Daras tome 27
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CHAPITRE VI.
D’oû vient, quand tout le monde veut le bonheur, qu'on choisisse plutôt ce qui en éloigne.
9. Le bonheur de la vie étant dans ces deux choses, et parce qu'il est connu de tous les hommes, leur est cher à tous, quelle pensons-nous être la cause pour laquelle les hommes, quand ils ne peuvent allier ces deux choses, choisissent plutôt d'avoir tout ce qu'ils veulent que de vouloir bien quand même ils ne pourraient l'avoir? Est‑ce que c'est la dépravation du genre humain qui fait que les hommes, bien que sachant qu'on ne saurait être heureux quand on n'a point ce qu'on veut, ni quand on a ce qu'on a mal fait de vouloir, mais qu'on ne l'est que si on a ce qu'on a voulu et que ce qu'on a voulu est bon, et qu'on ne veut rien de mal, choisissent de ces deux choses qui constituent le bonheur de la vie, s'il ne leur est point donné de les avoir toutes les deux, de préférence celle qui les éloigne le plus du bonheur de la vie (car on en est bien plus loin quand on possède ce qu'on a eu tort de désirer, que lorsqu'on ne le possède point), tandis qu'on devrait choisir et mettre avant tout le bien vouloir, lors même qu'on n'obtiendrait pas l'objet désiré pour le bien ? Car celui qui veut justement tout ce qu'il veut, n'est pas loin d'être heureux; il le sera dès qu'il aura obtenu tout ce qu'il veut. Ce n'est point le mal assurément, mais le bien qui fait le bonheur quand il le fait; or, on a déjà un bien qu'on ne doit point tenir pour peu considérable, dans la volonté même qui est bonne, quand on ne met son bonheur que dans les biens dont la nature humaine est capable, non dans la perpétration ou l'acquisition de rien de mal, quand on ne recherche avec prudence, tempérance, force et justice d'âme, que des biens
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tels qu'on peut les trouver dans cette vie malheureuse, et qu'on n'en jouit qu'autant qu'il est donné d'en jouir, en sorte qu'on ne laisse point d'être bon soi‑même jusque dans le malheur, pour être heureux lorsque tous les maux seront finis et tous les biens accomplis.
CHAPITRE VII.
La foi est nécessaire au bonheur de l'homme, qui ne sera atteint que dans la vie future.
10. Il suit de là que dans cette vie toute pleine d'erreurs et de maux, ce qu'il y a de plus nécessaire, c'est la foi par laquelle on croit en Dieu. Car il est impossible de trouver pour l'homme une autre source de biens quels qu'ils soient, mais surtout de biens au sein desquels il soit bon et par lesquels il devienne heureux, qu'en Dieu. Mais ce n'est que lorsque quittant cette vie, celui qui y est fidèle et bon au milieu des maux dont elle est pleine sera passé à la vie bienheureuse, qu'il lui sera donné en vérité de vivre comme il le veut, chose qui ne peut être maintenant en aucune manière. En effet, il ne voudra point vivre mal dans cette félicité, il ne voudra pas non plus des choses qui n'existeront point, et ce qu'il voudra ne fera point défaut. Tout ce qu'il aimera il l'aura et il ne désirera pas ce qui ne sera point à sa portée. Tout ce qui se trouvera dans cette vie, sera bon; le Dieu suprême sera le souverain bien, et il se donnera à ceux qui l'aiment pour faire leur bonheur; mais ce qui mettra le comble à ce bonheur, c'est qu'on sera certain qu'il durera toujours. Les philosophes se sont fait à la vérité, chacun selon son bon plaisir, une vie bienheureuse à eux, afin de pouvoir, comme par leur propre vertu, une chose qu'ils étaient hors d'état de faire par la condition commune des mortels, vivre comme ils voulaient. Ils sentaient bien qu'il n’y a pas d'autre moyen d'être heureux que d'avoir ce qu'on veut, et de ne point avoir à endurer ce qu'on ne veut point. Mais qui ne voudrait voir une vie de bonheur quelle qu'elle soit, qui lui plait et que, pour cela, il appelle une vie heureuse, tellement en son pouvoir qu'il lui fût possible de la rendre éternelle ? Or, qui en est là ? qui veut souffrir les peines qu'il supporte avec force, quand bien même il voudrait et pourrait les supporter s'il les souffre? qui voudrait vivre dans les tourments, quand bien même il pourrait, en y conservant la justice, par la patience, y vivre d'une manière digne de louanges? Ceux qui ont supporté ces maux, soit en désirant avoir, soit en craignant de perdre ce qu'ils aimaient d'un amour mauvais ou louable, les regardaient comme devant passer, car il y a bien des hommes qui se sont dirigés avec force par des maux passagers vers des biens durables. Certainement ils étaient heureux
