Darras tome 23 p. 554
§ VI. D'Antioche à Jérusalem.
59. Maîtres d'Antioche, les croisés laissèrent au patriarche grec Jean IV le gouvernement de son église, « estimant, dit Guillaume de Boémond et Tyr, qu'il serait contraire aux lois canoniques de l'en dépouiller de son vivant2. » Toutefois il paraît qu'on établit dès lors, en qualité de patriarche latin, le moine bénédictin Henri, l'heureux négociateur de la paix jadis conclue au nom d'Urbain II entre les fils de Robert Guiscard3. Nous verrons bientôt, dans leur lettre au pape, comment les princes croisés se promettaient de faire servir leur victoire à l'extinction du schisme de Photius, et au rétablissement de la communion entre les deux églises grecque et latine. Une autre difficulté surgit tout à coup entre le comte de Toulouse et Boémond, au sujet de la principauté d'Antioche. Depuis la découverte de la sainte Lance, qui avait réellement été l'instrument providentiel de la délivrance d'Antioche, Raymond de Saint-Gilles soutenait que les prétention de Boémond avaient cessé d'être fondées. Il renouvelait avec plus d'insistance que jamais ses protestations antérieures. Etabli de sa personne dans l'ancien palais d'Ak-Sian, il faisait garder par ses propres troupes la porte du Pont, ainsi que la tour bâtie en avant de la citadelle, sans vouloir reconnaître la souveraineté de Boémond.
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1. Robert. Mon., 1. VIII, e. iv, col. 732. — Cf. Tudeb., 1. IV, c. xxix, col. 802.
2 Guillelm. Tyr., 1. VI, cap. xxm, col. 376.
3. Cf. chap. II de ce présent vol. no 33. Mabillon et dom Ruinart, dans leur Histoire d'Urbain II (Patr.lat,, t. CLI, col. 55), ont établi, d'après un fragment de l'Historia peregrinorum de Léon d'Ostie, la réalité de ce fait, resté inconnu à Lequien dans son Oriens Christianus.
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Il faisait valoir que, d'après les conventions stipulées par tous les princes de la croisade avec l'empereur grec, on n'avait pas le droit, sans l'assentiment de ce dernier, de disposer d'une ville dont le retour à l'empire avait été positivement réservé. Boémond, il est vrai, s'appuyait sur un titre d'investiture qu'il tenait d'Alexis : mais ce titre ne parlait que d'un territoire autour d'Antioche, et non de la ville elle-même 1. Ces débats, que l'obstination du comte de Toulouse devait prolonger d'une manière fatigante, intéressaient d'autant moins les autres chefs, qu'après la défection d'Alexis Comnène, nul ne se souciait d'accroître la puissance d'un empereur qui prenait si peu de part aux dangers de l'expédition. Cependant, par égard pour le comte de Toulouse, on résolut de mettre une dernière fois le monarque byzantin en demeure d'exécuter ses propres engagements, et d'envoyer à Antioche, outre les quarante mille soldats et pèlerins ramenés par lui de Philomélium à Constantinople5, les contingents de ses propres troupes. « Hugues le Grand, frère du roi de France, et le comte Baudoin de Mons furent choisis, dit Guillaume de Tyr, pour accomplir cette mission3. » Leurs instructions écrites ne laissaient aucun échappatoire à la perfidie byzantine. « Ils devaient, dit Albéric d'Aix, demander compte à l'empereur de sa conduite impie envers le peuple de Dieu. Pourquoi lui avait-il retiré son concours, au moment où il aurait été le plus nécessaire, et quand les croisés s'étaient eux-mêmes montrés fidèles à toutes leurs promesses à son égard? Les princes lui déclaraient que s'il n'exécutait enfin ses obligations vis avis d'eux, s'il refusait de les accompagner au saint Sépulcre à la tête de son armée, ils se croiraient de leur côté absolument dégagés du serment prêté par eux entre ses mains. —Munis de ces recommandations explicites et formelles, Hugues le Grand et le comte Baudoin de Mons, avec une escorte de chevaliers, se mirent en route. Mais en arrivant sur le territoire de Nicée, ils furent assaillis par les Turcopoles, troupes auxiliaires à la solde de l'empereur de Byzance. "Baudoin de Mons,
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1 Cf. p. 416 de ce présent volume.
1. Cf. n» 52 de ce présent chapitre.
2. 3. Cuillelm. Tyr., 1. VII, cap. i, col. 377.
