Louis XIV 2

Darras tome 37 p. 50

 

    35. C'est au milieu de ces circonstances que débuta en 1643, le règne de Louis XIV. Louis XIII avait établi, par testament, un con­seil de régence ; la première démarche d'Anne d'Autriche fut de faire casser ce testament et de se faire attribuer la régence absolue. Pour remercier le Parlement de cet acte de complaisance, la reine-mère rappela les parlementaires exilés, et reçut en faveur tous les disgraciés du dernier règne. Cette mesure donna naissance à la faction des importants et au premier ministère ; un projet d'assas­sinat contre Mazarin fit renverser le ministère et écarter le parti. Après cette petite révolution de cour, la France fut en paix pen­dant quatre ans. En 1667, paraissent à l'horizon les premiers nuages. Le système de compression inauguré par Richelieu, avait mécontenté tout le monde ; Guilio Mazzarini, né à Peccina dans les Abruzzes, d'une famille sicilienne, en continuant, par la ruse, le même système, mécontenta encore plus par sa condition d'é­tranger, son ignorance de la langue française, son avarice et ses dilapidations. Mazarin avait fait revivre un édit qui défendait de bâtir au-delà de certaines limites, haussé les droits d'entrée à Paris sur les marchandises, créé de nouvelles charges et exigé pour quatre ans, en forme de prêt, les gages des cours souveraines, excepté le Parlement de Paris. Le Parlement, dédaigneux de cette grâce, porta l'édit d'union, énonçant la solidarité de toutes les cours souveraines. Mazarin, profitant de la victoire de Lens, fit arrêter deux membres du Parlement. Cette arrestation souleva la population de Paris ; en moins de deux heures, il s'éleva partout des barricades ; la reine, insultée, dut se retirer à Saint-Germain-

========================================

 

p51 LE RÈGNE DE LOUIS   XIV  DANS   SES   RAPPORTS   AVEC L'ÉGLISE

 

en-Laye, pendant que le Parlement condamnait Mazarin à l'exil. Ce fut le signal de la guerre et le commencement de la Fronde. Condé ramena la reine à Paris, mais bientôt, pour ses hauteurs, fut mis en état d'arrestation. Les provinces se soulevèrent à leur tour; Condé et les princes sont rendus à la liberté, Mazarin exilé à Co­logne. Enfin, après un fouilli de batailles ou les chansons jouent autant que les canons, la fronde du Parlement, la fronde de la ville et de la province, la fronde des princes disparaissent: Paris rap­pelle la Cour en 1653. Le Parlement, privé de toute autorité poli­tique, est réduit pour plus d'un siècle à l'humble rôle de Cour judiciaire ; l'aristocratie, renonçant aux traditions féodales, n'est plus qu'un ornement de la Cour et un instrument de victoires ; la bourgeoisie, qui n'avait été, pour les ambitieux, qu'un marche­pied, remet à d'autres temps son triomphe sur la noblesse et la royauté. En dernière analyse, la Fronde, qui n'avait eu pour pré­texte que le mauvais gouvernement du cardinal et pour cause que l'extension absorbante du pouvoir royal, eut pour résultat immé­diat, le rétablissement de la puissance de Mazarin et pour résultat éloigné, le triomphe de l'absolutisme. Mazarin, favori, peut-être époux secret d'Anne d'Autriche, devait gouverner la France jusqu'à sa mort en 1661.

 

 36. L'un des principaux chefs de la Fronde avait été Paul de Gondi, archevêque de Corinthe, coadjuteur de son oncle, l'arche­vêque de Paris. Cet homme se glorifiait du nom de « petit Catilina»; il estimait « qu'il fallait de plus grandes qualités pour former un bon chef de parti que pour faire un bon empereur de l'univers » ; il avouait qu'il était « l'âme peut-être la moins ecclésiastique du monde:» turbulent, passionné, sans scrupules, inépuisable en ex­pédients, poursuivant per fas et nefas, le poste de premier ministre qui échappa toujours à ses intrigues et à ses violences. Au milieu des vicissitudes de la guerre civile, Mazarin avait fait nommer Gondi cardinal, puis, l'avait mis en prison. Les réclamations d'Innocent X n'avaient pu obtenir la mise en liberté de l'éminence française. Mazarin avait envoyé, de Paris, un agent chargé d'apprendre au Pape les raisons de la conduite du gouvernement, mais cet agent

