Daras tome 27
p. 274
CHAPITRE XIV.
Le Christ est une victime très‑parfaite pour nous purifier de nos vices.
D'ailleurs ce sacrifice ne peut s'offrir régulièrement que par un prêtre saint et juste, et ce qui est offert ne saurait être pris ailleurs que parmi ceux pour qui il est offert, il faut qu'il soit sans vice afin de pouvoir être offert pour purifier ceux qui sont chargés de vices. Quel prêtre est donc aussi juste et aussi saint que le Fils unique de Dieu, qui n'avait point besoin d'effacer, par un sacrifice, ni le péché originel, ni ceux qui se commettent dans la vie de l'homme? Et puis quelle victime plus convenable les hommes peuvent‑ils choisir, pour eux, que la chair même de l'homme. ? Qu'y a‑t‑il aussi de plus propre à cette immolation qu'un corps mortel? Que se peut‑il voir d'aussi pur pour purifier les hommes de leurs vices, qu'une chair formée et née du sein d'une Vierge, sans aucune des souillures de la concupiscence de la chair? Enfin qu'est‑ce qui peut être offert et reçu de plus agréable que la chair de notre sacrifice, qui n'est autre que le corps même de notre prêtre ? En sorte que si dans tout sacrifice il y a quatre choses à considérer, à qui il est offert, par qui il est offert, ce qui est offert et pour qui il est offert, il se trouve que notre seul vrai médiateur, qui nous réconcilie avec Dieu par le sacrifice de paix, demeurait uni avec celui à qui il l'offrait, faisait un en lui‑même ceux pour qui il l'offrait, était lui‑même celui qui l'offrait, et n'était autre que la victime qu'il offrait.
=================================
p275 LIVRE IV. ‑ CHAPITRE XVI
CHAPITRE XV.
Les orgueilleux pensent qu'ils peuvent se purifier eux‑mêmes pour arriver à voir Dieu.
20. Il y en a qui pensent qu'ils peuvent se purifier par leurs propres forces pour contempler Dieu et s'attacher à lui, ce sont ceux surtout que souille l'orgueil. Or, il n'est point de vice contre lequel la loi divine s'élève davantage, et par lequel le plus orgueilleux des esprits, le médiateur entre les hommes et les choses basses, celui qui nous intercepte la voie conduisant aux choses élevées, reçoive un plus grand droit de domination, si on n'échappe à ses secrètes embûches, par une autre voie, ou si on ne triomphe de ses attaques ouvertes, par le peuple en défaillance, que figure Amalec, et des obstacles qu'il met à notre passage dans la terre promise, par la vertu de la croix du Seigneur, figurée par les bras étendus de Moïse. (Exod., XVII, 3.) En effet, si les orgueilleux se promettent d'arriver à « se purifier par leur propre force, c'est parce que plusieurs d'entre eux ont pu élever la vue de leur esprit au‑dessus de toute créature, et atteindre, par un tout petit côté, à la lumière de l'immuable vérité, ce qui les porte à se moquer d'une foule de chrétiens qui, ne vivant encore que de la foi, n'ont pu en faire autant qu'eux. Mais que sert à l'orgueilleux de monter sur le bois de la croix, ce que son orgueil rougirait de faire et de regarder, de loin, sa patrie située au‑delà des mers ? Ou quel mal y a‑t‑il pour l'humble de ne l'apercevoir que de loin, s'il y arrive sur le bois de la croix sur lequel l'orgueilleux dédaigne d'y être porté?
CHAPITRE XVI.
Ce ne sont point les philosophes anciens qu'il faut consulter sur la résurrection et sur les choses futures.
