Darras tome 7 p. 11
5. On se souvient de l'étroite alliance qui unissait les Parthes avec les Juifs, avant la ruine de Jérusalem. La communauté d'espérances politiques et la haine des Romains s’étaient accrues entre les deux peuples, par le fait même de leurs revers. La race juive n'avait point perdu l'espoir de rétablir un jour la cité de David, et de relever les remparts de Sion. Décimée par Vespasien et Titus, vendue comme esclave sur tous les marchés de l'univers, la population chassée de Jérusalem n'aurait pu seule redevenir sitôt menaçante. Mais elle avait trouvé partout des synagogues précédemment établies en chaque ville, et s'était groupée autour de ces centres d'action. Favorisée par quarante années de paix, elle s'était multipliée sur tout le littoral de la Méditerranée, en Syrie et en Afrique, au point d'inquiéter sérieusement la puissance romaine. Le jour vint où l'explosion de la vengeance se fit simultanément sur trois points principaux : la Cyrénaïque, l'Egypte et l'île de Chypre. Ce mouvement, combiné avec celui des Parthes, aurait pu changer la face du monde. il éclata d'ailleurs avec un ensemble et une énergie incroyables. Sur la côte d'Afrique, sans parler de l'intérieur des terres, la révolte n'embrassa pas moins de deux cents lieues. Un nombre considérable de Juifs avaient été attirés dans l'île de Chypre par l'exploitation des mines de cuivre, affermées jadis au roi Hérode par l'empereur Auguste. Le choix de cette île, comme foyer de l'insurrection, prouvait un plan savamment organisé. Située à l'angle formé par la jonction du littoral syrien avec la côte méridionale de l'Asie Mineure, l'île de Chypre regardait la Phénicie d'un côté, la Cilicie de l'autre. On pouvait donc, de ce point central, donner la main aux révoltés de l'Asie Mineure et de la haute Syrie, pendant que le mouvement des Juifs de la Palestine entraînerait la Syrie inférieure. Les trois chefs de cette vaste entreprise étaient, en Egypte, l'Hébreu Andréas; dans la Cyrénaïque un Juif nommé Luc, et en Chypre, Artémion, vraisemblablement un de ces Hellénistes dont la mention est si fréquente dans les Actes des apôtres. La fureur des révoltés se traduisit par des exé-
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cutions d'une barbarie sauvage. En lisant les détails fournis par Dion Cassius, on sent que le souvenir du siège de Jérusalem était vivant dans le cœur des Juifs, et qu'ils prétendaient élever les représailles au niveau de leurs anciens désastres. « Non contents de massacrer les Grecs et les Romains, ils prenaient plaisir à leur faire scier le corps dans sa longueur; ils les jetaient aux chiens, ou les forçaient à s'entretuer. Ils dévoraient les membres palpitants des victimes, se lavaient la figure et les mains dans leur sang. On en vit porter au cou les entrailles de ces malheureux, et se faire tailler des vêtements dans leur peau. Quatre cent cinquante mille hommes tombèrent sous leur rage 1. »
6.. Telle était la situation de l'Orient, quand l'empereur songeait à entreprendre la seconde expédition contre les Parthes. On conçoit quelle dut être sa perplexité. Reviendrait-il une seconde fois victorieux? Et, dans ce cas, la révolte des Juifs, en lui coupant le chemin du retour, n'aurait-elle point compromis sa victoire même? Quels ennemis devait-il attaquer d'abord? Il se décida pour les plus lointains, et chargea son lieutenant Martius Turbo de poursuivre les Juifs par terre et par mer, pendant que lui-même irait porter la guerre jusqu'aux confins de la Perse. Dans cette audacieuse résolution, il est permis d'admirer le génie de Trajan; mais la faiblesse superstitieuse du Romain fait tache sur la détermination du général. Avant de se mettre en campagne, Trajan voulut consulter l'oracle phénicien d'Héliopolis. Ce n'est pas qu'il eût pleine confiance en la bonne foi du dieu, car il la mit d'abord à l'épreuve. Il donna de sa main aux prêtres un billet cacheté, leur demandant de répondre, sans ouvrir le parchemin, à la question qui y était contenue. Or le billet ne portait rien d'écrit. Ce ne fut qu'un jeu pour les prêtres d'ouvrir et de refermer le billet, sans que le sceau parût en rien altéré. Pour toute réponse, ils le remirent à l'empereur, avec un autre billet ne contenant aussi qu'un parchemin de la plus entière blancheur. Trajan crut alors à l'omniscience de l'oracle d'Héliopolis, et le consulta sérieusement sur l'issue de la guerre. La réponse se fit par un
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1. Dio. In Trajan., lib. XVIII, § S2.