=========================================

 

p52     PONTIFICATS  D'ALEXANDRE  VII,   DE   aÉMENT   IX  ET  DE  CLÉMENT   X

 

ne fournissait aucune preuve de ses accusations. Ennuyé de sa prison, le cardinal avait donné alors sa démission de l'archevêché de Paris. Innocent avait refusé d'accepter cette renonciation, à moins que le cardinal ne l'eut confirmée librement. Or, le cardinal, évadé de sa prison, n'avait rien eu de plus pressé que de révoquer sa renonciation, comme entachée d'une violence manifeste. De Retz, arrivé à Rome, avant le conclave, avait été l'un des promoteurs de l'élection d'Alexandre VII. Après le conclave, on publiait, à Rome, contre ce cardinal français, des accusations ; mais on négligeait toujours de donner des preuves. Cependant, le cardinal avait en­voyé dans son diocèse des vicaires généraux désagréables à la cour et demandé le pallium: le Pape le lui avait accordé dans une cérémonie secrète. De là, de nouvelles plaintes contre le Pape, comme s'il eut canonisé le destructeur du royaume. Dans sa ré­ponse, le Pape représenta que le roi avait dû reconnaître l'affection du Saint-Siège dans le silence qu'il avait gardé devant la longue détention d'un prince de l'Église et des condamnations qu'il avait subies sans qu'on eut recouru au juge compétent. Le cardinal, en s'évadant, avait délivré le Saint-Siège de la nécessité d'employer les armes spirituelles contre les violateurs de sa dignité. Le Pape ne pouvait lui refuser le pallium. Dans la circonstance, personne n'avait fait d'objections ; quant à la lettre écrite de France au nom du roi, le Pape ne pouvait en faire usage, pour ne pas dévoiler en public ce que le gouvernement lui confiait en secret. Quant aux vicaires envoyés à Paris, le cardinal pouvait les changer ; mais cela n'entraînait pas qu'on put, à Paris, le déposer, ni le condam­ner, à Rome, pour des soupçons extra-judiciaires. Ces sages pa­roles du Pape adoucirent le gouvernement.

 

Le cardinal Mazarin gardait sa colère contre le cardinal de Retz, mais il répugnait à un acte judiciaire, croyant que l'accusation de lèse-majesté entraînait ipso-facto, la destitution. Mazarin, ministre à Paris, ne suivant pas les maximes d'un cardinal délibérant à Rome, les rancunes de l'ambition devaient-elles prévaloir contre les droits? Cependant le pontife ne voulait pas qu'un diocèse si im­portant fut privé de pasteur.  En prévision d'embarras qui pou-

========================================

 

p53 LE RÈGNE  DE  LOUIS   XIV   DANS   SES   RAPPORTS   AVEC L'ÉGLISE

 

vaient amener de nouveaux troubles, il nomma un vicaire aposto­lique et envoya le bref au nonce Piccolomini, avec ordre de ne le remettre que quand on serait sûr de l'assentiment du clergé. Les évêques de l'assemblée, apprenant cette détermination, s'écrièrent qu'une telle députation, du vivant de l'archevêque, dérogeait aux usages français. En présence de ce refus, Mazarin céda. Le cardi­nal de Retz fut, de nouveau, bien et dûment reconnu comme ar­chevêque. Le ministre le pria alors directement de revenir à une proposition que le gouvernement avait rejetée. Ce projet consistait à faire présenter, par le roi, six sujets, parmi lesquels le cardinal choisirait son vicaire. Le consentement fut souscrit par Retz et envoyé à Paris sans qu'on en donnât la moindre connaissance, à Lyonne, ambassadeur de France à Rome. Il y eut, en ce moment, comme une trêve entre le Saint-Siège et la France.