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qui marchait à l'avant-garde, tomba sous une nuée de flèches. On dit que ses blessures, bien que nombreuses, n'étaient point mortelles, et qu'il fut enlevé vivant par les vainqueurs. Mais il disparut sans que jusqu'à ce jour, ajoute le chroniqueur, nul n'ait pu savoir aucune nouvelle de ce prince très-noble et très-chrétien. Hugues de Vermandois réussit à se sauver dans les montagnes, et évita le même sort1. » Les chroniqueurs de la croisade supposent, sans donner d'ailleurs aucun fait à l'appui de leur conjecture, qu'échappé à ce nouveau péril, Hugues le Grand n'en persista pas moins dans son projet de se rendre à Constantinople. Mais la captivité qu'il y avait subie une première fois, et le guet-apens auquel il venait de se soustraire devaient peu l'y engager. Anne Comnène n'eût pas manqué, si Hugues de Vermandois se fût de nouveau présenté à Byzanco, de signaler dans son Aléxiade le retour de cet illustre ambassadeur à la cour de son père. Le silence de l'historiographe porphyrogénète dans cette circonstance nous paraît décisif. Nous croyons donc que le frère du roi de France dut prendre une autre direction 3. Cependant il ne revint point à Antioche, où ses anciens compagnons d'armes ne manquèrent pas de le comparer au « corbeau de l'arche3.» Dans leur ignorance des événements, et ne jugeant que le résultat, ils se trompaient. Le secours que Hugues le Grand ne pouvait plus espérer de Constantinople, il alla le chercher en France. « On a calomnié ce prince, dit Guibert de Nogent. Nul n'a le droit de lui faire le moindre reproche, puisqu'à la tête d'une nouvelle armée, levée dans sa patrie, il repartit pour la croisade, où il trouva la mort des héros et la couronne des martyrs1. »
60. Après la grande victoire d'Antioche, les navires marchands qui avaient déserté le port Saint-Siméon y revinrent, chargés d'ap-
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1.Alberic. Aquens., 1. V, cap. m, col. 514.
2. M. Michaud et d'après lui tous les auteurs modernes affirment que Hugues de Vermandois trahit la cause de la croisade. «Ce prince arrivé à Constantinople, dit M. Michaud, oublia les soldats de Jésus-Christ, dont il était l'ambassadeur, et ne daigna pas même leur rendre compte de sa mission. » (Hisl. des Crois., 1. III.)
3.Corvini generis legnius. (Balder. Dot, 1. 111, col. 1125.)
4. Guibert. Novig., 1. VI, cap. m, S XI ; Pair, lat., t. CLVI, col. 174.
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provisionnements et de vivres. L'abondance revenait avec le triomphe dans l'armée de la croisade. « Durant le siège, dit Guibert de Nogent, on avait vu payer un œuf deux solidi (27 fr. 60 c. de notre monnaie) et maintenant un bœuf atteignait à peine le prix de douze deniers (12 fr. 80 c). Il semblait que Dieu ouvrît toutes les cataractes du ciel pour verser la prospérité et la richesse sur un peuple si longtemps éprouvé par le dénuement et par les tortures de la faim1. » — Cependant, ajoute le chroniqueur, un nuage précurseur de la tempête vint troubler la sérénité de ce ciel pur. Le grand pontife qui avait dirigé le nouveau peuple d'Israël parmi tant de tribulations et de périls, Adhémar de Monteil, cet homme de Dieu que le pape Urbain II avait constitué comme un autre lui-même à la tête de la croisade, tomba subitement malade : en quelques heures, il fut réduit à l'extrémité2. » — « Tous les princes accoururent, dit Raoul de Caen, témoin oculaire. De sa voix mourante, Adhémar leur adressa ses recommandations suprêmes. « Tant que Dieu l'a voulu, dit-il, je me suis dévoué pour le salut de nos frères et pour votre service. Une mère n'aime pas ses enfants plus que je n'ai aimé le peuple de Dieu. Maintenant l'heure de ma dissolution est venue : mon dernier soupir est proche. Soyez témoins de ma fidélité et de ma vigilance à remplir la mission qui me fut confiée par le seigneur pape Urbain II. Je vous confie au successeur qu'il m'avait désigné lui-même3. » — « Ce successeur, dit Guillaume de Tyr, fut le seigneur évêque Guillaume d'Orange, homme pieux et craignant Dieu, qui après la mort du bienheureux Adhémar, prit en effet les fonctions de légat apostolique et les remplit dignement4. » — « Après avoir ainsi parlé, reprend Guibert de Nogent, le saint évêque du Puy alla recevoir au ciel la récompense de ses glorieux travaux. C'était le jour de la fête de saint Pierre-ès-Liens (Ier août 1098), comme si le prince des apôtres, à qui Notre-Seigneur a confié les clefs du royaume des cieux, eût choisi cette grande solennité pour introduire
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1. Id., ibid. § X.