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symbole fort équivoque. Les prêtres rompirent un sarment de vigne en menus morceaux et offrirent ces fragments à l'empereur. Trajan interpréta l'oracle en sa faveur; il crut qu'il aurait la gloire de rompre pour jamais le faisceau des ennemis de l'empire dans l'extrême Orient, et qu'il rentrerait triomphant à Rome. L'événement lui donna tort, et les prêtres phéniciens ne furent pas embarrassés pour retourner après coup le sens de l'oracle. Quoi qu'il en soit, Trajan franchit le Tigre et entra en vainqueur dans l'Adiabène, ce royaume allié des Juifs. Il traversa en courant l'Assyrie, voulut camper sur le champ de bataille d'Arbelles, et, poursuivant sa marche rapide, parut devant la capitale des Parthes, Ctésiphon, qui lui ouvrit ses portes. Il en fut de même de Suze, l'ancienne métropole des Perses. L'ennemi fuyait devant ses pas et ne lui opposait aucune résistance. Trajan attribuait à la faiblesse des Parthes ce qui était chez eux le résultat d'un système national de défense. Séduit par l'idée de surpasser le héros macédonien, il descendit le Tigre pour soumettre Méséné, île formée par les deux bras de ce fleuve, à son embouchure dans le golfe Persique. Un débordement, qui engloutit plus de la moitié de son armée, lui rappela vainement que toute puissance humaine a des bornes. Après avoir longé le golfe Persique, il arriva jusqu'au grand Océan. A la vue des navires marchands qui cinglaient vers les Indes, il s'écria en songeant à Alexandre : « Si je n'étais septuagénaire, moi aussi j'irais subjuguer les Indiens ! » Il se rabattit sur l'Arabie Heureuse, pénétra dans l'antique cité, fameuse encore aujourd'hui sous le nom d'Aden, et se consola par la pensée que le roi de Macédoine n'y était jamais entré. Après s'être promené sur l'Océan, il remonta le Tigre, se dirigea vers l'Euphrate, et vint à Babylone offrir des sacrifices aux mânes d'Alexandre, sur l'emplacement du palais où ce prince était mort.
7. Cependant Martius Turbo avait heureusement terminé la guerre contre les Juifs. Le préfet d'Egypte, Lupus, assailli par tous les côtés à la fois, s'était vu contraint d'abandonner les villes de l'intérieur, où les Romains avaient des garnisons. Battu en diverses rencontres, il s'était replié dans Alexandrie, laissant tout le reste
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à l'insurrection. Les rebelles vinrent l'y assiéger. Craignant alors que les Juifs d'Alexandrie ne donnassent la main à leurs coreligionnaires, il en ordonna le massacre général. Il put ainsi, à l'abri de ses remparts, attendre le secours que Martius Turbo lui apportait. Ce général avait débarqué en Egypte. La responsabilité que Trajan lui avait imposée était terrible; un revers pouvait perdre l'empereur et toute son armée, en leur coupant la retraite. Dans cette situation, Martius Turbo s'était promis de ne rien livrer au hasard. Il avait arrêté un plan de campagne qui consistait à envelopper lentement les rebelles, à rompre leurs communications et à les affamer dans leur camp. L'ardeur des Juifs le contraignit plus d'une fois à sortir de cette réserve calculée. Ils venaient d'eux-mêmes le provoquer au combat. La discipline romaine avait promptement raison de ces attaques furieuses, mais désordonnées. Toutes les escarmouches de ce genre tournaient au désavantage des insurgés, dont elles détruisaient les forces en détail. Le général romain avançait toujours, resserrant le cercle de fer dans lequel il voulait envelopper l'insurrection, détruisant sur son passage tous les postes qui pouvaient servir un jour aux rebelles, n'épargnant pas même les antiques monuments de la gloire de Rome. C'est ainsi qu'il fit raser un temple élevé à la mémoire de Pompée, sur le mont Casius, aux confins de la Palestine et de l'Egypte. Les Juifs, renonçant alors à des attaques partielles, se réunirent en une armée formidable. Accourus de la Libye Cyrénaïque et du littoral méditerranéen, après avoir abandonné le siège d'Alexandrie, ils vinrent offrir la bataille aux Romains. Les légions de Martius Turbo les mirent en pièces, mais ne purent les forcer à prendre la fuite. Tous moururent à leur poste, sans vouloir quitter le champ de carnage. Les cadavres, en nombre presque infini, dit Eusèbe, avaient tous la face tournée contre le vainqueur (116). En même temps un autre lieutenant impérial, Lucius Quietus, remportait sur l'Euphrate, contre les Juifs de la Mésopotamie, une victoire aussi complète. Dès lors Artémion, isolé en Chypre, se vit dans l'impossibilité de résister aux flottes romaines, qui vinrent le cerner. Les Juifs qui se trouvaient dans l'île réussirent cependant à s'échapper ; ils ga-
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gnèrent la rive gauche de l'Euphrate, rejoignant les débris de l'armée vaincue par Quietus, et formant un noyau de résistance qui devait s'accroître plus tard.