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en espérance, même quand ils se trouvaient au sein de ces maux passagers, par lesquels ils tendaient vers des biens durables. Mais celui qui n'est heureux qu'en espérance, n'est point encore heureux, car il attend, dans la patience, un bonheur qu'il ne possède point encore. Quant à celui qui est au milieu des tourments sans aucune espérance de ce genre, sans aucune récompense de cette sorte, quelque patience qu'il déploie, il n'est pas véritablement heureux, mais fortement malheureux; car on ne peut pas dire qu'il n'est point malheureux, en alléguant qu'il le serait davantage, s'il manquait de patience dans ses maux. S'il ne souffre point dans son corps ce qu'il ne veut point souffrir, il ne faut pas dire, même alors, qu'il soit heureux; car il ne vit point comme il veut. En effet, pour ne point parler du reste, il y a des peines, et il y en a d'innombrables, qui n'atteignent point le corps et ne s'attaquent qu'à l'âme, dont nous voudrions bien voir notre vie exempte; on voudrait par exemple, si on le pouvait, avoir un corps si bien portant et exempt de tous maux, qu'on n'eût à souffrir de ce côté aucune affliction et qu'on le possédât en son pouvoir, ou du moins qu'on l'eût incorruptible. Mais comme il n'en est ainsi pour personne, et qu'on vit dans l'incertitude, il est évident qu'on ne vit point comme on veut. Car quoique prêt à recevoir avec force et à supporter, d'une âme égale, toutes les adversités qui peuvent survenir, on aime mieux pourtant qu'il n'en arrive point et si on le peut on fait en sorte qu'il en soit ainsi; de cette manière on est prêt aux deux alternatives, c'est‑à‑dire, tout en désirant l'une autant qu'il est en soi, et en évitant l'autre, on est prêt à supporter volontiers même ce qu'on voulait éviter, si c'est ce qui arrive, parce que ce qu'on voulait n'a pu se faire. On supporte donc les choses pour n'en être point accablé, mais on voudrait n'avoir point à les supporter. Comment donc vit‑on alors comme on veut ? Est‑ce parce que c'est par la volonté qu'on est fort pour supporter des choses qu'on voudrait n'avoir point vues fondre sur soi? Il s'en suivrait donc qu'on veut alors ce qu'on peut, parce qu'on ne peut point ce qu'on veut. Voilà tout le bonheur, dirai‑je risible, ne devrais‑je point dire plutôt misérable, des mortels orgueilleux qui se vantent de vivre comme ils veulent, parce que c'est par un acte de leur volonté qu'ils souffrent avec patience ce qu'ils voudraient ne leur être point arrivé. C’est en effet, disent‑ils, la sage maxime de Térence : Si ce que vous voulez, dit ce poëte, ne se peut point, veuillez ce que vous pouvez. (TÉRENT. And., scen. I, act. ii.) Qui dit que cette parole manque de justesse ? mais ce conseil est celui qu'on donne à un malheureux pour l'empêcher de l'être davantage. Mais à un homme heureux, tels que tous veulent être, on ne peut dire avec justesse et vérité : ce que vous
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voulez ne peut se faire; car s'il est heureux, tout ce qu'il veut est possible, puisqu'il ne veut rien qui ne soit possible. Mais cette vie n'appartient pas à notre condition mortelle, et elle ne peut se trouver que là où il y aura immortalité. Si elle ne pouvait jamais être accordée à l'homme, c'est en vain que le bonheur lui‑même serait cherché, puisqu'il ne peut exister s'il n'est immortel.