21. Bien plus, ils nous reprochent même de croire la résurrection de la chair, et ils veulent qu'on s'en rapporte de préférence à eux sur ce point. Comme si, parce qu'ils n'ont pu comprendre la substance élevée au‑dessus de tout et immuable, par la connaissance que les créatures nous en donnent (Rom., I, 20), on devait les consulter sur le changement des choses muables, ou sur l'enchaînement des siècles. En effet, parce qu'ils parlent avec plus de vérité et persuadent à l'aide de documents très‑certains, que c'est, par des raisons éternelles, que toutes les choses temporelles se font, ont‑ils pu pour cela pénétrer du regard, ces raisons mêmes, en conclure, de leur connaissance, combien il y a de genres d'animaux, quels ont été dans le principe les germes de chacun d'eux, de quelle
=================================
p276 QUINZE LIVRES SUR LA TRINITE
manière s'est opéré leur accroissement, quels nombres se trouvent dans leur conception, leur naissance, leur âge et leur déclin, quels mouvements les portent à rechercher ce qui est conforme à leur nature et à fuir ce qui y est contraire? N’ont‑ils point cherché à connaître toutes ces choses, non par le moyen de l'immuable sagesse, mais par l'histoire des lieux et des temps? N’ont‑ils point cru ce qui avait été décrit et expérimenté par d'autres ? Aussi n'y a‑t‑il pas lieu à s'étonner beaucoup qu'ils n'aient pu, par aucun moyen, sonder la série de siècles plus éloignés, ni apercevoir la borne autour de laquelle s'accomplit ce cours des siècles, pendant lesquels le genre humain s'écoule, comme emporté par un fleuve, non plus que son retour vers le terme dû à chacun, car les historiens n'ont pu décrire ces choses placées dans un avenir trop éloigné et qui n'ont encore été observées et racontées par personne. Et ces philosophes, bien que meilleurs que les autres, n'ont pu les contempler de l'œil de l'intelligence, dans ces mêmes raisons éternelles et suprêmes. Autrement, ils ne dirigeraient point leurs recherches sur les choses du même genre qui appartiennent au passé, ainsi que les historiens ont pu le faire, mais plutôt sur celles de l'avenir. Ceux qui ont pu le faire ont reçu parmi eux, le nom de devins, et, parmi nous, celui de prophètes.
CHAPITRE XVII
De combien de manières on connait d'avance les choses à venir.
22. Il est vrai que le mot prophète n'est pas absolument étranger à leur littérature, mais ce qu'il importe de savoir, c'est s'ils conjecturent l'avenir par l'expérience qu'ils ont du passé, comme les médecins qui prévoient et consignent même dans leurs livres beaucoup de choses qu'ils ont expérimentées par eux-mêmes et mises en note, comme les cultivateurs ou les matelots qui annoncent beaucoup de choses d'avance; or, si ces prédictions se font longtemps avant l'événement, on les regarde comme des divinations; il en est de même s'il s'agit des choses à venir, déjà en voie d'accomplissement et aperçues de loin, à cause de la délicatesse de leurs sens, par ceux qui les voient et en annoncent l'arrivée; quand les puissances de l'air font cela, elles sont censées prédire l'avenir; c'est comme si quelqu'un placé sur le haut d'une montagne voyait une autre personne venir de loin, en annonçait d’avance l’arrivée à ceux qui sont tout près de là, mais en rase campagne; il y a encore des choses annoncées à certains hommes, pour eux‑mêmes, ou pour qu'ils les annoncent à leur tour, ensuite à d'autres, après les avoir apprises de saints anges, à qui Dieu par son Verbe et sa sagesse
==================================
p277 LIVRE IV. ‑ CHAPITRE XVII.
les a fait connaître, en leur apprenant où se
trouvent ces choses tant passées que futures; ou bien enfin, il y a les causes, mêmes des choses à venir que l'intelligence de certains hommes, élevée par le saint Esprit, arrive à voir, non par le ministère des anges, mais par elle‑même, là où elles se trouvent, c'est‑à‑dire dans la citadelle suprême des êtres. Or, les puissances de l'air entendent ces choses, soit que les anges, soit que les hommes les annoncent, et elles les entendent dans la mesure que juge à propos de les leur laisser entendre celui à qui toutes choses sont soumises. Il y a aussi beaucoup de choses
qui sont annoncées d'avance par une sorte
d'instinct et par un mouvement de l'esprit de
gens qui ne les connaissent point. C'est ainsi
que Pilate ne se doutait point de ce qu'il disait, et ne laissait pas néanmoins de prophétiser, parce qu'il était pontife. (Jean, XI, 51.)
