LE PREMIER MIRACLE CONSACRE LE MARIAGE.
§ V. Les Noces de Cana.
18. «Jésus retourna ensuite en Galilée, dit l'Évangile, et le bruit de son nom se répandait dans toute la contrée 2. Trois jours après, des noces se firent à Cana, en Galilée 3, et la mère de Jésus y était. Jésus y fut invité lui-même avec ses disciples. Pendant le repas, le vin manqua. La mère de Jésus lui dit: Ils n'ont plus de vin. — Femme, répondit Jésus, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi 4? Mon heure n'est pas encore venue. — Cependant la mère
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1. Quelques interprètes croient que Nathanaël est le même que saint Barthélemy (voir Cornélius a Lapide, édit. Vives, tom. XVI, pag. 322), contrairement à l'avis de saint Augustin, qui range seulement Nathanaël parmi les disciples du Sauveur. (S. August., Tract, sup. Joann., IVIl, cap. i; Barouius, tom. I, pag. 67, é'iit. Venise, 1600).
2. Luc, IV, 14. — 3. La ville de Cana était à une lieue nord-ouest de Sephoris, à deux lieues nord de Nazareth.
4. La réponse de Notre-Seigueur Jésus-Christ a été traduite, dans la Vulgate, par ces mots : Quid mihi et tibi est, mulier? Notre langue française en accuse encore davantage la rigueur: « Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?» Le texte grec de saint Jean est beaucoup moins accentué : rûvai, xi âpLol xal o-oî; On pourrait littéralement le rendre par ces mots : « Femme, qu'importe à vous et à moi? » Nous avouons même que nous inclinerions pour notre part, à cette interprétation, si nous n'étions frappé de l'unani-
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de Jésus
s'adressant aux serviteurs, leur dit: Faites tout ce qu'il vous prescrira. — Or, il y avait là
six urnes de pierre, préparées pour les ablutions, telles qu'elles se
pratiquent chez les Juifs. Chacune d'elles était d'une contenance de deux ou trois
mesures 1. Jésus
dit aux serviteurs: Remplissez-les d'eau; — et ceux-ci les remplirent jusqu'au bord.
Alors Jésus ajouta: Puisez maintenant, et portez au maître du festin. — Celui-ci goûta
cette eau, qui venait d'être changée en vin, et ne sachant pas, comme les
serviteurs qui avaient puisé dans les urnes, d'où provenait le nouveau vin,
il s'adressa
à l'époux et lui dit: Tous les autres ont coutume de servir d'abord le
meilleur vin, et quand l'ivresse des convives ne leur permet plus de discerner
ce qu'ils boivent, on sert une qualité inférieure. Pour vous, au contraire,
vous avez tenu le bon vin en réserve jusqu'à ce moment. — Tel fut le
premier des miracles opérés par Jésus; il eut lieu à Cana en Galilée. Ce
fut ainsi qu'il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui 2.»
19. Le miracle de Cana est le
complément de la première vocation des disciples. L'Évangile a des
sous-entendus d'une délicatesse et d'un charme qu'on prendrait la liberté de
nommer exquis, s'ils n'étaient divins. Trois jours auparavant, l'objection de
Nathanaël, concernant le lieu de naissance du Christ, n'avait pas été
directe-
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mité des Docteurs et des Pères de l'Église latine, qui ont entendu cette parole dans son acception la plus rigoureuse. On trouve, il est vrai, dans l'Église grecque, un courant d'exégèse qui semble favorable à l'opinion contraire, mais il est loin, comme l'ont avancé quelques écrivains récents, d'être unanime. Nous n'en voudrions pour preuve que la dissertation du livre des Questions et réponses, attribué à Théodoret, où l'auteur se propose d'examiner cette difficulté: «Jésus-Christ a-t-il pu vouloir affliger Marie par ses paroles, lorsqu'il l'honore par un miracle si éclatant?» L'énoncé seul de cette thèse suppose que l'objection était aussi répandue dans l'Église grecque que dans l'Église latine. Nous croyons donc devoir conserver, pour ce verset de l'Évangile, la traduction que l'usage a consacrée, nous soumettant d'ailleurs, sans réserve et d'avance, au jugement déifinitif qui pourrait intervenir ultérieurement sur ce point. Il serait superflu d'insister d'ailleurs sur la véritable signification du mot «Femme,» employé ici par le Sauveur. On sait que chez les Juifs il n'avait nullement le sens dédaigueux qu'il affecte dans notre langue.
2. MerpYiTà; ôûo ri Tpet; (Joan., Il, C). On croit généralement que la métrète, ou mesure indiquée ici, était le Bath hébraïque, d'une valeur approximative de vingt-sept litres. — 2. Jean., II, 1-11.
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ment résolue. Mais à Cana, la mère de Jésus assistait à la cérémonie nuptiale; et les fêtes du mariage duraient sept jours, chez les Juifs: ainsi les renseigements que le nouveau disciple n'avait osé demander au Rabbi, purent lui être donnés par Marie. La Vierge avait conservé dans son cœur les paroles des bergers au «Praesepium» de Bethléem; la prédiction de Siméon au Temple; le grand mystère de l'adoration des Mages; les angoisses de la fuite en Egypte et la réponse du Dieu, son fils, assis au milieu des docteurs. Comprendrait-on que, pendant sept jours, Nathanaël et les autres disciples n'eussent pas profité de la présence de Marie, pour entendre de sa bouche le récit de cette miraculeuse histoire? Sans l'affirmer positivement, l'Évangéliste l'indique assez par ces simples paroles: «La mère de Jésus était là 1,» et plus loin: «Les disciples crurent.» Il est impossible de ne pas reconnaître ici que Marie préside à la manifestation de Jésus à Cana, comme elle avait présidé à celle de Bethléem, en faveur des Mages 2. Elle est, pour les disciples, l'introductrice dans le sentier de la foi. Aussi, plus tard, les Pères du concile d'Éphèse rediront en son honneur cette acclamation glorieuse: «Salut, ô Marie, mère de Dieu, toujours Vierge! Par votre entremise le collège Apostolique a évangélisé le monde 3.» Le doute de Nathanaël tomba devant le témoignage de la Vierge-Mère, comme le soupçon de saint Joseph était tombé devant l'angélique proclamation de la Virginité immaculée. Marie a ainsi écrasé, de son pied sans tache, les germes de toutes les erreurs anti-chrétiennes. Voilà pourquoi la liturgie catholique lui adresse cet éloge insigne: «Heureuse Vierge, seule vous
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1. Erat mater Jesu ibi. (Joan., 11, 1.) Que les protestants veuillent bien peser cette expression commune d'ailleurs à tous les Évangélistes (Matth., 11, 13- 80, 21; xjii, 55; Marc, ui, 31; Luc, ir, 34; Joan., n, 1-3; xix, 25-27). Marie n'a pas d'autre nom que celui de Mère de Jésus. Salomé s'appelle la mère de Jacques et de Jean; Marie a pour titre unique Mère de Jésus, parce qu'elle est mère d'un seul fils, unique et premier-né, Jésus.
2. Invenerunt pueruni cum Maria maire ejus,. (Matth., 11, ll.j
3. Xaipotç Toîvuv uap' yi(j.wv Mapta Oéoxôxs, (ii^XTip vtai Ttapôévoç, 8i' '^; àn6aTo>.»; KTjp'jTTouai cwTviptav TotçèÔveiri. (Concil. Ephes. (43i). Homil S. Cyrilli ad Patres, Labbe, ConciL, toin. III, pag. S84, 585.).
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avez dompté toutes les hérésies dans l'univers 1.» Il y a plus; de même que le Fils de Dieu avait attendu l'expression de la volonté de Marie pour descendre sur la terre, et que le Fiat virginal précéda l'œuvre rédemptrice, comme le Fiat du premier jour avait précédé la création, ainsi c'est la volonté de Marie qui avance pour Jésus-Christ l'heure de sa manifestation. Il semble que le divin Maître se plaigne lui-même de la violence toute-puissante de sa mère. «Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi? dit-il. Mon heure n'est pas encore venue.» — «Ce qu'il y a de commun entre Vous et Elle, ô mon Dieu! s'écrie saint Bernard. Mais n'y a-t-il pas, entre Vous et Elle, tout ce qu'il y a de commun entre une mère et son fils? Et pourquoi demander ce qu'il y a de commun entre un Fils divin et les entrailles qui l'ont porté, entre les lèvres qui ont sucé le lait, et le sein virginal qui les a allaitées 2?» Cette parole Evangélique est une de celles qui ont le plus révolté, à des points de vue divers, les hérétiques de tous les temps. Au siècle de saint Augustin, les sectateurs de Manès croyaient y trouver la preuve que Jésus n'était pas réellement le fils de Marie, et que la nativité divine n'avait eu qu'une apparence fantastique 3. De nos jours, le rationalisme ne manque pas de citer cette réponse, pour justifier sa fameuse assertion: «La famille de Jésus ne semble pas l'avoir aimé, et par moments, on le trouve dur pour elle 4.» Les deux conclusions, manichéenne et rationaliste, sont aussi erronées l'une que l'autre. Voici ce que le grand évêque d'Hippone répondait à la première: «Notre-Seigneur Jésus-Christ, dit-il, était à la fois Dieu et homme: en tant que Dieu, il n'avait pas de mère; en tant qu'homme, il en avait une; c'était la mère
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1.Gaude, Maria Virgo,cunctashœi'esessolainieremistiinuniversomundo.(Brev rom.. In fe^t. B. M. V., 3° Noct., Antiphon. i.)
2. Quid tibi et illi est, Domine?' Nonue quod filio et niatri? Quid ad illam perti- nesquceris, catn iu sis benedictus fructus venlris ejus immaculati [ Nonne ipsa est eufus virginnis uberibus lactatus es? (S. Bernard, Epiphaniœ, surmo II; Patrol„ latin , Bernard, tom. Il, col. 160).
3. S. Augustin, In Jean. Èvangel., tractât. VIII, cap- ii; Patrot lai., tom. LV,. col. 1455.
4. Vie de Jésus, pag. 42. En note, le critique renvoie à la citation « Jean II, 4-, qui contient précisément le Quid mihi et tibi est mulier de l'Évangile.»
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de son humanité, de l'infirmité qu'il avait voulu revêtir pour nous. Or, le miracle qu'il allait accomplir devait être l'œuvre de la divinité, et non celle de la chair infirme; il allait agir en Dieu, sans rien de commun avec la faiblesse d'un homme, né de la femme. Mais la faiblesse de Dieu est plus forte que toutes nos puissances. Cependant la mère exigeait un miracle; Jésus lui répond comme s'il méconnaissait les entrailles humaines, alors qu'il allait accomplir les œuvres divines. Sa réponse équivaut à celle-ci: La puissance qui opère le miracle, je ne la tiens pas de vous. Ce n'est pas vous qui avez engendré ma divinité 1.» Ainsi parlait saint Augustin aux rationalistes de son temps. Ceux du nôtre apprendront de cet illustre docteur que le Fils de Dieu pouvait seul faire une telle réponse à sa mère; comme Marie pouvait seule avoir sur le Fils de Dieu la puissance d'exiger un miracle: en sorte que, plus la réponse de Jésus à sa mère paraît rigoureuse, plus elle porte le sceau de l'authenticité intrinsèque, dont l'Évangile nous a déjà fourni tant d'exemples.
20. «Ils n'ont plus de vin,» dit la Mère à son Fils. Ce n'est pas même une prière, pas même une sollicitation. Marie s'est contentée d’indiquer l'embarras d'une famille à laquelle son cœur s'intéresse. «Lorsque les mariés étaient pauvres, dit le docteur Sepp, les invités apportaient avec eux du vin, des gâteaux, des provisions diverses, comme il se pratique encore en plusieurs lieux.» Mais Jésus et ses disciples n'avaient rien apporté de Nazareth, avec eux. C'est pour cela que Marie dit à son fils: Ils n'ont plus de vin. Craignant que les époux ne fussent humiliés, elle insinuait à Jésus la pensée de venir à leur secours 2.» Parmi les
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1. Dominus noster Jésus Christus et Deus erat et homo : secundum quod Deus erat matrem non habebat ; secundum quod homo erat habebat. Mater ergo erat carnts, mater humanitatis, mater infirmitatis quam suscepit pt'opter nos. Miraculum autem quod fadurus erat, secundum divinitatem facturus erat, non secundum infirmita- tem; secundum quod Deus erat, non secundum quod infirmas natus erat. Sed infir- mum Det fortius est hominibui. Miraculum ergo exigebat mater' at ille tanquam non agnoscit viscera humana, operaturus facta divina; tanquam dicens : Quod de me facit miraculum non tu genuisti, divinitatem meam tu non genuisti. (S. Aug., loc. citât.) — * Sepp, Vie de N. S. J.-C, t. I, p. 332.
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convives de Cana, s'en trouvait-il beaucoup, en dehors des disciples, qui eussent apprécié l'honneur de posséder, au milieu d'eux, un hôte divin? Nul n'a l'air de le soupçonner. Mais «la mère de Jésus était là;» et il semble qu'elle ait hâte de manifester à tous ces indifférents la divinité de son fils. «L'heure, cependant, n'était pas encore venue;» mais l'intervention de Marie a le pouvoir de devancer l'heure de la grâce: l'heure de Marie deviendra l'heure de Dieu. «Faites tout ce qu'il vous prescrira, dit-elle aux serviteurs;» tant la Vierge-Mère se tient assurée de l'acquiescement de Jésus. Elle savait «qu'il lui était soumis.» Sur l'ordre de Jésus, les serviteurs vont puiser de l'eau, et en remplissent jusqu'au bord six grandes urnes, disposées pour suffire aux ablutions de tous les invités. Ainsi que le fait observer un interprète moderne, ce ne sont point les disciples du Sauveur qui exécutent l'ordre de leur maître. Les convives de Cana ne formaient point, sans doute, une commission scientifique, dans les conditions où la voudrait un rhéteur exigeant. Toutes les circonstances du miracle n'en seront pas moins à l'abri du soupçon. Des mains étrangères, et complètement désintéressées, puisent l'eau à la source voisine, et la versent dans des urnes lustrales, déposées dans l’Atrium. Jésus n'a pas quitté la table du festin. Quand les serviteurs viennent lui dire que ses ordres sont exécutés, il leur répond: «Puisez maintenant, et portez au président du repas.» Les serviteurs retournent, puisent dans ces vases, qu'un instant auparavant ils ont remplis d'eau, et c'est du vin qui colore maintenant la coupe du symposiarque 2, de l’Architriclinus 3, ainsi que le nomme le texte sacré, représentant, par ce terme, avec une exactitude merveilleuse, le mélange des deux coutumes hébraique et romaine, dans la civilisation de la Judée, à cette époque. Le Triclinium, lit de repos sur lequel les convives s'étendaient, le coude
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1. Et erat subditus illis. (Luc, ii, 51.)
2. Voir le commentaire de Cornélius a Lapide , sur le 1er verset du chap. XXXII de l’Ecclésiastique, édit. Vives, tom.X,pag.141-145.
3. Le texte grec de saint Jean porte, comme le latin, l'expression 'ApxitpixXtv^ Joan.j Euay^e/iov, ii, 8).
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gauche appuyé sur des coussins, était une importation romaine. Josèphe le signale comme une des magnificences du palais d'Hérode 1. Un tel luxe contrastait singulièrement avec l'institution mosaïque, qui prescrivait aux Hébreux de manger l'agneau Pascal, debout, les reins ceints, les sandales de voyage aux pieds et le bâton à la main 2. Cependant, il se répandit bientôt en Palestine, et nous le retrouverons partout en usage, dans la suite de l'histoire Évangélique 3. Le nom d’Architriclinus procéda naturellement du Triclinium romain; l'expression était nouvelle, mais la fonction qu'elle désignait était beaucoup plus ancienne chez les Juifs 4. Le chapitre XXXII de l’Ecclésiastique est entièremenl consacré à retracer les règles de conduite à l'usage des symposiarques, ou présidents des festins qui dispensaient le vin aux conviés. Tout le monde connaît les sublimes métaphores que David et Isaïe, dans leurs chants prophétiques, empruntèrent à cette coutume nationale. Jéhovah est le grand symposiarque du monde. «Il tient en main, dit le Psalmiste, la coupe remplie du vin de ses vengeance»; il l'a inclinée à droite et à gauche, pour y faire boire les nations, mais la lie n'est pas encore épuisée, tous les prévaricateurs de la terre y porteront les lèvres 6.» — «Lève-toi, Jérusalem, dit le prophète Isaïe. La main de Jéhovah a versé sur tes lèvres la coupe de sa colère, tu as épuisé jusqu'au fond le calice de l'assoupissement,
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1. Voir, dans ce vol-,le chap.intitulé: Hérode.—2.Exod.,XII,11.
3.. Quum esnet Bethamâ in domo Simonis leprosi, et recumberet, venit mulier ^abens alabastrum unguenti nardi spicati pretiosi, et fracto alahastro, effudit super raput ejas. (Marc, xiv, 3.) Effudit super caput i/jsius vecumhentiô (Maltb.,xxvi,7.) Quis major est, qui recumbit an gui ministrat? Nonne qui recumbit? ÇLixc, XXII, 27.) Quum recubuisset iterum. (Joan., xni, 12.)
4. Cf. Walcbii, Dissertatio de Architriclino.
5. Nous avons, sur le même sujet, un traité fameux de Plutarque, intitalé Les Symposiarques. Notons en passant, que la royauté traditionnelle des festins antiques, avec son élection ordinairement remise aux caprices du sort, s'est conservée jusqu'à nos jours dans le bauquet des Rois. (Voir la savante et curieuse dissertation de M. de L'Hervilliers: La Fête des Rois et ses usages^ Paris, 1862.)
6 Psalm. Lxxiv, 9. La même allusion se retrouve dans le verset 5e du Psaume IV : Dominns pars hœredituiis meœ et calicis mei. (Voir Cornélius a Lapide, lûcu citato, ptig. îi2.)
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tu l'as vidé jusqu'à la lie 1.» Les Hébreux avaient donc à leurs festins un symposiarque, un «architriclinus,» chargé de la présidence du repas. Nous verrons plus loin que l'on se disputait un tel honneur, fort recherché surtout par les Pharisiens 2. Aux noces de Cana, cette fonction était peut-être exercée par le Paranymphe 3, c'est-à-dire par celui qui dirigeait le cortège de la fiancée. L'éloge qu'il adresse à l'époux, en cette circonstance, paraît le faire supposer.
21. Quoi qu'il en soit, l'eau puisée à la fontaine par les serviteurs, déposée par eux dans les six urnes lustrales, et versée ensuite dans la coupe de l'architriclinus, sans aucun contact de Jésus ou de ses disciples, est devenue un vin excellent, qui provoque l'admiration du symposiarque. Il goûte cette liqueur, et interpelle l'époux. Chaque détail du texte Évangélique prend ici une importance capitale. Les anciens, dans l'économie de leurs repas, usaient d'un système complètement opposé au nôtre. Les paroles de l'architrichnus à l'époux établissent clairement cette différence: «Tous les autres, dit-il, servent d'abord le meilleur vin, et quand l'ivresse ne permet plus aux convives de discerner ce qu'ils boivent, on sert une qualité inférieure. Pour vous, au contraire, vous avez tenu le meilleur vin en réserve jusqu'à ce moment 4.» Mais l'heureuse réforme que les principes chrétiens ont vulgarisée, à notre insu même, dans les sociétés modernes, fait mieux ressortir encore,
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1. Consurge, Jérusalem, quœ bibisti de manu Damimi caiicem viœ ejus : ttsque ad fioidmn calicis soporis bibisti, et potasti uaque ad fœces. (Isa., 1 1, 17.
2. Qimm invitatus fueris ad nuptias, non discumbas in primo loco. (Luc, xiv, 8.)
3. Voir, au sujet du Paranymphe, dans les mariages juifs, le chapitre suivanl, no 9.
4. Wetstein, et d'autres interprètes allemands, ont prétendu que l’Architriclinus de Cana n'était point le symposiarque, mai l'intendant des serviteurs, ou ce que nous appellerions, dans notre langage moderne, un maître d'hôtel. L'invraisemblance de cette opinion saute aux yeux. Un serviteur n’eut point ainsi publiquement interpellé son maître. Pour tenir un pareil langage, il fallait être l'un des convives, et traiter avec l'époux sur un ton de familière égalité, qui rappelle les fonctions du Paranymphe, « chargé,» dit le Dr Sepp, de la présidence des fêtes nuptiales. » (Sepp, Vie de Notre Seigneur Jésus-Christ, tom. ], pag. 329. Cf. Note de l'éditeur littéraire de Cornélius a Lapide, édit. Vives, tom. XVI, pag. 331.)
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par le contraste, l'étonnement qui dut saisir l'époux de Cana, à cette interpellation inattendue. L'époux savait que le vin était épuisé dans ses outres. Il ignorait encore que la sollicitude de Marie et la divine puissance de Jésus avaient renouvelé pour lui le miracle d'Élie à Sarepta. Au premier abord, il put craindre que la parole de l’architriclinus ne fût une ironie, qui venait s'ajouter à l'embarras de sa situation. Mais son anxiété ne fut pas de longue durée. Le vin miraculeux brilla bientôt dans la coupe des conviés, et justifia l'éloge du symposiarque. La surprise alors changea d'objet; de particulière, elle devint générale. D'où venait cette provision inespérée d'un vin excellent? Non-seulement elle suffit pour la fin du repas; mais la capacité des urnes lustrales, remplies jusqu'au bord, dut fournir abondamment aux sept jours consacrés, dans les usages hébreux, aux fêtes nuptiales. Le Sauveur, qui n'avait rien apporté pour lui ni ses disciples, en acceptant l'invitation de l'époux de Cana, payait divinement son hospitalité. Il n'est pas difficile de se représenter l'émotion des convives, alors que toutes les particularités du miracle leur furent connues. Qu'on suppose un tel fait, raconté par un historien ordinaire. La stupéfaction de l'époux, ses interrogations aux serviteurs, l'étonnement des invités, quand la réalité du miracle se dressa sous leurs yeux, chacune de ces circonstances serait notée avec le plus grand détail. L'Évangile se contente d'une parole: «Ce fut ainsi que Jésus manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui.» La simplicité divine d'un tel récit est aussi miraculeuse que le miracle lui-même.
22. «Aussi bien dit l'Évêque d’Hippone, qui s'étonnerait que Notre Seigneur Jésus-Christ ait changé l'eau en vin, quand on sait que c'est Dieu qui agit lui-même? Il opère aux noces de Cana, dans les six urnes pleines d'eau, ce qu'il fait, chaque année, dans le cep de nos vignes. L'eau versée par les serviteurs est changée en vin par sa puissance, de même que l'eau versée par les nuages et tombant en pluie sur nos coteaux. Nous n'admirons pas cette dernière transformation, parce qu’elle s'accomplit chaque année sous nos yeux; l'habitude éteint l'étonnement. Et pourtant ce fait mériterait plus d'attention que le miracle de Cana lui-même. Quand
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on réfléchit à l'économie divine qui préside au gouvernement de l'univers, l'esprit s'arrête, saisi détonnement, et accablé de toutes parts sous le poids des miracles. Mais les hommes détournent leurs pensées de la méditation des œuvres de Dieu, et ne songent point à bénir chaque jour sa munificence créatrice. Voilà pourquoi Dieu s'est réservé comme des coups d'état et des merveilles inusitées, qui les réveillent de leur assoupissement et les rappellent à son culte oublié. Tous les Juifs admirèrent la résurrection d'un mort, opérée par Jésus-Christ. Des milliers d'hommes naissent chaque jour, et nul ne songe à s'en étonner! 1» Mais, dans la pensée de saint Augustin et des Pères de l'Église, le miracle des noces de Cana avait une signification plus haute encore. L'eau qui remplissait les urnes destinées aux ablutions prescrites par l'ancienne Loi, cet élément d'une purification toute matérielle, se change au vin du Testament Nouveau, qui fait germer les Vierges, dans une génération spirituelle et pure. L'Évangile était le vin excellent, tenu en réserve, pour la dernière heure, par l'époux céleste 2. «En assistant, avec sa mère, aux noces de Cana, dit saint Cyrille d'Alexandrie, Jésus voulait consacrer le principe des générations humaines, comme il avait sanctifié précédemment l'eau baptismale par son contact divin. Pour réhabiliter la nature déchue et la rappeler à sa sainteté primitive, il ne suffisait pas que le Sauveur bénît les hommes déjà nés; il lui fallait, pour l'avenir, établir aux
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1. Miraculum quidem Domini nosiri Jesu Christi, quo de aquâ vinum fecit , non est mirum eis qui noverunt quia Deus fecit. Ipse enim fecit vinum illo die in nup' tiis in sex illis hydriis, quas impleri aqua prœcepit, qui omni anno facit hoc in vitibus. Sicut enim quod miserunt ministri in hydrias , in vinum conversum est opère Domini; sic et quod nubes fundunt, in vinum convertitur opère Domini. Illud autemnon miramur,-quia omni anno fit : assiduitate amisit admirationem. Nam et considerationem majorem invenit quam id quod factum est in hydriis aquce. Quis est enim qui considérai opéra Dei quibus regitur et adtninistratur totus hic mundus et non obstupescit obruiturque miraculrs... Sed quia homines in aliud intenti perdi- ierunt considerationem operum Dei, in quâ darent laude^n quotidie Creatori; tan^ quam servavit sihi Deus.^jiusitata quœdam quœ fuceret, ut tanquam dormientes Domines ad colendum m^abdius excitaret. Morîuus resurrexit, miraii sunt homi* nés; tôt quotidie nascuntur et nemo miratur, (S. August., In Joan. tractât., VIIH Patrol. lat., tom. xxxv, col. 1450.)
2. S. August., In Joan.,tractât, ix,
tom. citât., col. 1458-1466.
IV. 26
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sources de la vie la grâce qui devait s'étendre à toute la postérité humaine, et sanctifier l'origine de toutes les naissances.» Ainsi, de même qu'aux portes de l'Éden, Adam et Eve nous sont apparus comme les premiers parents d'une race coupable: de même, aux noces de Cana, Jésus-Christ, l'Adam nouveau, Marie, l'Eve réhabilitée, président à la génération spirituelle des enfants de la grâce. Le mariage chrétien sera l'un des sacrements du Testament Nouveau. Le miracle des noces de Cana inaugure l'institution divine de la famille, reconstituée en Jésus-Christ. Voilà ce qu'on savait, dans notre Europe, depuis qu'elle fut régénérée par l’Évangile. Ces grandes choses, qui ont converti le monde, l'exégèse rationaliste croit-elle les avoir seulement atteintes, le jour où elle s'est permis cette appréciation: «Le premier miracle de Jésus fut fait pour égayer une noce de village 1?» Le miracle eût sans doute obtenu la faveur d'une mention plus sérieuse, s'il se fût produit aux noces d'Agrippine, pour distraire de ses fureurs le César Tibère!
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