2. Guiberl. Novjfjr., 1. VI, cap. m, i XIII, col. 776.
3.Radulf. Cadom., Gesl. Tancred., cap. ïciy, col. 552.
4. Guillelm. Tyr., 1. IX, cap. i, col. 433.
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l'âme du légat apostolique dans les tabernacles éternels. A la nouvelle de cette mort, un immense cri de douleur s'éleva dans toute la cité d'Antioche. — Adhémar avait été, dit Baldéric de Dol, le conseil des chevaliers, l'espoir des orphelins, l'appui des pèlerins délaissés : pour les hommes de guerre, il était le premier des soldats ; pour les prêtres et les clercs, le plus instruit et le plus pieux des évêques. A une prudence singulière, il joignait le don de la parole et une grâce qui charmait tous les cœurs ; il était vraiment tout à tous. Aussi, dans cette immense multitude des croisés, il était chéri par chacun comme le meilleur des maîtres et le plus tendre des pères. Lui-même avait pour tous des entrailles paternelles. Jamais empereur n'eut de pareilles funérailles. On embauma son corps avec les aromates les plus précieux 1. L'armée tout entière, chaque soldat éclatant en sanglots, singultuosus exercitus, et les milliers de pèlerins, chacun fondant en larmes, suivirent le convoi de ce père tant regretté. — Moi qui ai vu ce spectacle, dit Raimond d'Agiles, j'ai voulu essayé de le décrire ; mais j'y ai renoncé, parce qu'il me paraît impossible d'en donner par la parole une juste idée 2. — La douleur des princes n'était pas moindre que celle du peuple, reprend Guibert de Nogent. Ils mêlaient leurs gémissements au concert des lamentations universelles ; les lugubres clameurs étaient telles, qu'un étranger,1 les entendant d'une hauteur voisine, aurait pu croire que les habitants d'Antioche étaient menacés d'une extermination subite. Durant la cérémonie des obsèques, qui furent célébrées à la basilique de Saint-Pierre, les offrandes déposées autour du cercueil dépassèrent tout ce qu'on peut imaginer. Elles furent intégralement distribuées aux pauvres, pour le repos de cette âme si chère3. — Enfin le corps d'Adhémar de Monteil fut enseveli sous le maître-autel, au lieu même où l'on avait trouvé la sainte Lance4.— On eut grand peine à faire sortir les flots des pèlerins qui restèrent
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1.Balder. Dol., 1. III, col. 1127.
2. Tantusque luctus omnium christianorum ibi morantium in morte ejus fuit ut nos qui vidimus, cum pro magnitudine rerum scribere curavissemus, compre-hendere atiquatenus neguissemus. (Raimund. de Agit, c. ivm, col. 619.)
3. Guibert. Novigent., lib. VI, cap. m, col. 776.
4 . Guillelm. Tyr., 1. VIl„cap. i, col. 378.
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jusqu'à la nuit, s'arrachant les cheveux, se meurtrissant le visage et la poitrine, sur la tombe de leur pasteur et de leur père5. » Ainsi fut pleuré le nouveau Moïse par le nouveau peuple d'Israël1.
61. Voici en quels termes les princes croisés, profitant des communications de nouveau rétablies par la voie de mer avec l’Europe, rendirent compte au pape de leur deuil récent, des événements accomplis, de leurs souffrances et de leurs victoires passées, de leur situation actuelle et du besoin qu'ils avaient de secours. « Au seigneur et vénérable pape Urbain ; Boémond et Raymond de Saint-Gilles, le duc de Godefroi et Robert duc de Normandie, Robert comte de Flandre et Eustache de Boulogne, salut, fidélité et soumission véritable dans le Christ, comme des fils à leur père spirituel. — Tous, d'un même désir et d'une même volonté, nous nous empressons de porter à votre connaissance les succès dont la miséricorde de Dieu a couronné nos efforts. Les Turcs, ces insolents ennemis du nom chrétien, ont été deux fois vaincus : la première, quand nous les tenions assiégés dans Antioche ; la seconde, quand à notre tour assiégés dans cette ville, nous avons par le secours de Jésus-Christ repoussé les forces combinées du prince de Khorassan, des émirs de Jérusalem, de Damas et de toutes les autres provinces de l'Orient.
