Élisabeth et persécutions 6

Darras tome 35 p. 203

 

108. Incedo per sanguinem : Je continue de marcher dans une mare de sang, et, pour arriver au terme de la persécution, je n'ai plus qu'à dresser une nomenclature de reins déchirés, de cœurs arrachés, de têtes coupées, de membres exposées sur les ponts ou aux portes des villes. Le prêtre Portmose est écartelé vivant avec les laïques ; l'un d'eux, Robert Ashton, avait été con­damné pour avoir demandé, à Rome, une dispense de mariage. Quelque temps auparavant, Patterson expirait à la potence, après avoir converti six malfaiteurs qu'on exécuta en sa compagnie. Après Waterson, qui renonce aux plus séduisantes promesses pour se dévouer au salut de ses compatriotes et à la mort, parait le jeune et séduisant Jacques Bird. A York, expire sur le billot, Antoine Page, à qui sa vertu, sa science et l'affabilité de son caractère avaient gagné tous les cœurs. Dans la ville de Newcastle, le misé­rable qui avait accepté les fonctions de bourreau, défaille au premier sang ; pour achever Lampton, il fallut quérir un boucher. Le même jour, Guillaume Davies, après une longue et dure cap­tivité, rendait son âme à Dieu. Sur l'échelle, il s'écria: « Que mon sang innocent, dont je fais le sacrifice avec joie pour la religion, ne crie point vengeance au ciel ; mais que plutôt il implore misé­ricorde pour elle, afin que la lumière de la foi brille de nouveau à ses yeux». Ces paroles achevées, il prend la corde, la baise et se la passe au cou, en disant : «Seigneur, votre joug est doux et votre fardeau léger ». En 1594, au mois d'avril, Elisabeth orga­nisa, contre les papistes, une terrible manifestation. A ce moment, le sang monta à la tête de l'Angleterre ; tous, anglicans et puri­tains, émules de la reine, se ruèrent sur les catholiques. Aux cri­minels créés par les lois d'Elisabeth, cette femme ajoute les Irlandais. L'Angleterre passe à l'état de boucherie humaine. Jean Speed, coupable d'avoir porté secours à des missionnaires ; Edou­ard Osbaldeston, d'une noble famille, puis le vénérable Harrington, sont condamnés à mort. Un jésuite, le P. Corneille, paraît après eux à l'échafaud ; avec lui meurent Thomas Bosgrave, Térence Carcy et Patrice Salmon. Jean Bost, Jean Ingram et Swallowell les suivent à la potence et sous le couteau. Le 19 oc-

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tobre 1593, l'Angleterre apprenait que Philippe, comte d'Arundel, illustre descendant des Norfolk, avait expiré dans un cachot, vic­time de sa fidélité à la religion et à la vertu. Dans les premiers mois de la même année, on avait arrête dans son château, le P. Robert Southwell ; il resta longtemps à la Tour; son procès eut un grand retentissement. Les juges refusaient de l'entendre ; il dut les con­traindre au respect des plus vulgaires convenances. Le bourreau l'avait mal attaché à la potence ; il dut le tirer par les pieds pour le faire mourir. Quand il cria : Vive la reine ! en montrant la tête sanglante, une voix s'éleva de la foule : « Que mon âme, disait-elle, soit un jour avec l'âme de cet homme ! » A peine Southwell était-il exécuté, qu'on égorgeait Henri Walpole et Alexandre Rawlinis, deux nobles victimes. Le sang touche le sang : il ne tardera pas à crier vengeance.

 

   109. « Les années, dit l'abbé Destombes,  loin  de diminuer la haine d'Elisabeth contre les catholiques, semblaient au contraire la développer de plus en plus. Des ministres implacables, des pour­suivants, des espions, des apostats, à qui l'enfer avait comme révélé tous ses secrets, deux générations perverties depuis le jour fatal ou l'hérésie s'était assise sur le trône, tout contribuait à appesantir le joug de la persécution. Ces bruits de complots et de conspiration dont on entourait la crédulité publique, ne permet­taient plus aux Anglais de voir, dans leurs compatriotes restés fidèles à l'ancienne religion, que des criminels de lèse-majesté divine et humaine. Démentis par la loyauté des fidèles au jour du danger et par la constance des martyrs sur l'échafaud, ces accu­sations n'en étaient pas moins répétées par des hommes sans foi, qui érigeaient le mensonge en système, pour consommer leur sa­crilège entreprise (1). » Balzon Bayles est le premier que présentent les mémoires du temps. On l'accuse de trahison, il répond : « Le moine augustin, envoyé par le pape Grégoire, pour prêcher la foi catholique aux Anglais, était-il coupable de trahison ? — Il ne l'était pas, dirent les jurés. — Pourquoi donc m'accuser et me con-condamner comme traître, moi qui ai fait la même chose, et à qui (1)

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La persécution religieuse, etc., p. 419.