8. Dans les égorgements en masse du commencement de leur insurrection, nul doute que les Juifs n'aient enveloppé un nombre considérable de chrétiens. La haine contre le Christ était, parmi la race hébraïque, aussi populaire que la haine du nom romain. D'un autre côté, Trajan, comme la plupart des hommes d'État de cette époque, confondait les chrétiens avec les Juifs, et ne soupçonnait nullement la distance qui les séparait. Le christianisme et le judaïsme, aux yeux des païens, étaient deux sectes de même tendance et de même origine, différant peut-être par des nuances que les initiés pouvaient seuls saisir, mais l'une et l'autre également redoutables à l'empire. C'est ce qui explique pourquoi les chrétiens, massacrés par les Juifs, furent alors poursuivis avec tant de rigueur par les ordres de Trajan. A Edesse l'évêque Bar-Saumas (Bar-Simée), le prêtre Sarbellio et la vierge Barbéa recevaient la palme du martyre 1. A Héliopolis, sainte Eudoxie mourait sous le glaive2. A Philippes de Macédoine, Zozime et Rufus, disciples des apôtres, donnaient leur vie pour Jésus-Christ3, et saint Polycarpe enregistrait leur confession glorieuse à côté de celle de saint Ignace, dans son Épître aux Philippiens4. A Sozopolis5, dans la Thrace, un autre chrétien, du nom de Zozime, avait la tête tranchée6. En Galatie, saint Crescent, disciple de saint Paul, avait le même sort7. A Césarée, en Cappadoce, saint Hyacinthe, chambellan de l'empereur, fut accusé d'avoir embrassé la foi nouvelle. On le mit d'abord à la torture, et on le jeta ensuite dans un cachot, où il mourut de faim 8. A Êpidamne9, ce port de la côte d'Épire, où saint Ignace s'était embarqué pour Rome, les saints martyrs Peregrinus, Lucien, Pompée, Hesyehius, Saturnin étaient jetés à la mer, pendant que l'évêque saint Astius expirait
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1 Martyr. Rom., 30 jan. — 2. Ibid., 1 martii. — 3. Ibid., 18 decemb. — 4. Saint Polycarp., Epist. ad Philip., cap. vm; Patrol. grcec, tom. V, col. 1044. — 5. Aujourd'hui Sizeboli. — 6. Martyr. Rom., 19 junii. — 7 Ibid., 27jun. — 8. Ibid., 3 jalii. — 9. Plus tard Dyrrachium; aujourd'hui Durazzo.
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sur une croix 1. A
Sinope, dans le Pont, l'évêque saint Phoca était brûlé vif2. A
Hiérapolis, en Phrygie, saint Papias, ce disciple d'Aristion et de Jean
l'Ancien, dont nous avons eu précédemment l'occasion de venger la mémoire
contre les attaques du rationalisme contemporain, scellait de son sang la foi
à la divinit de Jésus-Christ3. Mais ce fut surtout en Italie et
à Rome que la persécution fit le plus de victimes. A Lucques, les saints
Proclus
et Hilarion4; à Tortone, l'évêque saint Marcien5; dans
l'Apulie, l'évêque saint Maur et ses compagons Sergius et Pantaléémon
recevaient la couronne du martyre6. A Rome Victorin, évêque d'Amiterne7;
un préfet, Romulus 8; Sophronius, Olympias, Theo-
dulus et la vierge Exupéria 9 périssaient par le feu, le glaive ou les
autres tortures.