23. Il n'y a donc point, pour nous, à consulter sur la succession des siècles et sur la résurrection des morts, les philosophes même ayant compris, autant qu'ils le pouvaient, l'éternité du Créateur en qui nous vivons, nous nous mouvons et nous sommes (Act., XVII, 28), parce que, ayant connu Dieu par ses créatures, ils ne l'ont point glorifié comme Dieu et ne lui ont point rendu grâces, et sont devenus fous en se donnant le nom de sages. (Rom., I, 21.) Comme ils n'étaient point capables de fixer constamment le regard pénétrant de leur esprit sur l'éternité de l'immuable et spirituelle nature, pour voir, dans la sagesse même du Créateur et du modérateur de l'univers, les révolutions des siècles qui déjà y étaient et y seront toujours présentes, ni de celles qui ne s'y trouvent qu'à l'état de futur mais ne seront jamais; et pour y distinguer aussi les conversions en mieux, non‑seulement des âmes, mais également des corps, jusqu'à la perfection de leur être. Comme ils n'étaient point aptes en aucune manière, à voir ces choses‑là, ils n'ont pas même été trouvés dignes que de saints anges les leur annonçassent, soit extérieurement par le moyen des sens du corps, soit intérieurement par des révélations faites à leur esprit, comme elles ont été montrées à nos pères, qui étaient doués d'une vraie piété et qui nous les ont prédites en faisant ajouter foi par les faits qui arrivaient ainsi qu'ils les avaient prédits, soit qu'il fût question de miracles pour le présent ou de choses très prochaines, et ont mérité cette autorité qui entraine la foi aux choses d'un avenir éloigné, jusqu'à la fin des siècles. Les puissances orgueilleuses et trompeuses de l'air, quand même elles se trouvent avoir annoncé, par leurs devins, des choses qu'elles ont apprises des saints anges ou des saints prophètes, sur la société et la cité des saints, et sur le vrai Médiateur, ne l'ont fait que pour détourner, si elles le pouvaient, les
=================================
p278 QUINZE LIVRES SUR LA TRINITÉ.
fidèles de Dieu, vers leurs mensonges, par ces vérités qui leur sont étrangères. Quant à Dieu, il a fait cela par des hommes qui ne savaient point ce qu'ils faisaient, afin que la vérité retentît partout, pour aider les fidèles et pour témoigner contre les impies.
CHAPITRE XVIII.
Le Fils de Dieu s'est incarné, afin que, purifiés par la foi, nous pussions nous élever jusqu'à l’immuable vérité.
24. N'étant donc point aptes à saisir les choses éternelles, nous nous trouvions appesantis par les souillures du péché que nous avons contractées dans l'amour des choses temporelles, et qui nous ont été comme inoculées naturellement par le fait de la propagation de notre nature mortelle: il fallait donc que nous fussions purifiés. Or, nous ne pouvions l'être de manière à nous réunir aux choses éternelles, que par des choses temporelles auxquelles nous nous trouvions déjà mêlés. La santé est en effet bien loin de la maladie, mais le remède qui guérit ne saurait rendre la santé, s'il n’a quelque rapport avec le mal. Les inutilités temporelles déçoivent les malades, les utilités temporelles les reçoivent pour les guérir, et, après les avoir rendus à la santé, les font parvenir aux choses éternelles. Or, de même qu'une âme raisonnable, une fois purifiée, se doit à la contemplation des choses éternelles, ainsi quand elle est à purifier, elle doit ajouter foi aux choses temporelles. Un de ceux qui jadis ont passé pour sages parmi les Grecs, a dit : Ce que l'éternité est par rapport aux choses ayant eu un commencement, la vérité l'est par rapport à la foi. C'est là une pensée certainement pleine de vérité. Or, ce que nous appelons temporel, c'est ce qu'il entend par ces mots : les choses ayant eu un commencement. Et bien nous sommes du nombre de ces dernières, non‑seulement par le corps, mais aussi par la mutabilité de nos âmes, attendu qu'on ne peut appeler proprement éternel, ce qui est sujet au changement, de quelque manière que ce soit. D'où il suit que nous sommes d'autant plus éloignés de l'éternité à proportion que nous sommes plus sujets au changement. Or, on nous promet la vie éternelle par la vérité, de la claire vue de laquelle, notre foi est à son tour d'autant plus éloignée que notre condition mortelle l'est davantage de l'éternité. Maintenant donc nous ajoutons foi aux choses qui se sont faites dans le temps, à cause de nous, et nous sommes purifiés par elle, afin que, lorsque nous serons arrivés au point de voir Dieu en face, de même que la vérité succède à la foi, ainsi l'éternité succède à notre mortalité. C'est pourquoi, comme notre foi doit devenir la vérité quand nous serons parvenus à ce qui nous est promis, or, ce qui nous est pro-
=================================
p279 LIVRE IV. ‑ CHAPITRE XVIII.
mis, c'est la vie éternelle, et que la vérité, non point celle qui doit, un jour, prendre la place de notre foi, mais celle qui est toujours la vérité parce qu'en elle se trouve l'éternité, a dit : «Or, la vie éternelle consiste à vous connaître, vous qui êtes le seul Dieu véritable et Jésus-Christ que vous avez envoyé. » (Jean, XVII, 3.) Quand notre foi en voyant deviendra la vérité, alors l'éternité possédera notre mortalité qui aura changé. Mais en attendant qu'il en soit ainsi, et pour qu'il en soit ainsi, attendu que nous accommodons la foi, par laquelle nous croyons aux choses ayant eu un commencement, comme nous espérons la vérité de la contemplation, dans les choses éternelles, la vérité même coéternelle au Père, est née de la terre, quand le Fils de Dieu est venu en se faisant homme, pour que notre foi de la vie mortelle ne fût point en désaccord avec la vérité de la vie éternelle. Or, il se fit homme, en prenant en soi notre foi, après avoir pris notre condition mortelle, sans perdre son éternité. Car, ce que l'éternité est par rapport à ce qui a eu un commencement, la vérité l'est par rapport à la foi. Il fallait donc que nous fussions purifiés, pour que nous eussions une naissance qui demeurât éternelle, de peur que nous en ayons une dans la foi et une autre dans la vérité. Et quoique ayant eu un commencement cela ne nous suffirait point pour pouvoir passer aux choses éternelles, si nous n'étions transportés, par l’Eternel qui s'est associé à nous, en naissant comme nous, dans sa propre éternité. Aussi maintenant, notre foi s'est dirigée, en quelque façon, où nous avons vu mourir Celui en qui nous croyons, après avoir passé lui‑même, par la naissance, la mort, la résurrection et l'ascension; or, de ces quatre choses nous connaissions les deux premières en nous, car nous savons que les hommes naissent et meurent, les deux autres, je veux dire la résurrection et l'ascension, nous espérons, avec de justes raisons, qu'elles se produiront en nous, parce que nous croyons qu'elles ont en lieu en lui. C'est pourquoi, lorsque notre foi sera parvenue à la vérité, notre naissance doit passer en lui, attendu que ce qui avait eu un commencement est passé à l'éternité. Voici en effet en quels termes il s'adresse aux croyants, pour qu'ils restent dans la vertu de foi, qu'après cela ils parviennent à la vérité, puis à l'éternité et soient délivrés de la mort : «Si vous demeurez dans ma parole, vous serez véritablement mes disciples.» (Jean, VIII, 31.) Puis, comme si ses disciples lui demandaient quel fruit ils en retireront, il poursuit en disant : « Et vous connaîtrez la vérité.» Et enfin, comme s'ils avaient repris: à quoi cela est‑il bon pour des mortels? il ajoute : « Et la
=================================
p280 QUINZE LIVRES SUR LA TRINITÉ.
vérité vous délivrera : » de quoi, sinon de la mort, de la corruption, de la mutabilité? car la vérité demeure immortelle, incorrompue et immuable. Mais la vraie immortalité, la vraie incorruptibilité, la vraie immuabilité, c'est l'éternité.
CHAPITRE XIX.
De quelle manière le Fils a été envoyé et prédit
d'avance.
25. Voilà donc pour quelle fin, ou plutôt voilà donc ce que c'est que : le Fils de Dieu a été envoyé? Tout ce qui s'est fait dans le temps, dans les choses nées de l'éternité et se rapportant à l'éternité, dans le but d'établir la foi pour arriver à la contemplation de la vérité, a été des témoignages de cette mission ou la mission même du Fils de Dieu. Mais parmi ces témoignages les uns prédisaient la venue du Fils de Dieu et les autres attestent que le Fils de Dieu est venu; car il fallait avoir toute la création comme témoin que celui par qui tout a été fait, s'est fait lui-même créature. S'il n'y avait pas eu beaucoup d'envoyés pour prédire d'avance qu'il y aurait un envoyé par excellence, on n'en aurait point retenu un après avoir renvoyé tous les autres; et s'il n'y avait, de cela, des témoignages tels qu'ils parussent grands aux petits, on ne croirait point que c'est afin que grand lui‑même il nous fit grands, qu'il a été envoyé petit parmi des petits. En effet, les oeuvres du Fils de Dieu, le ciel, la terre et tout ce qui est en eux, sont incomparablement plus grandes, parce que toutes ces choses ont été faites par lui, que ne le sont les signes et les miracles produits pour lui servir de témoignage. Cependant, pour que les hommes qui sont petits crussent que toutes ces grandes choses ont été faites par lui, ils ont craint toutes ces petites choses comme si elles eussent été grandes.