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on ne reproche rien qui ne puisse être reproché à saint Augustin? » Deux laïques, Blakes et Horner, déclarés coupables de félonie pour lui avoir porté secours, sont condamnés  à la potence. Deux autres prêtres, Girard  et Dicouson, jetés sur les côtes par la tempête, ne remettent le pied sur le sol natal que pour marcher au supplice. L'exécution de quatre autres victimes suivait encore à  peu d'in­tervalle ;  c'étaient les  missionnaires  Duke, Hill, Hog et Holiday, mis en quartier au milieu de la ville de Durham.  A cette date, les puritains,  qui renverseront bientôt la   royauté, se  prétendent prévenus  de  l'esprit   de Dieu, s'insurgent,  sous la direction d'un certain  Hacket,  homme de mœurs suspectes et de basse nais­sance. L'autorité sévit contre eux. A côté des puritains mis à mort pour avoir répandu des écrits anti-sociaux,   périssent des mission­naires coupables d'avoir administré les sacrements et prêché l'Évan­gile. On compte, dans  cette seule  année, encore quinze martyrs. Robert  Torp, prêtre,   Thomas Watkinson,  riche fermier,  Scot, l'un  des disciples d'Allen, se suivent de près à la potence. Le bourreau  mettait en quartiers le corps de Scot, quand un  des spectateurs, voyant ses genoux durcis par la prière, s'écrie:   « Je voudrais bien voir les genoux de quelqu'un de nos ministres aussi calleux que le sont ceux de cet  homme-là  ». Georges Besslen est soumis  dans la prison à de si cruelles tortures, que ses amis eux-mêmes ne le reconnaissent pas lorsqu'on le conduisit au  gibet. Dukinson,  autre missionnaire, est exécuté dans le même temps,  avec Milner, qui lui portait secours et qui aima mieux laisser seule sur la terre une veuve et huit enfants, que  de manquer  de fidélité à Dieu. — Sous prétexte de retenir les Anglais dans l'obéissance, une nouvelle proclamation vient frapper d'amende, d'exil ou de mort, suivant les cas, ceux qui s'absentent du temple anglican, détournent les autres, ne dénoncent pas les réfractaires ou suivent d'autres as­semblées : le prêche ou la potence et toujours au nom du libre examen. Un acte plus rigoureux porte que tout papiste récusant doit être enfermé dans le cercle d'une étroite résidence et, s'il  commet quelque délit toujours facile à commettre et plus facile à imputer, on le dépouille, on l'exile, ou on le tue. L'amende, la prison et la

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potence sont au bout de tous les caprices de cette reine scélérate et de ses abominables ministres. Une troisième mesure  est portée contre des femmes récalcitrantes. Le résultat fut tel qu'on le dé­sirait. Dans le seul comté de  Lancastre, il y eut plus de six cents affaires. Il est facile de deviner les violences qui accompagnèrent et suivirent ces actes du pouvoir. Dans les provinces du Nord sur­tout, les catholiques quittaient leurs demeures et cherchaient un abri dans les bois ou  sur la montagne. Aux larmes vient se mêler le sang. Entre tous ceux qui furent exécutés cette année, il  en est peu dont la vie apostolique rappelle des souvenirs plus touchants que celle d'Edmond Gennigs, exécuté avec un vieillard, Swithin Wells, le digne compagnon de son supplice : sa mort convertit son frère. Le même jour, 10 décembre, moururent Plasden et Eustache White. Ce dernier fut suspendu  huit  heures par des menottes ; la douleur était telle  que la sueur coulait sur le pavé de la prison : « Plus de douleurs, ô mon Dieu, s'écriait-il, et ainsi, plus de pa­tience ; je ne suis pas fâché pour cela contre vous,  disait-il au tor­tionnaire; je prierai le bon Dieu pour votre bonheur et votre salut. »   Son  cœur était déjà dans les mains du bourreau, que ses lèvres murmuraient encore le nom de saint Grégoire. A la même époque, Robert Baines, mourait  dans une prison. Parce que les missionnaires tombent drus sous  la  hache  de la persécution, il faut leur donner des successeurs ;  aux collèges de  Reims  et de Rome s'ajoutent les collèges de Séville et de Valladolid. Allen meurt en 1595. En 1598, quatre nouvelles victimes  succombent sous les coups : Errington, Knight, dénoncé par un oncle qui convoitait sa succession, Gibson et Henri Abbot.  Entre autre noms, viennent se placer  sous la plume  dans  les  mois  qui achèvent cette année ; Andleby, Warcop, Fulthorp,  Britton, Snow, Grimston,   Buckley, Barnet, Robinson,  Hornes, et une dame Wiseman nom que la pourpre de martyre   honore avant la pourpre  du cardinalat. — L'année jubilaire 1600 voit monter au ciel Christophe Warton, Éléonore  Hunt et Rigby, pris au tribunal en se présentant pour répondre  à la  place d'un autre. Sept autres victimes à Lincoln, à Lancastre, à Durham : je cite Robert Nutter, Thomas Hunt, Talbot