CHAPITRE VIII.
Point de félicité si elle n'est immortelle.
Il. Tous les hommes voulant donc être heureux ne peuvent le vouloir véritablement sans vouloir être immortels, car ils ne sauraient être heureux s'il en est autrement. D'ailleurs si on leur adresse sur l'immortalité la même question que sur le bonheur, ils répondent tous qu'ils veulent être immortels. Mais ce n'est plus qu'un bonheur vaille que vaille, ayant plutôt le nom que la réalité du bonheur, qu'on recherche en cette vie, dès qu'on n'espère point l'immortalité sans laquelle le vrai bonheur ne saurait exister. En effet, celui‑là est heureux, comme je l'ai déjà dit plus haut, et comme je l'ai assez fortement établi, qui vit comme il veut, et qui ne veut rien de mal. Or, personne ne fait mal de vouloir l'immortalité, si sa nature, par le don de Dieu, en est capable; si elle en est incapable, elle l'est également du bonheur. Pour vivre heureux, il faut donc vivre. Or, comment la vie bienheureuse peut‑elle être le partage de l'homme que la vie même abandonne à sa mort? Quand la vie l'abandonne, il le veut, ou il ne le veut point , ou bien il n'a de vouloir ni pour ni contre. S'il ne le veut point, comment la vie qu'il veut mais ne peut avoir, peut‑elle être une vie bienheureuse ? Car si nul n'est heureux quand il n'a point ce qu'il veut, combien moins le sera‑t‑il si ce n'est plus seulement son honneur, ses biens, ou tout autre chose, mais la vie même qui l'abandonne malgré lui, puisque alors il n'y aura même plus de vie pour lui? Aussi quoiqu'il n'ait plus de sentiment pour être malheureux, puisque si la vie bienheureuse s'est envolée loin de lui, c'est parce que la vie même l'a quitté tout entière, il ne laisse point d'être malheureux aussi longtemps qu'il a le sentiment, parce qu'il sait que, malgré lui, même ce qu'il aime plus que tout le reste et à cause de tout le reste doit périr. La vie ne peut donc point être en même temps pour l'homme une vie bienheureuse et l’abandonner malgré lui; puisqu'il n'y a point de bonheur pour quiconque est blessé dans sa volonté, par conséquent elle rend d'autant plus malheureux celui qu'elle abandonne malgré lui qu'elle le rendrait malheureux même si elle se présentait à lui contre son gré. Si au contraire
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elle est d'accord avec sa volonté quand elle le quitte, en ce cas encore, comment une vie qu'il voulait voir périr quand il l'avait pourrait‑elle être la vie bienheureuse? Il ne reste plus qu'une chose à dire, c'est que dans son cœur l'homme bienheureux n'a de volonté ni pour ni contre, en d'autres termes, qu'il ne veut ni ne veut pas que la vie bienheureuse le quitte lorsque, à la Mort, la vie tout entière l'abandonne, et qu'il est disposé à supporter l'une ou l'autre chose d'une âme égale. Mais cette vie‑la encore n'est point non plus la vie bienheureuse, puisqu'elle est telle qu'elle n'est plus digne d'être aimée par celui‑là même qu'elle rendrait bienheureux. Comment serait‑ce une vie bienheureuse que celle que n'aime point un bienheureux? Ou bien comment serait‑ce l'aimer que de voir avec indifférence qu'elle subsiste ou qu'elle périsse? A moins peut‑être que les vertus que nous aimons uniquement à cause de la béatitude n'osent nous porter à ne point aimer la béatitude même. Si elles le font, nous cessons de les aimer elles‑mêmes, puisque nous n'aimons plus la béatitude pour laquelle seule nous les aimions. Enfin comment cette proposition si bien approfondie, si bien examinée, si bien éclairée, si certaine, tout le monde veut être heureux, sera‑t‑elle vraie, si ceux‑là même qui sont déjà heureux ne veulent ni ne veulent point être heureux? Ou si ceux qui sont heureux veulent, comme la vérité le crie, comme les y pousse la nature au fond de qui le Créateur souverainement bon et immuablement heureux a placé ce sentiment, s'ils veulent, dis‑je, être heureux, il est évident qu'ils ne veulent point ne pas être heureux. Mais s'ils ne veulent point ne pas être heureux, il est hors de doute qu'ils ne veulent point voir se consumer et périr ce qui fait qu'ils sont heureux. Ils ne peuvent être heureux qu'autant qu'ils sont vivants, ils ne veulent donc point voir périr ce qui fait qu'ils vivent. Par conséquent, quiconque est ou désire être bienheureux, désire être immortel. Or, ce n'est point vivre heureux que de manquer de ce qu'on veut; par conséquent, nulle vie ne saurait être véritablement heureuse, si elle n'est éternelle.
