Darras tome 16 p. 241
§ III. Wamba roi d'Espagne.
33. Plus heureuse que les Gaules, l'Espagne n'offrait pas alors le spectacle des mêmes dissensions politiques. Aux funérailles du roi Réceswind (Ier septembre 672), on remarquait particulièrement un chef des Goths, vieillard vénérable, qui versait des larmes sincères. Il se nommait Wamba. Tout à coup les assistants l'entourent, le proclament roi d'une voix unanime, protestent qu'ils n'en auront pas d'autre, et se jettent à ses pieds pour obtenir son consentement. Wamba résistait, en objectant son âge avancé. Un des ducs se lève : « Si tu ne promets de consentir à nos vœux, sache qu'à l'instant tu seras percé de nos épées. Tu ne sortiras d'ici que mort ou roi. » Wamba régna donc. Dix-neuf jours après, il se fit sacrer à Tolède ; le chrême fut versé sur sa tête par l'archevêque Quiricus. C'est le premier exemple que l'on trouve expressément mentionné de l'onction des rois chrétiens ; mais la manière dont l'historien de Wamba en parle comme d'un usage déjà établi, fait remonter plus haut cette tradition. Le nouveau prince signala tout d'abord sa valeur en soumettant les Vascons et les Cantabres révoltés, et sa clémence en leur pardonnant après la victoire. La Septimanie 1, qui avait pris part au soulèvement, fut également réduite sous son obéissance. L'archevêque de Narbonne, après avoir offert le saint sacrifice, se présenta à Wamba, revêtu de ses
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1 La Septimanie fut ainsi appelée par allusion aux sept villes principales qui la composaient: Narbonne, Agde, Béziers, Maguelonne, Carcassonne, Elne (aujourd'hui Perpignan) et Lodève.
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habits pontificaux et se prosterna à ses pieds pour implorer le pardon des rebelles. Le roi, touché jusqu'aux larmes, le releva et lui accorda la vie des coupables.
34. De retour en Espagne, il fit tenir un concile de la province de Carthagène, que l'on compte pour le XIe de Tolède (675). Les évêques s'y plaignirent d'abord de la rareté des conciles, interrompus depuis dix-huit ans. Ils réglèrent ensuite divers points de discipline, en seize canons distincts. L'un d'eux ordonne « qu'en chaque province l'office divin soit conforme à celui de la métropole. » Le cinquième « défend d'exiger des évêques aucune restitution ou composition, à moins qu'ils n'aient des biens propres, ou qu'ils ne les aient auparavant donnés à l'Église. » La disposition de ce canon est fondée sur ce que, d'après la législation barbare, les délits se rachetaient par des compositions, ou amendes pécuniaires, qu'on exigeait souvent des évêques aux dépens de leurs églises. C'est à cet abus que le concile voulait remédier. On voit encore dans ces canons que les évêques d'Espagne avaient dès lors le pouvoir de condamner à des peines afflictives telles que l'exil ou la prison, et que l'usage s'était déjà établi de ne donner la communion aux mourants que sous la seule espèce du pain. La même année (675), se tint le IVe concile de Braga, où huit évêques assistèrent. On y proscrivit l'usage d'offrir au saint sacrifice du lait ou des grappes de raisin, et de donner l'eucharistie trempée dans du vin, « ce qui est, disent les pères, contraire à l'institution de ce sacrement, dans laquelle Notre-Seigneur a distribué séparément le pain et le vin. » Il est aussi défendu aux prêtres de célébrer la messe sans avoir l'étole (orarium) passée sur les deux épaules et croisée sur la poitrine, afin de porter devant eux le signe de la croix. Les deux conciles terminèrent leur session par des actions de grâces au roi Wamba qui les avait convoqués, et par des vœux pour la prospérité de son règne 1.
33. Le nouveau monarque se montra digne d'un pouvoir que son humilité lui avait d'abord fait refuser. Son histoire fut écrite par
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1. Labbe., Concil., t. VI, col.539-567.
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saint Julien de Tolède, qui succéda en 680 à saint Quiricus sur le siège métropolitain de cette ville. Saint Julien composa plusieurs autres ouvrages, dont les principaux seulement nous sont parvenus 1. Outre l'histoire de la guerre de Wamba en Septimanie, dont nous parlerons plus loin, il nous reste de lui une Vie de saint Ildephonse, deux livres intitulés 'Avtixe'.|ievwv, ou Explication des passages en apparence contradictoires de l'Écriture, une Apologie des Trois-Chapitres, où l'archevêque de Tolède se montre parfois souverainement injuste envers le saint-siège. Mais les deux traités qui forment vraiment son titre de gloire sont les npo-p<s«'"xa futuri sœculi et le de Comprobatione cetatis sexlœ. Julien adressa le premier à son ami Idalius évêque de Barcelone. «Il vous souvient, lui dit-il, que nous trouvant ensemble à Tolède, le jour de la passion de Notre-Seigneur, nous nous retirâmes à l'écart, cherchant le silence convenable à cette auguste commémoration. Nous fîmes lecture de la passion, en comparant entre eux les quatre Évangiles. Nos larmes interrompirent le récit de l'écrivain sacré. Quelle saveur divine se répandit dans nos âmes ; de quelle douceur ineffable la charité d'en haut inonda nos cœurs ! qui pourrait jamais le dire ? Nous nous entretînmes alors de la vie future 2. » C'est ce sublime dialogue entre deux cœurs dégagés des choses de la terre, que saint Julien reproduit dans son livre. Il le divise en trois parties : de l'origine de la mort dans l'humanité ; de l'état des âmes avant la résurrection ; de la résurrection des morts et de la félicité des bienheureux. Il le termine par cette belle parole : « Notre fin peut-elle être autre que de parvenir au royaume qui n'a point de fin ? » Le Traité du sixième âge du monde répondait à un préjugé hostile au christianisme. Les Juifs qui, malgré tous les décrets d'expulsion, étaient encore fort nombreux en Espagne, s'efforçaient de prouver par les prophéties de l'Ancien Testament que le Messie devait venir au sixième âge du monde. Or, d'après leur calcul, on n'était alors qu'au cinquième âge; Jésus-Christ n'était donc pas le Mes-
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1 S. Julian. Toletan., Oper.; Pair, lat., tom. XCVI, col. 425-810. 2.S. Julian. Tolet., IIpoYviJcTixa, Prœfat. ; Pat. lat., tom. cit., col. 453.
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sie. Saint Julien résout cette difficulté par des preuves abondantes tirées du texte des prophètes. Il établit la divinité de Jésus-Christ, et rappelle que, suivant le calcul des Septante, son avènement a réellement eu lieu au sixième millénaire. Il adopte leur chronologie, qu'on a depuis généralement abandonnée. Voici comment il distingue les six âges du monde : le premier, depuis Adam jusqu'au déluge ; le second, depuis le déluge jusqu'à Abraham ; le troisième, depuis Abraham jusqu'à David ; le quatrième, depuis David jusqu'à la transmigration de Babylone; le cinquième, depuis la transmigration de Babylone jusqu'à la venue du Christ; le sixième, depuis la venue de Jésus-Christ jusqu'à la fin du monde, « laquelle, dit-il, n'est connue que de Dieu seul 1. »
36. Cependant le pape Adéodat était mort le 47 juin 676. Selon quelques auteurs, il avait confirmé les Vénitiens dans le droit d'élire leurs ducs (duces, doges). Ce fait, s'il est authentique, serait une preuve de l'accord qui existait alors entre Rome et Venise. Les Vénitiens, pour sortir des troubles de l'anarchie démocratique, s'étaient sagement résolus à se choisir un gouvernement plus concentré et plus stable. Ils ne pouvaient rien faire de mieux que de procurer à leur nouvelle constitution une sanction sacrée, qui les dégageait officiellement de la servitude où les tenaient les empereurs d'Orient. D'un autre côté, le pontife devait accueillir avec satisfaction les vœux d'un peuple chrétien, aspirant à une sage autonomie et implorant l'investiture qu'il croyait nécessaire à son gouvernement. C'était déclarer implicitement que l'autorité temporelle devenait, à cette époque, une émanation de celle de l'Église.
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1 Reliquum igiiur hujus sextœ œtaiis tempus, id est, a prœsenti die usque in horam ipsnm finis sœculi quoi annorum spatiis protendatw, soli Deo est coyni-tum. (S. Jul. Toletan., Comprobal. œtai. sext., lib. III, n° 34 ; Patr. lut., tom. cit., col. 584.)