Islam 19

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22. Les fatales divisions de l'Occident avaient leur contre-coup dans les provinces orientales. C'est ainsi que les Français perdaient la place inappréciable de Dyrrachium, une porte ouverte sur ces contrées de l'Europe et de l'Asie que sillonnèrent trois cents ans les étendards de l'Eglise et de la France. Sans qualité, sans titre d'au­cune sorte, Louis II d'Anjou la cédait à l'un des habitants, fanati­que partisan de l'antipape. Du même coup, il la vouait au schisme et la dérobait au jeune roi Ladislas. Le pape Boniface, pour châ­tier l'usurpation et prévenir l'apostasie, invitait un prince catho­lique, George Stratimir de Rascie, à s'emparer de cette ville, qu'il lui donnait en fief, comme suzerain du royaume de Naples et de ses dépendances5. Or, telle était la dévotion de Stratimir envers le Saint-Siège qu'il s'en déclara le vassal pour ses états même héré­ditaires. Il statua par un acte additionnel que, sa postérité venant à s'éteindre, la  Rascie dès lors appartiendrait directement à

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1.  Ext. in biblioth. cardin. BarberiDi, num. 2303.

2.Bohifac, Epist., il, pag. 103.

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p27 CHAP.   I.   —   LA   D0CTII1NK   ET  LA   SAINTETÉ,   LTC.      

 

l'Eglise Romaine. Sur les vagues confins de l'ancienne Macédoine et de la Dalmatie, d'autres guerres menaçaient d'achever un état social miné déjà par la corruption, l'ignorance et la barbarie. Dans leur aveugle rage, les factions en étaient venues au point d'enrô­ler les Turcs sous leurs bannières rivales. Le vrai pasteur univer­sel ne pouvait garder le silence ni rester dans l'inaction devant un tel spectacle :  il enjoignit à l'archevêque d'Antibari de se mettre immédiatement à l'œuvre, d'employer tous les moyens, comme légat  du  Saint-Siège, pour arrêter ces lamentables dissensions, pour empêcher surtout que les mortels ennemis du christianisme n'en fussent établis les exterminateurs par les chrétiens eux-mêmes1. Avaient-ils besoin de ces téméraires appels et de ces impies conni­vences pour fondre sur leur proie ! N'était-ce pas assez des ineptes et lâches complicités de la cour byzantine? Si les chrétiens dégé­nérés ne repoussaient pas toute alliance avec les Turcs, ils ne per­daient guère une occasion de manifester leur haine contre les Juifs. Cette haine semble avoir des explosions périodiques; on la voit éclater tantôt sur  un   point,  tantôt sur un autre,  mais toujours provoquée par les mêmes raisons. En 1391, c'est dans la capitale de la Bohême qu'elle sévit. Des Israélites, entraînés par leur fana­tisme héréditaire, ayant excité des enfants chrétiens à blasphémer contre la divine Eucharistie, dont ces jeunes âmes venaient de se nourrir, le peuple se soulève, incendie leurs maisons et massacre tous ceux qui lui tombent sous la main2. Aucun peut-être n'eût échappé, sans la courageuse intervention des ministres mêmes de la Religion qu'ils voulaient anéantir.

 

   23. Parmi ces défaillances et ces emportements également contraires à l’Evangile, le Pape plaçait sur les autels la force et la douceur personnifiées, en canonisant Brigitte  de Suède, quand à peine dix-huit ans s'étaient écoulés depuis la mort de la sainte veuve. L'acte de canonisation est une biographie résumée, légiti­mant par les vertus et les miracles les honneurs décernés.

 

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§ III. BAJAZET ET WICLEF

 

19. Sigismond n'eût pas mieux demandé que de travailler à reconstituer l'unité catholique; mais les Turcs lui créaient d'autres soucis, une plus immédiate sollicitude. Acrior illum cura domat. Appelé par la France, lui-même l'appelait à son secours contre les redoutables ennemis du christianisme. C'était le temps où Bajazet, surnommé l'Eclair ou la Foudre (Bayérit Ildérim) semblait justifier cet orgueilleux surnom par la rapidité de ses conquêtes et la sou­daineté des coups qu'il frappait aux deux extrémités de son vaste empire. Sous lui la race turque des Ottomans ou des Osmanlis

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1 Hist. anon., pag. 330 332.

