Bérenger et Lanfranc 1

Darras tome 21 p. 177

 

§ X. BÉRENGER ET LANFRANC.

 

   59. A la métropole de Tours dont Léon IX soutenait si énergiquement les droits juridictiounels, se rattachait le nom d'un hérésiarque qui fut aussi célèbre au XIe siècle que devaient l'être au XVIe ceux de Luther et de Calvin. Bérenger écolâtre de Tours, archidiacre d'Angers, ancien disciple de saint Fulbert de Chartres, uni par des relations d'amitié, de science et de confraternité litté­raire avec les plus doctes personnages de son temps, était ce qu'on pourrait dire un bel esprit, aimant de passion les subtilités scolas-tiques. Il soutenait de préférence les thèses perdues, comptant plus sur son imagination pour les faire triompher que sur la raison phi­losophique ou théologique. Avide de gloire, il provoquait de toutes parts les éloges d'une admiration complaisante, il les prenait au sérieux, il aimait le concert des adulateurs qui le saluaient des titres de nouvel Alcuin, de Cicéron français. La flatterie ne lui épar­gnait guère ces satisfactions d'amour-propre : on en peut juger par les vers ampoulés que l'évêque de Dol, Baldric, l'un de ses admira­teurs, consacrait à sa mémoire :

Tota latinorum facundia marcida floret, Dura Berengario Turoni viguere magùtro.

 

   Cette exagération n'est rien encore si on la compare aux distiques composés par l'évêque du Mans, Hildebert, et gravés sur le tombeau même de l'hérésiarque : « L'homme que tout l'univers admire et ne cessera d'admirer, l'immortel Bérenger est mort1. Le docteur

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4 « L'éloquence latine si longtemps oubliée a refleuri tout entière avec Bé­renger l'illustre docteur de Tours. » L'épitaphe composée quelques seniainea après la mort de l'hérésiarque (5 janvier 1088) se poursuit en ces termes :

Porro latinorum facundia florida marcet,

Invida sors Turonis ubi tantum lumen ademit.

Clauditur in Jano tibi doctorjanua vitm,

Vel magis in Janopatuit tibi janua vitœ.

En tua, magne senex, jacet hoc sub fornice gleba,

Ad reditum propria; suspirans conditionis,

Promittatque licet veniam tibi spes meritorum,

banc tamen aceeleret lector pia vota vovendo.

(Baldric. Dolens. Patr. Lat. Tom. CLXVI, col. 1190).

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p178   PONTIFICAT  DE  SAINT   I,ÉON'   IX  (10 il) 103 i).

 

qui planait dans les hauteurs de la foi sacrée nous fut ravi le 5 du mois de janvier, jour maudit, jour fatal au monde, jour de dou­leur, de ruine universelle, où l'Église perdit son soutien, le clergé sa gloire et son espérance, la jurisprudence son maître incompa­rable. Tous les écrits des philosophes, tous les chefs-d'œuvre des poètes furent dépassés par son éloquence et son génie. Saint et savant, son nom croîtra avec les âges, le plus grand parmi les hu­mains lui sera toujours inférieur. Sa réputation n'a point d'égale, elle grandira encore, mais elle ne saurait jamais atteindre à la hau­teur de son mérite. Homme pieux et grave, il joignait au génie et à la sainteté une modestie telle que l'envie ne put jamais lui dis­puter cette double palme. L'envie qui l'a tant attaqué de son vi­vant pleure aujourd'hui sa mort; les regrets qu'elle témoigne de sa perte dépassent les haines dont elle le poursuivait jadis. 0 homme vraiment sage et de tout point bienheureux! Il a remis son corps à la terre, son âme au ciel. Puissé-je après ma mort vivre avec lui, reposer avec lui; je n'ambitionne pour moi d'autre sort que le sien 1. » Si l'on songe d'une part que l'auteur de cette touchante

Quem modo miratur, semper rnirabitur orbis

Me Berengnrius non obiturus obit. Quem sacrœ fidei fastigia summa tenentern,

Jani quinta (lies abstulit, atxsa nefas. [lia (lies, damnosa dies, et perfida mundo.

Qua dolor et rerum summa ruina fuit, Qua status Ecclesise, qua spes, qua gloria cleri,

Qua cultor juris, jure ruente, mit. Quicquid philosophi, quicquid cecinere poetx,

Ingenio eessit etoquioque suo. Vir sacer et sapiens, cui nomen crescit in auras,

Quo tninor est quisquis maximus est bominum. Fama minor meritU cum totum pervolet orbem,

Cum semper crescat, non erit sequa tamen. Vir pius atque gravis, vir sic in utroqne modestus,

Livor ut in neutro rodere possit cum. Livor enim deflet quem carpserat antea, nec tam

Carpsit et odit eum, quem modo laudat, amat, Vir vere sapiens et parte beatus ab omni,

Qui ccelos anima, corpore ditat humum. Post obitum vivam secum, secum requiescam.

Ncc fiât melior sors mea sorte sua. (Hildebert. Ceuoman. Patr. Lat. Tom. CLXXJ, col. 1396).

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p179 CHAP.   II.     BÉP.ENGEn   ET  LANFIUNC.  

 

épitaphe, l'un des évêques les plus vertueux et les plus doctes du son temps, est honoré par l'Église sous le litre de vénérable, d'autre part que cet hommage d'une amitié aussi tendre que sincère s'a­dresse à un hérésiarque six fois condamné solennellement en con­cile et successivement anathématisé par les papes saint Léon IX, Victor II, Nicolas II, Alexandre II et saint Grégoire VII, on éprouve un sentiment de légitime surprise. Les erreurs du protestantisme furent presque toutes enseignées par Bérenger; il les soutint du­rant un demi-siècle avec une ardeur digne de Luther et de Calvin ses fils et ses héritiers dans l'ordre intellectuel; et pourtant le véné­rable Hildebert, évêque du Mans, témoin de sa mort, n'ambitionne pour lui-même d'autre sort que celui de Bérenger; il souhaite de mourir dans les mêmes sentiments pour entrer comme lui dans la vie et le repos des éternelles béatitudes. Le nœud de cette appa­rente contradiction fut dénoué par la grâce de Jésus-Christ. Plus heureux que Luther, Bérenger malgré les écarts de son esprit conserva toujours intègre la pureté des mœurs. A la fin de sa vie, abjurant sincèrement ses erreurs, il employa ses dernières années à réparer le scandale des premières. « Dans l'emportement de la jeu­nesse, dit Guillaume de Malmesbury, il déshonora sa gloire en sou­tenant l'hérésie. Mais à un âge plus avancé il donna de tels exemples de repentir qu'il laissa la réputation d'un saint 1. » Retiré à Tours dans l'île de Saint-Cosme, il y vécut huit années dans la plus austère pénitence, dit un chroniqueur contemporain. « Renonçant à tous les honneurs, à toutes les richesses du siècle, couvert d'une robe de moine, il priait et pleurait dans cette retraite. Plusieurs chanoines de Saint-Martin abjurant comme lui les vanités du monde vinrent recevoir de ses mains l'habit monastique et se placer sous sa direc­tion 2. » — « Son humilité, ses aumônes, ajoute Guillaume de Malmesbury, n'eurent d'égales que son austérité et ses mortifica­tions. Les grands biens qu'il possédait furent entièrement distribués

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1 Villelm. Malmesbur. Gesta regum Anglor. Lib.  III, cap. 284 ;  Patr. Lat. Tom. CLXXIX, col.  1287. s Chronic. Turonev.se; Fragm. Patr. Lat. Tom. CXLVII, col. 1201.

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aux pauvres. Nulle femme n'avait accès près de lui sous quelquf prétexte nue ce fut. Il ne voulait pas qu'on pût lui reprocher d'a­voir vu le visage d'aucune d'elles. Mais son île de Saint-Cosme était l'asile de tous les pauvres de la contrée. Lui-même à force de don­ner s'était fait le plus pauvre d'entre eux. Il préférait leur société à celle des riches et des puissants de la terre, mettant tout son bonheur à pratiquer la maxime de l'apôtre : Habentes alimenta et qui bus tegamur his contenu sumus 1. Malgré ses efforts pour combattre dans tout l'univers l'hérésie qu'il avait lui-même enseignée, il ne put l'extirper entièrement. Tant est grande la responsabilité qui s'attache aux pervertisseurs des âmes! S'il leur est donné à eux-mêmes de venir à résipiscence, la perte des autres ne leur en est pas moins imputée. Ce sentiment effrayait Bérenger à son lit de mort. Sur le point de rendre l'âme, la veille de l'Epiphanie de l'an 1088, songeant à tant de malheureux que les erreurs de sa jeunesse avaient entraînés dans l'abîme, il s'écria : Au­jourd'hui, je l'espère, Jésus-Christ Notre Seigneur m'apparaîtra dans l'épiphanie (manifestation) de sa gloire. Mais, hélas! pour tant d'autres, je le erains, sa manifestation sera celle des châti­ments 1. »


   60. L'abjuration de Bérenger et sa mort édifiante purent en effet sauver son âme. Mais quelle série incalculable de victimes les er- reurs dont il déplora trop tard les ravages ne devaient-elles point de Chartres, amonceler dans les âges futurs ! Sa pénitence eut peu d'imitateurs même de son vivant, ses funestes doctrines servilement reprises par le protestantisme et ressuscilées pour le malheur du monde cinq siècles après sa mort ont précipité notre société civile et reli­gieuse dans l'abîme où nous la voyons maintenant plongée. Béren­ger est le véritable père du protestantisme. A ce point de vue, sa personnalité prend aux yeux de l'historien une importance excep­tionnelle. En condamnant Bérenger, saint Léon IX prononçait d'avance l'anathcme que Léon X devait fulminer contre Luther. Le

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1.  I Timoth. vi, 8. —2.  Willelm Malmesbur. loc. cit. col. 1253,

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p181 CHAP. II.7,Ê37NGER ET LANFBANC.   

 

moine révolté de Wittimberg dont la réforme a voulu faire un gé­nie créateur ne fut qu'un habile plagiaire, un audacieux copiste. Il convient de mettre le fait dans tout son jour, ne fût-ce que pour constater une fois de plus la pauvreté d'invention du génie satanique dans ses luttes toujours renouvelées contre l'Église catholique fondée sur la pierre de l'infaillibilité. Les noms seuls varient, les erreurs sont les mêmes; Bérenger avait dit tout ce que diront Luther et ses disciples; les ténébreuses affiliations de notre triste époque répètent tout ce que disaient les Manichéens du moyen-âge. Les ancêtres se sont brisés sur la pierre posée par Jésus-Christ comme fondement de son édi­fice divin; les successeurs auront le même sort. Entre Bérenger et Luther le parallélisme historique se soutient d'un bout à l'autre, sauf un seul point mais capital, la pratique du célibat religieux à laquelle Bérenger dut sa conversion définitive. Né dans les premières années du XIe siècle, Bérenger fut témoin des désordres que la féodalité fougueuse et intempérante de son époque multipliaient dans le double domaine de l'église et de l'état. Comme toutes les nobles âmes qu'un tel spectacle révoltait, il chercha dans le cloître une sauvegarde et un asile. Parmi les disciples de l'école de saint Fulbert de Chartres il était un des préférés du maître, moins pour la solidité de son jugement que pour l'exubérance d'une ima­gination qui avait besoin d'être surveillée de plus près. Une lettre d'Adelmanu écolâtre de Liège et plus tard évêque de Brescia, l'un des condisciples de Bérenger, nous peint au vif cette situation. « J'aime à me dire votre frère de lait, écrit Adelmann à l'hérésiar­que, en souvenir de notre très-douce commensalité alors que vous plus jeune, moi déjà plus voisin de l'âge mûr, élèves à l'académie de Chartres, nous vivions dans la joie de l'âme sous la direction du vénérable Fulbert, notre Socrate ainsi que nous l'avions surnommé. Si Platon rendait grâces à la providence de lui avoir donné So­crate pour maître, nous avons plus que lui le droit de nous glori­fier, puisque nous avons été formés à la science et à la vertu par le plus chrétien et le plus catholique de tous les docteurs. Maintenant encore nous pouvons espérer qu'il intercède pour nous près de Dieu

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p182   TOSTIFICAT   DE   SAINT  LÉON   IX   10ifl-(103i).

 

par ses prières. La tendresse vraiment maternelle dont il nous en­tourait ici bas, la charité de Jésus-Christ dans laquelle il nous embras­sait comme ses fils, sont encore plus ardentes au ciel. Par des attraits mystérieux, par des avertissements intimes, il nous appelle comme autrefois, quand nous prenant avec lui le soir, il nous conduisait dans le jardin qui entoure aujourd'hui la chapelle dont il est de­venu le glorieux patron. Là, dans un transport prophétique, les yeux baignés de larmes, il nous conjurait de nous tenir toujours dans le chemin royal de la vérité, de marcher sur les traces des saints pères, sans nous jeter dans aucun écart, sans prendre le sen­tier détourné et trompeur des sectes nouvelles, pleines de pièges et de scandales 1.» Ce n'était pas sans motif que le vénérable Fulbert redoublait de zèle près de son orgueilleux disciple. Guitmond alors moine à l'abbaye de la Croix de Saint-Leu et plus tard cardinal ar­chevêque d'Aversa nous trace de Béranger le portrait suivant : « Ceux qui l'ont connu à l'école de Fulbert signalent tous la légè­reté et la présomption de son caractère. Il respectait fort peu la parole du maître, comptait pour rien ses condisciples, mépri­sait profondément les livres d'enseignement scolastique. Toutefois ne pouvant par ses seules forces atteindre les sommets de la science philosophique (son génie n'était pas assez perçant), il voulut y sup­pléer par la singularité de ses opinions. C'est le côté par lequel il se croit excellent; l'audace du novateur lui semble un titre de gloire. Il en fut déjà ainsi dans ses jeunes années. On le vit dès lors affecter une démarche théâtrale, rechercher la pompe et l'em­phase, suppléer à la profondeur qui lui manque par une doctorale gravité, rester des heures entières la tête rentrée dans son capu­chon comme pour enfermer ses pensées dans une méditation trans­cendante, puis quand il se décide à ouvrir la bouche moduler len­tement d'un ton doctoral des sentences si longtemps attendues 2. » De telles dispositions manifestées par le jeune disciple de Fulbert durent, on le comprend, alarmer plus d'une fois la tendre sollici-

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1. Adelmann. Brixiens. Epist. ad Berengar. Patr. Lat. Tom. CXLIIT, col. 1290. 2. - Guitmond.  Aversan. De Eucharist. Lib. I ; Pair.  Lat. Tom. CXLIX, col. H2S.

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p183 CHAP.   11. — BÉIIENCEU   ET   LANFHANC. 

 

tude du maître. « On assure, dit Guillaume de Malmesbury, qu'à son lit de mort Fulbert dans une vision prophétique découvrit le se­cret de l'avenir qui attendait Bérenger. L'œil du saint vieillard s'étant fixé sur lui parmi la foule des assistants : « Ne voyez-vous pas, dit-il, le démon qui se tient à ses côtés et fait signe d'écouter les paroles de mensonge qui tombent de ses lèvres 1? »

 

61. Qu'on ait après coup imaginé  la tradition rapportée par le   chroniqueur anglais, il n'y aurait rien d'étonnant. Si dès l'an 1029, date de sa mort, le vénérable évêque de Chartres eut tenu  réellement ce langage, Bérenger aurait dès lors été tenu en légitime suspicion; il lui eût été fort difficile sinon impossible d'arriver presque d'un bond au sommet de la fortune et de la gloire. Nous le trouvons en effet, l'année suivante, camérier de Saint-Mar­tin de Tours, puis trésorier de cette insigne métropole la plus riche de France et enfin écolâtre de la cathédrale. Sa réputation alla croissant durant une période de plus de quinze années. Ce n'était pas seulement l'éloquence ou l'érudition du nouveau docteur que ses contemporains exaltaient dans un concert d'éloges, mais sa piété, sa vertu, presque sa sainteté. On peut eu juger par la lettre suivante qui lui fut adressée vers l'an 1045. « Au seigneur et frère Bérenger, Frolland évêque de Senlis, son fidèle, salut dans les joies de la bienheureuse immortalité. Retenu par une infirmité qui atteint à la fois l'âme et le corps je n'ai pu, comme je l'espérais et vous l'avais mandé, me rendre près de vous. Mais je vous en con­jure, priez pour moi avec plus de ferveur que jamais; obtenez de Dieu ma délivrance. Je ne sais, très-cher seigneur, s'il me sera donné de vous revoir sur la terre; faites donc en sorte que je sois admis à vos côtés dans la félicité des cieux. S'il plaisait à notre Dieu de me rendre la santé, le premier usage que j'en voudrais faire se­rait de voler près de vous ; j'ose à peine vous dire que je serais heureux si vous daigniez vous-même durant ce carême venir me visiter et prier avec moi. Si cette consolation m'est refusée, si je dois mourir sans vous revoir, du moins je vous recommande mon

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1. Willeltn. Malmesbur. loc. éit. col. 1253»

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p184        PONTIFICAT DE  SAINT LÉON  IX  (1049-1024).

 

âme. Intéressez pour elle les puissances de la cour céleste, les saints anges, les princes des apôtres; adressez-vous directement au Dieu de toute-puissance et de toute miséricorde. Il aime à exaucer vos prières; invoquez-le pour mon âme pécheresse. Saluez en mon nom
votre vénérable abbé el les autres seigneurs et frères dont vous avez su me faire des amis, recommandez-moi à leurs prières. Faites moi savoir si je puis espérer votre visite. Je veux encore informer votre fraternité que j'ai obtenu pour elle toutes les faveurs possi­bles près du roi Henri notre seigneur. Adieu et encore une fois sou­venez-vous de moi1. » On n'écrit de la sorte qu'aux saints. Frolland
croyait donc alors à la sainteté de Bérenger. Il recouvra la santé et survécut jusqu'en 1074, ce qui lui permit d'assister au triste spec­tacle de la chute de son ami. Un autre évêque, Eusèbe Bruno, promu en 1047 au siège d'Angers, voulut attacher l'écolâtre de Tours à son église et lui donna le titre honorifique d'archi­diacre.

   62. Tout semblait donc conspirer pour la grandeur de Bérenger. Sans rival en France il régnait seul dans le monde scolaslique. Les disciples affluaient à ses leçons comme au temps d'Alcuin ; évêques et princes, peuples et rois rendaient hommage à sa vertu et à son génie. Sa parole faisait loi, elle ne s'était point encore écartée des limites de l'orthodoxie; l'erreur s'il Ia méditait dans le secret de sa pensée demeurait latente; rien ne faisait pressentir le futur hé­résiarque. Il se révéla subitement sous le coup d'une blessure d'amour-propre, en face d'un docteur dout l'apparition inattendue fit pâlir sa gloire. Ce nouveau maître était Lanfranc. Son nom déjà célèbre en Italie venait de conquérir en France une illustra­tion soudaine qui se traduisait par l'épithète de Grand consacrée depuis dans l'histoire. Sa biographie commence en ces termes : « Il y eut un graud homme originaire d'Italie que la littérature et la science des Latins restaurées par lui dans leur antique splen­deur saluent avec respect et amour comme leur maître, il se nom-

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1. Frolland. Sylvanectens. Epist. ad Berengar. Patr.  Lat. Tom. CXL1II, col. 1370.

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p185 CHAP. II. — BÉHENGF.R   ET  LAKFRANC.     

 

mait Lanfranc. La Grèce elle-même cette instiitutrice des nations, la mère des arts libéraux, prêta l'oreille à ses enseignements ; elle connut quelques-uns de ses disciples et les admira. Il naquit à Pavie (vers l'an 1003) d'une famille sénatoriale. Son père avait rang parmi les administrateurs de la cité. Orphelin de bonne heure, Lanfranc appelé par sa naissance à hériter de la magistrature paternelle voulut s'y préparer par l'étude des lettres et de la jurisprudence. Il fréquenta successivement les plus célèbres écoles d'Italie, et revint dans sa ville natale après avoir atteint le plus haut degré de la science du droit civil. Sa patrie dès lors ne lui suffit plus, il fran­chit les Alpes et se rendit en France dans les premières années du roi Henri et du glorieux duc des Normands Guillaume, le futur conquérant de l'Angletere. A son passage dans chaque ville, le docteur italien voyait accourir à ses leçons des multitudes d'audi­teurs. Il traversa ainsi la France escorté par une foule de disciples enthousiastes, arriva en Normandie et se fixa à Avranches où il en­seigna quelque temps. Les applaudissements le suivirent à Avranches comme partout ailleurs, mais un jour le jurisconsulte profane vint à réfléchir à leur inanité. « Que sert, disait-il, de plaire aux hommes mortels? Tout vient de Dieu et tout y retourne. Qu'ai-je fait jus­qu'ici pour son service? » Dominé par ces préoccupations que la grâce venait d'éveiller dans son cœur, il résolut de renoncer à tout, même à sa liberté propre, pour se consacrer au Seigneur et suivre les traces du maître divin qui a dit : « Si quelqu'un veut marcher sur mes trares, qu'il renonce à soi-même, qu'il porte sa croix et me suive 1. » Plus il avait été célèbre jusque-là, plus il se montrait avide d'obscurité; il voulut se choisir une retraite dans un lieu où la lit­térature et la science profane ne pussent venir le chercher. Dans ce dessein il quitta Avranches et prit la route de Rouen, à la re­cherche d'une solitude telle qu'il la souhaitait. Vers le soir comme il traversait la forêt d'Ouche, non loin des bords de la Risle, il fut attaqué et dépouillé par une bande de voleurs qui lui lièrent les mains derrière le dos, et lui rabattant sur la tête son vieux manteau,

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1. Matth. xvi, 2*.

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p186   PONTlFICAT DE  SAINT  LÉON   IX  (1049-1034).

 

seul vêtement dont ils ne jugèrent point à propos de s'emparer, i'éloignèrent de la route et l'abandonnèrent dans les fourrés du bois1.» — « Comme ils partaient, Lanfranc se souvint d'un fait analogue raconté par saint Grégoire le Grand. Au temps des Lombards, un vénérable abbé avait été victime d'une pareille spoliation. Les malfaiteurs lui avaient pris avec tout le reste le cheval sur lequel il était monté, mais ils oublièrent d'emporter aussi le fouet; il les en fit souvenir en disant : «Prenez-le, car sans lui vous ne sauriez diriger le cheval. » Les Lombards ramassèrent donc le fouet oublié et disparurent. L'homme de Dieu se mit en prière. Peu de temps après les Lombards revinrent se jeter à ses pieds, lui demandant pardon. Leurs chevaux avaient refusé de traverser le Vulturne; rien n'avait pu les décider à franchir ce torrent presque à sec, et faisant volte-face ils avaient ramené leurs maîtres près du saint abbé auquel on rendit sa monture 2. Ces voleurs fe­ront de même, se dit Lanfranc;—et les rappelant, il leur offrit son vieux manteau. Mais le résultat ne fut point à son avantage. Les voleurs irrités l'attachèrent nu à un arbre; le disciple qui l'accom­pagnait eut le même sort et fut garrotté à un arbre voisin 3. » — « Dans cette détresse, au milieu de l'obscurité et du silence de la nuit, Lanfranc après avoir déploré son malheur essaya de réciter l'office du soir, mais il n'en avait pas l'habitude et ne le savait point par cœur 4. « Seigneur mon Dieu, s'écria-t-il, j'ai consacré des an-

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1    Milo Crispinus, Vita B. Lanfranci, cap. i; Patr. Lat. Tom. CL, col. 30.

2   S. Gregor. Magn. Dialog. Lib. I, cap. 2 ; Patrol. Lat. Tom. LXXVII,
COl. 157.

3.  Ces détails qui manquent dans le récit de l’hagiographe sont empruntés à la « Chronique du Bec; » Pair. Lat. T. CL, col. 043.

4.  Talibus angustiis comprehensus, nescius quid ageret, suum infortunium la< mentabatur. Xandem nocturno silentio ad se reversas voluit Domino laudes dé­bitas persolvere, et non potuit quia ad hoc antea non vacaverat. Il s'agit ici de la récitation des matines et des laudes, dont les clercs savaient alors le texte par cœur et que Lanfranc va bientôt s'accuser lui-même de n'avoir point encore appris. Ce passage a fourni à un académicien de nos jours l'occasiou d'un contre-sens digne dée igurer à côté du fameux Te Deum de la traduction du Siège de Paris par les Normands. (Cf. Tom. XIX de cette Histoire, p. 121, note 1.) « Seul ainsi, à l'entrée de la nuit, dit M. de Itémusat, perdu, menacé d'une mort certaine, il voulut  prier et il  se trouva que l'érudit, le jurircon-

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p187 CHAP.   II. — BÉIIENGER   ET  LANFRANC.    

 

nées à l'élude des lettres humaines, je m'y suis livré corps et âme, et voici que je ne sais pas réciter l'office consacré à vos louanges. Délivrez-moi de cette nouvelle angoisse et avec le secours de votre grâce je réparerai ma négligence, j'apprendrai à vous louer et à vous servir. » A l'aurore, entendant des voyageurs qui passaient sur la route voisine, il les appela à grands cris. Ils vinrent, le déta­chèrent ainsi que son compagnon et apprirent le détail de sa cruelle aventure. « Maintenant, leur dit-il, indiquez-moi le plus pauvre de tous les monastères qu'il y ait dans le voisinage. — En fait de pauvreté, répondirent-ils, nous n'en connaissons pas qui puisse être comparé à celui qu'un homme de Dieu élève en ce moment à quelque distance d'ici. — En effet, ils conduisirent bientôt Lanfranc en vue d'une chétive et misérable agglomération de cabanes, la lui montrèrent et continuèrent leur route1.»

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