 

   37. A partir de cette affaire, les relations entre la France et Rome avaient été rares et difficiles. Mazarin, cardinal, premier ministre, après comme avant la Fronde, ne paraît avoir eu guère d'autre souci que d'abreuver de dégoûts la papauté. Aux traités de Westphalie, Innocent X refusait d'être, pour la politique française, un instrument docile ; Mazarin osa dire au pontife que si, « par sa partialité, il obligeait la France à examiner de près ce qui s'était passé dans son élection, elle trouverait peut-être des motifs légi­times pour le regarder comme un intrus (1). » Les parents d'Ur­bain VIII, qui avaient abusé de leur crédit à peu près comme Mazarin, Mazarin les prit sous sa protection. Sous prétexte de guerre contre les Espagnols, mais en effet pour frapper de terreur la Cour pontificale, il fit assiéger Orbitello à une heure de Rome, et Porto-Longrone dans l'île d'Elbe, appartenant au prince Ludovisi, neveu du Pape. Déjà il avait gorgé des dépouilles de l'Église ro­maine, Antoine Barberini ; pour prix de son concours contre Inno­cent X, il lui donna encore l'archevêché de Reims. C'est ainsi qu'il suscita mille embarras au Saint-Siège et réussit à paralyser son action. Parce que Fabio Chigi, nonce  apostolique, avait combattu énergiquement  aux  négociations  de Munster et d'Osnabruck, les

---------------------

 (1) Le P. Bougeât, Histoire des traités de Westphalie, t. IV, p. 59.

==============================

 

p54     POXTIFICATS  D'ALEXANDRE VII,   DE   CLÉMENT  IX  ET  DE  CLÉMENT   X

 

articles les plus contraires aux droits et à la liberté de l'Église, Mazarin, plein de rancune, lui avait d'abord donné l'exclusion, puis s'était opposé à ce que le roi lui envoyât, selon l'usage, l'am­bassade d'obédience. En 1659, il affecta de conclure le traité des Pyrénées sans sa participation, quoique le Pontife eût appelé la paix de tous ses vœux et l'eût facilitée par ses bons offices. « Entre les événements qu'à produits le traité de paix, il n'y en a point eu de plus remarquable ni de plus remarqué que de l'avoir conclu sans l'intervention du Pape, vu que le Saint-Siège avait si long­temps travaillé pour acheminer ce traité, et que le Pape séant s'y était en personne si utilement employé à Munster (1). Alexandre VII ne fut pas même nommé dans le préambule, et si le Saint-Siège est mentionné dans les articles 99 et 100, c'est que le Roi Catholique et le Roi Très Chrétien s'y promettent mutuellement d'appuyer les revendications de deux princes italiens contre la Cour de Rome !

 

A l'intérieur, le cardinal ne se montrait pas meilleur chrétien, ni plus honnête homme. Pour soutenir la vertu d'Anne d'Autriche, il paraît bien que lui, cardinal, l'avait épousée ; et pour énerver celle de Louis XIV, il avait favorisé son précoce penchant au liber­tinage. Son immense fortune révolte la conscience ; quand on pense aux millons qu'il donna en mariage à ses cinq nièces, il est difficile de ne pas l'accuser de vol. Dans l'Église, par exemple, il avait ac­caparé sans pudeur vingt-deux abbayes et les plus riches, bien en­tendu : Saint-Denis en France dont les fermes ne rapportaient pas moins de quarante mille écus, Saint-Pierre-de-Corbie, Cluny, la Chaise-Dieu, Cercamp, le Gard, Saint-Médard de Soissons, Saint-Lucien de Bauvais, Saint-Martin de Laon, Saint-Clément et Saint-Vincent de Metz, Saint-Bénigne de Dijon, Saint-Seine, Saint-Ger­main d'Auxerre, Saint-Victor du Marseille, Saint-Honorat de Lérins, Notre-Dame de Grand Selve, Saint-Pierre de Moissac, Saint-Michel en Lerme, Saint-Étienne de Gaen, Saint-Pierre de Préaux. Cette monstrueuse énumération découvre l'aboutissement des commendes et accusera éternellement cet accapareur de biens de

--------------------

[1)Hist. de la paix conclue sur la frontière de France et d'Espagne, l'an 1659, Cologne. 100L

