Grégoire VII 64

Darras tome 22 p. 442


§ IV. Guerres en Orient et en Occident.


   41. Au moment où l'homme de paix émigrait dans la patrie de la paix éternelle l'Orient et l'Occident s'ébranlaient pour des guerres formidables. L'empereur byzantin Michel Ducas, dont le fils et héritier présomptif Constantin avait été fiancé à la princesse normande Hélène fille de Robert Guiscard, s'était vu en 1078 détrôné par un général ambitieux, Nicéphore Botoniate, auquel Alexis Comnène ravit à son tour la couronne en l'an 1080. Enfermé dans un monastère, contraint de prendre les ordres sacrés et plus tard d'accepter le titre de métropolitain d'Éphèse, Ducas assistait impuissant à ces diverses révolutions qui éloignaient pour lui et sa famille toutes les chances de restauration. La fille de Robert

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1. S. Sim. Cresp. fit a, eap. ira etxiv, loc. cit. Les hommages de la parenté, de la reconnaissance et de la vénération de la France, sa patrie, ne manquèrent pas à la tombe de Simon de Crépy. La reine d'Angleterre Mathilde, sa pieuse cousine, dont il avait si efficacement consolé les maternelles douleurs, envoya à Rome une somme considérable pour élever au bienheureux un superbe mausolée. Le cardinal français Odo de Lagery, plus tard pape sous le nom d'Urbain II, composa en l'honneur de son bienheureux compatriote une épitaphe qui fut gravée sur le monument. Elle était ainsi conçue :

Simon habens nomen, majorum sanguine claro,

Francorum procerum pars ego magna fui. Paupertatis amans patriam mundumque religui,

Christum divitiis omnibus anteferens. Post ad apostolicam cœlestis principis aulam

Eximius tanti me patris egit amor. Quo duce promerear tandem super astra levari,

Eospitor hic sacras eonditus ante fores.

(Boll., loc. cit., p. 743.)

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Guiscard avait perdu tout espoir d'épouser jamais le prince Constantin son fiancé. Nicéphore Botoniate, à son avènement au trône, l'avait cloîtrée dans un couvent. Alexis Comnène fit cesser cette outrageante réclusion ; il appela la jeune princesse à sa cour et la traita, disent les chroniqueurs byzantins, « comme sa propre fille, » sans toutefois lui permettre de quitter l'Orient pour retourner dans sa patrie. Elle était pour sa politique un otage qui le rassurait contre les entreprises du puissant duc d'Apulie. Robert Guiscard n'était pas d'un caractère à souffrir ces injurieux procédés. Il méditait une vengeance éclatante et se disposait à prendre à la tête d'une vaillante armée le chemin de Constantinople. L'alliance qu'il venait de conclure ave le saint-siége se rattachait indirectement à ces belliqueux projets. Avant de s'éloigner de ses états, l'habile normand voulait les placer sous la sauvegarde inviolable de la papauté. Sur ces entrefaites, soit que Michel Ducas eût trouvé moyen de tromper la surveillance des moines grecs ses geôliers, soit, comme le soutient la princesse historiographe Anne Comnène, qu'un imposteur habile eût imaginé ce rôle de concert avec Robert Guiscard, on vit arriver à Salerne sous un capuchon monastique un personnage qui se disait l'empereur détrôné de Constantinople. Il racontait, les larmes aux yeux, l'histoire de ses malheurs, les outrages que lui avait fait subir Nicéphore, la cruelle séparation de l'impératrice sa femme et de son fils Constantin, le futur gendre du duc d'Apulie. A ce récit, tous les chevaliers normands et italiens jurèrent de mettre leur épée au service d'une si noble infortune. Le prétendu Michel fut revêtu des ornements impériaux. Robert Guiscard le montra aux populations de l'Apulie et de la Calabre. Un souffle précurseur des croisades faisait tressaillir tous les cœurs. L'identité de Michel fut acceptée sans défiance dans toute l'Italie méridionale. Le souverain déchu adressa à Grégoire VII une requête suppliante. Il promettait, si jamais Dieu lui rendait son trône, de travailler à l'extirpation du schisme et de rétablir l'union entre les deux églises grecque et latine. Dans un rescrit pontifical adressé le 25 juillet 1080 aux évêques d'Apulie et de Calabre, le pape recommandait à tous les chevaliers chrétiens la

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cause de Ducas. « Vous savez tous, disait-il, que le très-glorieux empereur de Constantinople, détrôné par une injuste   violence, s'est rendu en Italie pour implorer l'assistance de saint Pierre et celle du duc Robert. Nos entrailles paternelles se sont émues de compassion pour l'auguste proscrit, nous exhortons tous les fidèles à lui prêter appui et secours1. »

 

   42. Les recrues de Robert Guiscard se réunirent à Salerne, pendant que ses vieilles bandes illustrées par la conquête des Abruzzes et
de la Sicile se rendaient directement à Brundusium (Brindes) où

l'embarquement devait avoir lieu. Une flotte immense s'équipait sur tous les rivages de l'Italie méridionale pour le transport de l'armée et le service des convois de munitions ou de vivres. Le plan de campagne tracé à un double point de vue politique et militaire fut admirablement conçu. Au lieu de porter d'un seul bond d'Europe en Asie des forces si puissantes et de courir le risque d'une longue traversée pour aboutir à un abordage sur une côte ennemie, Robert se proposait de franchir seulement à l'aide de ses vaisseaux la mer Adriatique et de venir débarquer à Dyrrachium (Durazzo capitale de l'Albanie actuelle). De là, convoyé par sa flotte, il devait traverser l'Hellade et arriver par terre jusqu'aux rivages de la Corne d'Or, soumettant en chemin les riches provinces de la Grèce qui formaient alors la partie européenne de l'empire de Constantinople. Quel que fût le résultat final de l'expédition, même dans l'hypothèse qu'il fût impossible d'arriver jusqu'à Byzance, la conquête assurée des provinces limitrophes de l'Acarnanie, de l'Etolie, et en particulier l'île de Corcyre (Corfou), la clef de l'Archipel, célèbre alors par son opulence, devait amplement satisfaire les convoitises normandes. Tout étant ainsi réglé, Guiscard confia la régence de ses états à son second fils Roger auquel il adjoignit pour conseil son neveu Robert de Loritello, chevalier aussi prudent que brave. Il leur laissa par écrit l'ordre formel de secourir le pape Grégoire VII dans le cas où les menaces de Henri IV venant à se  réaliser, l'armée germanique   envahirait  Rome et

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S. Greg. VII, Epist. vi, lib. VIII, col. 580.

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l'Italie. Il emmenait avec lui son fils aîné Boémond, l'un des futurs héros de la première croisade. Le jeune prince avait à peine vingt ans; il était la vivante image de son père, dont il reproduisait les qualités et les défauts. Même fougue de caractère et même intrépidité sur le champ de bataille, même astuce et même ténacité. C'était pour lui que Robert Guiscard avait naguère demandé la main de la princesse Adèle, fille de Guillaume le Conquérant. La duchesse d'Apulie, seconde femme de Robert Guiscard, voulut accompagner son époux dans cette aventureuse expédition. Elle se nommait Sigelgaïde. Fille de Gisulf prince de Salerne détrôné par Guiscard, elle avait pris en l'épousant les mœurs guerrières de ses vainqueurs. Coiffée d'un casque d'acier, la cuirasse sur les épaules, la lance au poing, elle maniait habilement un cheval bardé de fer et portait dans la mêlée des coups d'estoc et de taille qui désarçonnaient les plus vigoureux chevaliers. Boémond fut détaché avec quinze vaisseaux de haut bord pour l'île de Corfou, dont on espérait se rendre maître par surprise. Mais la population prévenue à temps gardait en armes tous les points de la côte ; le coup de main échoua. Le jeune prince se rallia en toute hâte à la flotte de son père, forte de cent cinquante navires chargés chacun de deux cents soldats. Robert Guiscard modifiant alors le plan de campagne primitif, au lieu de se diriger d'abord vers Dyrrachium, se précipita avec cet immense armement sur l'île de Corfou qui tomba tout entière en son pouvoir. Laissant à Boémond le soin d'organiser l'administration de cette nouvelle conquête, il passa en Albanie, et vint alors mettre le siège devant Dyrrachium. La prise de cette ville devait lui assurer la possession de toute la côte et la libre navigation du golfe Adriatique, comme la prise de Corfou livrait l'entrée de l'Archipel (1080-1081).

 

43. Pendant que la politique ambitieuse et personnelle de Robert Guiscard ouvrait ainsi la double voie de terre et de mer aux futures croisades, la Lombardie et l'Allemagne étaient le théâtre de luttes sanglantes et de catastrophes terribles. Au mois d'octobre 1080, le roi excommunié Henri IV tentait  une nouvelle invasion en Saxe, Son armée recrutée dans les provinces rhénanes durant l'été précédent était l'une des plus nombreuses et des plus brillantes

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qu'il eût encore réunies sous ses étendards. «Tous les princes de l'empire germanique, dit  Guillaume de Tyr, répondirent à son appel. Leur patriotisme s'indignait contre l'insolence et la félonie de Rodolphe, qui n'avait pas craint de trahir son suzerain légitime et de briser le faisceau de l'unité nationale en usurpant la couronne que lui offraient les Saxons. Ce crime de lèse-majesté ne pouvait être expié que dans le sang du coupable. Ce fut donc par milliers que les évêques, princes,   seigneurs, amenèrent leurs hommes d'armes au roi Henri 1. Ces paroles de l'historien des croisades, très-exactement renseigné sur les faits militaires de son époque, nous font comprendre l'ardeur avec laquelle, depuis l'intrusion de l'antipape Wibert,  les évêques et les principaux seigneurs du royaume germanique avaient embrassé le parti du schisme. « Quand ces formidables légions, continue Guillaume de Tyr, furent arrivées sur les frontières de la Saxe, Henri convoqua les princes pour élire celui d'entre eux qui serait chargé de porter dans  la bataille   l'étendard royal. D'une voix unanime tous s'écrièrent : « Cet honneur appartient au seigneur Godefroi duc de Lorraine. Il est le  plus brave  et le plus digne. » Le chevalier   ainsi élu entre tous les preux pour porter le   drapeau du roi  schismatique était Godefroi   de   Bouillon, le futur roi de Jérusalem. Il avait alors vingt ans. Les premiers exploits de sa jeunesse devaient coûter à l'Eglise autant de larmes que ses derniers devaient lui apporter  de triomphes. Rodolphe et les Saxons attendaient l'ennemi sur les bords de l'Elster, à trois lieues de Mersebourg. Le 15 octobre au lever de l'aurore, ils marchèrent au combat, précédés des évêques et des clercs qui chantaient le psaume de guerre et de victoire : « 0 Dieu, qui sera semblable à vous ? Que votre voix éclate, ne retenez plus votre bras, car les trompettes ennemies ont sonné ; tous ceux qui vous haïssent lèvent une tête altière. Contre votre peuple ils ont médité de noirs complots, ils conspirent contre vos saints. Ils ont dit : Venez, exter-

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1 Guill. Tyr., Hist. rer. transmar., lib. IX, cap. vm; Patr. Lat., tom. CCI, col. 440.

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minons cette race et que le nom d'Israël soit anéanti. Traitez-les, ô mon Dieu, comme autrefois Madian et Sisara, Jabin au torrent de Cisson, ou comme ceux qui périrent à Endor. Mettez leurs princes avec Oreb, Zebéé et Salmana, ces princes qui ont dit : Nous posséderons en héritage le sanctuaire de Dieu1.» Le chant de ces sublimes paroles était répété en chœur par l’armée saxonne, pendant qu'elle marchait en ordre de bataille vers les retranchements fortifiés du camp de Henri.

 

44. « Les deux armées, dit Bruno de Magdebourg, étaient séparées par le marais de Grona, obstacle infranchissable, qui arrêta net les Saxons. D'une rive à l'autre les soldats se défiaient en se  chargeant de malédictions et d'injures. Enfin Rodolphe tournant le marécage fit opérer à ses troupes un mouvement de conversion qui fut aussitôt imité en sens inverse par l'ennemi. On se trouva bientôt sur un terrain solide dans la plaine de Wolksheim, et le combat s'engagea avec un acharnement incroyable. Le carnage fut tel dès le premier choc que Henri songeait déjà, suivant sa coutume, à s'assurer un moyen de retraite. Les siens cependant faisaient de tels prodiges de valeur que sur un pont les nôtres 2 plièrent et quelques-uns même tournèrent le dos. Des cris de victoire retentirent aussitôt du côté des Germains : on vint dire à Henri que les Saxons étaient en pleine déroute, les évêques et les clercs de sa suite entonnèrent le Te Deum. Mais soudain on apporta sur une civière le corps du comte Itadbod, l'un de ses plus vaillants chevaliers, qui venait de tomber sous les coups des Saxons qu'on disait vaincus. Ceux qui s'étaient chargés de ce funèbre devoir criaient dans tout le camp : « Fuyez ! fuyez ! » En effet le combat avait changé de face. Le duc Otto de Nordheim à la tête d'une colonne d'infanterie s'était porté au secours des nôtres ; les Germains avaient pris la fuite à leur tour et se précipitant en désordre vers

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1 Psalm. LXXTni.

2. Brun. Magdeb. Bell. Saxon. Patr. Lat., tom. CXLVII, col. 578. Le lecteur n'a pas oublié que Bruno de Magdebourg était saxon et qu'en racontant les diverses péripéties du combat fameux de l'Elster, son patriotisme l'identifie en quelque sorte avec les guerriers de son pays.

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leur camp, le traversèrent  au pas de course,   gagnèrent la rive de l'Elster où ils se jetèrent à la nage, ne s'arrêtant qu'après avoir mis ce rempart entre eux et les terribles Saxons. Sans laisser à sa colonne victorieuse le temps de piller les trésors du  camp abandonné,  Otto de Nordheim la ramena dans la plaine   pour  combattre les ennemis qui pouvaient s'y trouver encore. La précaution n'était pas inutile. Le gros des troupes allemandes commandé par le comte palatin Henri de Lâcha s'était tenu en réserve. Laissant les troupes d'Otto s'élancer à la poursuite des fuyards, il avait repris possession du champ de bataille en poussant des  cris de victoire et en chantant le Kyrie eleison. À l'aspect de ces légions formidables, Otto de Nordheim hésita un instant à les attaquer avec la petite troupe qu'il  avait sous la main. La pensée d'une retraite soudaine lui vint même à l'esprit, mais il ne s'y arrêta point : « Qu'importe le nombre ? s'écria-t-il. C'est Dieu qui donne la victoire. En avant ! » Electrisés par ses paroles et son exemple les Saxons se ruèrent sur l'ennemi, enfoncèrent ses gros bataillons et les poussèrent l'épée dans les reins dans les flots de l'Elster. Ce fleuve   aux rives  escarpées et à pic devint fatal à un  grand nombre de cavaliers de Henri. Ceux-mêmes qui parvenus à l'autre bord s'élançaient à terre essayaient vainement, en enfonçant leurs épées dans le sol humide du rivage, de tirer leurs chevaux hors du fleuve. Ils les abandonnaient et jetaient leurs armes, espérant se dérober à la poursuite des vainqueurs. Mais la fuite les livrait aux paysans Saxons, armés de haches et de massues, qui les tuaient sans pitié. « Maintenant, dit Otto de Nordheim à ses braves guerriers, pillez à votre aise le camp de Henri.  Tout ce que chacun y trouvera de butin lui appartiendra sans partage. Vous avez bien mérité cette récompense. » En un  clin  d'oeil, les tentes furent envahies ; elles regorgeaient de richesses. Les tapis précieux, les cassettes des évêques pleines d'ornements sacrés, de vases d'argent et d'or, la vaisselle plate du roi Henri, des princes et des seigneurs, les lingots d'or, les sacs d'argent monnayé du trésor royal, sans compter les étoffes de soie, les riches fourrures, les armures, les harnais, les ustensiles, les vêtements de tout genre et particulière-

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ment les mutatoria (chemises de lin) dont le soldat se montrait avide ; tout fut la proie des vainqueurs. Là se trouvèrent éparpillées les dépouilles de quatorze archevêques ou évêques parmi lesquels ceux de Cologne et de Trêves, les trésors du duc Frédéric de Hohcenstaufen, du comte Henri, de tous les autres princes ou seigneurs qui venaient de s'enrichir du pillage de la cité d'Erfurth saccagée par eux quelques jours auparavant 1. Ainsi, ajoute le chroniqueur saxon, l'Elster  nous vengea doublement du revers subi pour nos péchés à Unstrutt 2. »

 

45. Mais tous les trophées dont se paraient les vainqueurs, tous leurs chants de triomphe allaient s'éteindre dans un deuil irréparable. « Quand les Saxons regagnèrent leur camp, ajoute Bruno ils  trouvèrent le  roi  Rodolphe gisant sous sa tente, atteint de deux blessures dont l'une était mortelle. L'autre s'il eût pu y survivre l'aurait pour toujours rendu impotent. La main droite avait été tranchée d'un coup de sabre ; un fer de lance lui avait percé les entrailles. Il respirait encore quand on vint lui annoncer le succès de cette glorieuse journée. « Maintenant donc ma joie est complète, s'écria-t-il: que je vive ou que je meure, peu importe; je ne veux autre chose que ce que  Dieu voudra. » Les princes consternés entouraient le héros et stimulaient le zèle des médecins qui pansaient ses blessures. « Qu'on ne s'occupe pas de moi, leur dit-il. Je mourrai à mon heure, mais qu'on envoie tous ces médecins secourir les blessés sur le champ de bataille. » Que de larmes furent versées  alors par ces guerriers intrépides ! ajoute l'historiographe Saxon. Les  princes lui baisaient la seule main qui lui restât en  disant:  « Les eussiez-vous perdues toutes deux, si le Seigneur Dieu tout-puissant vous sauve la vie, la Saxe n'aura jamais d'autre roi que vous3.» Bruno de Magdebourg pleurait certainement lorsqu'il  retraçait avec une émotion si touchante et si vive les derniers moments de l'Epaminondas chrétien. Il n'eut pas

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' Brun. Magdeb., loc.cit., col. 578-580.

2. Id. ibid.

3. Brun. Magdeb-, loc. cit., col. 580.

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le courage d'insister sur les détails antérieurs qui avaient causé ce tragique événement. Guillaume de Tyr, étranger par sa naissance, sa patrie et ses affections personnelles au drame de l'Elster, est plus explicite. Pour lui Rodolphe est un pseudo-roi, Henri IV un légitime César : il ne partage aucune des sympathies du moine de Magdebourg; il n'est retenu par aucun de ses scrupules. Son récit offre donc l'intérêt d'une contre-partie historique, renvoyant l'écho joyeux de l'enthousiasme des partisans de Henri IV en opposition avec le deuil de la Saxe éplorée. «En cette journée fameuse, dit-il, quand les deux armées avec un choc terrible se ruèrent l'une sur l'autre et que les combattants pressés dans une effroyable mêlée engagèrent la lutte corps à corps, le duc Godefroi portant à la main l'étendard surmonté de l'aigle impériale heurta l'escadron commandé par le pseudo-roi Rodolphe. Renversant à droite et à gauche tout ce qui lui faisait obstacle, il se fraya une trouée sanglante jusqu'à ce prince, et du fer de son drapeau lui ouvrit les entrailles. Rodolphe tomba mourant de son cheval, pendant que Godefroi relevant l'étendard ensanglanté l'agitait en signe de victoire 1. » Ainsi l'héroïque main de Godefroi de Bouillon donnait la mort au défenseur héroïque du saint-siége, à un roi catholique par excellence. Guillaume de Tyr ne parle point d'une seconde blessure faite à Rodolphe par le duc victorieux. Ce ne fut donc point Godefroi de Bouillon qui trancha la main droite de son illustre victime. Porte-étendard, il avait loyalement combattu sans autre arme que le fer de son drapeau. Le surplus fut l'œuvre de quelque

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1 Guillelm. Tyr. Hist. rer. transmar. Patr. Lat., tom. CCI, cap. ccccxl. Le docteur Héfélé s'exprime ainsi à ce sujet : « II est fort douteux que Godefroi de Bouillon ait réellement assisté à la bataille de l'Elster ; aucun document quelque peu recommandable ne rapporte que Rodolphe ait été tué par Godefroi. » (Hist. des conciles, tom. VI, p. 604, note 2.) Un doute quelconque nous parait impossible en présence du texte si formel de Guillaume de Tyr, dont le docteur Héfélé ne semble point avoir eu connaissance. Les auteurs de Histoire littéraire de la France n'ont point hésité devant un pareil témoignage ; ils affirment comme nous que Godefroi de Bouillon assista à la bataille de l'Elster, qu'il y porta l'aigle impériale et y a tua de sa propre main le roi Rodolphe. » (Hist. litt. tom. VIII, p. 603.)

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valet d'armée, acharné à une vengeance sans péril aussi lâche qu'ignominieuse. Les partisans de Henri glorifièrent pourtant cette félonie et lui firent les honneurs d'une légende. La chronique d'Ursperg raconte que Rodolphe élevant son bras mutilé aurait dit : « Voyez ! cette main je l'avais levée pour jurer fidélité au roi Henri mon maître ! Pour obéir aux ordres d'un apostolique et à la volonté des princes j'ai trahi mon serment. J'ai mérité la peine du parjure 1 » Cet apocryphe récit imaginé pour les besoins de la cause schismatique est relégué par M. Villemain lui-même au rang, des fables 2.

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