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et Palasor et Hunt, sont les prémices des collèges de Séville et de Valladolid. A ces exécutions non interrompues s'ajoutent, pour les détenus, les discours forcés des prédicants. Les prisonniers étaient menées dans des salles ; s'ils se bouchaient les oreilles. On leur tenait les bras ; s'ils élevaient la voix on les frappait. Au nom du libre examen, on leur entonnait par force, dans les oreilles. Les discours du schisme. Il y a peu d'exemples d'une pareille stupidité. Ces rigueurs montrent jusqu'où allait le fanatisme anglican. Le mau­vais succès de ces tentatives fit envoyer au bourreau, Jean Pibush, le bénédictin Barkworth, le jésuite Pilcock et une dame Anna Rine. On reprochait à Barkworth, sa prêtrise et la trahison : « Com­ment soutenir, dit-il, qu'il y a trahison ? Notre Seigneur n'était-il pas prêtre selon l'ordre de Melchisédech ? Au reste, je suis sûr que s'il avait été traîne à ce tribunal, il aurait été condamné au sup­plice auquel je m'attends. » Le juge lui dit qu'il porte au front le signe de la bête : « Je suis chrétien, répond le missionnaire indi­gné, et je porte sur le front le signe de la croix. Par ce signe, je suis affermi contre le démon et contre les hérétiques. Je ne crains ni vos paroles, ni vos menaces. » Ces trois martyrs couronnèrent leur sacrifice au milieu des plus touchantes circonstances. Nous abrégons afin qu'on ne nous reproche pas de faire appel au senti­ment, à l'émotion, pour surprendre la foi.

 

   110. Encore quelques exécutions et le lecteur sortira de cette atmosphère de sang qui exciterait l'horreur, si la cause la plus  sainte ne montrait, dans ces corps mutilés, des martyrs de Jésus-Christ. Après Hunt et Middleton, prêtres catholiques, paraissent à l'échafaud, Tichburn et Hackshot, coupables de trahison pour avoir sauvé un missionnaire. A York expire pareillement le prêtre Harrisson et, avec lui, le gentilhomme Bâtes, coupable de l'avoir reçu dans sa demeure ; puis le relieur Bullock et Duckett. Le 20 avril 1601, trois prêtres étaient traînés sur la claie : Thomas Tichhurn, Robert Watkinson et le jésuite Francis Page. Le premier avait été arraché des mains des persécuteurs par le courage d'un jeune catholique, qui paya de sa vie cet acte de générosité. Wat­kinson, d'une  santé faible, était un missionnaire infatigable. La

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veille de son arrestation, il fut accosté, dans les rues de Londres, par un vénérable vieillard, qui lui dit : « Jésus-Christ vous bénit ; vous paraissez malade et accablé d'infirmités; mais ayez bon cou­rage, avant quatre jours elles seront guéries. Page avait aussi reçu des témoignages particuliers de la bonté de Dieu. Edouard Sulyard fut trois fois incarcéré, trois fois mis à l'amende, obligé d'entre­tenir un cavalier à ses frais et de se présenter à chaque réquisition de l'archevêque. « Tel était, ajoute Lingard, le genre de vie fati­gant et avilissant que menaient les personnes reconnues catholi­ques ; et cela par le seul motif qu'elles ne voulaient pas se con­former à une croyance qui blessait leur conscience (1). » Elisabeth ajouta la ruse à la violence ;  pour diviser les catholiques, elle jeta une formule de serment, moyennant quoi elle promettait la tolé­rance ; puis, tout à coup, quand les catholiques se furent montrés, elle se précipita sur eux comme une bête fauve. Un de ces derniers actes est une proclamation du 2 novembre 1602, qui ne respire que sang et carnage.  Et comme pour donner, avant de quitter la vie, une dernière marque de sa haine contre l'Église et le Saint-Siège, elle  faisait encore mettre en  quartiers le prêtre Richardson. La mesure était comble ;  Dieu allait frapper enfin Elisabeth, toute couverte du sang de ses serviteurs.