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1. Balder. Dol., loc. cit.
2. Voici l'épitaphe d'Adbémar de Monteii, composée par Raoul de Caen :
Conditus est Maysis clarissimus hic imitatar
Doctrina, studio, moribus, officia. Dux papuli Mayses, et dux papuli fuit iste :
Arnba duces Chrisli, cœtitus arnbo sati, Ambo justitise, doctrine amba studiasi:
Arnba fiuere Dei vox média et papuli. Causa vise Moysis tellus Chanaan memoratur.
fiuic quoque causa vise terra fuit Chanaan: Cernere, non uii, Mcysi conceditur illa :
Huic quoque non uti, cernere ferme clatum est. Longa Deo Moysen jejunia conciliarunt ;
llunc quoque longa Deo consecmt esuries. Ipse Deus Moysen, hune popa Urbatius, et ipse
Prœco Dei sequiiur, misi ulrumque Deus.
(Radulf. Cadom:, cap. ïciv, col. 552.)
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Vous avez été précédemment informé 2 de la prise de Nicée et de la défaite de Soliman (Kilidji-Arslan) dans les plaines de Duretilla (Dorylée). Maîtres de toute la Roumanie après ce double succès, nous vînmes mettre le siège devant Antioche, ou, pour parler plus exactement, nous faire assiéger nous-mêmes sous les murs de cette ville. Enfin, après de rudes combats soutenus pour l'exaltation de la foi chrétienne, moi Boémond, par l'intermédiaire d'un Turc qui s'était engagé à me livrer la ville, je réussis avec les autres chevaliers du Christ à y pénétrer par escalade, le III des nones de juin. Le tyran de cette ville Cassianus (Ak-Sian) perdit la vie avec plusieurs milliers de ses soldats. Quant à leurs familles, femmes et enfants, nous les retînmes en notre pouvoir, avec toutes leurs richesses. La citadelle d'Antioche ne s'était point rendue : nos efforts pour l'emporter d'assaut furent inutiles, en sorte qu'elle devint contre nous un centre d'attaque formidable. En effet, le troisième jour après notre établissement dans la cité, plus de cent mille Turcs vinrent nous assaillir, et trouvèrent dans la citadelle des auxiliaires dévoués. Durant plus d'un mois, souffrant les horreurs de la famine, nous fûmes obligés pour vivre de tuer les chevaux et les bêtes de somme. Cette dernière ressource fut bientôt épuisée et tout espoir humain faisait défaut, lorsque, dans sa très clémente miséricorde, le Seigneur tout-puissant vint à notre secours. Trois apparitions successives de l'apôtre saint André à un vénérable serviteur de Dieu nous révélèrent la place où était enfouie, dans la basilique du bienheureux Pierre prince des apôtres, la lance avec laquelle Longin ouvrit sur la croix le cœur de Jésus-Christ. Cette découverte, et beaucoup d'autres révélations divines, survenues en même temps, nous rendirent force et courage ; nous étions comme transformés. La veille
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1. Sicut audistis. Cette parole officielle prouve qu'une correspondance régulière, tenue vraisemblablement par le légat apostolique, Adhémar de Monteil, s'échangeait entre le pontife Urbain II et l'armée de la croisade. Malheureusement toutes ces lettres, qui formeraient un recueil si précieux pour l'histoire, ont été perdues. Celle-ci n'a échappé au naufrage du temps que grâce à Foulcher de Chartres, chapelain du comte d'Édesse, qui l'a insérée dans son Historia Hierosotymitana, 1. I, cap.xv, col. 847.