26. Quand vint donc la plénitude des temps, Dieu envoya son Fils, né d'une femme et fait sous la loi (Gal., IV, 4), tellement petit qu'il a été fait, et il l'a envoyé en ce sens qu'il a été fait; si donc l'envoyant est plus grand et l'envoyé moindre, nous reconnaissons aussi que celui qui est fait est moindre et cela en tant que fait et qu'il est fait en tant qu'il est envoyé. Or, Dieu a envoyé son Fils né d'une femme, mais parce que tout a été fait par lui, non‑seulement il n'a point été envoyé avant que d'avoir été fait, mais encore nous proclamons qu'il était égal à Celui qui l'a envoyé, avant que tout eût été fait par lui, bien que nous disions qu'étant envoyé il est moindre que Celui qui l'envoie. Comment donc a‑t‑il pu être vu des patriarches, avant la plénitude des temps où il a été envoyé, c'est‑à‑dire avant qu'il fût envoyé, alors que cer-
=================================
p281 LIVRE IV. ‑ CHAPITRE XX.
taines visions d'anges leur apparurent, puisqu'on ne pouvait pas encore le voir, attendu que n'étant pas envoyé il était égal au Père? En effet, d'où vient qu'il dit à Philippe, qui comme les autres apôtres et ceux même qui l'ont crucifié le voyait dans la chair : « Il y a si longtemps que je suis avec vous, et vous ne me connaissez pas; Philippe, quiconque m'a vu a vu le Père, » (Jean, XIV, 9) sinon de ce qu'on le voyait et on ne le voyait pas tout à la fois? On le voyait en tant que fait et envoyé, on ne le voyait pas en tant que tout a été fait par lui. (Jean, I, 3.) D'où vient qu'il dit encore: « Quiconque a reçu mes commandements et les garde m'aime, et celui qui m'aime sera aimé de mon Père, et je l'aimerai aussi et je me découvrirai aussi à lui, » (Jean, XIV, 21) puisqu'à cette heure‑là il était visible à tous les yeux, sinon parce que ce qu'il exposait à notre foi c'était la chair, que le Verbe fait chair dans la plénitude des temps avait dû prendre, tout en réservant pour l'éternité, à nos âmes purifiées par la foi, la contemplation du Verbe même par qui tout a été fait? (Jean, I, 18.)
CHAPITRE XX.
Celui qui envoie et celui qui est envoyé sont égaux.
27. Mais si on dit que le Fils est envoyé du Père, en ce sens que celui-ci est le Père et celui‑là le Fils, rien n'empêche que nous ne croyions le Fils égal, coéternel et consubstantiel au Père, sans laisser de croire néanmoins que le Fils a été envoyé par le Père. Non point parce que celui‑ci est plus grand et celui‑là plus petit, mais parce que l'un est le Père et l'autre le Fils, l'un est l'engendreur, l'autre l'engendré, l'un est le principe de l'envoyé, l'autre est de celui qui envoit, car le Fils est du Père et le Père n'est point du Fils. D'après cela on peut comprendre que le Fils est dit envoyé du Père, non‑seulement parce que le Verbe s'est fait chair, mais qu'il a été envoyé précisément pour se faire chair (Jean, I, 14), et pour opérer par sa présence corporelle les choses qui ont été écrites; c'est‑à‑dire que Celui qui a été envoyé non‑seulement est l'homme en tant qu'il est le Verbe fait homme, mais qu'il est le Verbe même pour se faire homme, attendu qu'il n'a pas été envoyé en tant que puissance, substance, ou quelque autre chose que ce fût, inégal au Père, mais en tant que le Fils est du Père, non le Père du Fils, car le Verbe du Père c'est le Fils, il est aussi sa sagesse. Qu'y a‑t‑il donc d'étonnant s'il est envoyé, non point parce qu'il est inégal au Père, mais parce qu'il est «une sorte d'émanation pure de la clarté du Dieu tout‑puissant ? »
=================================
p282 QUINZE LIVRES SUR LA TRINITÉ.
