sera‑t‑il? personne ne le sait que celui auquel le saint Esprit l'aura révélé, alors la figure de ce monde passera dans l'embrâsement du feu, comme elle a déjà passé dans le déluge des eaux. Les qualités des éléments corruptibles qui étaient en rapport avec nos corps sujets à la corruption, seront entièrement détruites par cette conflagration du monde, et leur substance jouira de ces qualités qui, par un merveilleux changement, conviennent à des corps immortels; et ainsi le monde renouvelé et amélioré sera en harmonie parfaite avec les hommes renouvelés même dans leur corps. Quant à ce que l'apôtre ajoute : « et la mer n'est plus; » sera-t‑elle desséchée par les ardeurs de cet embrâsement, ou bien sera‑t‑elle aussi renouvelée et dans un état plus parfait? je ne saurais le dire. Car nous lisons qu'il y aura un ciel nouveau et une terre nouvelle ; mais je ne me souviens pas d'avoir lu quelque part qu’il y aura une mer nouvelle. On lit, il est vrai, dans ce même livre, ces paroles : « Comme une mer de verre, et semblable à du cristal; » (Apoc. iv, 6 et xv, 2) mais dans cet endroit, il n'est pas question de la fin du monde et l'apôtre ne dit pas simplement « la mer, » mais « comme une mer. » Toutefois comme les prophètes aiment à parler dans un sens allégorique et à voiler en quelque sorte, leurs discours, l'apôtre a pu dire ici que « la mer ne sera plus » dans le même sens qu'il avait dit que la mer avait rendu ses morts, » et a pu vouloir faire entendre que ce siècle, assez semblable à une mer orageuse et agitée, cessera d'exister.

 

CHAPITRE XVII.

 

De la glorification éternelle de l'Eglise après la fin du monde.

 

« Je vis ensuite, poursuit saint Jean, la nou­velle Jérusalem qui, venant de Dieu, descendait du ciel; elle était ornée comme une épouse qui se pare pour son époux. Et j’entendis une grande voix qui venait du trône et qui disait : Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes; il demeurera avec eux, ils seront son peuple, et Dieu demeurant lui‑même au milieu d'eux, sera leur Dieu. Dieu essuiera toutes les larmes de leurs yeux et la mort ne sera plus; il n'y aura plus là ni pleurs ni cris, ni affliction, parce que le premier état sera passé. Alors celui qui était assis sur le trône, dit : je vais renouveler toutes choses. » (Apoc. xxi, 2 et suiv.) Saint Jean dit

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p569 LIVRE XX. ‑ CHAPITRE XVII.                  

 

que cette Cité descend du ciel, parce que c'est la grâce céleste qui l'a édifiée; c'est pour cela que Dieu lui dit par Isaïe : « Je suis le Seigneur qui t'ai créée. » (Isaïe, XLV, selon les Sept.) Et à la vérité, elle est descendue du Ciel dès son origine, depuis que, la grâce de Dieu étant communiquée par le bain de la régénération dans le saint Esprit qui est envoyé du Ciel, le nombre de ses citoyens s'accroît dans le cours des siècles. Mais au jugement dernier qui sera rendu par Jésus‑Christ, fils de Dieu, sa gloire apparaîtra si éclatante et si vive qu'il ne lui restera aucune trace de vieillesse, puisque les corps eux‑mêmes, de corruptibles qu'ils étaient deviendront incorruptibles, et passeront de la mortalité à l'immortalité. Ce serait une trop grande témérité d'appliquer cet état glorieux aux mille ans de son règne avec son roi, quand l'apôtre dit d'une manière si claire : « Dieu essuiera toutes les larmes de leurs yeux et la mort ne sera plus; il n'y aura plus aussi ni pleurs, ni cris, ni affliction. »Qui donc serait assez insensé et assez aveuglé par l'obstination pour affirmer que, dans les épreuves de cette vie mortelle, non‑seulement le peuple saint, mais encore aucun des saints qui vit, a vécu ou vivra sur cette terre, ne versera de larmes ou ne ressentira de douleur, quand, au contraire, l'homme verse d'autant plus de pleurs dans la prière, qu'il est plus saint et plus rempli de saints désirs? N'est‑ce pas un citoyen de la Jérusalem d'en haut qui s'écrie : « Mes larmes m'ont servi de pain la nuit et le jour. » (Ps. XLI, 4.) J'inonderai toutes les nuits mon lit de mes pleurs, » (Ps. vi, 72) et encore : Mes gémissements ne vous sont point cachés; » (Ps. xxxvii, 10) et : « Ma douleur a été renouvelée ? » (Ps. xxxviii, 3.) Ou bien ceux‑là ne sont‑ils pas ses enfants qui gémissent sous la pesanteur de leur corps, ne désirant pas d'en être dépouillés, mais d'être revêtus par dessus, en sorte que ce qu'il y a de mortel en eux soit absorbé par la vie? (II Cor. V, 4.) Est‑ce que ceux‑là n'en font pas partie qui, ayant reçu les prémices de l'Esprit‑Saint, gémissent intérieurement en attendant l'effet de l'adoption divine, la rédemption et la délivrance de leur corps? (Rom. viii, 23.) Est‑ce que l'apôtre saint Paul n'appartenait pas à la Jérusalem céleste, surtout quand il ressentait pour les Israélites, ses frères, une tristesse profonde, et que son coeur était déchiré sans cesse par une vive douleur? (Rom. ix, 2.) Et

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p570 DE LA CITÉ DE DIEU.

 

quand la mort sera‑t‑elle bannie de la Cité sainte, si ce n'est quand on dira : « 0 mort, où est ta victoire? où est ton aiguillon? or, le péché est l'aiguillon de la mort? (I. Cor. xv, 55 el 56.) Assurément le péché n'y sera plus quand on pourra dire : « Où est‑il? » Mais maintenant, ce n'est pas le dernier des citoyens de cette Cité, c'est saint Jean lui‑même qui s'écrie dans son épître . « Si nous disons que nous n'avons pas de péché, nous nous trompons nous-mêmes et la vérité n'est pas en nous. » (I. Jean, 1, 8.) Il est vrai que dans le livre de l'Apocalypse il y a beaucoup de passages obscurs, afin d'exercer l'intelligence du lecteur, et ils sont en petit nombre ceux dont la clarté peut servir à découvrir, même avec l'étude, le sens des autres, parce que l'Apôtre revient souvent sur les mêmes choses, les expliquant de différentes manières et paraissant traiter d'autres sujets quand, tout en variant ses explications, il abonde dans le même sens. Mais quant à ces paroles : « Dieu essuiera toutes larmes de leurs yeux, et la mort ne sera plus; il n'y aura plus là aussi ni pleurs, ni cris, ni afflictions, » elles s'appliquent avec tant d'évidence au siècle futur, à l'immortalité et à l'éternité des saints, (car c'est alors seulement, et là seulement que toutes ces choses n'existeront plus,) que nous ne devons chercher ou lire nulle part ailleurs dans la Sainte Écriture de passages clairs, si celui‑là nous paraît obscur.

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