==================================

 

p55 LE  RÈGNE  DE LOUIS   XIV  DANS   SES   RAPPORTS  AVEC L'ÉGLISE

 

l'Église : ce n'est pas pour de tels excès qu'avaient été fondées ces grandes abbayes et c'est par de tels abus qu'on en a préparé la destruction, au grand détriment du droit de l'Église, des pauvres et de ceux même qui ont dépouillé l'Église. Avant de mourir, Mazarin eut comme un doute sur la légitimité de sa conduite, par un acte unique, il rétrocéda tous ces biens à Louis XIV, qui le pria de les garder. Par testament, il fonda le collège des Quatre-Nations entendant par là l'Alsace, l'Artois, le Roussillon et le Piémont, pro­vinces annexées à la France par les derniers traités ; il donna, à ce même collège, sa bibliothèque d'un prix incomparable : c'est au­jourd'hui la bibliothèque Mazarine. A Rome, il avait fait rebâtir en entier, dès 1650, l'Église des saints Vincent et Anastase, avec une belle façade entr'ouverte et deux ordres de colonnes d'un goût singulier. Au lit de mort, il donna, au Pape, deux cent mille écus pour la guerre contre les Turcs, et, recevant la bénédiction apos­tolique de Piccolomini, il témoigna son regret de tout ce qui avait pu offenser Sa Sainteté et protesta qu'il lui demandait pardon. Quelques personnes doutaient de la piété de Mazarin; il voulut re­cevoir les derniers sacrements avec apparat. Au prêtre qui lui an­nonçait la dernière heure, il répondit: Hora misericordiœ: c'est l'heure de la miséricorde. »

 

38. Jusqu'à vingt ans, Louis XIV ne s'était préoccupé que de bal­lets, de mascarades, de tournois, de cartes, de dés et surtout d'intrigues d'amour. Mazarin, qui l'avait deviné, disait : « Il y a en lui l'étoffe pour faire quatre rois et un honnête homme. » En mourant, il lui recommanda Colbert et lui dénonça la dilapidation des finances. Le jeune prince avait, de bonne heure, une haute idée de sa puissance, il marquait de l'aptitude au travail, de la force pour garder un secret, et un grand désir de se couvrir de gloire. Sauf ce penchant féroce à la volupté qui sera le grand opprobre de son règne, la ruine de sa race et de la royauté, penchant dont il n'igno­rait pas les périls, Louis XIV était prêt à régner lorsque mourut Maza­rin. Dès le lendemain, il manda Fouquet, Letellier, Lionne et s'enfer­ma trois heures avec eux. Ni la reine-mère, ni Villeroi, l'ancien gou­verneur du jeune prince ne furent appelés. L'après-midi, la cour

=======================================

 

p56     PONTIFICATS  D'ALEXANDRE VU,   DE  CLÉMENT   IX  ET  DE  CLÉMENT  X

 

retourna de Vincennes à Paris. Le lendemain, un second conseil fut tenu au Louvre : les chancelier et secrétaires d'Etat y furent convoqués, avec les trois membres du conseil secret formé la veille. « Monsieur, dit le roi, s'adressant au chancelier, chef titulaire des conseils, je vous ai fait assembler avec mes ministres et mes secré­taires d'État, pour vous dire que, jusqu'à présent, j'ai bien voulu laisser gouverner mes affaires par feu M. le cardinal. Je serai à l'avenir mon premier ministre ; vous m'aiderez de vos conseils, quand je vous les demanderai. Je vous prie et vous ordonne, monsieur le chancelier, de ne rien sceller en commandement que par mes ordres ; et vous, mes secrétaires d'État, et vous, monsieur le surin­tendant des finances, je vous ordonne de ne rien signer sans mon ordre. «L'archevêque de Rouen, qui présidait l'assemblée du clergé eut aussi ordre de s'adresser au roi pour toutes les décisions concer­nant la cour romaine. Louis XIV prenait son poste de roi, pour ne plus le quitter un seul jour pendant cinquante-cinq ans. Le nonce Piccolomini ne manqua pas d'instruire, le plus promptement possible, Alexandre VII, de ce changement; il annonçait, en même temps, que le soin de la dignité royale occuperait surtout le roi et que les relations religieuses resteraient probablement sur un pied satisfai­sant pour la cour pontificale.