Or, en Dieu ce qui émane et ce dont il est émané sont d'une seule et même substance, non comme l'eau qui émane d'un trou de la terre ou de la pierre, mais comme la lumière qui émane de la lumière. En effet, s'il est dit qu'il est «la candeur de la lumière éternelle, » (Sap., VII, 26) qu'est‑ce que cela signifie, sinon qu'il est lumière de lumière éternelle? Qu'est‑ce en effet que la candeur de la lumière, n'est‑ce point une lumière? Elle est donc coéternelle avec la lumière dont elle est lumière. L'auteur a mieux aimé dire : «la candeur de la lumière, » que lumière de lumière, de peur que celle qui émane ne parût plus obscure que celle dont elle émane. En effet, quand on entend ces mots, cette lumière est la candeur de la lumière, il est plus facile de croire que cette dernière luit par l'effet de la première, plutôt que de penser qu'elle soit moins luisante que l'autre. Mais comme il n'y avait pas à faire craindre qu'on ne crût que la lumière engendrant soit moindre que la lumière engendrée, en effet, jamais aucun hérétique n'a osé le prétendre et il n’est pas à croire que jamais personne ose le soutenir, l'Ecriture va au‑devant de la pensée qui pouvait incliner à croire que la lumière émanée était plus obscure que celle dont elle émane, et elle fait tomber ce soupçon d'un mot, quand elle dit : « Elle est la candeur de cette lumière, » c'est‑à‑dire de la lumière éternelle, et par là elle montre qu'elle est égale. Si elle est plus grande elle n'émane point d'elle; car elle ne saurait l'emporter sur celle qui l'a produite. Puis donc qu'elle est une émanation d'elle, elle n'est pas plus grande qu'elle; mais comme elle n'est point appelée son obscurité, mais sa candeur, elle n'est point plus petite qu'elle, elle lui est donc égale. Il ne faut pas non plus se laisser ébranler parce qu'il est dit : « Elle est une émanation pure du Dieu tout‑puissant, » comme si elle n'était pas toute puissante elle‑même, mais seulement une émanation du Tout‑Puissant. En effet, peu après il est dit, à propos delle : «Et bien qu'elle soit une, elle peut tout. » (Sap., VII, 27.) Or, qu'est-ce que être tout‑puissant, sinon pouvoir tout? Elle est donc envoyée de Celui dont elle émane. C'est en effet ainsi qu'elle est demandée par Celui qui l'aimait et la désirait : «Envoyez‑la-moi donc du ciel qui est votre sanctuaire, envoyez‑la‑moi du trône de votre grandeur et qu'elle travaille avec moi, » (Sap., IX, 10) c'est-à‑dire qu'elle m'apprenne à travailler afin que je ne peine point au travail; car ses travaux, à elle, ce sont les vertus. Mais elle est envoyée d'une autre manière, pour être avec l'homme que pour être homme elle‑même. En effet, elle se porte dans les âmes saintes et en fait des amies et des prophètes de Dieu; c'est de cette manière qu'elle remplit les saints anges et opère par leurs moyens toutes les choses qui con-
=================================
p283 LIVRE IV. ‑ CHAPITRE XX.
viennent à leurs différents ministères. Mais, quand vint la plénitude des temps, elle fut envoyée (Galat., IV, 4), non point pour remplir des anges, ni pour être ange, excepté en tant qu'elle annonçait les conseils du Père, qui n'étaient autres que ses propres conseils; ni pour être avec ou dans les hommes, comme cela eut lieu autrefois pour les patriarches et les prophètes; mais pour se faire chair elle‑même, c'est-à‑dire pour se faire homme. (Jean, I, 14.) C'était dans la révélation de ce sacrement encore à venir qu'était le salut des hommes sages et saints, nés de femmes avant que lui‑même naquit d'une vierge, et c'est dans le Verbe fait chair et prêché aux hommes que se trouve le salut de tous ceux qui croient, qui espèrent et qui aiment, selon ce mot de l'Apôtre : « C'est quelque chose de grand que ce mystère d'amour qui est que Dieu s'est fait voir dans la chair, qu'il a été justifié par le Saint‑Esprit, qu'il est apparu aux anges, qu'il a été prêché aux nations, cru dans le monde et reçu dans la gloire. » (I Tim., III, 16.)