12. Mais la nature humaine est‑elle capable de comprendre que tel doit être le bonheur qu'elle déclare digne de ses désirs? Ce n'est point une petite question; mais avec la foi qui se trouve dans tous ceux à qui Jésus a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, ce n'en est plus une.
CHAPITRE IX.
Ce n’est point par des raisonnements humains, mais par le secours de la foi que nous apprenons que la béatitude doit vraiment être éternelle.
De tous les hommes qui se sont efforcés de trouver cela par la force du raisonnement, c'est
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à peine si un petit nombre doués d'un grand génie, riches en loisir, versés dans les sciences les plus subtiles, ont pu arriver seulement à se mettre sur la voie de l'immortalité de l'âme; mais pour la vie bienheureuse de cette âme, ils n'en ont point trouvé une stable, c'est‑à‑dire vraie; car ils ont dit que même après avoir joui de cette béatitude, elle retombait dans les misères de cette vie. Ceux parmi eux qui ont rougi de cette pensée et qui ont cru qu'on devait placer l'âme purifiée et privée de son corps dans une félicité éternelle, sont tombés de leur côté, au sujet de l'éternité du monde, dans un tel sentiment qu'ils se sont chargés de combattre eux‑mêmes leur propre opinion sur l'âme. Il serait trop long de le montrer ici; mais je pense l'avoir assez montré dans le livre douzième de la Cité de Dieu. Que l'homme tout entier, c'est‑à-dire, l'homme en tant que composé d'un corps et d’une âme, doive être immortel et par cela même vraiment bienheureux; la foi nous le promet, en s'appuyant non sur des arguments humains, mais sur l'autorité de Dieu. Voilà pourquoi après avoir dit dans l'Evangile, que Jésus « a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu à ceux qui l'ont reçu, » et avoir expliqué en peu de mots ce que c'est que le recevoir, en disant : « A ceux qui croient en son nom, » après avoir ajouté encore de quelle manière ils deviendraient enfants de Dieu, en disant : «ils ne sont point nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu, » l'Evangéliste ne voulant pas que la faiblesse humaine dont nous sommes les témoins et que nous portons en nous, désespérât d'atteindre à une pareille excellence, ajoute aussi : « Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous, » afin de nous faire accepter le contraire qui nous paraissait incroyable. En effet, si le Fils de Dieu, par un sentiment de miséricorde pour les enfants des hommes, s'est fait lui‑même fils de l'homme; or, c'est ce que signifient ces paroles : « Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous» autres hommes; combien est‑il plus facile de croire que nous qui sommes enfants des hommes par notre nature, nous devenons enfants de Dieu par la grâce et que nous habitons en Dieu, en qui seul et de qui seul les bienheureux peuvent être participants de son immortalité, ce dont le Fils de Dieu, voulant nous convaincre, s'est fait lui-même participant de notre mortalité?
CHAPITRE X.
