Montesquieu.

Darras tome 39 p. 97

 

   56.  Voltaire s'était adressé aux libertins sans religion et aux  riches voluptueux; Rousseau aux hommes du peuple, aux femmes et aux jeunes gens ; Montesquieu, va faire goûter aux maîtres ce que Rousseau avait fait lire aux valets. Charles de Secondât, baron de la Brède et de Montesquieu naquit près Bordeaux en 1689. Son père, charmé de son esprit,  le fit instruire avec soin et le destina à la magistrature. Montesquieu étudia la jurisprudence  avec ardeur mais sans succès, devint conseiller, puis président à mortier au parlement de Bordeaux, et vendit enfin sa charge pour s'adonner aux lettres. Le goût des lettres, le porta lui, homme noble, à entrer dans la conspiration des encyclopédistes, et s'il ne s'y livra à des excès publics, consacra du moins, de son autorité, les mauvaises doctrines de la secte. Sur le lit de mort il déclara ne l'avoir fait que par goût pour le singulier et par désir de passer pour un génie supérieur. Montesquieu mourut en chrétien : « Je comprends dit-il au prêtre qui l'assistait, combien l'homme est petit et combien Dieu est grand. » — Montesquieu est auteur des Lettres persanes, de Grandeur et Décadence des Romains, de l’Esprit des lois et de quelques opuscules. Parmi les  opuscules de Montesquieu nous citons le Temple de Gnide, dithyrambe infâme en l'honneur de la volupté ; le Dialogue de Sylla et d'Eucrate qui complète Grandeur et Décadence; enfin Lysimaque, espèce d'hymne en prose à l'honneur de la philosophie stoicienne. Les Lettres persanes publiées après

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p98   PONTlFlCA'f  DE UENOIT XIV (1740-1758)

 

les scandales de la régence et la banqueroute de Law sont suppo­sées écrites par un persan qui voyage en France, attaque le clergé et la noblesse, dénigre le règne de Louis XIV, se raille de la nation française, stygmatise cruellement les scolastiques, les moines, les casuistes, et blasphème contre les mystères de la religion. Grandeur et Décadence des Romains a pour but de traiter la question qu'indique son titre. Dans ce morceau d'histoire, l'auteur s'attache à montrer comment, avec leur constitution et leurs maximes les romains ont dû nécessairement conquérir l'empire de l'univers, et comment ils ont dû non moins nécessairement le perdre. Toute l'histoire de ce peuple qui occupa dans le monde une si grande place, son histoire extérieure du moins. — car l'histoire intérieure de Rome, on l'en­trevoit à peine dans les Considérations, — Montesquieu sut la renfermer, sut en présenter le résultat dans un petit nombre de pages. On n'a guère écrit, en aucune langue, d'ouvrage aussi subs­tantiel sur l'histoire romaine. Cependant il s'en faut de beaucoup que tout y soit. On regrette de n'y trouver rien ou presque rien sur les origines du peuple romain, sur l'essence de sa religion, sur les transformations de son droit public. Montesquieu se dérobe à beau­coup de questions politiques, et commet d'étonnantes omissions. C'est ainsi que parmi les causes de décadence de la puissance romaine, il oublie des faits importants, comme les coups portés à la constitution de Rome par les Gracques. Enfin, on lui reproche de poser souvent des questions sans les résoudre et de formuler des jugements sans considérants. Cet ouvrage a donc du mérite pour le temps, mais il s'attache trop aux questions secondaires, ce qui le met bien au-dessous du Discours de Bossuet ; de plus, il paraît emprunté en partie à un ouvrage anglais que Montesquieu ne cite pas ; et, par le côté scientifique, il est très inférieur aux savants traités du XVIe siècle.

 

   Le principal ouvrage de Montesquieu, c'est l’Esprit des lois, ou rapports qu'elles doivent avoir avec la constitution de chaque gou­vernement, les mœurs, le climat, la religion et le commerce, avec de nouvelles recherches sur les lois romaines concernant les successions, sur les lois françaises et féodales. L'auteur n'a pas prétendu, comme

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p99 CHAP.   VII.   — VOLTAIRE  ET  L'ENCYCLOPÉDIE    

 

Platon, comme Cicéron, comme Bodin, comme Algernon Sidney, tracer un plan de gouvernement. Donner l'explication de ce qui fût et de ce qui existe, étudier dans leurs principes et dans leurs conséquences les diverses formes sociales et les principales institutions politiques, scruter les motifs si divers et les circonstances si mul­tipliées de tant d'institutions, de lois et de coutumes, présenter à chaque nation les raisons de ses maximes, et faire trouver à tout le monde de nouveaux sujets d'aimer ses devoirs, son prince, sa patrie ; enfin faire en sorte « qu'on puisse mieux sentir son bon­heur dans chaque pays, dans chaque gouvernement, dans chaque poste ou l'on se trouve », telle est la seule intention qu'il annonce, tel est son objet essentiel. Il est bien loin, on le voit, de se poser en réformateur, encore moins en révolutionnaire. Il ne prétend pas chercher la règle de ce qui doit être, mais seulement examiner l'esprit de ce qui est. L'Esprit des lois est divisé en trente et un livres. Les douze premiers renferment tout ce qui concerne directement et immédiatement l'organisation de la société, la distribu­tion de ses pouvoirs, la variété de ses formes de gouvernement qui ont toutes leur raison d'être, et qui périssent par la corruption ou par l'exagération de leur principe. Dans les autres livres, on ne trouve que des considérations économiques, philosophiques, histo­riques, sur les causes, les effets, les circonstances et l'enchaîne­ment des différents états de la société dans certains temps et dans certains pays ; sur les impôts, le climat, la nature du sol, l'état des esprits et   le  genre des habitudes, le commerce, la  popu­lation, la religion,  et sur le rapport de toutes ces choses avec l'organisation sociale. (1) Le titre annonçait un ouvrage philosophi­que sur la législation des peuples ; une histoire synthétique où sont exposés, expliqués, justifiés ses développements et ses dispositions successives. Montesquieu étudie simplement les lois positives dans leurs rapports avec la forme de gouvernement et l'influence des climats. De ces deux ordres d'idées, il fait découler une foule de considérations sur la nature et le principe du gouvernement, l'édu­cation, le luxe, la force offensive et défensive, la constitution, les

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(1)        Godefroy, Histoire de la littérature française, t 111, p 580

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p100      TONTIFICAT  DE  BENOIT   XIV  (1740-1738)

lois pénales, la servitude politique, civile et domestique, l'esprit général et les mœurs d'une nation, le commerce, la population, la police et la religion. Les faits sont expliqués par des causes physi­ques ou des raisons métaphysiques, rarement par des influences morales. Le plan, radicalement défectueux, renferme une foule de questions sans enchaînement entre elles, ou appartenant à d'au­tres sciences qu'à la législation. L'érudition hors de propos en pareille matière puisqu'il s'agit de principes, est d'ailleurs d'assez mauvais aloi ; elle n'est puisée que dans les histoires de la Grèce, de Rome, de la Chine ou du Congo. Le style lui-même souvent beau, est souvent aussi recherché, coupé, sententieux, difficile à suivre. Enfin quant au fond, s'il parle favorablement du christia­nisme, il ne lui est pas moins opposé directement et indirectement en le mettant hors de cause dans un sujet dont il devrait être l'âme ; directement par son engouement pour le paganisme et son mépris pour les institutions du moyen âge. C'est ainsi que son admiration pour l'antiquité lui fait célébrer le gouvernement républicain, l'in­surrection, le régicide, les coutumes matrimoniales de Sparte, l'ex­position des enfants ; et son mépris pour le moyen âge le jette dans d'étranges erreurs sur la scolastique, les monastères, les faus­ses décrétales, les institutions de bienfaisance, la tolérance, les fêtes chrétiennes, le célibat et la polygamie. Mais à l'apparition de ce livre, les idées étaient aux réformes politiques, et il eut un suc­cès d'éclat qui s'est continué longtemps. Cette vogue, pensons-nous, a affaibli l'esprit public en faisant attribuer une trop grande impor­tance aux formes de gouvernement et particulièrement à la ma­chine parlementaire de la monarchie selon la charte.

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