28. Le Verbe de Dieu est donc envoyé par Celui de qui il est le Verbe; il est envoyé par Celui de qui il est né; l'envoyant est l'engendrant, l'envoyé est l'engendré. Il est envoyé à quelqu'un quand il est connu et perçu par lui autant qu'il peut être connu et perçu, eu égard à la compréhension soit de celui qui s'avance vers Dieu, soit de l'âme raisonnable arrivée au terme de la perfection en Dieu. Ce n'est donc point en tant que né du Père, que le Fils est dit envoyé, mais c'est en tant que le Verbe fait chair est apparu à ce monde; ce qui lui a fait dire : « Je suis sorti de mon Père et je suis venu dans le monde, » (Jean, XVI, 28) ou que dans le temps il est perçu par l'âme de quelqu'un, selon cette parole de l'Ecriture : « Envoyez‑la‑moi, afin qu'elle soit avec moi et qu'elle travaille avec moi. » En tant que né de l'Eternel, le Verbe est éternel, « car il est la candeur de la lumière éternelle. » (Sap., VII, 26.) Mais quand on dit qu'il est envoyé dans le temps, cela veut dire qu'il est connu par quelqu'un. Et quand le Fils de Dieu s'est manifesté dans la chair, c'est alors qu'il a été envoyé en ce monde (I Tim., III, 16) dans la plénitude des temps et qu'il est né d'une femme. (Gal., IV, 4.) En effet, comme dans la sagesse de Dieu le monde ne pouvait point connaître Dieu par la sagesse, parce que la lumière luit dans les ténèbres et que les ténèbres ne l'ont point comprise (Jean, I, 5), il a plu à Dieu de sauver par la folie de la prédication ceux qui croiraient, afin que le Verbe se fit chair et qu'il habitât parmi nous. Mais quand il est perçu dans le temps par une âme qui a fait quelque progrès vers Dieu, on dit bien de lui qu'il est envoyé, mais on ne dit point qu'il est envoyé en ce monde; car il n’apparait point alors d'une ma-
=================================
p284 QUINZE LIVRES SUR LA TRINITÉ.
nière sensible, c'est‑à‑dire il ne tombe point alors sous les sens. Il en est de même de nous, quand il nous arrive de comprendre par notre esprit quelque chose d'éternel autant que cela nous est possible, nous ne sommes point pour cela dans le monde de l'éternité; c’est comme pour les âmes de tous les justes qui vivent encore maintenant dans la chair, si elles goûtent les choses divines, elles ne sont point pour cela dans le monde de ces choses. Quant au Père, s'il est connu de quelqu’un dans le temps, on ne dit point qu'il est envoyé, attendu qu'il n'a pas de qui il soit ou de qui il procède; car si la sagesse dit : « Je suis sortie de la bouche du Très‑Haut,» (Eccli., XXIV, 5) et s'il est dit du Saint‑Esprit « qu'il procède du Père, » (Jean, xv, 26) cela n'est dit nulle part du Père.
29. De même donc que le Père a engendré et le Fils a été engendré, ainsi le Père envoie et le Fils est envoyé. Mais de même aussi que l'engendrant et l'engendré ne font qu'un, ainsi l'envoyant et l'envoyé ne font qu'un, puisque le Père et le Fils ne font qu'un. Il en de même du Saint‑Esprit qui ne fait également qu'un avec eux. En effet, de même que pour le Fils, être né c'est être du Père, ainsi être envoyé c'est pour lui être reconnu comme étant de lui. Et, de même que pour le Saint‑Esprit être le don de Dieu, c’est la même chose que procéder du Père; ainsi être envoyé, c'est également être reconnu comme procédant du Père. Nous ne pouvons point dire que le Saint‑Esprit ne procède point aussi du Fils, car ce n'est pas en vain qu'il est appelé en même temps l’Esprit du Père et l'Esprit du Fils. Et je ne vois pas quelle autre chose ce dernier a voulu faire entendre, lorsque, en soufflant sur la face de ses disciples, il leur dit: « Recevez le Saint‑Esprit. » (Jean, XX, 22.) En effet, ce souffle corporel qui s'échappait du corps du Christ en produisant sur les sens l'impression d'un corps, n'était point la substance du SaintEsprit, mais c'était une démonstration, par un signe parfaitement choisi, du fait que le Saint-Esprit procède non‑seulement du Père, mais encore du Fils. Qui serait assez insensé, en effet, pour dire que le Saint‑Esprit qu'il donna à ses Apôtres en soufflant sur eux, est autre que celui qu'il leur envoya après son ascension? (Act., II, 2.) Il n'y a qu'un seul Esprit de Dieu, un seul Esprit du Père et du Fils, un seul Esprit saint qui opère tout en tous. (I Cor., XII, 6.) S'il a été donné deux fois, il faut voir là une signification dont nous parlerons en son lieu si le Seigneur nous en fait la grâce. En disant donc: « L'Esprit que je vous enverrai de mon Père, » (Jean, XV, 26) le Seigneur nous montre que cet Esprit est celui du Père et du Fils; car, après avoir dit : « L'Esprit que mon Père vous enverra, » il a ajouté : « En mon nom; » et pourtant il n'a point dit: Que mon Père vous
=================================
p285 LIVRE IV. ‑ CHAPITRE XX.