 

   9. Par les conseils de sa mère, sous l'inspiration de sa foi et de son bon sens, le jeune roi n'avait pas d'autre pensée. Le moyen le plus naturel d'entrer, avec le Saint-Siège, en bons rapports, c'était d'envoyer à Rome un ambassadeur. En l'absence d'ambassadeur en titre, les affaires étaient gérées par les cardinaux Barberini et Re­naud d'Esté, protecteurs de la France et ennemis acharnés d'Ale­xandre VII. En France, ils avaient, pour compères, les ministres Lionne, Letellier et Colbert, tous trois, par orgueil de position et passion janséniste, très hostiles à la chaire apostolique. Malgré un léger différend au sujet de Modène et une récente querelle entre Français et Italiens à Rome, Louis XIV voulut suivre son premier mouvement. Malheureusement, il se laissa bientôt emporter par cet immense orgueil qui devait lui faire commettre des fautes si funes­tes et qui allait lui donner des torts si graves; la mesure destinée à

==========================================

 

p57 LE  RÈGNE  DE  LOUIS   XIX  DANS   SES   RAPPORTS   AVEC  L'ÉGLISE

 

rétablir la paix alluma une guerre qui devait déshonorer les pre­mières années du grand règne.

 

« Tous nos historiens racontent, dit un savant jurisconsulte qui est en même temps un érudit historien et qui promet un vengeur à l'Eglise, tous racontent, en se copiant les uns les autres, que Louis XIV, au début de son règne, en 1662, eut, avec le Saint-Siège, une première querelle où il soutint avec énergie les droits de sa couronne; que le duc de Créqui, son ambassadeur, ayant été insul­té dans les rues de Rome par la garde corse au service du Pape, et Alexandre VII lui ayant refusé satisfaction, le jeune roi força juste­ment le chef de l'Église à s'humilier devant lui. La vanité française et surtout les préjugés gallicans empêchèrent longtemps de juger cet événement avec impartialité. D'un autre côté, on a eu tort de lui attribuer un caractère simplement épisodique, sans le rattacher à la politique générale du même prince envers le souverain pontife et notamment au conflit bien plus célèbre de 1682 : en effet, à l'une comme à l'autre époque, l'ambition des ministres de Louis XIV était d'amoindrir le pouvoir du Saint-Siège, et un certain nombre d'ecclésiastiques français servirent d'auxiliaires à la puissance civile dans des entreprises qui pouvaient mener au schisme et à l'hé­résie (1). »

 

Nous voulons étudier ici cette affaire des Corses. Pour en rendre un compte exact et complet, il faudrait recourir aux sources ro­maines et aux sources françaises ; mais, parce que des lecteurs français pourraient récuser l'autorité des archives pontificales et des papiers de la famille Chigi, nous nous adresserons seulement aux ouvrages et aux correspondances de notre pays. Les corres­pondances diplomatiques ont été analysées par M. Gérin ; les ou­vrages de Régnier Desmarais en son Histoire des démêlés de la cour de France avec la cour de Rome au sujet de l'affaire des Corses et les Mémoires du cardinal Renaud d'Esté composés par un secrétaire français qui avait passé seize ans à son service, ont été compulsés attentivement par le même auteur. Nous bénéficierons, pour la dé­fense de l'Église, de ce consciencieux travail.

-------------

(1) Rvue des questions historiques, t. X, p. GG.

========================================

 

p58     PONTIFICATS  D'ALEXANDRE   VU,   DE  CLÉMENT  IX  ET   DE  CLÉMENT  

 

