Grégoire VII 45

Darras tome 22 p. 194

 

   55. Gêné par le vers alexandrin qu'il avait adopté pour célébrer plus majestueusement les exploits de l'héroïne de Canosse, Domnizo préfère les descriptions et le côté dramatique de son sujet aux discussions épineuses de la diplomatie. Il n'entre donc point dans le détail de la dernière et importante conférence qui s'établit alors entre le grand pape et les cardinaux romains d'une part, Mathilde et les intermédiaires du roi de l'autre. Mais Berthold et Lambert

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1. Cette chapelle était située dans la seconde enceinte où le roi passa ses trois jours de pénitence. Par conséquent la seconde enceinte renfermait des bâtiments : elle n'était donc pas, comme l'ont supposé tant d'auteurs modernes, un glacis en plein air dépourvu de tout abri. Le roi pouvait entrer comme il lui plaisait dans ces bâtiments, puisque nous le voyons entrer dans la chapelle de Saint-Nicolas. Il n'était pas non plus retenu captif, puisque nous le voyons sur le point de se retirer.

2. Domnizo. Vit. Mathild., lib. II, cap. i; Pair. Lai., tom. CXLVIII, col. 998.

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d'Hersfeld suppléent au laconisme du chroniqueur poète. Les conditions que Grégoire VII mit à la réconciliation du roi sont énumérées par Lambert d'Hersfeld en ces termes : « Au jour et au lieu indiqués, Henri se présentera à la diète nationale des princes allemands convoquée sous la présidence du pontife, pour y répondre aux accusations portées contre lui; s'il réussit à établir son innocence il conservera la couronne, si au contraire ses crimes sont prouvés il sera, d'après les lois de l'Église, déchu pour jamais du droit de régner, s'engageant dans l'un et l'autre cas à ne jamais tirer vengeance de qui que ce soit sous prétexte d'injustice dans la sentence. Jusqu'au jour où le jugement définitif sera prononcé au sein de la diète il ne portera aucun des ornements ni insignes de la royauté, il ne prendra aucune part à l'administration des affaires publiques et tous les actes qu'il se permettrait en ce genre seront nuls de plein droit; sauf pour les choses indispensables à son entretien et à sa subsistance il ne prélèvera rien ni du fisc royal ni des domaines publics; tous ses sujets resteront, devant Dieu et devant les hommes, comme ils le sont depuis le concile romain de l'année précédente, déliés envers lui de leur serment de fidélité; l'évêque Ruotpert de Bamberg, le comte Udalric de Cosheim et les autres conseillers qui l'ont aidé à perdre la république seront écartés pour jamais de sa familiarité ; s'il est reconnu innocent par la diète nationale et rétabli sur le trône, il se montrera à l'avenir soumis au pontife romain et lui prêtera un concours efficace pour réformer dans le royaume tous les désordres et abus contraires aux lois de l'Église ; enfin s'il venait à violer une seule de ces conditions, l'absolution qu'il sollicite en ce moment avec tant d'instances et au prix le tant de fatigues deviendrait nulle, il serait tenu pour condamné d'après son propre aveu, ne pourrait plus obtenir audience pour se justifier, et les princes allemands dégagés de toutes leurs obligations antérieures seraient autorisés à élire tel autre roi qui leur conviendrait 1. » Telles furent les conditions irrévocablement imposées par le grand pape ;

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1. Lambert. Hersfeld., loc. cit., col. 1240-1241.

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p196 iw;t;ficat m:_ gkegoihs vu (1073-ICSj).

 

elles étaient entièrement conformes à celles d'Oppenheim. « Non-seulement, dit Berthold, le roi devait soit personnellement soit par délégués faire serment d'y être fidèle, mais tous les princes, seigneurs et évêques, ses intermédiaires présents à Canosse, devaient s'engager pour lui et lui servir de caution; autrement le pape refusait de l'absoudre. Henri, quand cette réponse lui fut transmise, trouva les propositions trop dures; ses conseillers partageaient son avis, mais comme il fallait en passer par là ou se voir refuser l'absolution, il donna avec la plus grande douleur sou assentiment, satis mœstissimus consensit1. » Lambert d'Hersfeld présente encore ici une légère divergence avec Berthold. « Le roi, dit-il, accepta les conditions avec joie, et promit par les serments les plus sacrés de les observer toutes, » gratanter rex accepit conditiones et servaturum se omnia quam sanctissimis poterat assertionibus promittebat. Il se peut faire que tout en disant le contraire l'un de l'autre, les deux chroniqueurs soient également dans le vrai. Comme Henri était parfaitement résolu à ne tenir aucune des conditions qui lui étaient imposées et qu'il voulait le plus promptement possible, selon le plan concerté à Pavie, se débarrasser d'un rôle aussi ignoble dans le fond que pénible dans la forme, peu lui importait de promettre tout ce qu'on exigeait et plus encore. Ce fut donc une joie pour lui d'apprendre qu'enfin le pape consentait à l'absoudre, et tel est, selon nous, le sens du gratanter accepit de Lambert d'Hersfeld. Mais le roi parjure se gardait bien de livrer à personne le secret de cette comédie. Pour Mathilde, pour Adélaïde de Suze, le comte Azzo d'Esté, l'abbé de Cluny et tous les autres intermédiaires évêques ou laïques qui l'entouraient, il affectait de négocier sérieusement : dès lors il devait prendre vis-à-vis d'eux l'attitude douloureusement résignée dont parle Berthold. Le texte du Codex Regius, identique pour la notice de Grégoire VII à celui que Muratori et Watterich ont publié sous le nom de Pierre de Pise, retrace fort exactement la perfection d'hypocrisie avec laquelle Henri IV à Canosse joua son

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1. Berthold. Constant, loc. cit., col. 380.

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double rôle de pénitent sans repentir, de négociateur sans bonne foi. Voici ses paroles : « Durant trois jours, sans chaussures aux pieds, sans aucun insigne de son rang, couvert de misérables habits de laine, il se tint à la porte du château de Canosse implorant avec des torrents de larmes le secours et la consolation de la miséricorde apostolique, au point que les témoins de sa pénitence et tous ceux qui dans le voisinage en entendaient parler se sentaient émus de compassion. Un grand nombre de personnes intercédèrent pour lui en pleurant ; on s'étonnait de trouver dans le pape une dureté inaccoutumée ; quelques-uns mêmes s'écriaient : « Ce n'est plus la juste sévérité d'un pontife, mais la cruauté féroce d'un tyran1. » Hélas ! ceux qui parlaient de la sorte ignoraient le pacte secret de Pavie, la duplicité avec laquelle Henri se jouant des serments les plus sacrés les rompait selon l'expression de la diète de Tribur « comme des toiles d'araignée. » Italiens pour la plupart, peu renseignés sur les affaires d'Allemagne, ils ignoraient que ce jeune roi venu pour la première fois dans leur pays avait mérité depuis longtemps dans le sein d'être surnommé le Néron de la Germanie; ils ignoraient ou ne connaissaient que très-imparfaitement les massacres de la Thuringe et de la Saxe, les assassinats qui avaient ensanglanté les palais de Worms et de Goslar, les crimes sans nom, les infamies dont ne rougissait point ce prince de vingt-six ans. Ils ignoraient la part prise par lui à

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1 Codex Regius, fol. 129 verso. Jusqu'ici nous n'avons point parlé de la notice de Grégoire VII insérée dans ce catalogue pontifical. Elle est textuellement la même que Muralori a publiée dans ses Antiquit. Ital., et que Watte-rich a reproduite d'après le manuscrit 3762 de la bibliothèque du Vatican sous le nom de Pierre de Pise. (Cf. "Watterich. Vit. pontifie, roman., tom. J, p. 293-307.) Les variantes que nous avons relevées dans le Codex Regius et le Codex Mazarinaeus de la bibliothèque Richelieu à Paris sont purement grammaticales. Cette particularité confirme l'importance de nos deux manuscrits. Quant à Pierre de Pise, qui parait être l'auteur de cette notice rédigée d'après des monuments authentiques dont quelques-uns sont reproduits in extenso, il était scriniarius ou archiviste du palais apostolique en l'an 1094 et fut créa cardinal par le pape Pascal II (1110). (Cf. Watterich. Prolegomen. tom. I, p. 55.)

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l'attentat de Cencius, aux intrigues de Wibert de Ravenne; ils avaient pitié d'un roi si jeune excommunié pour des fautes dont sa jeunesse même semblait plutôt faire retomber la responsabilité sur ses conseillers que sur lui ; ils s'attendrissaient en le voyant humble, éploré, couvert du sac de la pénitence; ils ne savaient pas que depuis la diète de Tribur il n'avait plus le droit de porter les insignes de la royauté ni d'en exercer les fonctions. Mais Grégoire VII ne le savait que trop. Les exagérations de pénitence et de larmes du jeune roi pouvaient donc émouvoir la simplicité de témoins naïfs: c'est ce que voulait Henri ; mais la fermeté du pape n'en fut pas ébranlée. Grégoire VII prit toutes les précautions humainement possibles pour prévenir un nouveau parjure qu’il prévoyait, et pour lier une conscience qui s'était jusqu'alors soustraite à toutes les obligations et à tous les serments. « Outre la caution que tous les princes, évêques et seigneurs présents devaient donner au nom du roi, Grégoire VII exigea, dit Berthold, que l'impératrice Agnès, dont on attendait prochainement l'arrivée à Canosse, serait elle-même priée de garantir la sincérité du roi son fils, et qu'elle interviendrait au nombre des cautions du pacte qui allait être signé. » Henri ne fit pas plus de difficulté sur ce point que sur tous les autres. « C'est à peine, ajoute le chroniqueur, s'il y eut de sa part une réclamation, lorsqu'il apprit que le pape, tenant comme non avenues les promesses d'un prince qui s'était tant de fois parjuré, le dispensait de prêter serment en personne, mais exigeait que deux évêques le fissent en son noml. » Cette dernière clause,

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1 Voici le texte assez obscur de Berthold : Tandem vero ne ipse (rex) juraret, vix apud pnpam inlerventum est; duo autem episcopi, Neapolitanus et Yerctl-lensis, prœter alios fannliares ejusqui deincepi jurarent, ad saeramentum pro ec faciendum electi sunt.{Annal., loc. cit., col. 380.) Pour saisir le sens vrai de ce passage, il faut le conférer avec celui de Lambert d'Hersfeld ainsi conçu : Servaturum se omnia quam sanclissimis poterat assertionibus rex promittebai, nec lamen promittenti temere fides habita est, sed episcopus Citicensis et episco-pus VerceUensis et Azzo marchio et a/ii conventionis principes, allatis sanctorum reliquiis subjure jurando confirmaverunt. (Annal., loc. cit., col. 5241.) M. Villemain qui a, comme nous l'avons dit, très-scrupuleusement étudié l'épisode de Canosse,  interprète comme nous ces   deux  textes. «Henri, dit-il, fut exempté

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qui eût révolté une conscience sincère, fut encore acceptée par Henri. Comme il était d'avance résolu à ne tenir aucun de ses engagements, il se souciait fort peu qu'ils fussent ou non garantis par des tiers. « On choisit donc, dit Berthold, les deux évêques Eppo de Zeitz et Grégoire de Verceil pour prêter serment au nom du roi. » On se rappelle que l'évêque de Zeitz venait tout récemment, à Canosse même, d'être réhabilité par le pape et relevé de la sentence d'excommunication. Quant à Grégoire de Verceil, son titre de chancelier du royaume lombard le désignait naturellement à cette fonction, et la preuve de fidélité qu'il avait donnée naguère au pape devait le rendre agréable à ce dernier. Après tous ces préliminaires qui durent prendre une grande partie de la soirée du 24 janvier 1077, dernier jour de l'impénitente pénitence de Henri IV, une imposante cérémonie eut lieu dans la salle même où ces laborieuses conférences venaient de s'achever. «On apporta, dit Lambert d'Hersfeld, les châsses renfermant les reliques des saints. La main étendue sur ces gages sacrés, les deux évêques Eppo de Zeitz et Grégoire de Verceil, et après eux le marquis d'Esté Azzo ainsi que tous les princes qui avaient pris part à la convention jurèrent au nom du roi que celui-ci accomplirait fidèlement toutes ses promesses, et que ni les dangers personnels ni les revirements politiques ne le feraient dévier de leur observation. Le vénérable abbé de Cluny auquel sa profession monastique interdisait de prêter serment se borna à dire qu'en présence de Dieu qui voit tout, telle était sa pensée1. »

 

56. « Toutes les conditions ainsi réglées, dit Berthold, il ne restait plus qu'à procéder à l'absolution solennelle. Le lendemain matin Henri se présenta à la porte de l'église principale de Canosse, le visage inondé de larmes ; les autres excommuniés fondaient également en pleurs. Ce qu'il y eut de larmes versées en ce

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de jurer en personne la formule de serment, mais c'était moin un égard qu'une insulte à la foi de ses paroles. Les  garants choisis par le pape promirent pour lui.  (Hst. de Grég.  VU, tom. II, p. 126.) 1. BarlUoM., lue. éd., col. 380.

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jour des deux côtés ne pourrait se dire, car le seigneur pape lui-même, ému jusqu'au fond de l'âme, pleurait en voyant prosternées à ses genoux des brebis si longtemps rebelles et dont il avait si souvent demandé à Dieu la conversion 1. »   Domnizo qui assistait à ce touchant spectacle le décrit en ces termes :   «C'était le septième jour avant la fin de janvier (25 janvier 1077). Henri, la plante des pieds nue et glacée par le froid, se prosterna le  corps étendu en croix  devant le pape. Il s'écriait en sanglotant:  « Pardon, bienheureux père, pardon; père miséricordieux, faites-moi grâce entière ! »  Le pape touché de ses pleurs en eut pitié et dit: «Assez,  assez2! » « Puis, reprend Berthold,  après  avoir recueilli l'aveu de leurs fautes passées, Grégoire VII adressa aux pénitents un discours plein de consolation et de tendresse. Procédant ensuite aux cérémonies canoniques de la réconciliation, il leur accorda l'indulgence, l'absolution et la bénédiction apostolique, et les ayant ainsi rétablis dans la communion chrétienne, les introduisit   dans l'intérieur de l'église. Là ayant récité sur eux l'oraison accoutumée, il donna au roi, puis aux cinq évêques  de Strasbourg, Brème, Lausanne, Bâle et Zeitz le baiser de paix,  et saluant toute l'assistance, il commença la messe solennelle 3. » — « Au moment de la communion, reprend Lambert d'Hersfeld, ayant appelé près de l'autel le roi et toute la nombreuse assistance, il prit en  main  le corps du Seigneur et s'adressant   à Henri lui parla en ces termes : « J'ai reçu naguère de vous et de vos partisans des lettres où vous m'accusiez d'avoir  usurpé par simonie la chaire apostolique, et d'avoir soit avant soit depuis mon  épis-

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1. Berthold, loc. cit., col. 381.

2.Domnizo. Vit. Mathild.; Patr. Lat., tom. CXLVIII, col. 998.

3.On peut voir dans le Pontifical romain le détail des cérémonies employées le jeudi saint pour la Réconciliation des pénitents publics. Il est probable que ces rites furent observés à Canosse. M. Villemain (Hist. de Grêg. VII, tom. II, p. 127) les décrit en détail. Cependant aucun des chroniqueurs ne les a reproduits. C'est donc de la part de l'éminent écrivain une induction par hypothèse.

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copat souillé ma vie par des crimes tels que, selon les règles canoniques, ils auraient dû m'interdire tout accès aux ordres sacrés. Il me serait facile de réfuter cette calomnie et de produire en grand nombre des témoins d'une incontestable véracité, aussi bien ceux qui connaissent à fond toute ma conduite depuis mon enfance, que ceux qui furent les auteurs de ma promotion au pontificat. Je ne veux point cependant avoir l'air de m'appuyer sur le témoignage des hommes plutôt que sur celui de Dieu. Pour lever par une courte et prompte satisfaction tous les scrupules qui seraient un prétexte à scandale, voici le corps du Seigneur. Je vais le prendre ; qu'il devienne aujourd'hui pour moi une épreuve de mon innocence, de telle sorte que si je suis innocent le Dieu tout-puissant par son jugement suprême me délivre du soupçon des crimes dont on m'accuse, et si je suis coupable qu'il me frappe à l'instant de mort subite. » Puis ayant conjuré le Seigneur par un serment aussi sacré que formidable d'être juge impartial de sa cause et vengeur de son innocence, il déposa sur ses lèvres la moitié de l'hostie sainte et la consomma. Tous les yeux étaient fixés sur le pontife ; quand on vit s'accomplir sans accident cette communion redoutable, qua liberrime absumpta, l'assistance éclata en longs applaudissements, louant Dieu et félicitant le pontife de l'éclatant témoignage qui manifestait son innocence. Grégoire commanda qu'on fît silence, et l'ayant enfin obtenu, il s'adressa de nouveau au roi : « Faites donc, dit-il, s'il vous plaît, mon fils, ce que vous venez de me voir faire. Les princes teutoniques fatiguent tous les jours nos oreilles de leurs accusations contre vous. Ils articulent une masse de crimes capitaux pour lesquels ils estiment que vous devriez être non pas seulement éloigné de l'administration des affaires publiques, mais séquestré pour jamais de tout commerce avec les hommes et exclu jusqu'à votre dernier soupir de la communion ecclésiastique. Ils demandent à grands cris qu'en un lieu et jour fixés vous comparaissiez, pour la discussion canonique des griefs dont vous êtes chargé. Or vous connaissez parfaitement l'incertitude   des jugements humains ; vous savez que

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dans les débats publics on prend quelquefois le faux  pour le vrai ; une parole éloquente dans la bouche d'orateurs habiles fait accepter le mensonge sous des voiles de fleurs, tandis qu'on dédaignerait la vérité mal servie par une voix inexpérimentée. Je veux donc prendre vos intérêts, et comme dans vos malheurs vous êtes venu en suppliant implorer la protection du siège apostolique, faites ce que je vous conseille. Si vous êtes sûr de votre innocence, si vous êtes convaincu que la haine seule inspire vos accusateurs, que tous les griefs articulés par eux sont autant de calomnies, de faussetés et  de  mensonges,  donnez sommairement la preuve de   votre   innocence,  délivrez d'un seul coup l'Eglise de Dieu d'une anxiété pleine de   scandale, et vous-même des lenteurs d'un   procès douteux. Prenez cette autre parcelle du corps du Seigneur,  afin que,votre innocence ainsi manifestée par une épreuve  dont Dieu lui-même sera le témoin, la bouche soit fermée désormais à tous ceux qui vous accuseraient injustement. Moi-même    devenu  dès lors l'avocat de votre cause, le plus ardent défenseur de votre innocence, j'interviendrai  pour vous réconcilier  avec les princes; le royaume vous sera rendu, la tempête de  la guerre civile qui ravage depuis si longtemps la république chrétienne  sera  pour jamais  apaisée. » A cette proposition  inattendue, le roi resta stupéfait. En proie à la plus vive agitation, il consultait à voix  basse ses familiers et tout tremblant il leur demandait le moyen d'échapper à l'urgence de cette horrible  épreuve. Enfin se remettant un peu de son trouble, il répondit au pontife qu'en l'absence et sans le  conseil de ceux qui lui étaient demeurés fidèles dans l'adversité, en l'absence surtout de ses accusateurs, et vu le petit nombre des assistants, l'épreuve proposée paraîtrait vaine à ses ennemis, et les trouverait absolument incrédules. Il priait donc instamment le pape de renvoyer le tout, rem integram, à l'assemblée générale où ses accusateurs étant réunis, et leurs griefs ainsi que leurs personnes discutés et examinés suivant les lois ecclésiastiques, il se soumettrait pour démontrer son innocence  à toutes les épreuves que les princes jugeraient équitables. — Le pape lui accorda sans aucune difficulté  cette

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requête, haud gravate papa petenti adquievit, et il acheva le saint sacrificel. »

 

57. « Après cette imposante cérémonie, dit Berthold, le pape et le roi prirent part à un modeste repas, disposé sans aucune espèce de luxe mais convenablement,  sobrio victu, satis decenter prœpa-

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1. Lambert. Hersfeld. Annal. Patr. Lat., tom. CXLVI, col. 1241. De nos jours les docteurs Dœllinger et Héfélé se sont inscrits en faux contre le récit de Lambert; ils regardent comme « une fable ou un malentendu» cette scène imposante de l'épreuve par l'eucharistie proposée au royal pénitent par Grégoire VII. « Cette relation, disent-ils, a contre elle des raisons extrinsèques et intrinsèques : extrinsèques parce que Lambert du fond de la Germanie où il écrivait ne put être renseigné que par ouï dire, tandis que Domnizo chapelain de Canosse et témoin oculaire qui a tout vu, affirme que le roi communia de la main de Grégoire VII. Bonizo de Sutri qui vécut dans l'intimité du pape rapporte également que le roi reçut très-réellement la sainte communion; la version de l'entrevue de Canosse telle que la raconte Lambert ne s'accorde pas avec celle de Berthold, lequel dit aussi à tort que le roi refusa la sainte communion, mais ne parle en aucune façon d'un prétendu jugement de Dieu; intrinsèques, le roi pouvait n'être pas prêt pour d'autres motifs de conscience à s'approcher du sacrement de l'eucharistie ; le pape n'avait pas le droit de le soumettre ainsi à une torture morale et à une humiliation gratuite; il n'avait pas davantage le droit de substituer arbitrairement cette épreuve isolée au jugement solennel de la diète germanique; lui-même avait solennellement réservé dans les conditions préliminaires ce jugement ultérieur de la diète, il aurait donc contrevenu à ses propres déclarations acceptées par le roi, s'il eût invité celui-ci à se purger par un jugement de Dieu. Enfin d'après la juridiction de l'époque, une épreuve par la sainte eucharistie n'aurait pu avoir lieu que comme couronnement d'une enquête antérieure faite par la diète nationale. » (Doellinger, Hist. ecclésiast., tom. II, p. 163; Héfélé, Hist. des Conciles, tom. VI, p. 553-554, trad. Delarc.i "Watterich fait au contraire observer, et selon nous avec juste raison, que « le jugement de Dieu proposé à Canosse par Grégoire VII était très-exactement celui auquel Henri dans son audacieux message d'Oppenheim adressé au pape s'était spontanément offert, tout en provoquant insolemment le pontile à se purger lui-même des scandaleuses accusations dont il était l'objet. » (Watteïic1-., Vit. Romanor. Pontif., tom. I, p. 395, note 1 ; Cf. n° 43 de ce présent chapitre.) C'est en effet à ce défi que Grégoire VII tenant en main l'hostie sainte fait allusion en prononçant les paroles que Lambert d'Hersfeld a reproduites : Ego tamen ne humano potius quant divino niti. videar testimonio ut satisfoctionis compendio omnem omnibus scandait scmpulum de medio aufe-ram. Le message avait dit presque dans les mêmes termes : Condecet sanctitatem tunm en qux de te vulgata scandalum Ecclesix pariunt non dissimulare, sed remoto et hoc scrujulo universalem tam Ecclesiœ  quam regni tranquitlitatem stabiliri,

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rato. Au sortir de table et ayant rendu grâces à Dieu, ils s'entretinrent du serment d'obéissance au saint-siège juré par le roi, des moyens pour celui-ci de l'accomplir fidèlement et de ne pas retomber sous l'anathème en reprenant ses rapports avec les Lombards excommuniés. Quelques-uns des évêques allemands présents

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(Pertz, Mon. Germ. Leg. II, p. 49.) Cette concordance parfaite entre la lettre d'Oppenheim retrouvée naguère par M. Pertz et l'allocution du pape à Canosse atteste l'authenticité du récit de Lambert. Les objections du reste sont plus spécieuses que solides. Le roi parjure était préparé à recevoir la sainte communion. Parmi les exercices préliminaires de la réconciliation des pénitents, la confession était le principal; Henri IV n'avait pas plus manqué à celui-là qu'aux autres; ce ne fut donc point la communion ordinaire que par un motif particulier de conscience il refusa, mais uniquement l'épreuve par l'eucharistie dans les conditions formidables énoncées par un pape qui était un saint et qui posait l'alternative de la mort subite en cas de culpabilité : Vel subitanaea interimat morte, si ruts. L'exemple de Lothaire frappé presque instantanément de mort en 869, pour avoir affronté sacrilégement cette redoutable épreuve, était encore présent à tous les souvenirs (Cf. toro. XVIII de cette Histoire, p. 537.) Henri n'eut pas le courage de risquer un pareil sort. Quant à être préparé à communier en la façon ordinaire, bien ou mal, il l'était par le seul fait de sa pénitence préalable avec les rites accoutumés et volontairement encore exagérés par lui. Le pape savait donc que la communion ordinaire allait être donnée au roi, ainsi qu'on la donnait dans toutes les réconciliations solennelles de pénitents. Le roi Henri IV s'était confessé durant les trois jours précédents, et nous pouvons, non sans quelque vraisemblance, conjecturer le nom du confesfesseur auquel il s'adressa. Ce dut être saint Hugues de Cluny, déjà son parrain et maintenant son père spirituel, à qui vingt-huit ans plus tard, en 1105, il écrivait une lettre que nous avons encore et qui commençait en ces termes : Diu est, domne ac pater, quod infirmum vestrum non visitastis et quod contritum vestrum non curastis. (S. Hug. Clun. Epist. Patr. Lat. Tom. CLIX,col. 933.) Ces expressions « d'infirme » spirituel, de pénitent « contrit » nous semblent suffisamment significatives. En tout cas saint Hugues ou un autre avait confessé le roi Henri IV, autrement celui-ci n'eut pas été admis à la réconciliation publique qui se terminait de droit par la communion. Dès lors rien n'empêche qu'après avoir refusé l'épreuve par le jugement eucharistique, Henri IV n'ait reçu ensuite la communion sacramentelle en la forme ordinaire, comme le disent Domnizo et Bonizo de Sutri. Nous croyons, pour notre part, qu'il en fut ainsi. Grégoire VII ne commettait d'ailleurs aucun abus de pouvoir, il ne substituait nullement un jugement sommaire au droit de la future diète et enfin il ne se contredisait pas lui-même en proposant cette épreuve par l'eucharistie. Il la laissait au contraire absolument facultative : Fac ergo, fili, si placet, quod me facere vidisti; il la conseillait dans un sentiment de bienveillance, cum ergo tibi bene consultum cupiam; il ne témoigna pas  la moin-

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à Canesse, entre autres Imbrico d'Augsbourg, n'avaient pas encore souscrit l'acte de caution exigé pour la garantie des engagements royaux. Grégoire VII insistait pour faire remplir cette formalité, mais l'évêque d'Augsbourg s'enfuit clandestinement la nuit suivante, démasquant ainsi l'hypocrite perfidie de son maître1. » Il n'y avait plus à se méprendre désormais sur les véritables intentions de Henri IV. Le pontife exigea cependant de lui, comme dernière promesse écrite, un sauf-conduit pour le voyage toujours projeté en Germanie. Cette pièce nous a été conservée par le Codex Regius; la notice pontificale attribuée à Pierre de Pise la reproduit également. Voici ce document officiel, le seul qui nous soit resté de l'entrevue de Canosse: «Moi Henri roi, je promets et jure en ce qui concerne les accusations et dissidences soulevées contre ma personne par les archevêques, évêques, abbés, ducs, comtes et autres princes du royaume teutonique, de me présenter au terme qui sera fixé par le seigneur pape Grégoire, pour faire justice selon son jugement ou accommodement suivant son conseil ; dans le cas où, soit de sa part, soit de la mienne, un obstacle majeur s'opposerait à la réunion pour le jour fixé, je resterai toujours prêt à accomplir ma promesse aussitôt l'obstacle levé. Si le seigneur pape Grégoire veut se rendre au-delà des monts, je jure et promets qu'il sera, de ma part et de la part de ceux auxquels je puis commander, à l'abri de tout danger d'attaque à main armée, de blessures et de captivité, lui et tous ceux de son ser-

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dre peine de la voir refuser, haud gravate papa petenti adquievit. Il avertissait le roi, tout en la lui proposant, que le jugement de la diète n'en aurait pas moins lieu, seulement il ajoutait qu'en ce qui le concernait personnellement, si le roi subissait cette épreuve, lui pape, juge suprême et président de la future diète, n'hésiterait plus à croire à son innocence et deviendrait son défenseur et son avocat près des princes. Enfin quand on objecte que l'épreuve par l'eucharistie ne pouvait selon la jurisprudence de l'époque avoir lieu qu'après une enquête faite antérieurement par une diète, on oublie que cette enquête solennelle avait eu lieu à Tribur, que la diète de Tribur avait solennellement condamné Henri IV. Toutes ces objections ne sont donc qu'une vaine chicane du césarisme aux abois.

1. Berthold. Const. Annal., loc. cit., col. 381.

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vice, de son escorte et de sa suite, aussi bien que ses envoyés ou ceux qui voudraient se présenter à son audience soit durant le voyage soit durant le séjour soit au retour. Il n'éprouvera de mon aveu aucun obstacle ni empêchement contraire à sa dignité, et si quelqu'un voulait lui en susciter, je prêterai de bonne foi secours au pontife selon mon pouvoir. Qu'ainsi Dieu me soit en aide et ces saints évangiles. Fait à Canosse le V des calendes de février, indiction XVe, l'an de Notre-Seigneur Jésus-Christ 1077 (28 janvier). Présents les évêques Humbert de Préneste, Girald d'Ostie, les cardinaux romains Pierre du titre de saint Chrysogone, Conon du titre de saint Anastase, les diacres romains Grégoire et Bernard, avec le sous-diacre Humbert. Présents de la part du roi, l'archevêque de Brème (Liémar), les évêques de Verceil (Grégoire chancelier du royaume de Lombardie), d'Osnabruck (Benno), l'abbé de Cluny (saint Hugues) et plusieurs nobles hommes1. »

goire VII 45

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