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exténués et tremblants, le lendemain pleins d'audace et d'ardeur guerrière. C'est ainsi qu'après vingt-cinq jours de siège et de famine, la veille de la fête des apôtres Pierre et Paul, confiants dans le secours de Dieu, après nous être confessés de nos péchés, franchissant avec toute l'armée les portes de la ville, nous allâmes au combat. En nous voyant si inférieurs en nombre, les Turcs croyaient que nous cherchions non point à nous battre mais à nous enfuir. Cependant après avoir disposé nos masses d'infanterie et rangé la cavalerie sur les ailes, nous portant avec un élan irrésistible au plus épais des forces ennemies, par la vertu de la sainte Lance qui nous précédait, elles furent mises en déroute dès le premier choc. Selon leur tactique habituelle, les Turcs essayèrent alors de nous envelopper avec leur immense cavalerie et de nous prendre comme dans un filet pour nous exterminer tous. Avec la grâce et la miséricorde de Dieu, qui combattait pour nous, cette manœuvre se retourna contre eux. Ils se virent cernés à leur tour ; et la droite du Tout-Puissant combattant avec nous, notre armée, si peu nombreuse en comparaison de la leur, les tailla en pièces. Leur camp avec toutes leurs provisions et leurs richesses tomba entre nos mains : pleins de joie et de reconnaissance pour le Seigneur nous rentrâmes à Antioche. L'émir turc qui commandait la citadelle se rendit à Boémond, et voulut embrasser la foi chrétienne. Ainsi Jésus-Christ Notre-Seigneur rétablit toute la ville d'Antioche dans sa religion sainte et dans la communion avec l'Église romaine. Mais, hélas ! comme si le deuil devait se mêler à toutes les joies de la terre, le vénérable évéque du Puy, Adhémar de Monteil, que vous aviez constitué au milieu de nous comme votre vicaire, et qui s'est acquitté si dignement de cette fonction, nous a été enlevé par la mort, le jour des calendes d'août, quand il pouvait jouir du fruit de ses travaux et d'une paix à laquelle il avait contribué par tant d'efforts. Maintenant donc, nous, vos fils, orphelins par cette mort, et privés du père spirituel que vous nous aviez donné de votre main, c'est à vous, père commun de tous les chrétiens, que nous avons recours. Sur votre parole nous avons quitté notre patrie, nos familles, nos domaines, pour prendre la croix de Jésus-Christ et tra-
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vailler à l'exaltation du nom chrétien. Tout ce que vous nous avez prescrit, nous l'avons fait. Maintenant, venez nous rejoindre avec tous les auxiliaires que vous pourrez enrôler sous la bannière de la croix. C'est dans cette ville d'Antioche que, pour la première fois, le nom de chrétien fut prononcé. Jusque-là les disciples du Sauveur s'étaient appelés Galiléens ; mais après l'intronisation du bienheureux Pierre sur la chaire d'Antioche, le glorieux vocable qui depuis illumine le monde de sa splendeur fut seul adopté. Vous donc, le père et le chef de toute la chrétienté, vous ne sauriez vous dispenser de venir illustrer de votre présence le lieu où la chrétienté a pris son origine. Nous avons pu vaincre les Turcs et les infidèles ; mais il nous a été impossible de triompher des hérétiques orientaux, Grecs, Arméniens, Syriens et Jacobites. Nous vous prions donc et supplions, vous, notre père bien-aimé, vous, le père commun des chrétiens, le vicaire du prince des apôtres, de venir vous asseoir sur la chaire fondée par le bienheureux Pierre à Antioche. Vous y serez au milieu de vos fils obéissants et dévoués. Votre autorité suprême extirpera les hérésies qui pullulent en ce pays. Ainsi, sous votre direction, nous ouvrirons la double voie à la Jérusalem du ciel et à la Jérusalem de la terre, dont les portes seront bientôt libres. Le sépulcre du Seigneur sera arraché aux mains des infidèles et le nom chrétien exalté dans tout l'univers 1. « Cette lettre combla de joie le bienheureux pape. Il s'empressa de faire partir l'archevêque de Pise, Daïmbert, pour remplacer Adhémar de Monteil dans les fonctions de légat apostolique. Il se promettait d'aller lui-même en Orient réaliser le programme de Grégoire VII, et consommer la grande œuvre de la réconciliation des deux églises grecque et latine. Une mort prématurée l'empêcha d'accomplir ce noble dessein. L'archevêque de Pise, qui devait préparer les voies au vicaire de Jésus-Christ, se mit aussitôt en route ; mais il ne put rejoindre l'armée de la croisade qu'après la prise de Jérusalem. En même temps qu'ils écrivaient à Urhain II, les princes croisés adres-
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1. » B. Urbain II, Eputol. divers., I; Pair, lat., t. CLI, col. 551. — Cf. Fulch. Carnot., 1. I, cap. xv ; Pair, ht., t. CLV, col. 847.