Il n'y avait point de moyen plus convenable de délivrer l'homme de sa misérable condition d'être mortel que l'incarnation du Verbe.
13. Aussi à ceux qui disent : Dieu était‑il tel-
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lement à court de tout autre moyen de délivrer les hommes de la misérable condition mortelle où ils se trouvent, qu'il dût vouloir que son Fils unique, qui est Dieu coéternel avec lui, se fit homme, en se revêtant d'une âme et d'un corps humains, et que, fait homme, il souffrît la mort? N'est‑il pas si difficile de répondre et d'affirmer que le moyen dont Dieu a daigné se servir pour nous sauver par le Médiateur entre Dieu et les hommes, l'Homme‑Christ Jésus, est bon et n'est point indigne de la grandeur de Dieu; bien plus il n’est point mal aisé de faire voir que si Dieu ne manquait point d'autres moyens faciles, car tout est également facile à sa puissance, néanmoins il n'y en avait point de plus approprié à notre misère, et il n'était pas non plus nécessaire qu'il y en eût. En effet, qu'y avait‑il de plus nécessaire pour relever notre espérance et les âmes des hommes abattues par la condition de leur mortalité, pour les délivrer du désespoir d'atteindre à l'immortalité, que de nous faire voir quel cas Dieu faisait de nous et quel amour il avait pour nous? Quelle preuve plus claire et plus manifeste que celle si grande qui nous en a été donnée; quand le Fils de Dieu qui est bon d'une immuable bonté, tout en demeurant en lui‑même ce qu'il était auparavant, nous empruntait pour nous ce qu'il n'était point, sans détriment pour sa propre nature, et daignait partager la nôtre, commençait par supporter nos maux, sans l'avoir aucunement mérité, et nous comblait de ses dons, avec une largesse dont nous n'étions pas dignes, sans aucun mérite de notre part, ou plutôt nonobstant tous nos démérites précédents, une fois que nous crûmes combien Dieu nous aime et que nous espérâmes ce dont nous désespérions?
14. Et même ce que nous appelons nos mérites n'est autre chose que ses dons. En effet, la foi n'a opéré par la charité que lorsque «l'amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par le Saint‑Esprit qui nous a été donné. » (Rom., V, 5.) Or, le Saint‑Esprit ne nous a été donné qu'après que Jésus‑Christ fût entré dans sa gloire par la résurrection (Jean, XX, 292), car il avait promis de nous l'envoyer alors (Jean, VII, 39), et ce n'est qu'alors qu'il nous l'envoya (Jean, XV, 26), attendu que c'est alors, comme il est écrit et comme il avait été prédit, « qu'il est monté en haut, qu'il a mené avec lui une grande multitude de captifs et qu'il a répandu ses dons sur les hommes. » (Ephés., IV, 8.) Ce sont ces dons qui sont nos mérites par lesquels nous parvenons au souverain bien de l'immortelle béatitude. « Or, c'est en cela, dit l'Apôtre, que Dieu fait éclater son amour pour nous, puisque c'est lorsque nous étions encore des pécheurs que Jésus‑Christ est mort pour nous
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dans le temps destiné de Dieu. Aussi maintenant que nous sommes justifiés par son sang, nous serons à plus forte raison délivrés par lui de la colère de Dieu. » (Rom., V, 8, 9.) Puis il ajoute et continue: «Car si lorsque nous étions ennemis de Dieu, nous avons été réconciliés avec lui par la mort de son Fils, à plus forte raison étant maintenant réconciliés avec lui, serons‑nous sauvés par la vie de ce même Fils. » (Rom., V, 10.) Ceux qu'il avait commencé par appeler des pécheurs, il les appelle ensuite des ennemis de Dieu; ceux qu'il a commencé par dire justifiés par le sang de Jésus‑Christ, il les dit ensuite réconciliés par la mort du Fils de Dieu, et ceux qu'il déclare d'abord sauvés de la colère de Dieu par lui, il les déclare ensuite sauvés par sa propre vie. Avant cette grâce nous