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achevait de subalterniser et d'absorber celle des Seldjoucides, ses précurseurs et ses anciens maîtres. On fait tort à Bajazet en ne lui donnant pas un rang distingué parmi les héros classiques ;  ni le sang répandu ni les ruines accumulées ne lui manqnent pour mé­riter cet honneur. C'est bien là un de ces monstres de  gloire dont parle saint Augustin, qui ne voient la grandeur que sur un im­mense piédestal de débris et de cadavres.  Après avoir  subjugué ce qui restait encore d'indépendant chez les montagnards de l'Asie Mineure, il avait saccagé la Bulgarie, la Valachie, la Servie, toutes les contrées du bas Danube. Thessalonique était en  son  pouvoir ; ses garnisons occupaient les forteresses de Silistrie, de Viddin,  de Sistor et de Nicopolis, sans compter les places de moindre impor­tance ; ses flottes ravageaient l'Attique et l'Eubée, les  principales îles de la mer Ionienne. N'abandonnant jamais sa proie,  il  tenait Constantinople assiégée, maître déjà de Stamboul, l'un des princi­paux quartiers de cette capitale. L'empereur Jean  Paléologue fait construire deux tours dans un but de protection  et de défense; Bajazet lui mande aussitôt que s'il ne se hâte de les abattre, son fils Manuel, servant alors dans les  armées  du Barbare, aura les yeux crevés: les tours disparaissent. Jean Paléologue meurt, et Ma­nuel s'enfuit pour prendre possession du trône ; le sultan lui écrit: « Un cadi doit résider à Constantinople, il ne convient pas que les Musulmans faisant le commerce dans cette ville soient soumis à des juges d'une autre nation. Telle est ma volonté ; si tu refuses d'obéir, ferme les portes de ta capitale et règne dans  ses murs. Le reste m'appartient,  en  attendant  qu'elle m'appartienne elle-même. « Manuel essaie de résister ; la Thrace expie le courage de son   sou­verain nominal. Les hordes ottomanes avaient poussé leurs incur­sions jusqu'aux bords de l'Adriatique et menacé l'Italie. Le  fana­tisme surexcitait l'amour du pillage et de la guerre. On avait en­tendu plusieurs fois leur terrible capitaine annoncer qu'après avoir soumis le Hongrie, il irait à Rome  faire  manger l'avoine à son cheval sur l'autel de Saint-Pierre 1.

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1 Froissart., Citron., îv, il.

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p83 CHAP. II. — BAJAZET ET W1CLEF.      

 

20. Il n'en fallait pas tant pour rallumer au cœur de la noblesse française le souvenir de ses illustres aïeux et le feu des batailles  orientales. Turcs ou Sarrasins, pour elle c'était la même chose : le Croissant en face de la Croix. Elle supportait d'ailleurs avec impa­tience l'inaction à laquelle l'entraînaient d'interminables trêves, celle en particulier que venaient  de conclure Charles VI et Ri­chard II, lors du mariage du second avec la fille aînée du premier. Il y eut en France un élan qui rappelait celui des croisades. A l'ap­pel de Sigismond répondirent environ mille chevaliers, ayant chacun une nombreuse suite. Ils se rangèrent sous la bannière du comte de Nevers, fils aîné du duc de Bourgogne et cousin germain du roi. En tête de cette brillante chevalerie nous voyons le comte d'Eu, Philippe d'Artois, connétable de France depuis la disgrâce de Clisson, le comte de la Marche, appartenant à la famille de   Bourbon,  le vaillant amiral Jean de Vienne, le dernier des Coucy, Guy de la Trémouille, le maréchal de Boucicaut, les représentants des plus no­bles maisons du royaume. Des Anglais et des Allemands s'étaient isolément attachés à l'expédition. Cette armée partit au printemps de I396, avec l'enthousiasme des anciens croisés,  mais sans avoir accompli les cérémonies religieuses qui signalaient leur départ et caractérisaient les guerres saintes. S'il faut avouer qu'elle renfer­mait bien des éléments délétères, qu'elle déployait beaucoup trop de luxe et d'éclat, il est juste de dire qu'elle montrait une égale générosité; pas de solde royale ou princière : chaque chevalier ser­vait à ses frais. Les aspirations n'étaient ni moins larges ni moins élevées : la jeunesse voulait aller à la conquête de la Palestine, après avoir réalisé celle de la Turquie. Il est convenu que l'armée française éblouit et scandalisa tous les pays qu'elle eut à traverser, sans en excepter les infidèles1. C'est une exagération dont les his­toriens modernes ont fait toujours, dans le même but, une sorte de dogme. Nous n'entendons pas assurément comparer ces cheva­liers de la fin du quatorzième siècle à ceux que menaient Godefroi de Bouillon, Baudoin de Flandre ou saint Louis; mais sachons

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Jcvex. URSiif., Bist. Caroli, vi. — Froissart., Chron., ubi^supra.

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attendre pour mieux porter un jugement. Les Français joignirent Sigismond à Bude, et le roi de Hongrie se trouva dès lors avoir une armée d'environ soixante mille hommes : il pouvait tenter le sort des combats. Descendant le cours du Danube, il emporta comme en courant plusieurs places récemment tombées aux mains des Barbares, et prit position devant Nicopolis.

 

      21. A la nouvelle de son approche. Bajazet, qui bataillait en Asie, s'était empressé de passer en Europe ; il se trouva bientôt, avec la majeure partie de ses forces, en présence des Chrétiens. Entre ennemis de ce caractère, le choc n'allait pas tarder. Il eut lieu le 21 septembre, selon les uns, le 28, selon les autres, et nom­mément Froissard. Par une téméraire et fatale audace, les Fran­çais seuls furent engagés. Ils n'écoutèrent ni les ordres de Sigis­mond, à la voix duquel ils avaient été d'abord si dociles, ni les conseils des plus expérimentés d'entre eux. Renouvelant une ma­nœuvre dont leurs pères s'étaient si mal trouvés à Poitiers, ils mirent pied à terre, ces guerriers identifiés pour ainsi dire avec leurs chevaux, comme leur nom l'atteste ; et, l'épée à la main, ils se précipitent au milieu des Ottomans. Entourés par cette cavale­rie tartare qui sait également attaquer et reculer, se découvrir et se dérober, criblés de flèches, attendant un secours qui ne doit pas leur arriver, ils succombent. Leurs chevaux dispersés portent l'épouvante dans le camp des Hongrois, qui prennent immédiate­ment la fuite, mais sans échapper au glaive des vainqueurs. Sigis­mond, entraîné dans la déroute, se jette dans une barque de pê­cheurs1, suit de nouveau le cours du Danube, se lance dans le Pont-Euxin, pour traverser ensuite les mers de la Grèce et revenir par l'Adriatique dans sa patrie, où l'attendent les ressentiments provoqués par sa défaite. Plus de quatre cents chevaliers français sont restés sur le champ de bataille ; les autres sont faits prison­niers. Le Sultan déshonore sa victoire en les massacrant tous le lendemain, à part ceux dont il espère une riche rançon. Les his­toriens en comptent seulement vingt-quatre. Jean de Nevers, le

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1 Ilist. anon., pag. 352-357. — Pahl. Emil.,  de reb.  Gest.   Franc,  lib. X. — PniuxTz., Citron. Constant., i, 19, et alii.

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p85 CHAP.   II.   —   BAJAZET   ET   WICLEF.      

 

malheureux chef de cette expédition, est de ce petit nombre. Il eût mérité comme Jean de Vienne, le grand amiral, et tant d'au­tres de ses valeureux compagnons, de mourir dans la mêlée. Ce digne petit-fils du héros de Poitiers avait tellement frappé d'admi­ration les Chrétiens et les Infidèles qu'ils lui décernèrent tous ce nom de Sans-Peur dont sera plus tard honoré le modèle de la che­valerie. Sa captivité se prolongea plus d'un an. On n'apprit en France le désastre de Nicopolis qu'aux fêtes de Noël ; et cette nou­velle répandit partout une consternation profonde. Ce n'est pas au premier moment qu'on pouvait réunir la somme énorme de deux cent mille ducats exigée par le cupide sultan, ni dans quel­ques semaines qu'on pouvait l'envoyer à cette distance. Quand vint l'heure du rachat, le prince dut s'engager à ne plus porter les armes contre les Turcs. Voyant son humiliation et sa répu­gnance, Bajazet lui dit : « Je te rends ta parole ; je dédaigne au même degré tes armes et tes serments. Jeune homme, peut-être auras-tu l'ambition d'effacer la honte ou de réparer le malheur de cette folle entreprise. Va, rassemble tes guerriers, prends les dispositions nécessaires; annonce-moi seulement ton retour, et sois sûr que tu trouveras Bayézit Ildérim toujours prêt à t'offrir la revanche. »

 

22. La revanche ! Dieu la prendra par les mains de Tamerlan, sans trop la faire attendre! Les chevaliers français tombés sur les rives du Danube étaient bien ses témoins, malgré les fautes réelles qu'ils avaient commises et les calomnies qu'ils ont subies. De tous ceux qui survécurent à la bataille, pas un ne demanda merci, pas un n'eut un instant de défaillance et ne renia son Dieu ; tous cour­bèrent la tête sous le cimeterre en témoignant les plus purs et les plus vifs sentiments de religion. Ainsi parle l'histoire ; vainement on chercherait un démenti dans les auteurs contemporains. Plusieurs attestent, dans le même ordre d'idées, une chose singulièrement remarquable, qui s'impose à notre récit par l'autorité de la justice non moins que par celle de la vérité. Poussant la haine et la ven­geance au-delà de la mort, quand la victoire inspire ordinaire­ment la clémence, le sultan défendit d'enterrer le corps des chré-

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tiens, pour les livrer en pâture aux bêtes féroces, aux oiseaux de proie, ou du moins à la vermine. Or, il arriva que ces corps jonchant au loin la plaine, non seulement furent respectés par les animaux, mais encore demeurèrent à l'abri de la corruption1. Un jour l'offi­cier turc qui gouvernait la province et commandait dans Nicopolis, visitant le théâtre du carnage avec un gentilhomme français nommé Gauthier des Roches, lui demanda ce qu'il en pensait, quelle explication il donnait de cette étonnante merveille. Celui-ci répondit : « C'est visiblement un effet de la protection divine sur ces corps autrefois habités par des âmes chrétiennes. — Tu mens, répliqua le Barbare ; telle n'est pas l'explication. Les hom­mes dont nous voyons les misérables restes étaient remplis de tant d'impuretés et d'ignominies, que les brutes elles-mêmes ont hor­reur de leurs chairs et n'osent s'en repaître. » Mais la corruption? voilà le mystère, et voilà de plus l'apologie. Révoquer le fait en doute, ou le traiter de pure invention, ou mieux le passer entière­ment sous silence, pour n'avoir pas à le discuter, c'est facile. ; mais honnête et rationnel, non en aucune sorte. On n'élimine pas ainsi la déposition des témoins, la parole d'un gentilhomme, d'un de ces vieux chevaliers pour qui le mensonge était un crime de félo­nie, on ne supprime pas une page historique garantie sous la foi du serment, parce qu'on aura résolu de la travestir ou de la taire. Tous les prisonniers ne revirent pas leur patrie ; le connétable Philippe d'Artois et le sire de Coucy moururent dans les fers de l'islamisme, à la veille de recouvrer la liberté. Mais le comte de la Marche, le maréchal de Boucicaut et plusieurs autres, avec le comte de Nevers, reparurent en France, et ne manquèrent pas de rendre témoignage à leurs amis, à ces vaillants frères d'armes qu'ils avaient laissés couchés sans sépulture sur le sol étran­ger.

 

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§ VII. PREMIÈRES ANNÉES DU QUINZIÈME SIÈCLE

52. On se préoccupait toujours en France, beaucoup plus que dans les autres nations chrétiennes, des événements qui s'annon­çaient ou s'accomplissaient en Orient. Si l'émotion n'était pas générale, comme dans les siècles passés, il y avait des âmes qui

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1 Joan. Nider., Formic, iv, 3.

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rêvaient encore d'aller au loin déployer en face des Barbares l'étendard de saint Louis. Là nous voyons reparaître le maréchal de Boucicaut. Cet homme nous attire par ses élans d'ancien croisé, par ses aventures chevaleresques. Le rôle de solliciteur, même pour une entreprise de ce genre, ne pouvait longtemps lui convenir. Il laissa Paléologue obséder inutilement les palais des rois. Nommé représentant de la France à Gênes, il se mettait à la tête de quel­ques vaisseaux et partait pour l'île de Chypre, où la guerre venait d'éclater entre les Génois et le roi Jean II de Lusignan. Celui-ci levait le siège de Famagouste, dès l'arrivée du maréchal, et con­cluait la paix à des conditions honorables 1. Ayant uni les chrétiens Boucicaut attaquait immédiatement les Infidèles, et d'abord les Sarrasins ; il leur brûlait une flotte dans un port de l'Asie Mineure, puis se dirigeait sur Beyrout, dont il se rendait maître et qu'il dé­mantelait. Il dirigeait alors ses voiles sur Alexandrie, dans l'espoir d'emporter également cette place d'un coup de main et de relever en Egypte l'honneur et la domination de sa patrie. Repoussé par les vents contraires, voyant de plus ses matelots et ses soldats déci­més par une horrible épidémie, il donna l'ordre et le signal de la retraite, sans renoncer à l'avenir. Comme il doublait le Péloponèse, il fut tout à coup assailli par le vénitien Charles Zéno, qui préten­dait venger les pertes causées à ses compatriotes sur les côtes de la Syrie 2. Bien qu'il n'eût qu'un petit nombre de galères pouvant à peine tenir la mer, servies par des fantômes, tant les équipages étaient exténués, il fit tête à l'orage avec son audace accoutumée ; des marchands florentins, qui naviguaient dans ces parages et sur­vinrent après l'action, l'aidèrent à rétablir la concorde entre ces malheureux chrétiens qui donnaient si souvent, aux ennemis de la Religion le désolant spectacle de leurs dissensions et de leurs luttes fratricides.

 

   53. L'année 1402 venait de se lever sous les plus lugubres auspices. Les historiens contemporains mentionnent à peu près tous une comète dont  la grandeur et l'éclat ne   pouvaient que présager

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1     Petb. .Marc, Dinr. _V8. Vert., anno 1401.

2     Bi3AR., Hist. Genuen., lib. X.

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d'épouvantables catastrophes, ajoutent-ils avec le même accord. Elle brilla pendant tout le carême ; le noyau semblait regarder l'Italie, la queue flamboyante s'étendait à l'Occident 1. L'heureux despote, Jean Galéas Visconti mourant dans le mois de septembre de cette même année, quand il mettait la dernière main à l'édifice de son étonnante fortune, c'est bien cette mort, dans l'opinion commune parmi les Occidentaux, qu'annonçait le phénomène céleste. Les Orientaux avaient aussi leur interprétation, et certes tout autrement plausible. Un géant couvert de sang humain frappait alors aux portes de l'Asie Mineure, celui que l'histoire nomme Tamerlan, altération latine de Timour-Leng. Il était né le 20 mars 1336, non loin de Samarkande, l'une des principales villes de la Grande-Boukharie. Ses biographes asiatiques, qui sont plutôt ses apologistes ou ses adulateurs, prétendent qu'il descendait par les femmes de cet autre dévastateur, Gengis-Khan. Cette illustre descendance, supposé qu'elle soit vraie, n'est nullement une cause, pas même un incident, par rapport à la destinée de cet homme. Il apparaît isolé, quoique entouré de foules innombrables. A douze ans, il était sous les armes; il ne les déposera qu'au tombeau. Tamerlan guerroyait depuis un demi-siècle, quand il vint s'attaquer à la puissance des Osmanlis ; or, il comptait autant de victoires que de batailles2. Après avoir commencé par subjuguer et coaliser le tribus mongoles ou tartares, attirant à lui toutes les forces de sa nation, écrasant toutes les concurrences, absorbant toutes les sou­verainetés, comme Auguste absorbait jadis toutes les magistratures républicaines, il avait conquis sans jamais s'arrêter, la Perse, la Mésopotamie, l'Arménie, l'Afghanistan, l'Inde jusqu'au delà du Gange, les populations errantes du Nord, les steppes de l'Europe jusqu'au delà du Volga, jusqu'à Moscou même. Ispahan, Bagdad, la plus riche des cités orientales, Delhi, Tiflis, la capitale de la Géorgie, Alep et Damas étaient tombées l'une après l'autre sous les coups de son glaive. La plupart ne  formaient désormais qu'un

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1       DiETKicnE Nieji., Hist. n, 29. — Léon. Ahetin.,   Hisl.  Florint., lib. XU. —

Walsing., Hist. Angl., anno 1402, et multi alii.

2     PiuuKTï,, Hist. Orient., i, 22. — Gobelin., Cosmodrom., iv, 77.

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p129 CHAP.   Il-   —   PUEMIÈRES  ANNÉES  DU  QUINZIÈME  SIÈCLE.      

 

monceau de ruines, ajoutant à l'horreur du désert. Sur ces ruines l'exterminattur avait érigé des pyramides de têtes humaines, son monument à lui. Parfois il jetait au milieu de cette épouvantable barbarie un acte éclatant de justice, de générosité, de superstition ou de fanatisme.


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