La Cité de Dieu 20

tome 23 p 630

 

CHAPITRE XX.

 

Qu'il est aussi honteux de rendre la vertu esclave de la gloire humaine que des voluptés charnelles.

 

 Les philosophes, qui placent le souverain bien de l'homme dans la vertu même, pour faire honte à d'autres philosophes qui, tout en estimant la vertu, la rapportent à la volupté comme à sa véritable fin, et pensent que la volupté seule mérite qu'on la recherche pour elle‑même, et la vertu pour la volupté, ont coutume de faire à ce sujet un tableau. Ils représentent la volupté assise sur un trône, comme une reine délicate; les vertus, comme autant d'esclaves, sont à ses pieds, observant tous ses mouvements, toujours prêtes à exécuter ses ordres. Elle commande à la prudence de veiller avec soin à la paix et à la conservation de son règne; à la justice, d'accorder toutes les faveurs possibles, afin d'exciter des amitiés nécessaires à son bien‑être; de ne faire de tort à personne, de peur que la violation des lois ne cause du trouble et ne nuise à sa sécurité; à la force, que s'il survient quelque douleur, elle en réprime la violence pour l'empêcher de succomber, qu'elle retienne fortement, au fond de l'âme la volupté, sa souveraine, afin que le souvenir des plaisirs passés adoucisse l'amertume de la douleur présente. A la tempérance de régler les aliments, surtout ceux qui flattent davantage, de peur que les excès ne lui soient nuisibles, et que la santé, qui est, selon les Epicuriens, la plus grande volupté, n'en soit notablement altérée. Ainsi, les vertus avec toute leur gloire sont réduites à être les servantes de la volupté, qui ressemble assez à une petite femme impérieuse et impudente. Ils disent qu'il n'y a rien de plus infâme, de plus hideux, et dont la vue soit plus insupportable aux gens de bien que cette peinture, et ils disent vrai. Mais je ne pense pas qu'on puisse faire un tableau parfaitement ressemblant et décent où seraient représentées les mêmes vertus, au service de la gloire humaine; car, bien que cette gloire ne soit pas une femme délicate, elle est bouffie et pleine d'orgueil. Aussi, il serait par trop indigne de mettre à son service des vertus solides et

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p631 LIVRE V. ‑ CHAPITRE XXI.

 

réelles, qui n'auraient plus leur but, puisque la prudence ne pourrait rien prévoir, la justice rien ordonner, la force rien supporter et la tempérance rien modérer, si ce n'est ce qui plairait aux hommes et ce qui flatterait la vaine gloire. Et il ne faut pas que ceux qui se croient sages, et qui se complaisent en eux‑mêmes, s'imaginent être exempts de ces hontes, parce que, méprisant la gloire, ils méprisent les jugements d'autrui. Car leur vertu, si toutefois ils en ont, est toujours en quelque manière esclave des louanges; et celui‑là montre bien qu'il n'a pas cessé d'être homme, en se complaisant en lui-même. Mais celui qui, par une véritable piété, place sa foi et ses espérances dans le Dieu qu'il aime, s'applique bien plus à considérer ses défauts que ses vertus; et, s'il en a quelques‑unes, elles lui plaisent moins à lui‑même qu'à la vérité qu'elles honorent; en sorte que, s'il y a quelque chose en lui qui pourrait lui plaire, il l'attribue à la miséricorde de celui auquel il craint de déplaire, le remerciant pour les plaies qu'il a daigné guérir en lui, et le priant pour celles qui restent à guérir.

 

CHAPITRE XXI.

 

Que l'empire romain a reçu sa puissance du vrai Dieu, de qui émane tout pouvoir et dont la providence règle toutes choses.

 

   Puisqu'il en est ainsi, n'attribuons la puis­sance de disposer des royaumes et des empires  qu'au seul vrai Dieu, qui n'accorde qu'à ceux qui sont pieux la félicité céleste, mais qui donne les royaumes de la terre aux bons et aux méchants, comme il lui plaît, lui à qui rien d'injuste ne saurait plaire. Car, bien que nous ayons dit ce qui lui a plu de nous découvrir, nous reconnaissons que c'est une chose très‑grave, et qui est bien au‑dessus de nos forces, de discerner les mérites cachés des hommes, et d'apprécier exactement ce qui peut leur valoir l'autorité souveraine. Ainsi donc, ce seul vrai Dieu, qui ne retira jamais au genre humain ni sa justice, ni sa protection, a donné l'empire aux Romains, quand il a voulu et aussi grand qu'il l'a voulu; comme il l'a donné aux Assyriens, et même aux Perses, qui, selon que leur histoire l'atteste, n'adoraient que deux dieux, l'un bon et l'autre mauvais. Je ne parle pas du peuple Hébreu, dont il a été assez question en son temps, et qui, tant qu'il a régné, n'a jamais adoré qu'un seul Dieu. Celui donc qui a donné aux Perses des moissons et les autres dons de la terre, sans qu'ils rendissent aucun culte à la déesse Ségétia, et à tant d'autres divinités que les Romains avaient préposées à chacune de leurs affaires, les recommandant les unes à une divinité, les autres à plusieurs; c'est lui‑même qui leur a donné l'empire, sans qu'ils eussent honoré ces dieux auxquels

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Rome se croit redevable du sien. C'est le même Dieu qui a donné aussi la puissance souveraine à certains hommes, à Marius et à Caïus César, à Auguste et à Néron; aux Vespasiens, père et fils, les meilleurs des empereurs, et à Domitien, le plus cruel de tous; et, pour ne pas les nom­mer tous les uns après les autres, c'est lui qui a couronné Constantin, l'empereur chrétien, et Julien, l'apostat. Les heureuses inclinations de ce dernier prince furent viciées par une excessive ambition, et par une curiosité détestable et sacri­lége. Il avait mis sa confiance en de vains oracles, et, se croyant assuré de la victoire, il fait brûler les vaisseaux qui portaient les vivres nécessaires à la subsistance de son armée, et poursuit en furieux sa folle entreprise; il trouve bientôt la mort, juste châtiment de sa témérité. Son armée, en proie à la faim, fut abandonnée sur le territoire ennemi, et pas un seul de ses soldats n'eût été sauvé, si, malgré les présages du dieu Terme, dont nous avons parlé au livre précédent (chap. xxix), les bornes de l'empire Romain n'eussent reculé; car ce dieu qui n'a­vait pas cédé à Jupiter, céda à la nécessité. As­surément, c'est le Dieu unique et véritable qui règle et gouverne toutes les choses comme il lui plaît; et, si les raisons de sa conduite sont ca­chées, est‑ce à dire pour cela qu'elles soient in­justes ?

 

CHAPITRE XXII.

 

Que la durée et le sort des guerres dépend de la volonté de Dieu.

 

   Comme Dieu est le souverain arbitre de tout, et que c'est un effet de sa justice ou de sa miséricorde d'affliger ou de consoler les hommes, c'est de lui aussi que dépendent les temps des guerres ; c'est lui qui permet que les unes finissent plus tôt , les autres plus tard. La guerre des pirates et la troisième guerre punique furent terminées, l'une par Pompée et l’autre par Scipion, en si peu de temps que cela paraît incroyable. La guerre des gladiateurs fugitifs, où plusieurs généraux et deux consuls furent vaincus (TITE‑LIVE, liv. XCV, XCVI), où l'Italie fut horriblement brisée et ravagée, s'acheva cependant après trois années de ruines. Les Picentins, les Marses et les Péligniens, qui n'étaient pas des étrangers, mais des Italiens (TITE ‑LiVE, liv. LXXII‑LXXVI), après avoir vécu longtemps et très‑fidèlement sous la domination romaine, tentèrent de recouvrer leur liberté, alors même que les Romains avaient déjà subjugué plusieurs nations, et que Carthage était détruite. Dans cette guerre, sur leur territoire, les Romains furent souvent vaincus, deux consuls y périrent, ainsi que beaucoup de sénateurs illustres; toutefois, ce fléau ne dura pas longtemps, on le vit

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finir au bout de cinq ans. Mais la seconde guerre punique se prolongea pendant dix‑huit ans, avec de si grands dommages pour la république, qu'elle était épuisée et comme sur le penchant de sa ruine; en deux combats, les Romains perdirent près de soixante‑dix mille hommes. La première guerre punique dura vingt‑trois ans; celle de Mythridate, quarante. (FLORUS, liV. III.) Et, pour que personne ne pense que les Romains étaient plus habiles à terminer les guerres dans ces premiers temps où leur vertu est tant vantée, j'ajouterai que la guerre des Samnites se prolongea pendant près de cinquante ans; et dans cette guerre ils furent si défaits et si maltraités, qu’ils passèrent même sous le joug. (Voy. TITE-LIVE‑ liv. IX.) Et, comme ils n'aimaient pas la gloire pour la justice, mais la justice pour la gloire, ils rompirent bientôt le traité qui avait scellé la paix. Je rappelle toutes ces choses, parce que plusieurs, ignorant ou feignant d'ignorer le passé, prennent occasion de toute guerre, qui se prolonge un peu depuis l'ère chrétienne, pour s'attaquer insolemment à notre religion, s'écriant que, si elle n'existait pas et si l'on servait les dieux suivant l'ancien rite, la valeur romaine, qui terminait si promptement les guerres avec l’aide de Mars et de Bellone, les terminerait encore de même à présent. Que ceux qui ont lu l'histoire se rappellent donc cette longue durée des guerres des anciens Romains, combien les succès en furent variés, et quelles défaites lamentables ils essuyèrent; qu'ils considèrent que le monde est soumis à ces fléaux divers, comme la mer aux tempêtes; qu'ils confessent enfin la vérité, qui leur est contraire; qu'ils cessent de tromper les ignorants et de se perdre eux‑mêmes, par les discours insensés qu'ils tiennent contre Dieu.

 

CHAPITRE XXIII.

 

De la querre où Radagaise, roi des Goths et adorateur des démons, fut défait en un seul jour, malgré ses troupes nombreuses.

 

   Pour ce qui est de cet événement merveilleux que la miséricordieuse bonté de Dieu a accompli de nos jours, loin de le rapporter avec actions de grâces, ils voudraient, s'il était possible, l'ensevelir dans un oubli complet. Quant à nous, si nous n'en disions rien, nous serions des ingrats comme eux. Radagaise, roi des Goths, s'était approché de Rome avec une armée formidable de barbares, et menaçait d'en faire périr tous les habitants, lorsqu'en un seul jour il fut défait si promptement, que les Romains, sans avoir même reçu une blessure, taillèrent en pièces

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plus de cent mille hommes de son armée, et que lui‑même, fait prisonnier avec ses fils, reçut le juste‑châtiment de ses crimes (1). Car, si ce prince impie fût entré dans la ville, avec cette multitude de soldats aussi impies que lui, à qui eût‑il fait grâce ? à quelles tombes de martyrs eût‑il rendu honneur? quel homme eût‑il respecté par la crainte de Dieu? de qui n'aurait‑il pas versé le sang, ou bien qui n'aurait‑il pas déshonoré? Mais surtout, comme ces barbares eussent élevé la voix en faveur de leurs dieux, avec quelle dérision insultante ils se seraient vantés d'avoir été victorieux et d’avoir eu tant de puissance, parce que leur roi, par des sacrifices quotidiens, apaisait les dieux et se les rendait favorables, ce que la religion chrétienne ne permet pas de faire aux Romains? En effet, comme il s'approchait de ces lieux, où le Dieu de majeste l'a terrassé par sa puissance, avec le bruit de son nom, qui se répandait au loin, on nous disait, à Carthage, que les païens croyaient et publiaient hautement qu'avec l'aide et la protection des dieux amis, auxquels il offrait, disait‑on des sacrifices tous les jours, leur roi ne pourrait jamais être vaincu par ceux qui n'offraient plus, et qui ne permettaient plus d'offrir de tels sacrifices aux dieux de Rome. Et ces misérables ne pensent point à rendre grâces à la bonté infinie de Dieu, qui, ayant résolu de punir les hommes coupables par cette irruption de barbares, a daigné tempérer son indignation par une telle clémence, qu'il a permis cette défaite subite et merveilleuse, dans la crainte qu'on attribuât aux démons la victoire du barbare qui les invoquait, et que les esprits faibles ne fussent ébranlés. Dans la suite, le Dieu de miséricorde a voulu que Rome fût prise par d'autres barbares qui, contre l'ancienne coutume des guerres de ce temps, ont protégé, par respect pour la religion chrétienne, ceux qui se réfugièrent dans les lieux saints; de plus, ils se montrèrent, au nom du Christ, tellement ennemis des démons et des sacrifices impies, dans lesquels le roi des Goths plaçait toute sa confiance, qu'il semblait qu'ils eussent déclaré à toutes ces pratiques superstitieuses, une guerre plus acharnée qu'aux hommes mêmes. Ainsi le vrai Dieu, qui est aussi le maitre de toutes choses, a usé de miséricorde envers les Romains, et a fait voir, par cette incroyable défaite des adorateurs des démons, que leurs sacrifices ne sont point nécessaires au salut des empires; afin que ceux qui ne se livrent point à des disputes opiniâtres, mais qui réfléchissent sagement, n'abandonnent point la vraie religion à cause des calamités publiques, et s'y tiennent, au contraire, plus fidèlement attachés dans l'attente de la vie éternelle.

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(1) Cette invasion, dont les historiens parlent peu, eut lieu sous Honorius vers l'an 406 ;ce fut Stilicon qui triompha de Radagaise. Paul‑Emile

(Hist. Francor., lib. 1) et Orose (lib. VII, cap. xxxvii): disent que les Goths étaient au nombre de 200,000. (Voir le sermon cv de saint Augustin.)

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CHAPITRE XXIV.

 

En quoi consiste la véritable félicité des princes chrétiens.

 

   Nous ne disons pas non plus que, parmi les empereurs, ceux qui furent chrétiens ont été heureux, ou parce qu'ils ont régné longtemps, ou parce qu'étant morts en paix ils ont laissé leur trône à leurs fils, ou parce qu'ils ont vaincu les ennemis de l’Etat, ou enfin parce qu'ils ont pu réprimer les tentatives de rébellion des mauvais citoyens. Toutes ces choses, biens ou consolations de cette misérable vie, ont été aussi le partage de ceux qui adoraient les démons, et qui n'appartenaient pas au royaume de Dieu, comme les princes chrétiens. Il en a été ainsi par un effet de la miséricorde de Dieu, afin que ceux qui croient en lui ne désirent pas ces faveurs, comme le souverain bien de l'homme. Mais nous appelons heureux les princes qui font régner la justice, qui, au milieu des louanges trop flatteuses qu'on leur adresse, des respects trop serviles qu'on leur porte, ne s'en enorgueillisseùt pas, mais se souviennent qu'ils sont hommes; qui se servent de leur puissance surtout pour répandre le culte du Seigneur, et se faire les serviteurs fidèles de sa majesté souveraine; qui craignent Dieu, l'aiment et l'adorent; qui préfèrent la possession de ce royaume où les compétiteurs ne son point à craindre; qui sont lents à punir et prompts à pardonner; qui emploient les châtiments par nécessité pour le bien de l'Etat qu'ils doivent défendre, et non pour satisfaire leur vengeance; qui pardonnent, non pour que le crime reste impuni, mais dans l'espérance que le coupable se corrigera; qui, forcés d'agir avec rigueur, tempèrent cette sévérité par la douceur et la bienfaisance. D'autant plus retenus dans leurs plaisirs, qu'ils ont plus de liberté, ils préfèrent commander à leurs passions plutôt qu'à tous les peuples du monde. Ils agissent ainsi, non pour satisfaire des désirs de vaine gloire, mais par amour pour la félicité éternelle; enfin, ils ont soin d'offrir au Dieu véritable, pour leurs péchés, le sacrifice de l'humilité, de la miséricorde et de la prière. Tels sont les princes chrétiens que nous appelons heureux; ils le sont, dès ce monde, par l'espérance, et ils le seront un jour en réalité, quand sera arrivé ce que nous attendons.

 

CHAPITRE XXV.

 

Des prospérités que Dieu accorda à Constantin, em­pereur chrétien.

 

   Pour empêcher ceux qui croient que Dieu doit être adoré pour parvenir à la vie éternelle, de

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p636 DE LA CITÉ DE DIEU.

 

penser qu'il est impossible d'arriver aux grandeurs de ce monde, sans la faveur des démons qui ont une grande puissance sur les choses d'ici‑bas, Dieu, toujours bon, a comblé l'empereur Constantin, qui l'adorait au lieu de servir les démons, de prospérités terrestres si grandes que personne n'oserait seulement en souhaiter de semblables. Il lui accorda même de fonder une ville, compagne de l'empire romain, et qui est comme la fille de Rome, mais où il n'y a ni temple, ni idole des faux dieux. Ce prince régna pendant de longues années; seul Auguste il gouverna et défendit l'empire. Il fut toujours victorieux dans les guerres qu'il entreprit, et toujours heureux dans la répression de la tyrannie; il mourut chargé d'années et de gloire, et laissa l'empire à ses enfants. Mais aussi, afin d'empêcher que les empereurs ne se fissent chrétiens pour jouir de la félicité de Constantin, tandis qu'on ne doit être chrétien que pour la vie éternelle, Dieu retira de ce monde Jovien, bien plus tôt que Julien, et il permit que Gratien fût tué par un tyran. Il fut cependant plus favorisé que le grand Pompée, adorateur des dieux de Rome; car ce dernier ne put être vengé par Caton, qui fut son successeur et qu'il laissa, pour ainsi dire, héritier de la guerre civile. Gratien, au contraire, bien que les âmes pieuses ne réclament pas ces sortes de consolations, fut vengé par Théodose, qu'il avait associé à l'empire, quoiqu'il eût un jeune frère, préférant un ami fidèle à une trop grande puissance.

 

CHAPITRE XXVI.

 

De la foi et de la piété de Théodose Auguste.

 

   1. Aussi Théodose ne resta pas fidèle à Gratien seulement pendant sa vie, mais encore après sa mort; il reçoit dans ses états Valentinien, son jeune frère, chassé par le meurtrier Maxime; et, comme un prince vraiment chrétien, il lui témoigne une affection toute paternelle, quand il pouvait se débarrasser aisément de ce jeune prince, dénué de tout secours, s'il eût été animé plutôt par l'ambition de régner que par une charite généreuse, mais il lui conserva les honneurs dus à son rang et le consola par ses bienfaits. Ensuite, comme Maxime était devenu plus redoutable par ses succès, Théodose, dans ses plus grandes inquiétudes, ne se laissa pas entraîner à des curiosités sacriléges et illicites. Il envoya vers Jean, solitaire d'Egypte, que la renommée lui avait fait connaître, comme un grand serviteur de Dieu, doué de l'esprit prophétique, et il

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p637 LIVRE V.-CHAPITRE XXVI.           

 

reçut de lui l'assurance formelle de la victoire sur le tyran. Bientôt après, en effet, vainqueur de Maxime, il rétablit dans ses états, dont il avait été chassé, le jeune Valentinien, auquel il témoigna la plus grande tendresse et les égards les plus marqués; et ce prince étant mort peu de temps après, soit par trahison, soit autrement, il marche contre Eugène, un autre tyran qui s'était, injustement emparé du trône. Ayant reçu encore une réponse favorable du prophète, il s'avance plein de foi contre l'usurpateur, dont il défait l’armée formidable plus encore par ses prières que par l'effort de ses armes. Les soldats, présents à ce combat, nous ont rapporté que les traits qu'ils lançaient leur étaient comme enlevés des mains, parce qu'il s’était élevé, du côté de Théodose, un vent si violent que, non‑seulement il poussait avec une grande force tout ce qu'on envoyait à l’ennemi, mais encore que les traits de l’ennemi se retournaient contre lui-même. Aussi le poète Claudien, quoique ennemi du nom de Jésus‑Christ, n'en a pas moins célébré les louanges de Théodose, quand il dit : « 0 prince trop aimé de Dieu, pour toi, du fond de ses antres, Eole déchaine ses ouragans armés; pour toi, le ciel combat; pour toi, les vents conjurés volent à l’appel de tes  clairons. ” Vainqueur, comme il l'avait cru et prédit, Théodose fit abattre des statues qu'on avait élevées dans les Alpes, en l'honneur de Jupiter, et qui étaient comme consacrées, par je ne sais quels sortiléges, pour le faire périr. Toujours libéral, il partagea gaiement les foudres d'or du dieu, entre ses gardes qui, dans la joie autorisée par de tels succès, disaient en riant qu'ils voudraient bien en être foudroyés. Il traita avec bonté les enfants de ses ennemis, qui avaient été tués, non par ses ordres, mais dans la chaleur du combat. Comme, sans être encore chrétiens, ils s'étaient réfugiés dans les églises, il voulut profiter de cette occasion pour leur faire embrasser le chris­tianisme; il leur témoigna une charité que la religion seule peut inspirer. Au lieu de les dé­pouiller de leurs biens, il les enrichit de nou­velles faveurs. Il ne permit à personne, après la victoire, d'en profiter pour exercer des vengeances particulières. Il ne se comporta pas dans les guerres civiles comme Cinna, Marius, Sylla et tant d'autres qui s’ingéniaient à les prolonger, mais il en déplorait la naissance et ne souffrait pas qu'elles fussent nuisibles à personne, quand elles étaient terminées. Au milieu de toutes les difficultés qui surgirent au commencement de son règne, il ne cessa, par des lois très‑justes et très‑saintes, de soutenir l'Eglise contre les at­taques des impies. L'hérétique Valens, fauteur des Ariens, l'avait fort affligée ; pour lui, il se réjouissait plus d'être un de ses membres que

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d'être le maître du monde. Il ordonna de renverser partout les idoles des nations, comprenant parfaitement que les biens de la terre sont entre les mains du vrai Dieu, et non des démons. Mais qu’y a‑t‑il de plus admirable que sa profonde humilité? Lors du crime affreux des habitants de Thessalonique, ce prince, à la prière des évêques, leur avait promis un pardon généreux; mais, obsédé par quelques‑uns de ses courtisans, il tira vengeance de l'insulte commise contre lui. Réprimandé avec rigueur, selon la discipline de l'Eglise, il se soumit à une telle pénitence que le peuple intercéda en sa faveur, et fut plus afflié à la vue de la majesté impériale si humiliée, qu'il n'avait été effrayé de sa colère, après la faute dont il s'était rendu coupable. Telles sont les bonnes œuvres, sans parler d'autres, qu'il serait trop long de rapporter, que ce prince a emportées avec lui; seules elles sont restées de toute cette vaine ostentation de la grandeur humaine, qui passe si promptement; la récompense de ces oeuvres est la félicité éternelle que Dieu ne donne qu'à ceux qui sont véritablement pieux. Pour tout le reste, honneurs ou secours de la vie présente, comme le monde, la lumière, l'air, la terre, les eaux, les fruits, et même l'âme de l'homme, son corps, ses sens, l'esprit et la vie, Dieu donne ces sortes de biens aux bons et aux méchants. Il faut en dire autant des empires; si grands qu'ils soient, Dieu les dispense à son gré, selon les besoins des temps qu'il gouverne par sa prudence.

 

2. Maintenant, il me paraît nécessaire de répondre à ceux qui, convaincus par les preuves les plus manifestes, que la multitude des faux dieux ne sert de rien pour obtenir les biens temporels que les insensés seuls désirent, s’efforcent d'établir les avantages du culte des faux dieux, non pour la vie présente, mais pour la vie future. En effet, quant à ceux qui veulent honorer les idoles pour les avantages de ce monde, et qui se plaignent qu'on ne leur permet pas de s'attacher à des superstitions puériles, je pense leur avoir suffisamment répondu dans ces cinq premiers livres. Lorsque je publiai les trois premiers, j'ai appris qu'on préparait je ne sais quelle réponse. Ensuite, il me revint qu'elle était prête, mais qu'on attendait le moment opportun de la publier sans danger. J'avertis mes contradicteurs de ne pas souhaiter ce qui ne saurait leur être avantageux. Car on s'imagine avoir répondu, quand on n'a pas su se taire. Qu'y a‑t‑il, en effet, de plus bavard que la vanité? Ce n'est pas à dire pourtant qu'elle ait autant de pouvoir que la vérité, parce que, si elle veut, elle peut crier plus fort que la vérité. Qu'ils réfléchissent donc sérieusement ; et

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si, mettant de côté tout intérêt de parti, ils s'aperçoivent qu'il est plus facile d'attaquer ce que nous disons par un babillage impudent et par des bouffonneries satyriques, que par de solides raisons; qu'ils s'abstiennent de ces réfutations misérables, et qu'ils préfèrent la correction des sages aux louanges des insensés. Car, s'ils attendent l'occasion pour médire à leur aise, et non pour dire librement la vérité, qu'ils prennent garde de ressembler à cet homme qui était estimé heureux, parce qu'il pouvait se livrer au mal impunément, et dont Cicéron a dit: «0 malheureux qui avait la liberté de mal faire ! » Aussi, s'il y a quelqu'un qui se croit heureux parce qu'il a la liberté de médire, qu'il sache bien qu'il serait beaucoup plus heureux si cette liberté lui était refusée; en effet, dès maintenant, en mettant de côté toute vaine complaisance, il peut proposer tout ce qu'il voudra contre nous, avec le désir de s'instruire, et il recevra une réponse amicale, de ceux qu’il aura consultés avec sagesse, gravité et convenance.

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LIVRE SIXIEME

 

Jusqu'ici saint Augustin a surtout réfuté ceux qui s'imaginaient qu'on devait honorer les dieux, pour en obtenir des faveurs temporelles; il va maintenant s'adresser à ceux qui croient que leur culte sert pour la vie éternelle. Les cinq livres suivants sont dirigés contre ces derniers. Dans celui‑ci, il montre tout d'abord quelle basse opinion avait de ces dieux Varron, le plus habile théologien du paganisme. Il cite, d'après cet auteur, trois sortes de théologie : la théologie fabuleuse, la théologie naturelle, et la théologie civile. il montre ensuite que les dieux fabuleux et les dieux civils ne peuvent rien pour ce qui concerne le bonheur de la vie future.

 

PRÉFACE.

 

Dans les cinq livres précédents, je crois avoir suffisamment réfuté ceux qui prétendent, qu'en vue des intérêts de la vie présente et de la prospérité temporelle, il faut rendre à une multitude de fausses divinités ces hommages et cette adoration, que nous appelons d'un mot grec Latreia (culte de Latrie). A la lumière de la vérité chrétienne, on voit clairement que ces dieux ne sont que de vains simulacres, des esprits immondes, de perfides démons: en tout cas, des créatures, et non le Créateur. Cependant, qui l'ignore? Telles sont la sottise et l'obstination qu'elles ne peuvent être vaincues ni par ce que j'ai écrit jusqu'ici, ni par tout ce que l'on pourrait encore écrire. On sait, en effet, que l'orgueil résiste à toute la puissance de la vérité; ce vice

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p640 DE LA CITÉ DE DIEU.

 

détestable perd ainsi celui qui s'en fait l'esclave. C'est un mal incurable contre lequel échouent tous les soins, non par la faute du médecin, mais par la nature du malade, qui ne peut être guéri. Or, il se rencontre des hommes qui approfondissent ce qu'ils lisent, sans se laisser dominer par aucune prévention, ou sans s'attacher opiniâtrement à leurs anciennes erreurs; ceux‑là, loin de croire que nous n'avons point assez fait, penseront que, dans les cinq livres précédents, nous nous sommes étendu plus qu'il n'était nécessaire. Ils nhésiteront pas à considérer, comme absolument dénuée de sens, de raison, et comme le résultat de la plus imprudente légèreté et d'une funeste animosité, cette haine que les ignorants suscitent contre la religion chrétienne, à l'occasion des malheurs présents, des calamités et des bouleversements qui affligent le monde; haine que des savants eux-mêmes, esclaves d'une stupide impiété, ne se contentent pas de dissimuler, mais qu'ils encouragent malgré les lumières de leur conscience.

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