n'étions donc point des pécheurs quelconques, mais nous nous trouvions dans de tels péchés que nous étions ennemis de Dieu. Mais si d’abord, le même Apôtre, en termes en quelque sorte plus doux, nous appelle pécheurs et ennemis de Dieu, il se sert d'une expression bien autrement forte quand il dit : « En effet, si lorsque nous étions encore faibles, Jésus‑Christ est mort dans le temps destiné de Dieu pour des impies, » (Rom., V, 6) et il donne le nom d'impies à ceux qu'il n'avait d'abord appelés que faibles. La faiblesse paraît quelque chose de léger, mais pourtant quelquefois elle est telle qu'elle s'appelle impiété. S'il n'y avait point eu faiblesse en nous, nous n’aurions pas eu besoin du médecin, car celui que les Hébreux appellent Jésus, les Grecs Sotère, nous l'appelons Sauveur, en latin Salvator. Le latin ne possédait point ce mot auparavant, mais il pouvait l'avoir et il l'eut quand il le voulut. Mais la phrase précédente où l'Apôtre dit : «C'est lorsque nous étions encore faibles que Jésus‑Christ est mort pour des impies, » se rattache aux deux suivantes dans l'une desquelles il nous a appelés pécheurs et dans l'autre ennemis de Dieu, comme s'il avait voulu attribuer à chacun d'eux ce qui s'y rapportait, par le mot faibles désigner les pécheurs, et par le mot impies, les ennemis de Dieu.
CHAPITRE XI.
Difficulté : comment sommes‑nous justifiés par le sang du Fils de Dieu?
15. Mais qu'est‑ce à dire : « Justifiés par son sang? » Quelle force y a‑t‑il dans ce sang, je vous prie, pour que ceux qui croient soient justifiés par lui? Qu'est‑ce à dire encore : «Réconciliés par la mort de son Fils?» Est‑ce que tandis que le Père était irrité contre nous, il lui a suffi de voir mourir son Fils pour nous pour l'apaiser à notre égard? Est‑ce que ce Fils était lui‑même si bien apaisé à notre égard qu'il dai-
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gnât mourir pour nous, tandis que le Père était tellement fâché contre nous, que si son Fils ne fût point mort pour nous, il ne se serait point apaisé à notre égard? Qu'est‑ce à dire encore, quand le même docteur des nations s'écrie dans un autre endroit : «Après cela que devons‑nous dire? si Dieu est pour nous qui sera contre nous? Puisque Dieu n'a pas même épargné son propre Fils, mais l'a livré pour nous tous, comment avec lui ne nous donnera‑t‑il pas aussi toutes choses?» (Rom., VIII, 31.) Est‑ce que si le Père n'avait point déjà été apaisé à notre égard, il eût épargné son Fils et ne l'eût point livré pour nous ? Ne semble‑t‑il point que ces deux pensées se contredisent? Dans l'une, le Fils meurt pour nous, et le Père se réconcilie avec nous par la mort de son Fils; dans l'autre, au contraire, il semblerait que c'est le Père qui nous a aimés d'abord et que c'est lui qui, pour nous, n'a point épargné son Fils et, pour nous, l'a livré à la mort. Mais je vois que Dieu nous a aimés, non‑seulement avant que son Fils mourût pour nous, mais encore avant qu'il eût créé le monde, j'en ai la preuve dans ces paroles de l'Apôtre même : « C'est ainsi qu'il nous a élus en lui, avant la création du monde, par l'amour qu'il nous a porté. » (Ephés., I, 4.) Et le Fils, ce n'est point comme malgré lui qu'il s'est livré, quand son Père ne l'a point épargné pour nous, car c'est de lui que parle l'Apôtre quand il dit : « Il m'a aimé et s'est livré lui ‑ même pour moi. » (Gal., II, 20.) Le Père, le Fils et le Saint‑Esprit qui procède de l'un et de l'autre, opèrent donc ensemble, également et d'un commun accord; cependant c'est par le sang de Jésus‑Christ que nous avons été justifiés et c'est par sa mort que nous sommes réconciliés avec Dieu. Comment cela se‑fait‑il, c'est ce que je vais expliquer ici autant que je le pourrai et aussi longuement qu'il me semblera devoir le faire pour que ce soit assez.
CHAPITRE XII.
Tous les hommes, par le péché d'Adam, ont été livrés au pouvoir du diable.
16. Par le fait d'une certaine justice de Dieu, le genre humain a été livré au pouvoir du diable, par la transmission originelle du péché du premier homme, à tous les hommes naissant de l'union des deux sexes, la dette de nos premiers parents liant toute sa postérité. Cette transmission est signifiée une première fois dans la Genèse, quand après ces paroles adressées au serpent : « Tu mangeras la terre, » il a été dit à l'homme : «Tu es terre et tu retourneras en la terre. » (Gen., III , 14, 19.) Ces mots : « Tu retourneras en la terre, » sont une prédiction de la mort du corps, car l'homme ne devait point éprouver la mort, s'il fût demeuré dans l'état de
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justice où il fut créé; les autres paroles qui s'adressent à lui, tandis qu'il est encore en vie: « Tu es terre, » montrent que l'homme a été changé en pire. En effet, ces paroles : « Tu es terre » rappellent celles‑ci : «Mon esprit ne demeurera point dans ces hommes, parce qu'ils ne sont que chair, » (Gen., VI, 3) et, en les prononçant, Dieu montra que l'homme était livré à celui à qui il avait dit : « Tu mangeras la terre. » L'Apôtre nous le dit d'une manière plus claire encore dans ces lignes : « Il vous a aussi rendu la vie, lorsque vous étiez morts par vos déréglements et vos péchés, dans lesquels vous avez autrefois vécu selon la coutume de ce monde, selon le prince des puissances de l'air, cet esprit qui exerce maintenant son pouvoir sur les enfants de l'incrédulité; car nous avons tous été autrefois dans les mêmes désordres, en vivant selon nos passions charnelles et nous abandonnant aux désirs de la chair et de notre esprit, et nous étions par la nature enfants de colère, aussi bien que les autres. » (Ephés. , II , 1 à 3.) Les enfants de l'incrédulité sont les infidèles; or, qui ne l'a point été avant d'être fidèle? Par conséquent, tous les hommes, depuis l'origine, sont sous le prince des puissances de l'air qui exerce maintenant son pouvoir sur les enfants de l'incrédulité. Et quand je dis, depuis l'origine, c'est pour parler comme l'Apôtre qui dit, qu'il a été lui aussi comme les autres par la nature, mais entendons‑le bien, par la nature en tant que dépravée par le péché, non pas en tant que créée droite dès le commencement. Mais la manière dont l'homme a été livré au pouvoir du diable ne doit point s'entendre en ce sens que ce soit Dieu qui ait fait cela, ou qui ait ordonné que ce fût, mais en ce sens qu'il n'a fait que le permettre, bien que justement; car dès qu'il abandonne le pécheur, l'auteur du péché prend à l'instant sa place. Toutefois, Dieu n'a point abandonné sa créature de manière à ne point lui montrer qu'il est son Dieu créateur et vivificateur, un Dieu sachant donner même à ses créatures devenues mauvaises des biens nombreux au milieu des maux et du châtiment, car « sa colère n'a point arrêté le cours de ses miséricordes, » (Ps. LXXVI, 10) et il n'a point laissé l'homme échapper à la loi de son propre pouvoir quand il a permis qu'il passât au pouvoir du diable, attendu que le diable lui‑même n'est point soustrait au pouvoir du Tout‑Puissant, non plus qu'à sa bonté. En effet, n'est‑ce point par lui qui donne la vie à tous les êtres, que les mauvais anges même vivent de la vie qu'ils ont, quelle que soit cette vie? Si donc les péchés que l'homme commet le font passer, par l'effet de la juste colère de Dieu, sous le pouvoir du diable, certainement la rémission des péchés par la bienveillante réconciliation de Dieu, l'arrache à ce même pouvoir.