enverra de moi, comme il avait dit : «L’Esprit que je vous enverrai de mon Père;» c'est certainement pour montrer que le Père est le principe de toute la divinité, ou si vous aimez mieux, de toute déité. L'Esprit qui procède du Père et du Fils est donc rapporté à Celui de qui le Fils est né. Et quand l'Evangéliste dit : « Le Saint-Esprit n'avait point encore été donné parce que Jésus n'avait point encore été glorifié, » (Jean, VII, 39) comment faut‑il entendre ces paroles, sinon en ce sens que le don ou la mission du Saint-Esprit ne devait être certaine et telle qu'elle n'avait jamais été auparavant, qu'après la glorification du Christ ? Car avant cette glorification, le Saint‑Esprit avait été donné, mais non point de la même manière. En effet, si le Saint‑Esprit n'a point été donné avant cette époque‑là, de quel Esprit étaient donc remplis les prophètes quand ils parlaient? Car l'Ecriture dit ouvertement et montre en bien des endroits que c'est par le Saint‑Esprit qu'ils ont parlé; c'est ainsi par exemple qu'il a été dit, au sujet de Jean‑Baptiste : « Il sera rempli du Saint-Esprit dès le ventre de sa mère, » (Luc, I, 15) et que Zacharie son père se trouve lui‑même rempli du Saint‑Esprit pour parler comme il l'a fait sous son inspiration (Ibid., 67); c'était également de l'Esprit saint qu'était inspirée Marie pour faire les prédictions qu'elle fit au sujet du Seigneur qu'elle portait dans son sein (Luc, I, 46); c'est aussi remplis du Saint‑Esprit que Siméon et Anne reconnaissaient la grandeur du Christ enfant. (Luc, II, 25.) Comment donc faut-il entendre que le Saint‑Esprit n'était point encore donné parce que Jésus n'était pas encore glorifié, sinon en ce sens que le don, la donation, la mission du Saint‑Esprit devait avoir dans son avènement même une certaine propriété qu'il n'avait point eue auparavant? En effet, nous ne voyons nulle part que les hommes aient parlé des langues nouvelles pour eux et qu'ils ne connaissaient point, après que le Saint-Esprit fût descendu en eux, comme il arriva alors (Act., II, 4), quand il fallut montrer son arrivée par des signes sensibles, pour faire voir que tout l'univers et toutes les nations distinguées entre elles par des langues différentes devaient croire dans le Christ, par le don du Saint‑Esprit, afin que cette parole du Psalmiste : « Il n'y a point de langue ni d'idiome dans lesquels leurs voix ne soient entendues, car leur parole a éclaté par toute la terre et s'est fait entendre jusqu'aux confins du monde, » (Ps. XVIII 3 et 4) se trouvât accomplie.
30. Ainsi l'homme s'est trouvé uni et en quelque sorte mêlé au Verbe de Dieu dans l'unité de personne, quand, dans la plénitude des temps, le Fils de Dieu, fait d'une femme, à été envoyé en ce monde, afin d'être aussi Fils de l'homme à cause des enfants des hommes. Il
=================================
p286 QUINZE LIVRES SUR LA TRINITÉ.
a pu auparavant figurer cette personne par une nature angélique, afin de l'annoncer d'avance, mais non point la faire à proprement parler, en sorte qu'elle fût cette personne même.