 

    Le docteur Bridgewater, à la fin de son livre   Concertatio ecclesiae catholicae, donne une liste de douze cents personnes, qui avaient souffert avant l'an 1588, c'est-à-dire avant le fort de la per­sécution ;  et encore n'a-t-il pas nommé toutes les victimes ; il n'a cité, dit-il, que ceux dont le martyre est venu à sa connaissance. Dans cette liste figurent trois archevêques, dix-huit évêques sacrés ou  élus,   un  abbé,  quatre couvents entiers de religieux, trente doyens, quarante archidiacres, soixante prébendiers, trois cents prêtres, quarante-neuf docteurs en théologie, dix-huit docteurs en droit,  quinze recteurs  de collèges, huit comtes,  dix-huit lords, vingt-six chevaliers, trois cent vingt-six gentilshommes et environ soixante dames ou épouses de gentilshommes (2). Depuis, plus de

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(1)Lingard. Hist. d'Ang. Règne d'Elisabeth, N. G.

(2)Chalonneh. Memoirs of missïonary priests, 2» partie, p. 11.

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cent cinquante missionnaires ont péri ; un nombre beaucoup plus considérable sont morts dans des cachots infects. Des laïques, dé­clarés coupables pour avoir porté secours aux confesseurs de la foi ou pour s'être réconciliés avec l'Eglise, sont pareillement condam­nés à la potence. Tous ces crimes ont été perpétrés par une reine protestante, au nom du libre examen. L'anglicanisme s'est implanté par la proscription et l'assassinat juridique ; le nouvel Évangile a cru, non par le sang de ses apôtres ou de ses martyrs, mais en égorgeant les catholiques et en dotant les ministres avec les biens volés à l'Église. Et voilà un prosélytisme, et voilà une reine que comblent de louanges les historiens libéraux et révolutionnaires. Dans ces lâches attentats, ils voient des progrès de la raison pu­blique, un avancement pour les lumières. C'est par les crimes que l'humanité s'émancipe, et des docteurs amnistient le crime, pourvu qu'il serve leur impiété. Pour nous, dans cette bonne Bests, qu'on a osé gratifier d'une légende, dans cette reine vierge, comme elle s'appe­lait par édit, dans cette belle vestale assise sur le trône de l'Occident, comme la nomme Shakespeare, reine dont le palais était une suc­cursale de Sodome, princesse qui passa sa vie les pieds dans le sang et les mains dans la boue, nous ne voyons qu'une vestale de corps-de-garde, une misérable prostituée, un Robespierre en jupon, une émule de Dioclétien. Et que, pour l'excuser, on n'allègue pas le cas de légitime défense. Non, elle n'était point menacée dans la sécurité de sa personne, ni dans la solidité de son trône ; les com­plots qu'elle reproche sont des fables ; il n'y a pas, sous son règne, trace d'agitation, bien que, en présence de cette persécution infâme, l'insurrection eût été un droit et un acte d'héroïsme. Tout au plus la censura-t-on, la plume à la main ; ces blessures-là ne sont pas mortelles, et il est toujours facile à une reine de trouver des pané­gyristes. Parce qu'elle était le fruit d'amours adultères ; parce que le mariage de sa mère était nul aux yeux de l'Église et avait été cassé par le Parlement ; parce que le Pape l'avait frappée avec un glaive qui donne la vie et non la mort, cette femme hypocrite et ambitieuse, coupable, au reste, d'apostasie, avait-elle donc le droit d'usurper le pouvoir spirituel et d'écraser tout ce qui refusait de

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reconnaître cette sacrilège intrusion. L'histoire ne capitulera jamais devant de pareils crimes ; la force publique, qui aide à les perpétrer, en aggrave encore la forfaiture. Un voleur, au coin d'un bois, court risque de se faire frapper ; un souverain, sur son trône, frappe l'innocence sans qu'elle puisse le lui rendre ; mais s'il vole la bourse, la vie et la foi, il est encore plus scélérat que le brigand vulgaire, et, quoi qu'en dise Fronde, tel est le cas d'Elisabeth.

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon