Darras tome 14 p. 308
§ I. Mort de Théodoric
1. « Félix, né au pays des Samnites, dit le Liber Pon/ifîcalis, était fils de Castorius. Il siégea quatre ans, deux mois et quatorze Liber Pontificalis jours, au temps du roi Théodoric et des empereurs Justin et Justi-nien, depuis le consulat d’Olybrius (326) jusqu'à celui de Lampadius et Orestes (330), du IV des ides de juillet jusqu'au IV des ides d'octobre (12 juillet — 12 octobre). Il éleva la basilique des saints Côme et Damien1, sur la voie Sacrée, non loin de l'ancien temple de Romulus. Un incendie ayant détruit la basilique du saint martyr Saturnin, sur la voie Salaria1, il la fit entièrement reconstruire. L'ordination de Félix put s'accomplir sans troubles. Il vécut jusqu'au temps du roi Athalaric. En deux ordinations faites à Rome, aux mois de février et mars, il consacra cinquante-cinq évêques, quatre diacres et trente-neuf évêques destinés à diverses églises. Il fut enseveli dans la basilique du bienheureux Pierre apôtre, le IV des ides d'octobre (12 octobre 330). Après lui, le siège épiscopal demeura vacant un mois et quinze jours 3.»
2. Dans cette courte notice du catalogue officiel des papes, il nous faut insister sur la phrase en apparence fort simple, mais cependant très-significative qui se rapporte à l'ordination du nouveau pontife :
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1 Sur une mosaïque de
l'église des Saints-Come-et-Damien, maintenant titre cardinalice, on lisait au
temps de Ciampini (1633-1698) l'inscription
suivante :
Âula Dei claris radiât speciosa meiallis,
In qua plus fidei lux preciosa micat. Martyribus medicis, populo spes certa salutis
Venit, et ex sacro crevit honore locus. Obtulit hoc Domino Félix antistite dignum
Munus, ut œtherea vivat in arce poli.
(Patr. lat., tom. CXXV1I1, col. 530.)
2 Saint Saturnin,
surnommé le Vieux, avait été martyrisé à Rome avec
le diacre Sisinnius. L'Église célèbre leur mémoire le 29 novembre. Les reliques
de ces deux martyrs sont aujourd'hui conservées dans l'église de SanPammachio.
3 Lib. Pont., Dot. lvi, Félix IV; Patr. lai., tom. CXXV11I, col. 526.
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p309 CHAP. V. — MORT DE TUÉOD0RIC.
Ordinalus est cum quiete; « cette ordination put s'accomplir sans troubles. » Au moment où la fureur de Théodoric contre l'Église venait de se traduire par le meurtre des plus illustres catholiques et l'incarcération du dernier pape, toutes les circonstances se réunissaient pour faire craindre que l'élection ne fût, sinon complètement entravée, du moins vivement combattue par le prince arien. Mais l'impression d'horreur produite à Rome et dans toute l'Italie par le supplice de Boèce et de Symmaque, les manifestations populaires causées par la mort de saint Jean I à Ravenne, agirent sur l'esprit de Théodoric. La main qui venait de signer la confiscation de toutes les églises catholiques, se sentit impuissante à faire exécuter une telle mesure. Les sénateurs romains durent être fort surpris de recevoir une lettre royale ordonnant de procéder sans crainte à l'élection d'un nouveau pontife, et recommandant à leurs suffrages un nom également cher au clergé et au peuple de la ville, celui du saint prêtre Félix. Depuis six semaines la chaire apostolique était vacante; l'on n'avait point encore pris de mesures pour une élection, dans la crainte de désigner une nouvelle victime aux fureurs du roi goth. L'ordination de Félix IV eut donc lieu sans troubles, ainsi que nous l'apprend le Liber Pontificalis. Mais l'intervention même de Théodoric près du sénat, bien que par une politique fort habile le roi d'Italie eût pris soin de désigner le candidat le plus méritant, ne créait pas moins pour l'avenir un précédent fâcheux, dont nous verrons bientôt les funestes conséquences. Les successeurs de Théodoric afficheront plus tard la prétention de s'immiscer dans les élections pontificales. Les empereurs de Constantinople devenus maîtres de Rome ou d'une partie de l'Italie; après eux, les Césars teutoniques du moyen âge, voudront s'arroger le droit, sinon d'élire directement les papes, au moins de confirmer leur élection.
3. Le rôle de Théodoric, dans la circonstance présente, fut beaucoup plus modeste, si nous en jugeons par une lettre écrite quelques mois plus tard au nom du jeune Athalaric, son petit-fils et son successeur. Voici cette lettre, le seul document qui nous soit resté de toute cette affaire. « Au sénat de la ville de Rome, le roi
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Athalaric. Nous tenons à vous témoigner notre gratitude pour l'empressement avec lequel, dans l'élection pontificale, vous avez= répondu au jugement de notre glorieux aïeul. Bien qu'il fût d'une religion différente, ce sage prince avait surtout à cœur de voir les églises pourvues de saints évêques : celui qu'il avait recommandé à vos suffrages est tel que nul ne peut regretter sa promotion. Vous avez donc porté votre choix sur un sujet que la grâce divine, non moins que l'approbation royale, avait d'avance sacré. Personne n'a le droit de faire revivre des discussions oubliées. Il n'y a point de vaincus ni de vainqueurs; ou plutôt la défaite elle-même est glorieuse, quand le suffrage du prince a décidé entre les rivaux. D'ailleurs ce qu'on recherchait dans l'un, se trouve surabondamment dans l'autre. Ce sont donc ici des luttes éminemment pacifiques, un combat vraiment fraternel, sans animosité ni haines, sans injures ni ressentiment. Que l'un des compétiteurs ait été écarté, il n'importe en rien aux fidèles, qui trouvent dans l’élu avec la dignité suprême les qualités les plus désirables. Tels sont les sentiments que nous tenions à vous transmettre, par l’organe de Publius votre envoyé. C'est toujours pour nous une grande joie de trouver l'occasion de vous entretenir, vous, le premier corps de notre royaume. Nous ne doutons pas que l'expression de notre gratitude ne redouble la joie que vous eûtes déjà, en vous conformant aux intentions de notre illustre prédécesseur et aïeul 1. »
4. Quoi qu'en dise Athalaric, ou plutôt le grand référendaireCassiodore que la régente Amalasonthe avait rappelé à la cour avec son ancien titre, et qui rédigea cette lettre au nom du jeune roi, la dignité et la liberté de l'Église auraient été beaucoup mieux respectées, si la cour de Ravenne se fût complètement abstenue dans l'élection de Félix IV. Mais, nous l'avons dit, Théodoric, sur qui retombe la responsabilité de cette intervention, nourrissait alors des sentiments si hostiles au catholicisme, qu'on dut se féliciter de n'avoir pas à subir de plus grands malheurs. Cependant la justice divine, qui ne laisse jamais impunis en ce monde les
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1 Cassiod., Var., lib. VIII, Epist. xv; Pair. M., tom. LXIX, col. 748.
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attentats contre le siège apostolique, allait frapper un coup terrible. Dix mois s'étaient écoulés depuis le supplice de Boèce, neuf depuis celui de Symmaque, et un peu plus de trois depuis la captivité et la mort du pape Jean I. « L'Italie, dit M. du Roure, était redevenue tranquille, mais son roi ne l'était plus. Le 26 août 526, Théodoric étant à table, on lui servit un énorme poisson. A cette vue, il frissonna d'une manière étrange. La fièvre le prit; il quitta le festin, et se coucha. On dut recourir à un renfort de couvertures pour rappeler la chaleur aux extrémités. Enfin, le malade put fermer les yeux et dormir. Elpidius, son médecin, avait été appelé en hâte. Au réveil, Théodoric lui confessa avec terreur qu'il avait cru voir se dresser devant lui la tête ensanglantée de Symmaque, alors qu'on avait apporté l'énorme poisson. Il fondait en larmes et déplorait le crime qu'il avait commis en immolant ce grand homme et son gendre Boèce. Il se reprochait sa précipitation, l'absence de toute enquête sérieuse, la colère qui l'avait aveuglé. A partir de ce moment, rien ne put le distraire de ses préoccupations terribles, de ses cruels remords. Pourquoi, se demande l'historien moderne, pourquoi le spectre de Symmaque, plutôt que celui de Boèce ou du pape Jean I, s'était-il dressé, comme une vision de Balthasar, au festin du roi d'Italie? C'est, répond M. du Roure, qu'entre les trois innocentes têtes que Théodoric avait immolées, celle de Symmaque était la plus innocente 1. » Nous avouons que cette raison nous paraît trop subtile. Le texte de Procope, d'où ce récit est tiré, en fournit une autre beaucoup plus simple. « Théodoric, dit cet historien, crut retrouver dans la tête du monstrueux poisson celle de Symmaque telle qu'il l'avait vue naguère : id Theudericho caput visum nuper esse Symrnachi recens obtruncati2. » Or. Théodoric n'avait point vu la tête de Boèce décapité à Pavie, loin des regards du roi. La mort de saint Jean I dans son cachot n'avait point été précédée d'une exécution sanglante. Le degré d'innocence de trois victimes également pures n'a
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1 Du Houre, llist. de Théodoric, p. 222.
2. Procop., De Bell. Goth., lib. I, cap. r, ad fin.
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donc rien à faire ici. Le roi d'Italie avait appelé Symmaque à Ravenne, il l'avait fait décapiter sous ses yeux. Dès lors, il était fort naturel que le spectre de Symmaque se dressât seul devant l'imagination pleine de remords du meurtrier. La victime ne quitta plus son bourreau. En quelques heures, le frisson du malade se changea en une inflammation interne qui lui dévorait les entrailles et détermina les plus sinistres accidents. Le troisième jour, un affaissement général, symptôme d'une mort imminente, succéda au délire de la fièvre. Théodoric fit approcher de son lit d'agonie les officiers et les grands de sa cour, romains et goths. «S'adressant à ces derniers, dit Jornandès, il leur montra son petit-fils Athalaric, âgé de dix ans. Voilà votre nouveau roi, leur dit-il. Sa mère, Amalasonthe, sera sa tutrice. Servez-les tous deux, comme vous m'avez servi. Respectez et aimez le sénat et le peuple romain; apaisez le courroux de l'empereur d'Orient, et entretenez toujours la paix avec lui1. » Ce furent ses dernières paroles. L'assemblée entière, la main levée, prononça le serment de fidélité, avec l'ardeur unanime que réclamait cet instant solennel, et Théodoric rendit l'esprit (29 août 52G). Il avait soixante-douze ans. Si l'on pouvait retrancher de cette longue carrière les deux dernières années, il serait complètement digne de son titre de Grand. La postérité le lui a cependant conservé, tout en flétrissant l'aveugle fureur qui déshonora sa vieillesse et transforma un héros en un barbare persécuteur. Charlemagne, à son retour de Rome où le pape Léon III venait de le sacrer empereur d'Occident, passa par Ravenne et y remarqua dans le forum la statue équestre de Théodoric en bronze doré. Il fut si frappé de la majesté de cette figure souveraine, qu'il la fit transporter dans son palais d'Aix-la-Chapelle. Théodoric fut enseveli à Ravenne dans un magnifique tombeau, dont le temps n'a pas détruit encore les derniers vestiges. C'était une espèce de temple carré, orné de pilastres et revêtu de bas-reliefs en marbre blanc. On y accédait par deux grands perrons superposés. La coupole qui surmon-
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1 Jornand., De reb. getic, cap. Lix; Patr. lat., toni. LXIX, col. 1294.
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tait le monument était formée d'un seul bloc, taillé en dôme et enrichi de sculptures. Elle supportait une urne de porphyre renfermant le corps du héros 1.
5. « Or, dit saint Grégoire le Grand, à l'époque de ma jeunesse, quand j'étais simple religieux au monastère du Vatican, je recevais souvent la visite d'un pieux laïque, Julianus, second defensor de cette église romaine au service de laquelle Dieu m'a appelé depuis. Julianus est mort il y a environ sept ans. Nous nous entretenions ensemble de divers sujets d'édification et de grâces spirituelles. Voici un récit que j'ai entendu de sa bouche. — Sous le règne de Théodoric, me disait-il, le grand-père de ma femme était chargé de la perception des impôts en Sicile. Un jour, ayant pris place sur un navire qui faisait voile pour l'Italie, il apportait au fisc de Ravenne les sommes qu'il avait à verser. On fit relâche aux îles Lipari. Pendant que les matelots réparaient les avaries du bâtiment, les passagers se rendirent à l'ermitage d'un solitaire qui vivait alors dans ces îles, et qui était l'objet de la vénération générale. Quand ils l'eurent abordé, l'ermite les interrogea. Savez-vous, leur dit-il, que le roi Théodoric est mort? — A Dieu ne plaise ! s'écrièrent les visiteurs. Quand nous avons quitté l'Italie, le roi était en bonne santé. Et depuis, aucune nouvelle sinistre ne nous est parvenue. — Le serviteur de Dieu reprit : Théodoric est mort. Hier, à l'heure de none (trois heures de l'après-midi), il m'est apparu dans une vision. Il marchait pieds nus, les mains
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1 « Le mausolée avait été érigé sur l'emplacement actuel du monastère de Sainte-Marie de Ravenne, lieu qui se nommait alors le Phare, près de la porte dite d'Artémidore. Amalasonthe fit construire la magnifique église de Notre-Dame de la Rotonde, et y enferma le tombeau de son père. Les choses restèrent en cet état jusqu'en 1564. A cette époque, Cœsius, archevêque de Ravenne, fit abattre le mausolée et transporter le tombeau à la porte de l'église de Saint-Apollinaire. C'est une grande urne de porphyre qui s'y voit encore, et qui porte celte inscription : Vas hoc porphyriacum olim Theodorici Gothorum imperatoris cineres in Rotundœ apice recondens. Hue Petro Donalo Cœsio prœsule favenle translation, ad pe-
rennem memoriam sapientes reipublicœ R. P. P. C. MDLXIV. »
(Cf. du Roure, llist. de IModork, tom. II, pag. 226. — Cervaise, VicdeBocce, i" partie; Patr. lat., tom. LX1V, col. 1505.)
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enchaînées, comme un captif, entre le pape Jean et le patrice Symmaque. Ils le conduisirent au cratère du volcan que vous apercevez d'ici, et qu'on nomme dans cette contrée olla Vulcani. Là, ils le précipitèrent dans le gouffre ardent. — Les voyageurs stupéfaits notèrent avec soin le jour et l'heure indiqués. Arrivés en Italie, ils apprirent la mort du roi. Le jour et l'heure coïncidaient parfaitement avec la vision de l'ermite 1. »
6. La mort de Théodoric rendit la paix à l'Église, et mit fin aux bruits de guerre qui commençaient à se répandre en Italie et en Orient. Le décret de spoliation contre les évêques catholiques fut rapporté. Amalasonthe fit rendre à la famille de Boèce et de Symmaque les biens confisqués après l'exécution du beau-père et du gendre. Enfin par son ordre Cassiodore, au nom du jeune roi d'Italie, écrivait une lettre à la fois noble et respectueuse au vieil empereur Justin. «Très-clément prince, plus grand encore par la renommée universelle de votre mérite que par la splendeur du trône que vous occupez, disait Athalaric, je serais justement répré-hensible si je ne m'empressais de solliciter près de vous une alliance que mes ancêtres ont toujours recherchée avec tant d'ardeur. Le roi mon aïeul fut jadis investi à Constantinople de la dignité consulaire. Vous-même, vous avez daigné honorer de la pourpre mon père Eutharic; vous l'aviez adopté pour fils d'armes. Je ne saurais donc être pour vous un étranger. Il m'est permis de revendiquer le bénéfice de l'adoption paternelle ; c'est à ce titre que je vous demande votre amitié. Vos conseils et votre protection me consoleront de la perte de mon père et de mon aïeul. Si vous m'accordez votre appui, je croirai cesser d'être orphelin2.» Justin accueillit favorablement ce message. Les relations entre les deux cours de Ravenne et de Byzance perdirent le caractère hostile, que les prétentions ariennes de Théodoric leur avaient imprimé.
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1 S. Greg. Magn., Dialog., lib. IV, cap. xxx; Patr. lat., tom. LXXV1I, col. 309.
2. Cassiod., Var., lib. VIII, Epist. I; Pair, lat., tom. LXIX, col. 753. Cette lettre, dans les éditions vulgaires, est adressée à Justinien. C'est Justin qu'il faut lire, ainsi que le fait judicieusement observer Sainte-Marthe, Vie de Cassiodore, pag. 130, note a.
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7. Justin d'ailleurs touchait à la fin de son règne. Il était âgé de soixante-dix-sept ans. Le sénat de Constantinople ne voyait pas Justinien sans inquiétude approcher le terme d'une vie consacrée tout entière au bonheur du peuple. La guerre contre les Perses avait seule troublé la tranquillité publique, sous la prudente administration de Justin. Cependant l'auguste vieillard, se rappelant ses premiers exploits, avait su former d'excellents généraux, capables de faire respecter le drapeau de l'empire. Ce fut à cette école que le fameux Bélisaire apprit le métier des armes, et s'exerça aux grandes expéditions que nous lui verrons bientôt accomplir. Justin n'avait pas d'enfants. Son neveu, Justinien, devait lui succéder. Mais le vieil empereur ne se hâtait point de l'associer aux honneurs et aux charges du pouvoir suprême. Il ne lui avait conféré que le titre intermédiaire de nobilissime, et s'en tenait là. Un jour, les sénateurs le priaient de faire davantage, et de proclamer auguste un prince en qui il voulait se voir revivre. Etendant alors les plis de son manteau de pourpre : «Priez Dieu, répondit Justin, de ne jamais le voir sur les épaules d'un jeune homme ! » La prétendue jeunesse de Justinien n'était cependant point prématurée, puisque ce prince avait déjà quarante ans. Toutefois, les sollicitations du sénat ne furent point inutiles. Le jour de Pâques (4 avril 527), Justinien et sa femme Théodora furent solennellement couronnés par le patriarche Epiphane, dans la basilique des Douze-Apôtres. Justin ne survécut que quatre mois à cette cérémonie. Une ancienne blessure à la jambe gauche se rouvrit, la gangrène se déclara, et l'empereur mourut le 1er août 527.
et Théodora.
8. Justinien, son neveu et successeur, eût été un prince accompli s'il n'avait associé sa destinée à une femme indigne du trône. Epris d'une passion effrénée pour une vile courtisane, nommée Théodora, il l'épousa malgré les sages représentations de Justin et de toute la cour. A peine monté sur le trône, Justinien voulut partager le pouvoir, à titre égal, avec l'objet de sa honteuse affection. Théodora disposa donc de l'armée, du sénat, de la magistrature, des finances. Les généraux, les sénateurs, les gouverneurs de pro-
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vinces étaient à » ses pieds. Dans le prologue d'une de ses lois, Justinien déclare qu'il a consulté la « très-respectable épouse que Dieu lui a donnée ! Nous verrons plus loin ce que fut cette épouse « respectable. » Sans cette ombre que Justinien prit plaisir à attacher lui-même à son histoire, peu de princes offriraient autant de qualités réunies. D'un extérieur imposant, d'une noblesse d'âme merveilleusement peinte sur un visage plein de grâce et de dignité, il parlait ou écrivait avec éloquence. Il était versé dans la jurisprudence, l'architecture, la musique, et même dans la théologie où il échoua plus tard. Au début de son règne, sa piété se montrait avec éclat. Dès qu'il fut empereur, il fit présent aux églises de tous les biens qu'il possédait précédemment. Malheureusement, et comme par un contraste calculé, Théodora avait tous les défauts contraires aux qualités de son époux: Justinien était catholique, elle avait ouvertement embrassé l'eutychianisme : il était bon, affable, chacun pouvait facilement l'approcher, implorer ses bienfaits ou sa justice, elle était fière, hautaine, traitait avec un superbe dédain les personnages les plus illustres; il était désintéressé, elle vendait les charges de l'empire; il était clément et doux, elle était cruelle et sanguinaire. Le premier soin du nouvel empereur fut de réparer les désastres causés par un affreux tremblement de terre (525) qui ruina les principales villes de la Syrie. Antioche, Daphné, Séleucie, n'étaient plus qu'un monceau de décombres. La commotion avait duré six jours avec la plus extrême violence. Les secousses se renouvelèrent pendant une année à plusieurs reprises, quoique avec moins de furie, et ce ne fut qu'après dix-huit mois (527) que le terrain, complètement raffermi, permit de reconstruire les édifices renversés. Justinien fit en même temps relever l'antique cité de Palmyre (Tadmor), bâtie autrefois par Salomon, et détruite par Nabuchodonosor lorsqu'il vint assiéger Jérusalem. La restauration fut accomplie avec une magnificence vraiment royale; les ruines gigantesques de cette ville, qu'on dirait élevée par une autre race d'hommes que la nôtre, font encore aujourd'hui l'admiration des voyageurs.
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9. L'œuvre sans contredit la plus remarquable de Justinien, cette Législation qui lui valut l'immortalité, fut le Code auquel il donna son nom et qui forme le Corpus juris civilis, base de notre jurisprudence actuelle. L'idée d'une grande reforme législative le préoccupait depuis longtemps. Il la réalisa dès les premières années de son règne. «Pour mettre un terme à la longueur des procès, disait-il dans un édit de 528, pour faire disparaître la multitude confuse des édits renfermés dans les codes Grégorien, Hermogénien et Théodosien, nous voulons les réunir en un seul, qui sera décoré de notre nom glorieux. » Le code Justinien fut terminé dans l'espace d'une année. Il contient le recueil de toutes les constitutions impériales, depuis Adrien (117) jusqu'à l'an 534. L'empereur ordonnait en même temps la mise en ordre du Digeste ou Pandecles, compilation immense dans laquelle le système du droit civil fut établi d'après deux mille traités de jurisprudence. Tribonien, avec l'aide de seize collaborateurs, rédigea cet ouvrage en trois ans. Les éléments d'un pareil travail étaient épars çà et là dans les écrits des jurisconsultes. Cette division fit sentir la nécessité de réunir tous les principes du droit en un seul recueil, les Institutes, qui furent promulgués en 533. Enfin, les Novelles ou Authentiques, collection des édits publiés par Justinien, depuis 534 jusqu'en 563, complétèrent l'ensemble de ces grands travaux. Dans cette législation, le caractère rigoureux du vieux droit romain disparaît pour faire place aux principes du christianisme. La question des esclaves y est traitée avec une douceur jusque-là inconnue. La puissance paternelle perd les dernières traces de rigueur impitoyable qu'elle avait au temps de l'ancienne Rome ; elle devient plus raisonnable et plus conforme à la nature. Un éminent jurisconsulte se demande comment, dans un siècle où tant de choses déclinaient, la science des lois put s'élever à cette hauteur? « La création de Justinien, dit M. Troplong ', est vraiment originale ; mais elle n'est pas la découverte fortuite de quelque esprit supérieur à son siècle; c'est une œuvre chrétienne, pré-
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1 Influence du christianisme sur le droit civil. Paris, 1843, in-8°.
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parée depuis deux cents ans par le travail incessant du christianisme, et éclose à une époque où le christianisme était tout. »
10. Pendant que Justinien consolidait par ces établissements les conquêtes de l'esprit chrétien dans les mœurs et la législation de l'empire, l'Évangile faisait de nouveaux progrès parmi les peuples barbares. En 328, Grétès, roi des Hérules, établi par Anastase sur les bords du Danube, vint à Constantinople offrir ses services à Justinien. Pour cimenter plus fortement l'alliance, il demanda le baptême, qu'il reçut le jour de l'Epiphanie, avec douze princes ses parents et les principaux officiers de sa nation. L'empereur voulut être son parrain et le combla de présents. A l'exemple de leur roi, les Hérules embrassèrent le christianisme. Dans la même année, les Tzanes, peuplade à demi sauvage du mont Taurus, embrassèrent aussi la religion chrétienne, et s'étant enrôlés dans l'armée des Romains, ils les servirent depuis avec autant de bravoure que de fidélité. Gordas, roi des Huns de la Chersonèse Taurique, se convertit également; il reçut le baptême à Constantinople et eut l'empereur pour parrain. La réputation de Justinien lui attirait de toutes parts des étrangers illustres, qui briguaient l'honneur de le servir. L'eunuque persan Narsès, dont le nom devint plus tard si célèbre, fut de ce nombre. Justinien l'accueillit avec empressement et l'éleva aux plus éminentes dignités.
11. Cependant, en Italie, le successeur de
Théodoric sur le trône des Goths, Athalaric, confirmait par une loi les
privilèges du clergé romain. « Si quelqu'un, dit-il veut intenter une action contre un clerc de
l'église de Rome, il doit premièrement s'adresser au pape qui jugera lui-même
ou déléguera des juges. Si le demandeur n'a pas obtenu satisfaction, il
s'adressera au juge séculier, après avoir prouvé le déni de justice de la part
du tribunal ecclésiastique. Mais celui qui s'adressera à nous, sans s'être auparavant présenté au saint-siége,
perdra sa caution, et paiera dix livres d'or applicables
aux pauvres par les mains du pape. » Cette loi sanctionnait ainsi l'exemption
des tribunaux civils en faveur des clercs. Il a fallu la perturbation profonde jetée dans les esprits par la révolution du dernier
siècle, pour qu'au sein de l'Europe chrétienne on ait songé
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à supprimer la juridiction ecclésiastique. Les clercs, coupables de quelque faute que ce puisse être, relèvent avant tout de l'évêque, leur ordinaire. Ils ont renoncé aux avantages de la vie civile pour se mettre au service de toutes les misères, et recevoir un caractère sacré. Quand ils ont le malheur de forfaire à leur vocation sainte, c'est l'évêque d'abord qui doit connaître de leur crime, et dégrader les coupables, avant que la justice humaine n'ajoute ses rigueurs à celles de l'Église.