40. Le duc de Créqui n'était pas homme à remplir les intentions du roi. D'abord ses trois patrons n'avaient pas d'autre politique que d'humilier le Saint-Siège. Lionne était revenu mécontent de Rome et avait, pour conseiller, un ami de Duvergier de Hauranne; Letellier, plus habile à cacher sa haine, suivait les idées de son se­cond fils, nourrisson théologique de Coquelin, l'un des futurs cory­phées de 1682. Colbert réglait sa conduite dans les affaires religieu­ses sur les conseils de Bourséis, qui avait accepté les idées de Jansénius. Ce qui faisait dire à la reine-mère que les trois ministres avaient chacun son janséniste (1). Créqui était bien leur homme, Voltaire lui-même a dit de cet ambassadeur qu'il révolta les Romains par sa hauteur, et le secrétaire du cardinal d'Esté, tout en défendant le duc, convient qu'il avait dès lors la réputation d'être « un homme hautain, un emporté, un fier, et qu'il passait pour venir à Rome avec du monde qui ne demandait qu'à mener les mains (2). »

 

Avant même de quitter Paris, Créqui chercha querelle au nonce du Pape, Piccolomini. Par simple politesse, le duc devait faire visite au nonce, mais auparavant il exigea, contrairement à l'usage, que le duc lui donnât la main chez lui en sa qualité de duc et pair du royaume. Comme représentant du souverain pontife, Piccolomini ne devait à Créqui que les égards dus aux personnages de son rang, mais il ne lui devait rien qui eût paru abaisser, devant un simple duc, l'autorité pontificale. En homme prudent et gracieux, il offrit de présenter, à Créqui, en maison tierce et comme simple particu­lier, tous les hommages qui pourraient complaire à la vanité du duc. Le duc devina-t-il le jeu ou fut-il irrité qu'on eût déjoué le sien, mais il refusa. Piccolomini instruisit sa cour de cet incident de mauvais augure, et l'avertit de plus que l'ambassadeur, d'un caractère difficile, conduisait à sa suite beaucoup de gens accoutu­més à vivre avec toute sorte de licence. Ces renseignements étaient exacts, et sans parler des aveux de Renaud d'Esté et de Régnier Desmarais, on en trouve une confirmation singulière dans les Mé-

---------------------

(i) Siècle de Louis XIV, ch. vii.

(2) Mémoires du P. Rapin, éd. Aubineau, t. ni, p. 195 et tous les récits du temps.

========================================

 

p59 LE RÈGNE  DE LOUIS   XIV  DANS   SES   RAPPORTS  AVEC L'ÉGLISE

 

moires de Bonaventure d'Argonne, publiés sous le pseudonyme de Vigneul Maroille.

 

A son arrivée, par une maladresse indigne, Créqui souleva immé­diatement un conflit d'étiquette contre les parents du Pape. Avec ou sans prétexte, mais certainement sans raison, il refusa la pre­mière visite au frère et au neveu d'Alexandre VII, qui occupaient des charges élevées dans le gouvernement ; il prétendait ne devoir cet honneur qu'aux parents ecclésiastiques du Pontife et il citait à l'appui des exemples sans autorité. Sur le chapitre des bienséances et des délicatesses, comme sur le chapitre des principes, Rome est, par excellence, la ville des traditions. Gréqui ambassadeur avait été certainement annoncé par une dépêche, mais certainement aussi il avait été répondu à cette dépêche par une autre et l'on était quitte de ce côté. L'ambassadeur, arrivé à Rome, n'avait pour recevoir, de personnes qui ne dépendaient pas de lui, des visites, qu'à les prévenir; et pour les recevoir de personnes constituées en autorité, il était absolument de rigueur qu'il les prévint comme ambassadeur. A moins de vouloir blesser la famille du Pape et manquer à de hauts fonctionnaires, il devait se conformer à l'usage. Mais M. le duc ne l'entendit pas ainsi, et, au risque de trop découvrir combien il était dépourvu d'aptitude diplomatique, il protesta qu'il ne serait jamais le premier à visiter Don Mario et Don Augustin Chigi; il intrigua même pour qu'on ne leur cédât pas sur ce point. Louis XIV, prévenu du fait, fit céder son ambassadeur autant pour le tort que pour le ridicule. Les Chigi, pour diminuer la mortification du duc, le reçurent avec une extrême courtoisie ; de plus, leurs épouses, par une attention pleine de délicatesse, visitèrent les premières la duchesse de Créqui, bien que l'une d'elles fût une princesse Farnèse. Enfin l'affaire s'arrangea de si bonne façon qu'il parut juste et digne d'espérer une parfaite intelligence.

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon