St Martin 5

Darras tome 11 p. 87

 

52. « Cependant, continue saint Grégoire, l'évêque de Cologne, Séverin, homme de pieuse et admirable vie, assistait avec ses clercs, suivant son habitude, à l'office des matines. A l'heure même où le bienheureux Martin expirait, il entendit des voix an-géliques qui chantaient dans les cieux. Il se pencha vers son archi­diacre : Votre oreille n'est-elle pas frappée de ces concerts angé-lques? lui demanda-t-il. —Non, répondit l'archidiacre, je n'entends rien d'extraordinaire. — Faites attention, dit l'évêque. —L'archi­diacre, tendant le cou, levant les oreilles, et s'appuyant sur son bâ­ton3, se haussait sur la pointe des pieds, afin de mieux entendre» Mais je crois qu'il n'était pas de ceux à qui Dieu réserve de pareilles faveurs. L'évêque lui fit signe alors de se mettre à genoux. Il se prosterna lui-même et pria. Quelques instants après, interpellant de nouveau l'archidiacre : N'entendez-vous rien? lui dit-il. — Oui, dit enfin l'archidiacre : j'entends dans les cieux un choeur d'anges qui psalmodient; mais je ne sais à quelle occasion. — Je vais vous le dire, reprit Séverin. Le seigneur évêque Martin vient de quitter

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1. Nous avons déjà dit que la mort de saint Martin précéda d'une année celle de saint Ambroise. Cf. n° 46 de ce chapitre.

2. S. Greg. Tur., De mirac. S. Martini, lib. I, cap. v ; Pat. Ict., torn. LXXÎ, col. 918.

3. Ce bâton dont parle ici saint Grégoire de Tours et que mentionne égale­ment la régle de saint Chrodegang, n'était rien autre chose qu'un support sur Ieque! les clercs s'appuyaient pendant la récitation de l'office canoniale. Les malades avaient le privilège d'en avoir deux pour soutenir leurs bras fa­tigués. Plus tard on y: substitua la stalle actuelle, avec ses deux accoudoirs et son siège de bois.

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ce monde, et en ce moment les anges escortent en triomphe son âme bienheureuse au ciel. — Après ces paroles, Séverin garda le silence. Puis il ajouta : Le démon, avec ses mauvais anges, s'est tenu au pied du lit de Martin, et voulait effrayer son agonie. Mais n'ayant rien trouvé qui lui appartînt dans cette âme sainte, il s'est retiré plein de confusion. Hélas ! que sera-ce de nous, misérables pécheurs, si l'ennemi ne craint pas de s'attaquer à un tel évêque? — L'archidiacre, épouvanté de cette révélation, nota le moment où elle avait eu lieu, et envoya immédiatement un messager à Tours, pour s'assurer de la vérité. Les faits confirmèrent pleine­ment la vision de Séverin1

 

53. L'archidiacre de Cologne, dont Grégoire de Tours nous dépeint assez malignement l'embarras, n'avait sans doute pas fait souffrir à son évêque tout ce que le bienheureux Martin avait eu lui-même à supporter d'un de ses prêtres, nommé Brictio (saint Brice), qui devait être son successeur. Brictio, à peine entré dans l’adolescence, s'était fait religieux au monastère de Marmoutiers. Sa modestie, sa candeur, sa docilité faisaient alors l'édifica­tion des frères. Martin l'aimait, non point pour ses qualités actuelles qui ne devaient pas durer, mais pour celles qu'il devait acquérir un jour. Devenu prêtre, Brictio se relâcha de sa première ferveur. Les avis que lui donnait le bienheureux évêque l'irritaient au lieu de le corriger. « Il affichait, dit Sulpice-Sévère, un luxe scandaleux. Il nourrissait des chevaux dans son écurie; il se faisait servir par des esclaves des deux sexes qu'il achetait au poids de l'or parmi les plus jeunes et les plus élégants des captifs barbares. Martin, d'un visage calme et avec une âme tranquille, lui re­présentait doucement sa folie. Mais Brictio était tellement aveu­glé par l'esprit du mal qu'il n'avait plus conscience de son état. Pâle de fureur, les lèvres tremblantes de rage, il répondait au bienheureux : Je suis plus saint que vous! Toute ma jeunesse s'est passée dans un monastère, et la vôtre s'est écoulée dans la licence des camps. Maintenant que vous avez vieilli, votre tête affaiblie se

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1. S. Greg. Toron., De mirac. S. Martini, fib. I, cap. it;

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forge des visions chimériques et se peuple de fantômes! » —« Un jour, dit Grégoire de Tours, un malade qui allait implorer sa guérison près du bienheureux Martin, traversa la place et rencon­tra Brictio, lequel n'était alors que diacre. Je cherche le saint homme, lui dit-il ; pouvez-vous m'indiquer où il est? — Regar­dez, lui répondit Brictio. Le voilà debout, ce vieux radoteur, les yeux fixés au ciel, comme un insensé qu'il est! — L'infirme courut au saint, se jeta à ses genoux, et en obtint la guérison qu'il sollicitait. Le soir, Martin interpellant le diacre : Brictio, lui dit-il, je vous parais donc bien fou ! —La rougeur monta au front du jeune homme. Il cherchait à s'excuser. Jamais, dit-il, je n'ai tenu un pareil langage! — Mon fils, reprit le saint, mon oreille était près de votre bouche, quand, me croyant bien loin, vous parliez ce matin avec l'infirme. Ecoutez-moi maintenant. J'ai prié Dieu pour vous. Un jour vous me succéderez sur la chaire pontificale. Mais sachez que votre épiscopat sera difficile et que vous aurez beaucoup à y souffrir. — Brictio se mit à rire. Je le disais bien, murmurait-il tout bas. Il parle comme un insensé2 ! » — Cepen­dant, la prédiction du bienheureux devait s'accomplir au pied de la lettre. « Grâces aux prières du saint évêque, dit Sulpice-Sévère, le démon, qui avait si longtemps captivé cette âme, lâcha prise. Nous vîmes un jour Brictio accourir près de Martin, se jeter à ses genoux, confesser ses fautes en les déplorant, et lui demander par­don. Le pardon ! jamais le bienheureux ne l'avait refusé à personne. Combien de fois, témoins des désordres de Brictio, n'avions-nous pas unanimement prié l'évêque de le déposer du sacerdoce! Toujours il avait résisté à nos instances. J'aurais l'air, disait-il, d'exercer une vengeance personnelle. Puisque Jésus-Christ a bien supporté Judas, pourquoi ne supporterai-je pas Brictio?—Cette fois, quand le coupable, prosterné à ses pieds, donnait des marques d'un repentir sincère, Martin nous dit : Vous vous êtes souvent, élonnés de mon indulgence à son égard. C'est que je voyais le démon agir par lui et le manier comme un instrument. Ses injures me lais-

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1. Sulpit. Sever.jDiïjJo^.IlI, cap. xvi. — 2. S.Greg. Turou.,Hist. Frunc.,lib.U, jeap. i; Patr. lat., tom. LXXI, col. 189.

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saient insensible, parce que je connaissais celui qui les dictait 1 ! » La pénitence de Brictio fut aussi éclatante qu'avaient pu l'être ses scandales. «Après la mort du thaumaturge, dit Grégoire de Tours, il fut élu, d'un consentement unanime, pour lui succéder. Il va­quait à la prière ; sa vie était édifiante. Il est même à remarquer qu'à l'époque de ses désordres passés, quand ses emportements, sa hauteur et son luxe révoltaient tout le monde, on n'avait jamais articulé aucun grief contre ses mœurs. Soudain il se vit sous le poids d'une accusation infamante. Une femme, qui avait d'abord été religieuse et depuis avait quitté le voile, était employée par les officiers de l'évêque aux soins  de  la lingerie.   Elle  devint mère. A cette nouvelle, toute la ville  de  Tours se rua sur la demeure épiscopale, menaçant de  lapider Brictio.  Le peuple vociférait des cris de mort ! Infâme, disaient-ils. Est-ce ainsi que tu as abusé de l'indulgence du bienheureux Martin? Tu couvrais sous le manteau d'un saint ta vie pleine de débauches! Mais la jus­tice de Dieu s'est manifestée. Elle ne laissera pas plus longtemps tes crimes impunis ! — Brictio eut le courage d'affronter les milliers de bras qui se levaient pour le lapider. Il parut devant la foule, et protesta énergiquement de son innocence. Apportez-moi l'enfant ! dit-il. — On lui présenta la frêle créature, qui n'avait pas encore un mois. — L'évêque prit l'enfant dans ses bras : Au nom de Jésus-Christ, Fils du Tout-Puissant, dit-il, je t'adjure de déclarer ici, devant toute cette multitude, si je suis pour rien dans le fait de ta naissance ! — A ces mots, un silence imposant se fît dans l'assemblée. L'enfant ouvrit la bouche, et, d'une voix parfaitement accentuée, répondit : Non, vous êtes innocent ! — C'est un magi­cien! cria la foule. Il nous trompe par de vains prestiges. A bas le faux pasteur ! — Brictio essaya encore de les convaincre. Il prit des charbons enflammés dans le pan de son manteau, et, suivi de la foule, vint au tombeau de saint Martin. Là, il jeta les charbons, déploya son vêtement qui n'avait pas une seule brûlure, et dit : De même que le feu a respecté cette fragile étoffe, ainsi je suis in-

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1 Sulpit. Scver., Dialog. M, cap.

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nocent du crime que vous me reprochez! — Malgré cette justification deux fois miraculeuse, la fureur populaire ne s'apaisa point. Brictio fut chassé de la ville. Ainsi s'accomplissait la parole pro­phétique du bienheureux Martin. Brictio se rendit à Rome et en racontant ses malheurs au pape, il éclatait en sanglots et répétait sans cesse : Je n'ai que trop mérité ce châtiment! Dieu me punit des outrages dont j'abreuvai autrefois son illustre serviteur. Je la traitais d'insensé, j'étais chaque jour témoin de ses miracles, et je persistais dans ma fureur! — Cependant, le peuple de Tours avait élu Justinien pour évêque. Après qu'il eut été sacré, les habi­tants lui dirent : Brictio est allé porter ses plaintes au pontife de Rome. Partez vous-même pour prévenir le résultat de ses dé­marches. Employez-y tous vos soins, et ne revenez qu'après nous avoir débarrassé de lui pour jamais. — Justinien se mit en route. Mais, en arrivant à Veceil, il fut frappé par la justice de Dieu et mourut. Cet événement n'ouvrit point encore les yeux des rebelles. Ils remplacèrent Justinien par un nouvel évêque du nom d'Armen­tius. Brictio demeura sept ans à Rome, sous la protection du siége apostolique. Quand il offrait le sacrifice de la messe, son visage était toujours inondé de larmes. Il pleurait au souvenir des injures dont il s'était jadis rendu coupable envers le bienheureux Martin. Dieu se montra touché de sa pénitence. Le pape lui ordonna de reprendre le chemin de Tours. Arrivé au Vicus Laudiacus (Mont-Louis 1), à six milles de la cité épiscopale, Brictio s'arrêta pour la dernière halte. Or, cette nuit-là même, Armentius, saisi d'une fièvre violente, expira subitement. Brictio en fut averti par une vision céleste. Il appela ses compagnons de voyage. Levez-vous, leur dit-il ; nous allons assister aux funérailles de notre frère, le pontife de Tours. — Au moment où ils entraient par l'une des portes de la ville, le corps d'Armentius sortait par l'autre, escorté au tombeau par les fidèles. Brictio reprit possession de la chaire épiscopale et vécut encore sept années dans la paix et l'exercice de toutes les vertus2. »

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1 Mont-Louis est une bourgade du département d'Indre-et-Loire, à dix kil. est de Tours. — 2. S. Greg. Turon, Bist. Fr., lib. II, cap. i; Pair, lot., tom. ciU

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54. Nous avons cité en entier cette page authentique de Grégoire de Tours. Une analyse froide et décolorée aurait fait perdre tout le charme du récit. Brictio, expiant par des tribulations imméritées les fautes de sa jeunesse, et faisant revivre dans l'église de Tours les vertus qu’il avait jadis dénigrées dans la personne de saint Martin, est une noble et touchante figure que le père de notre his­toire nationale a mise parfaitement en relief. Elle tient une place d'honneur parmi la génération de saints que le souffle puissant du thaumaturge fit éclore sur la terre des Gaules, la future patrie des Francs. « Toutes les cités, dit Sulpice-Sévère, voulaient avoir pour prélats des disciples de Martin 1. » Celle de Corisopitum (Quimper), l'ancienne Cornubia (Cornouaille), lui doit son premier évêque,1 Corentinus (saint Corentin), lequel reçut la consécration des mains du bienheureux. Saint Corentin porta dans son nouveau diocèse, la piété et la foi qu'il avait apprises à l'école de l'homme de Dieu. Il plaça son église naissante sous le patronage de la sainte Vierge. Après sa mort, les fidèles de Quimper ajoutèrent son nom à celui de leur cité, témoignage de reconnaissance et de vénération que trois autres villes épiscopales de Bretagne rendirent à leurs fondateurs : Saint-Pol de Léon, Saint-Malo et Saint-Brieuc. Les Ande-gavi (Angers), appelèrent sur leur siège un autre disciple de saint Martin, Maurilius (Maurille), qui illustra son épiscopat par la sainteté de sa vie et l'éclat de ses miracles. En même temps, ia colline déserte de Glona (Glonne), sur les bords de la Loire, voyait des populations entières accourir à la cellule d'un pieux solitaire, Florent, disciple lui-même et héritier des vertus de Martin. Un monastère s'éleva bientôt, sous la direction du pieux ermite, et la cité actuelle de Saint-Florent lui doit son existence et son nom. Deux autres disciples et homonymes du thaumaturge, Martin de Santonum (Saintes), et Martin de Briva Curetia (Brives-la-Gaillarde), retraçaient le premier dans l'Aquitaine, le second dans la contrée des Pétrocorenses (Périgord), les exemples de vertu de leur illustre maître,  et  y jetaient   les   premiers fondements de la

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1 Sulpit. Sever-, De viiâ B. Martini, cap. x,

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p93 CHAP. 1. SACHE DE S. AUGUSTIN F.T DE S. CHRYSOSTOME. 

 

vie monastique. Enfin, un autre religieux de Marmouliers, Masimus (saint Mesme), était élu abbé du monastère déjà florissant de Saint-André, dans l'île Barbara (Barbe) sur la Saône, près de Lyon. C'est ainsi que Martin, non moins puissant en œuvres après sa mort qu'il l'avait été pendant sa vie , prenait possession de la terre des Gaules pour en faire la terre des saints. Son nom gran­dissait avec les âges. La date de sa mort commença une ère d'après laquelle nos aïeux comptaient les années. Ses reliques, objet d'un pèlerinage toujours plus fréquenté, firent éclore de superbes basiliques. Brictio avait dû une première fois transférer le corps de son illustre prédécesseur, du cimetière où il avait été primitive­ment déposé, dans la grande église de Tours dédiée alors à saint Etienne. Bientôt cette église devint elle-même insuffisante, et, dès l'an 470, saint Perpetuus la remplaçait par un édifice plus vaste et plus somptueux. Le tombeau de saint Martin fut véritablement le berceau de la monarchie française. Les Mérovingiens léguèrent son culte aux dynasties royales qui leur succédèrent. Clovis faisait toucher son épée victorieuse aux reliques du thaumaturge. Henri IV fut sacré à Reims avec l'huile miraculeuse qui avait reçu la bénédiction de Martin. Interrompue par deux époques néfastes, celle des huguenots qui profanèrent le tombeau de saint Martin, et celle de la révolution qui détruisit sa basilique, la tradition d'amour, de vénération et de culte national pour le thaumaturge des Gaules se réveille en ce moment avec une ardeur nouvelle, et ressuscitera les prodiges des jours anciens.

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