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saient à toutes les églises d'Occident une lettre collective, dont l'unique exemplaire, publié dans l’Amplissima Collectio de dom Martène 1, porte une note d'origine ainsi conçue : « Moi Hugues2, évêque de Grenoble, je transmets cette lettre à l'archevêque 3et aux chanoines de la sainte église de Tours, afin qu'ils puissent en donner connaissance aux nombreux pèlerins que la fête de Saint-Martin (11 novembre 1098) attirera dans leur ville, et qui, à leur retour dans leur patrie, la répandront dans toutes les provinces de la chrétienté. Aux uns on demande des prières et des aumônes pour la croisade ; on fait appel aux autres pour se porter en armes au secours de leurs frères qui combattent glorieusement dans l'expédition sainte 4. » Voici la teneur du rescrit venu d'Antioche, et communiqué par saint Hugues à l'église métropolitaine de Tours: « Boémond fils de Robert 5, Raymond comte de Saint-Gilles, le duc Godefroi et Hugues le Grand 6, à tous les fidèles chrétiens de la catholicité, moyen de conquérir la vie éternelle. — Le délégué qui portera ce message en Europe vous dira en détail comment, après avoir conclu une alliance avec l'empereur grec, nous avons mis le pied sur le territoire des Sarrasins. L'empereur s'est engagé par serment, et a remis entre nos mains des otages, à l'effet de garantir à tous les pèlerins du Saint-Sépulcre la plus complète sécurité. Il a envoyé des ordres en ce sens à toutes les provinces de ses états et en particulié à Dyrrachium (Durazzo), défendant sous peine de mort d'attenter en quelque manière que ce soit à la liberté des pèlerins. Ces mesures remontent à la date du mois de mai 1097. De-
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1. D. Martène, Amp/iss. Collect., t. I, p. 568.
2. Saint Hugues de Ch'âteauneuf, le disciple et l'ami de saint Bruno.
3. On se rappelle que l'archevêque de Tours était alors Raoul ou Radulf d'Orléans.
4. Patr. lut., t. CLV, col. 392.
5. Robert Guiscard. Le surnom de Guiscard ou Wiscard (le Rusé) ne pouvait, on le conçoit, être ajouté par Boémond au nom de son illustre père.
6. La suscription de Hugues le Grand prouve que cette lettre avait été écrite avant le départ de ce prince pour sa mission à Constantinople. Elle dut également précéder la mort d'Adhémar de Mouteil, dont elle ne fait aucune mention.
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puis cette époque, avec la grâce de Dieu, nous avons victorieusement mené la guerre contre les Turcs. Dans un premier combat sous les murs de Nicée, trente mille ennemis furent taillés en pièces ; trois mille d'entre nous ont trouvé sur le champ de bataille la mort dans le Seigneur, et maintenant sans nul doute ils jouissent de l'éternelle vie. Les dépouilles des Turcs tombées en nos mains dans cette journée, or, argent; riches étoffes, armures de prix, étaient d'une valeur incomparable. Nicée fut conquise, et au-delà de son territoire nous avons emporté d'assaut toutes les forteresses, cités et bourgades à plus de dix jours de marche. Enfin nous sommes maîtres d'Antioche, après un grand combat où soixante-neuf mille Turcs ont perdu la vie, et dix milles des nôtres sont morts dans la paix. Qui jamais fut plus heureux que nous ? puisque « soit que nous vivions, soit que nous mourions c'est pour le Seigneur 1. » Sachez maintenant que le roi des Perses vient de proclamer dans tout l'Orient un nouveau ban de guerre. Il nous a adressé à nous-mêmes son défi, annonçant qu'il viendra nous attaquer en personne vers la fête de la Toussaint (lundi 1er novembre 1098), jurant, s'il est vainqueur, de se liguer avec le roi de Babylonie (le calife fatimite du Caire) et avec tous les autres rois musulmans pour exterminer le nom chrétien de la face de la terre ; au contraire, s'il est vaincu, il reconnaîtra, dit-il, la puissance suprême du Christ et embrassera avec tout son peuple notre foi sainte. Nous vous prions donc avec les plus vives instances de multiplier les jeûnes, les oraisons, les aumônes ; de faire célébrer partout en grande dévotion des messes pour obtenir sur nos armes la bénédiction de Dieu en cette circonstance solennelle. Nous vous recommandons surtout de redoubler vos prières et vos œuvres pies le vendredi, troisième jour avant la Toussaint. C'est celui que désigne le roi des Perses pour la grande bataille où nous espérons, avec la grâce du Christ, remporter la victoire définitive 2. » On conçoit l'émotion que durent produire en Occident ces triomphantes nouvelles de la croisade, après les sinis-
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1.Rom., xiv, 8.
2. Patr. lat., t. CLY, col. 390.
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tres récits apportés par les furtivi funambuli d'Antioche 1 et par les autres déserteurs de la guerre sainte. Quelle n'allait pas être l'anxiété du monde chrétien jusqu'à l'échéance de cette date terrible, où les soldats de la croix allaient disputer à ceux du croissant l'empire de l'univers! Voici ce qu'écrivait à cette époque un vaillant chevalier, Anselme de Hibemont, issu des anciens comtes de Valenciennes, qui s'était enrôlé sous l'étendard de Godefroi de Bouillon, son compatriote et son ami : « A son père et seigneur Manassès 2 par la grâce de Dieu vénérable archevêque de Reims, Anselme de Ribemont, son féal et humble serviteur, salut. — Sache votre sublimité, révéré seigneur et père, que malgré la distance qui nous sépare vous êtes sans cesse présent à notre esprit. Chaque jour nous nous recommandons avec confiance à vos saintes prières et à celles de tous les fils de la sainte église de Reims notre mère. Comme vous êtes notre seigneur et que votre autorité est prépondérante dans tout le royaume des Francs, c'est à votre paternité que nous adressons le fidèle récit de nos travaux, pour qu'ils soient portés par elle à la connaissance de tous et que chacun puisse compatir à nos souffrances et partager la joie de nos succès. Ma dernière lettre2 vous avait appris notre victoire à Nicée, et tous les détails de notre marche laborieuse à travers les pays de Roum et d'Arménie. Il me reste à vous décrire les deux sièges d'Antioche et la grande victoire par laquelle le Seigneur a couronné nos efforts. » Anselme retrace en effet d'un style vif, concis et tout militaire, ces émouvantes péripéties. Il note avec un soin patriotique la mort du connétable Walo, celle de Roger de Barneville, et celle d'un chevalier rémois, Roger de Béthigniville (Rogerius de Bithiniacavilla), qui succomba en repoussant les troupes de Schems-Eddaula, sorties de la citadelle et déjà parvenues dans la partie haute d'Antioche. « Après ce dernier effort, dit Anselme de Ribemont, la famine nous
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1.Cf. n° 50 de ce présent chapitre.
2.Manassès II de Chltillon, le compatriote du bienheureux pape Urbain II et l'ami de saint Bruno.
3. Cette autre lettre, à laquelle se réfère le chevalier de Ribemont, ne nous est point parvenue.
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réduisit à la dernière extrémité. Mais Dieu eut pitié de ses serviteurs : étendant sur eux sa main auxiliatrice, il daigna par une révélation de sa Providence nous manifester la lance dont fut percé à la passion le corps du Christ. Elle était enfouie sous le pavé, dans la basilique du bienheureux Pierre, à la profondeur de deux statures d'homme. Cette perle précieuse ainsi retrouvée, notre cœur à tous revécut. » Le chevalier raconte ensuite la grande bataille d'Antioche, la déroute de Ker-boghah; et il termine ainsi : « Votre paternité se réjouira donc de la victoire des chrétiens et de la délivrance de cette grande église d'Antioche, après Rome la mère de toutes les autres. Aidez-nous à rendre grâces à Dieu, et continuez à invoquer pour nous son secours. Notre confiance en vos prières est sans borne: c'est à elles, non à nos mérites, que nous attribuons nos succès. Veuillez garder en paix nos domaines ; protégez nos églises et nos pauvres contre toutes les agressions injustes. Nous vous recommandons aussi de prendre des mesures contre les pèlerins qui ont faussé leur serment : il faudrait s'ils viennent à résipiscence leur rendre la croix et les faire partir sur-le-champ pour le saint voyage ; sinon, les frapper d'une sentence d'anathème. La porte de la Terre-Sainte nous est dès maintenant ouverte. Tenez-le pour certain, Adieu. Nous conjurons tous ceux à qui parviendra cette lettre de prier Dieu pour nous et pour nos morts 1. »