Darras tome 9 p. 561
24. Tels étaient, en Orient et en Occident, les véritables représentants du dogme catholique. Ils en soutenaient la légitimité, les droits imprescriptibles au milieu des plus ardentes persécutions. Il est fort remarquable que parmi eux la possession de la vérité était si calme et si sereine que nul ne songeait à en appeler à un concile nouveau pour définir la question dogmatique. Le symbole de Nicée suffisait à leur foi, comme il suffit à la nôtre. Martin, Hilaire et Phaebadius, dans les Gaules, professaient la même doctrine que Nersès en Arménie, Osius en Espagne, Basile et Grégoire à Athènes, ou dans l'Asie-Mineure. Sans s'être vus jamais, ces illustres personnages parlaient la même langue théologique, professaient les mêmes croyances, distribuaient aux fidèles les mêmes enseignements. L'épée de Constance n'avait pu diviser la robe sans couture de l'Église, épouse de Jésus-Christ. Tout au plus avait-elle séparé l'ivraie du bon grain. C'est le rôle de tous les persécuteurs. Il ne leur est accordé un instant de puissance, sur la scène du monde, que pour agiter le crible au moyen duquel Dieu éprouve ses élus. Constance ne fit guère autre chose ici-bas. Toutes ses victimes aujourd'hui sont illustres, même humainement parlant. Au contraire les prélats courtisans dont il fit ses favoris sont flétris par l'histoire. Julien allait bientôt renouveler, sans plus de succès et dans un sens plus hostile encore, la même tentative. Constance persécutait les catholiques au nom de l'Arianisme; Julien allait les persécuter au nom de l’idolâtrie. Le premier n'est connu aujourd'hui que comme le plus déplorable et le plus nul des souverains; le second que comme un apostat. Cependant la liste des illustrations catholiques n'était pas fermée. Ambroise venait d'être nommé préfet de Milan. Saint
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Jérôme naissait en Dalmatie (331), et saint Augustin à Tagaste, en Afrique (354). Quelle gloire ces trois noms n'étaient-ils pas destinés à faire rejaillir sur l'Église latine !
§ V. Prétendue chute du pape Liberius
25. L'ordre chronologique nous amène à l'examen de la grande question si longtemps controversée de la prétendue chute de Liberius. Bien qu'aujourd'hui elle soit à peu près unanimement résolue dans le monde savant par la négative, il importe de la reprendre avec tous ses développements historiques ; ne fût-ce que pour rendre plus circonspects dans l'avenir les critiques qui seraient tentés d'accueillir trop légèrement les accusations contre le saint siège et contre les papes. L'enseignement qui ressort de cet exemple mémorable est trop grave et trop solennel pour qu'un historien de l'Église puisse le laisser dans l'ombre. Voici le chapitre consacré par Théodoret à l'exil de Liberius et au retour de ce pontife à Rome. « Ce triomphant athlète de la vérité ('o vixtjçôooç U>iO:f*{ àvavio-ri;;), dit-il, avait été déporté en Thrace par ordre de l'empereur. Il y passa deux ans. Durant cet intervalle, Constance eut la fantaisie de visiter Rome, qu'il ne connaissait pas encore. Les dames romaines voulurent profiter de sa présence ; elles conjurèrent les sénateurs et les patriciens, leurs époux, d'aller demander le retour du pontife exilé. Si vous refusez de vous prêter à cette démarche, disaient-elles, nous sommes résolues à tout quitter pour aller rejoindre notre pasteur et notre père dans son exil ! — Mais tous reculaient devant l'idée d'affronter le courroux du prince. Nous n'obtiendrons de lui, répondaient-ils, que la confiscation de non biens, la mort peut-être. S'il doit céder sur ce point, il ne le fera qu'à votre prière. Allez donc lui présenter vous-mêmes votre requête. De deux choses l'une : ou il l'accueillera favorablement; ou du moins, s'il la rejette, il n'osera pas sévir contre des femmes. — L'avis était sage ; les dames romaines le suivirent. Elles vinrent, magnifiquement parées, selon qu'il convenait à leur naissance et à leur rang, se prosterner aux pieds de l'empereur, le
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suppliant de prendre en pitié cette grande ville privée de son pasteur et livrée comme une proie à des loups ravissants. — Constance leur répondit que Rome avait un pasteur qui suffisait pour le gouvernement de l'Église. Il voulait parler de Félix, un diacre qui avait été sacré depuis le départ du grand Liberius (het* tot |iqr«v Aifa'piov). Félix maintenait inviolable la foi de Nicée, mais il communiquait librement avec les Ariens ; aussi nul citoyen romain ne voulait mettre le pied dans l'église quand il s'y trouvait. Les nobles chrétiennes en firent l'observation à l'empereur. Celui-ci se laissa fléchir; il ordonna de rappeler l'illustre et digne exilé («pocé-taU xci ph mcvTx âpwcov èxeivov èitavc).6£îv), ajoutant qu'il gouvernerait l'église de Rome conjointement avec Félix. Le rescrit impérial ainsi formulé fut lu devant tout le peuple assemblé dans le cirque. Une clameur ironique s'éleva de tous les rangs. Bravo ! disait-on. Il y aura un pape pour chaque couleur ! Chaque faction aura son cheval favori ! — Après cette première explosion de sarcasmes, la foule se mit à crier tout d'une voix : Un Dieu ! Un Christ ! Un évêque ! —J'ai cru devoir reproduire fidèlement ces expressions, parce qu'elles attestent la piété, la justice et la foi des Romains. Après cette manifestation digne d'un peuple chrétien, l'admirable Liberius (6 u-stU^qc Atëéfto;) revint dans sa ville épiscopale, et Félix alla habiter une autre cité 1. »
26. Voilà le premier comme date, et le plus ample comme récit, des témoignages historiques sur le fait du retour de Liberius à Rome. Théodoret qui l'écrivit dans sa continuation de l'Histoire ecclésiastique d'Eusèbe, naquit en 387, trente ans seulement après les événements qu'il raconte. Pour lui, Liberius est « le triomphant athlète de la vérité, l'illustre exilé, le grand, l'admirable pontife. » Théodoret ne sait rien de la chute de ce pape; il ne la laisse pas même soupçonner. Il parle de Liberius exactement dans les mêmes termes que saint Athanase. Ce dernier, témoin oculaire et victime lui-même de la persécution dont il décrit toutes les péripéties, avait
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1 Théodoret, Hist. eccles^ lib. II, cap. xiv; Patrol. grac, tom. LXXXU col. l'UO.
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dit du pape Liberius et d'Osius, évêque de Cordoue: « Ces deux grands hommes apprendront à nos derniers neveux comment il faut combattre jusqu'à la mort pour ia défense de la vérité1. » Cependant Athanase ne pouvait ignorer que les Ariens faisaient courir le bruit d'une prétendue défection du pape et de l'évêque de Cordoue. Le patriarche d'Alexandrie, au fond de son désert, était soigneusement informé par les moines de la Thébaïde des moindres incidents qui surgissaient chaque jour, durant cette lutte ardente où il jouait sa tête. Très-certainement donc il dut être informé des rumeurs calomnieuses répandues contre l'honneur du pape; et pourtant il ne les mentionne même pas. C'est à nos yeux la meilleure preuve que ces rumeurs étaient une insigne calomnie, aussi grossière que les lettres fabriquées sous le nom d'Athanase par Ursace et Valens. Pour Athanase donc aussi bien que pour Théodoret, Liberius est un modèle de sainteté, de zèle et d'héroïsme.
27. Rufin, prêtre d'Aquilée, dans son Histoire ecclésiastique écrite vers l'an 400, est moins affirmatif que Théodoret et que saint Athanase. Il a eu entre les mains des pièces qui le font hésiter dans son jugement. Les éloges des contemporains de Liberius sont à ses yeux contrebalancés par ces monuments accusateurs. Voici comment il s'exprime : «Liberius, successeur de Jules sur le siége de Rome, fut exilé pour la foi. Les hérétiques mirent à sa place son diacre Félix, lequel pourtant ne partageait pas leurs erreurs, mais se rendit coupable en communiquant avec eux et en recevant l'ordination de leurs mains. Quant à Liberius, il revint à Rome du vivant de Constance. Comment son rappel eut-il lieu? Le pape souscrivit-il quelque formule au gré de l'empereur; ou celui-ci ne fit-il que céder aux instances du peuple romain qui l'avait supplié de rappeler le pontife? C'est une question que je n'ai pu encore parfaitement élucider2. » Contemporain de Rufin d'Aquilée,
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1 MâpTVpoc; XaftëavÉTCi» AtêÉpiov xotî "Outov... "Etat yap ÛKOYpa|i|ii; xotî tûjwj toiç ptxà Tautà Y'YV0!"V0'î> iYuvIÇesOaei V-& *"ièp rrn i\ifiti*ç p.£xp\ Ocevâiou. (S. Athtm., 4pol. contra Arianos, cap. XC; Pair, grœc, taxa. XXV, col. 409.)
2. Rufin., lUst. ezcles., lib. I, c»$>. xxn-xxiv; Pair, lat., tom. XXI, col. 495-488.
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Socrate de Constantinople étudiait à son tour, dans son Histoire ecclésiastique, l'épisode du pape Libérius. Voici son jugement : « La formule de Sirmium 1, dit-il, telle qu'on l'avait lue au concile de Rimini, fut envoyée par ordre de Constance à toutes les églises d'Italie. Les évêques qui ne consentiraient point à la souscrire devaient être expulsés de leurs sièges, traînés en exil, et remplacés par des intrus. Déjà Liberius évêque de Rome, pour avoir refusé son assentiment à la doctrine des Ariens, avait été relégué au fond de la Thrace et remplacé par Félix que l'influence d'Ursace avait fait élire. Félix était un diacre de l'Église romaine, lequel s'était laissé corrompre par la perfidie arienne et qui fut ainsi promu à la dignité épiscopale. Il est cependant des historiens qui le disculpent et affirment qu'il n'embrassa nullement l'hérésie, mais qu'il fut contraint par la violence et la force à accepter l'ordination. Ces événements furent le signal d'une conflagration universelle. L'Occident était rempli de discordes et de troubles. Les pasteurs légitimes étaient arrachés à leurs églises désolées; on les traînait chargés de fer en exil, pendant que des intrus étaient mis en possession de leurs sièges. Ces attentats s'exécutaient en vertu de décrets impériaux. L'Orient fut bientôt le théâtre de violences pareilles. Du reste Libérius ne tarda pas à être rappelé de son exil. Dans une sédition, le peuple romain chassa Félix. L'empereur, à son grand regret, se vit forcé d'accorder le retour du pape légitime2. »
28. Ainsi parle l'historien Socrate. Il ne fait aucune mention de la prétendue chute de Liberius; mais il relève soigneusement la divergence d'opinions qui existait dès lors sur la légitimité du pontificat de Félix. Sozomène, compatriote et contemporain de Socrate, analyse avec la plus minutieuse fidélité le dialogue échangé entre Liberius et Constance dans l'entrevue de Milan, et il continue en ces termes : « En punition de sa résistance à la volonté impériale, Liberius fut dépossédé de son siège dont l'admi-
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1. Il s'agit ici du troisième formulaire daté de cette ville.
2. Socat.1., Hist. eccles., lib. II, cap. xixviij Patrol. grue., tom LXVII, col. 320, Ml.
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nistration fut confiée au diacre Félix, élu évêque à sa place. On dit que Félix se montra inviolablement attaché à la fol de Nicée, et qu'en matière dogmatique il fut constamment irréprochable. Le seul grief qu'on puisse lui imputer serait d'avoir, antérieurement à son ordination, communiqué avec les hérétiques. Sur ces entrefaites, Constance voulut visiter Rome. Il y fut accueilli en triomphe, mais le peuple ne cessa de mêler à ses acclamations le nom de Liberius, sollicitant ainsi le retour de son légitime pasteur. L'empereur consulta à ce sujet les évêques de son entourage. D'après leur avis, il répondit aux Romains qu'il accéderait volontiers à leur désir, pourvu que Liberius consentît à recevoir les Ariens dans sa communion 1. — Quelques jours après, l'empereur quitta la capitale de l'Italie pour se rendre à Sirmium. Dans cette dernière ville, une députation des évêques d'Occident vint le trouver, et l'entretenir de la situation faite à l'Église. Il profita de leur présence pour rappeler Liberius de Bérée, ville de Thrace où le pontife avait été exilé. A son arrivée, Liberius fut pressé par l'empereur de déclarer que le Fils n'est pas consubstantiel au Père. Constance était dirigé dans cette voie d'oppression par les prélats Basile d'Ancyre, Eustathius de Sébaste, et Eleusius de Cysique, lesquels étaient alors le plus en crédit à la cour. Ils réunirent dans une seule formule les diverses définitions de foi rédigées à Antioche et à Sirmium contre les erreurs de Paul de Samosate et de Photin, prétendant que le terme de consubstantiel servait de prétexte à de nouvelles erreurs. En conséquence, ils le supprimaient, et voulaient que Liberius, Athanase, Alexandre, Sévérien et Crescent fissent de même. Ursace, Germinius de Sirmium, Valens de Mursia et les autres Orientaux les secondaient de tous leurs efforts. Mais Liberius leur remit une autre confession de foi par laquelle il anathématisait quiconque soutiendrait que le Fils n'est pas de même substance que le Père. Les Ariens qui avaient déjà semé la fausse nouvelle qu'Osius de Cordoue s'était rallié à leur erreur, eussent voulu accréditer aussi le
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1.Sozomea.. Hisl. eccles., lib. IV, cap ji.
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bruit que Liberius avait rejeté le consubstantiel. Cependant Constance renvoya le pontife à Rome. En même temps il ordonnait au peuple romain de le recevoir conjointement avec Félix pour administrer l'église de concert. Mais les Romains professaient pour l'illustre et grand Liberius une vénération profonde. Ils l'aimaient d'autant plus qu'il avait résisté plus énergiquement en matière de foi aux volontés de l'empereur1. Une véritable émeute eut lieu dans la ville en faveur de Liberius; le sang coula. Félix survécut peu à ces événements et Liberius gouverna seul l'Église. La providence de Dieu le permit sans doute pour que le siège de Pierre ne fût pas déshonoré par la compétition de deux pontifes, dont la présence simultanée eût été aussi contraire aux canons ecclésiastiques que funeste à l'ordre et à la charité2. »
29. Le récit de Sozomène, plus détaillé que tous les précédents éclaire d'un jour nouveau quelques paroles très-significatives de la notice consacrée par le Liber Pontificalis à saint Liberius. On se rappelle que cette notice, rédigée très-certainement d'après les documents ariens, s'exprime ainsi : « Après le retour de Liberius, la persécution fut si violente qu'un grand nombre de prêtres et de clercs fidèles furent égorgés aux pieds des autels et reçurent ainsi la couronne du martyre. Pendant sept années, Liberius occupa de force les basiliques de Saint-Pierre, de Saint-Paul, et du Latran. Ce fut une période de grande persécution; les clercs étaient bannis de l'église; on leur refusait même l'entrée des bains publics 3. » Rapproché du récit de Sozomène, ce passage de la notice arienne s'explique parfaitement et nous donne la clef d'une situation jusqu'ici enveloppée d'ombre et de mystère. Ces deux témoignages parfaitement conformes, quoiqu'émanés de sources opposées, se corroborent l'un et l'autre par leur parallélisme. II est donc certain qu'il y eut à Rome, après le retour de Liberius, un schisme véritable. D'une part les Ariens ne voulaient pas se soumettre au
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1. Kri.àv xeri oq(«8ôv Atêéoiov. ûirèp toû £ôy|aotoç àvTEiJtévTa Tiô BasiXet.
2. Sozomen., Hist. ecctes., lib. IV, csp. xill; Patrol. grac, tom. LXVU, col. 1149-1153. — 3.Cf. chapitre précédent, notice de saint Liberius d'après le Liber Pontificalis.
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pasteur légitime ; de l'autre Liberius refusait aux Ariens l'entrée dans les églises. Quant à la masse du peuple romain, il est évident que toutes ses sympathies étaient pour le véritable pontife, puisqu'on refusait aux clercs soupçonnés d'arianisme l'accès aux bains publics. Cette remarque, qui a échappé jusqu'ici à l'attention des historiens, nous paraît avoir une importance capitale. Elle donne au témoignage de Sozomène une valeur beaucoup plus considérable qu'il n'en aurait par lui-même, s'il était isolé. Ce n'est plus seulement en effet la parole de cet historien et la justification faite par lui de la conduite de Liberius, que nous avons sous les yeux; mais la concordance manifeste, palpable, évidente, de ses affirmations avec celles des Ariens. Sozomène loue précisément Liberius des mêmes actes dont l'accusent les Ariens. Ceux-ci se plaignent que Liberius, de retour à Rome, se montra inexorable envers leurs adhérents. Ils traitent son inflexibilité de despotisme; sa résistance de persécution ouverte. Sozomène déclare également que Liberius, soutenu par l'affection de son peuple, rentra dans la plénitude de son pouvoir. Il articule très-nettement cette circonstance d'une sédition «où le sang coula.» La notice arienne confirme le fait quand elle nous parle « des prêtres et des clercs de son parti égorgés au pied des autels. » Mais si Liberius eût souscrit à Sirmium une profession de foi arienne, s'il avait dans cette ville communiqué avec les Ariens, comment aurait-il pu les persécuter à Rome? Si ce pape avait cédé lâchement aux instances des Orientaux , comment Sozomène aurait-il pu dire que les Romains aimaient d'autant plus ce pontife qu'il avait résisté plus énergiquement aux volontés de l'empereur en matière de foi?» Nous ne croyons donc pas nous tromper en attribuant au témoignage de Sozomène une valeur exceptionnelle, dans la question qui nous occupe.
30. Après ces divers historiens presque contemporains des faits qu'ils racontent, il nous faut écouter la voix de la tradition et recueillir par tous les échos le jugement que les siècles passés ont porté avant nous de la mémoire naguère si controversée du grand pape Liberius. Saint Ambroise, qui l'avait personnellement connu,
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ne l'appelle jamais que le « saint pontife 1. » Saint Basile, dans sa fameuse lettre aux évêques d'Occident, parle dans les mêmes termes d'un pape qu'il avait pu voir durant son exil à Bérée; il le nomme « le très-bienheureux évêque Liberius2. » Saint Epiphane le désigne avec la même admiration3. Le pape Siricius, dans une lettre à Himerius de Tarragone, écrite en 398, cite l'autorité de Liberius « son prédécesseur de vénérable mémoire4. » Si l'on veut bien considérer qu'entre Liberius et Siricius un seul pape, saint Damase, s'était assis sur le trône de saint Pierre, et que dix-huit années seulement les séparaient l'un de l'autre, on comprendra la valeur de ce témoignage. Nous ne pouvons donc nous étonner de trouver dans les plus anciens martyrologes, attribués à saint Jérôme, la fête de saint Liberius indiquée à la date du 23 septembre 5. Le Menologium Basilianum, dont l'autorité est si considérable dans l'Église grecque, inscrit le nom de saint Liberius à la date du 27 août, avec la notice suivante : « Le bienheureux Liberius, intrépide défenseur de la vérité, était évêque de Rome sous le règne de l'empereur Constance. Embrasé d'amour et de zèle pour la foi catholique, il accueillit comme un héros de Jésus-Christ Athanase le Grand, persécuté par les hérétiques et chassé de son siège patriarcal. Du vivant de Constantin le Jeune et de Constant, la foi orthodoxe avait été respectée ; mais lorsque leur frère Constance fut resté seul maître de l'empire, l'Arianisme que ce prince professait devint la religion de l'État. Liberius s'opposa avec énergie à l'envahissement de l'erreur et fut par ce motif déporté dans la petite ville de Bérée, en Thrace. Mais les Romains, dans leur invincible attachement pour le saint pontife, allèrent le redemander à l'empereur. Leur requête fut accueillie; Liberius revint au milieu de son troupeau, le gouverna saintement, et mourut6.»
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1. Vir sanctior... Sanctœ memorioe Liberiut. (S. Ambros., lib. III, de Virginibu*t cap. l-iv.) — 2. MaxaptuTâtov èirfexoTiou Aiéipiov. (S. Basil., Epi6t. 263 ; Patrol. frac, tom. XXXII, col. 980.) — 3. Atêépiov Pii^ç tàv naxaprnjv. (S. Epiphanii, Hœres., V> ; Patrol. greec, tom. XLII, col. 505. —4. Venerandce memonie pra-de- cessore meo Liberio. (S. Siricius, Episi. ad Himerium Tarraeonens. épis.; Patrol. lat., tom. X111, col. 1133.) — 5. Roma depositio sancii Liberiiepiscopi. (Martyr Hieronimiuii.; Bolland., Art. San&. die vigcsima tertia Sept., p. 573.) — 6.., \bid%
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Les Menées tiennent le même langage, avec cette variante cependant qu'elles enregistrent l'entrevue de Liberius avec Constance à Sirmium, et déclarent que tous les efforts de l'empereur furent impuissants à fléchir la résistance du pontife. Le même fait nous avait déjà été attesté par Sozomène. La notice des Menées se termine par deux vers grecs qui font allusion au mépris avec lequel l'illustre proscrit avait repoussé les offres d'argent qui lui avaient été faites de la part de Constance. Voici ce distique : « Au sein de la gloire, Liberius jouit maintenant des richesses que par sa noble pauvreté il a thésaurisées précédemment pour le ciel 1. »
31. Pour clore cette liste rétrospective des témoignages historiques et traditionnels, il ne nous reste plus qu'à citer le chapitre consacré par Nicéphore Calliste à l'épisode du rappel de Liberius. « Ce pape avait été exilé à Bérée, dans la Thrace, dit Nicéphore. Félix, diacre de l'Église romaine, lui fut donné pour successeur. Ce dernier faisait profession d'enseigner la foi de Nicée; on lui reprochait seulement d'avoir communiqué trop librement avec les sectaires, avant sa promotion à l'épiscopat. Lors du voyage de Constance à Rome, les femmes des plus illustres citoyens et tout le peuple en masse insistèrent près du prince et demandèrent que Liberius fût rappelé. L'empereur le promit, à la condition que Liberius consentirait à communiquer avec les évêques ariens, les seuls qui parussent alors à la cour 2. Peu de temps après, Constance partit pour Sirmium, où une députation des évêques d'Occident vint le supplier dans le même sens. Le pape fut donc ramené du lieu de son exil et parut devant l'empereur. Dans une conférence publique, Constance lui demanda instamment de déclarer que le Fils n'est pas consubstantiel au Père. Basile d'Ancyre, Ursace, Valens, Germinius de Sirmium, joignirent leurs sollicitations à celles de l'empereur. Tous leurs efforts furent inutiles. Au lieu de souscrire la formule qu'ils lui présentaient, Libe-
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1. T4v îûoOtov àvrlcïv Ai6£pio; vvv lyei 'Ov iupetvaîc rp È(ifpôv<*; eijaavpfaa;.
(Bolland., ibid.)
2. Nictphor. Callist., Hisl. eccles.. lib. IX. cap. xxxv.
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p571 CHAP. TH. — FRÊTENDUE COUTE DU TAPE LIBERIU3.
nus rédigea une profession de foi solennelle dans laquelle il déclarait séparer de la communion catholique touter les églises qui ne confesseraient pas que le Fils est de la même substance que le Père. Il se détermina à cet acte pour couper court aux calomnies que les Ariens cherchaient déjà à répandre, disant partout que Liberius consentait enfin à répudier le terme de « consubstantiel. » La même manœuvre avait déjà été employée pour flétrir le grand Osius de Cordoue. Malgré cette énergique résistance, les évêques d'Occident obtinrent de ramener avec eux le saint pontife à Rome. Des lettres signées par l'empereur et les prélats orientaux réunis à Sirmium ordonnaient au clergé et aux fidèles Romains de recevoir Liberius, et de le laisser gouverner l'Église conjointement avec Félix. Mais on ne tint nul compte de ces injonctions. La multitude se souleva; Félix fut chassé, et le troupeau de Jésus-Christ n'eut qu'un seul pasteur1. »