Darras tome 22 p. 594
7. Il est vraisemblable que si, avant sa bienheureuse mort, Anselme eût été sollicité d'accepter le souverain pontificat, il eût opposé la même résistance que Desiderius. Les saints se ressemblent tous en ce point ; ils fuient les honneurs avec autant d'opiniâtreté que les ambitieux en mettent à les poursuivre. « Cependant, dit Pierre Diacre, la sainte Eglise ne pouvait rester plus longtemps sans pasteur. L'hérésiarque Wibert avec ses fauteurs ravageait le troupeau du Christ et dévorait les brebis rachetées par le sang du divin maître.3 » Bien que chassé de Rome, l'antipape
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1. Vit. S. Anselm. Luc.,loc. cit.
2. Nous avons encore, tracée de la main du pieux hagiographe, la première partie de ce procès-verbal. Malheureusement l'unique manuscrit qui renferme ce précieux document est fruste et la suite n'en a pas été retrouvée.(Ibid., col. 924-940.)
3.Petr. Diac. ChrOiu Cass., col. 803,
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continuait en effet sa lutte contre les catholiques. Le III des calendes de mars (27 février 1086) il tenait à Ravenne, dans l'église de Sainte-Anastasie, un conciliabule où se trouvèrent réunis les cardinaux schismatiques Robert du titre de Saint-Marc, Anastase de Sainte-Anastasie, avec les évêques apostats Roland de Trévise, Milo de Padoue, Hécélin de Vicence, Fulco de Fossombrone, Thébald de Castellana et grand nombre d'autres sectaires, aliisque quam-pluribus1. Les lettres synodiques de ce pseudo-concile étaient adressées à l'univers entier avec cette suscription : « Clément évêque serviteur des serviteurs de Dieu à tous les fils de la sainte Eglise, salut éternel dans le Christ. » Le langage de l'antipape était vraiment celui du loup devenu pasteur. « S'il nous a été donné, disait l'intrus, de voir disparaître du siège apostolique ceux qui avaient envahi comme des voleurs et des larrons le bercail confié par le Christ Notre-Seigneur au très-saint prince des apôtres Pierre, si leur ambition et leur cupidité se sont abîmées dans une complète ruine, ce n'est point à nos faibles mérites qu'il faut l'attribuer, mais à la miséricorde de notre grand Dieu qui fait élection de ce qui n'est pas pour renverser ce qui est1. » Cette hypocrite modestie n'empêchait pas le pseudo-Clément III d'affirmer emphatiquement son droit absolu au gouvernement spirituel du monde chrétien. « C'est à nous, disait-il, qu'appartient la conduite des diverses églises ; nous devons nous préoccuper de chacune d'elles, et en vertu de la charge qui nous a été confiée, il nous faut pourvoir à tous leurs besoins3. » Il se posait en apôtre de la discipline, de la concorde et de la paix. « Est-il une mission plus excellente et plus agréable à Dieu, disait-il encore, que celle de réprimer les scandales, d'apaiser les dissensions, d'assurer la paix du monde, la concorde entre les églises? Voilà ce que le Seigneur aime, telles sont les offrandes qu'il agrée de préférence à tous les sacrifices4.»
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1."Wihen. Epist. m ; Patr. Lut., tom. CXLVII1, col. 831,
2.Id., ibid. n, col. 823.
1. Id. ibid m, col. 830. 4. Id., ibid., col. 831.
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Il affectait de s'étonner de la conduite des souverains qui ne lui avaient point encore fait hommage. Dans une lettre au duc de Bohême Wratislas, il s'exprimait en ces termes : « Nous ne savons pour quelle faute involontaire de notre part, ni pour quelle offense inconnue envers votre dilection, vous avez différé si longtemps l'hommage dû au bienheureux Pierre en vertu des très-religieuses institutions de nos prédécesseurs. Déjà à diverses reprises nous vous avons rappelé ce devoir avec une bonté toute paternelle, mais vous avez négligé de nous répondre par mépris soit pour notre personne, soit pour nos messages1. » Cette fois, « le glorieux prince des Bohémiens, », comme l'appelait l'antipape, ouvrit l'oreille à ses accents de paternelle tendresse. Allié de Henri IV, son auxiliaire dans toutes les campagnes de dévastation, de pillage et d'incendie qui désolaient depuis tant d'années les provinces germaniques, Wratislas avait l'ambition d'échanger sa couronne de duc contre un diadème royal. Il reconnut l'obédience du pseudo-Clément III et fut sacré à Trêves par le fameux apostat Égilbert.
8. En face de ces audacieuses menées du parti schismatique, les fidèles défenseurs de la sainte Eglise ne restèrent point inactifs, «Vers la fête de Pâques (5 avril 1086), dit Pierre Diacre, les évêques et les cardinaux fidèles se réunirent à Rome des diverses provinces de la France et de l'Italie septentrionale. Ils firent sur-le-champ prévenir de leur arrivée le vénérable abbé Desiderius, lui mandant de venir en toute hâte les rejoindre et d'amener les autres cardinaux et évêques, ainsi que le prince de Salerne Gisulf, restés près de lui au Mont-Cassin, afin de procéder tous ensemble à l'élection d'un pontife. Desiderius persuadé qu'on ne songeait plus à lui pour la papauté, et en effet nul ne parlait plus de cette combinaison, fit aussitôt ses préparatifs de voyage, et partit pour Rome avec tous les éminents personnages dont on attendait le retour. Le jour même de leur arrivée, l'avant-veille de la Pentecôte (22 mai), une délibération publique et solennelle commença. Desiderius dont le nom sortait de toutes les bouches renouvela ses
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1. Wibert. Epist. IV, col. 832,
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précédents refus, et supplia avec instance les membres de l'assemblée de porter leurs suffrages sur quelque personnage qui en fût digne, mais autre que lui. Clergé et peuple opposèrent à sa requête un refus unanime. Le lendemain veille de la solennité, durant toute la journée, évêques, cardinaux, clercs et laïques fidèles se pressèrent autour de Desiderius pour vaincre sa résistance. Enfin vers le soir s'étant réunis dans la diaconie de Sainte-Luce, près du Septisolium, tous, clergé et peuple, renouvelèrent leurs supplications près du vénérable abbé. Prosternés à ses pieds, fondant en larmes, ils le conjuraient au nom du ciel et de la terre de prendre en pitié la sainte Eglise menacée de tant de périls, battue par la tempête et voisine du naufrage. Mais Desiderius avait depuis longtemps résolu de finir sa vie dans l'obscurité du cloître et la contemplation des choses célestes. Il demeura inflexible et répondit d'un ton ferme qu'il ne se consentirait jamais à son élection. A chacun de ses refus on opposait de nouvelles et plus vives instances; la lutte continuait des deux côtés avec la même persévérance. « Tenez, pour certain, s'écria Desiderius, que si vous me faites violence, je reprendrai aussitôt qu'il me sera possible la route du Mont-Cassin ; je m'enfermerai dans ce monastère et n'en sortirai plus. Vous auriez ainsi et pour vous et pour l'Église romaine préparé en pure perte un grand ridicule. » On ne put triompher de cette noble résistance, et comme la nuit était venue, l'assemblée dut se séparer. Le lendemain, fête de la Pentecôte (24 mai 1006) au lever de l'aurore, tous revinrent avec la même unanimité trouver Desiderius et renouveler des supplications auxquelles il persista à opposer le même refus. Désespérant de le persuader, les cardinaux, évêques et prêtres lui demandèrent de désigner celui qu'il jugeait digne du souverain pontificat, promettant de l'élire aussitôt. Desiderius se concerta quelque temps avec le consul romain Cencius (probablement fils de Cencius le Bon dont nous avons raconté précédemment le martyre) : puis il déclara qu'il fallait élire le cardinal Odo, évêque d'Ostie. On lui demanda alors de continuer au futur pape l'appui et le concours qu'il avait si généreusement prêtés à Grégoire VII : il le promit de grand coeur, et du bâton abbatial
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qu'il tenait à la main, il fit à chacun des cardinaux une sorte d'investiture du Mont-Cassin, mettant ce monastère à la disposition du futur pape et du collège cardinalice tant que la sainte Eglise serait encore persécutée. On procéda ensuite à la délibération préliminairo sur le choix de l'évêque d'Ostie. Un seul d'entre les cardinaux refusa de lui donner son suffrage, déclarant que les lois canoniques s'opposaient à la translation d'un évêque d'un siégea un autre, et que pour sa part il ne consentirait jamais à une pareille infraction des règles de l'Eglise. Vainement on lui fit observer que les nécessités du temps, l'urgence pressante suffisaient à dispenser de l'observation de cette règle, ainsi d'ailleurs qu'on l'avait pratiqué en diverses circonstances; il n'y eut pas moyen de persuader le cardinal opposant. Le conseil de Dieu devait s'accomplir, ajoute le chroniqueur, parce que, suivant la parole de Salomon, «il n'y a ni prudence ni sagesse humaine qui puisse prévaloir sur les décrets de la sagesse divine 1.» Soudain cessant toute discussion, évêques, cardinaux, clergé et peuple, sans se soucier des refus ni des protestations de Desiderius, d'un seul cœur, d'un seul élan, d'une seule voix l'acclamèrent, le portèrent en triomphe, malgré sa résistance, dans l'église de Sainte-Luce, le firent asseoir sur le trône pontifical et lui imposèrent le nom de Victor III. Mais il n'y eut pas moyen de lui faire quitter la chape rouge dont il était revêtu, pour lui faire prendre la chape blanche des papes1. »
§ II. Pontificat du B. Victor III (24 mai 1086 — 16 septembre 1087»).
9. Ainsi dans ce jour anniversaire de la descente du Saint-Esprit aucénacle de Jérusalem, un nouveau souffle du Paraclet, doux à la fois et irrésistible, donnait à Rome un légitime successeur de-
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1 Non est consilium contra Deum. (Proyerb. xxi, 30.)
2. Petr. Diac, col. 804.
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saint Pierre. Seul, l'héritier des princes de Bénévent, le Dauferius de race ducale qui avait jadis employé tant de pieux stratagèmes pour obtenir le droit de renoncer aux honneurs et aux richesses du monde1, le Desiderius dont la sainteté, les grâces incomparables, le charme surnaturel avaient fait les délices de l'Orient et de l'Occident, n'eut que des larmes en ce jour d'allégresse où les Romains l'acclamaient sous le nom de Victor III. «Nom symbolique! dit Paul de Bernried, car il était véritablement un présage de victoire pour la sainte Eglise de Dieu. Grégoire VII l'avait prévu dans son inspiration prophétique, et bien que le nouveau pape ne dût occuper que quelques mois le trône de saint Pierre, ce court espace de temps suffit au Seigneur pour donner à son Église sainte la joie du plus glorieux triomphe2. » La victoire à laquelle Paul de Bernried fait allusion est ainsi racontée par le chroniqueur Bernold : « En ce temps les fidèles de saint Pierre en Souabe, en Bavière et en Saxe, princes, seigneurs et chevaliers, convoquèrent toute la Germanie à une diète nationale qui devait se tenir à Wurtzbourg en la fête des apôtres (29 juin 1086). Le tyran Henri IV à la tête d'une horde de schismatiques voulut s'y opposer, mais les Souabes le mirent en pleine déroute. Il revint bientôt avec une véritable armée, forte de vingt mille hommes, tant cavaliers que fantassins, pour s'emparer de Wurtzbourg. A cette nouvelle, les fidèles de saint Pierre s'avancèrent à sa rencontre l'espace de deux milles, mettant leur confiance moins dans leur nombre que dans la miséricorde de Dieu et la puissance du prince des apôtres, moins dans leurs armes que dans la vertu de la sainte croix. En effet ils avaient dressé sur un char une croix gigantesque ornée d'un étendard de pourpre, et la firent marcher à leur tête jusqu'au lieu du combat. Le duc Welf de Bavière la suivait avec ses escadrons de chevaliers ; la légion de Magdebourg venait ensuite ; elle avait laissé ses chevaux pour mieux combattre corps à corps. Au moment d'engager l'action tous, cavaliers et fantassins, prosternés le
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1.Cf. Tora. XXI de cette Histoire, p. 277 et suiv.
2.Paul. Bernried. VU. Greg. VII, n» 101, Pair. Lat, tom, CXLVIII,C0l, 04,
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font dans la poussière unirent leurs voix à celle du révérendissime Hartwig archevêque de Magdebourg, lequel avec grande effusion de larmes récita les oraisons accoutumées. Cette prière accompagnée de gémissements et de sanglots pénétra le ciel, ajoute le chroniqueur (11 août 1086). S'élançant alors au nom du Seigneur, les soldats de saint Pierre firent une énorme trouée dans les rangs ennemis. En quelques heures neuf monceaux de cadavres restèrent entassés sur le champ de bataille aux divers points où la résistance avait été plus opiniâtre, pendant que toutes les campagnes et les forêts voisines se couvraient de fuyards poursuivis l'épée dans les reins par les vainqueurs. Henri avait été le premier à tourner le dos. Dès le premier choc, il avait prévu sa défaite. Dépouillant alors les insignes de la royauté, il jeta sur ses épaules une casaque de soldat, et s'enfuit de toute la vitesse de son cheval, abandonnant tous ses étendards, tous ses guerriers, pour ne s'arrêter que sur la rive droite du Rhin. Les nôtres le poursuivirent vainement, il leur fallut renoncer à l'atteindre et se contenter du riche butin qu'il leur abandonnait. Toutes les cassettes du trésor royal étaient entre leurs mains, couronne, sceptre manteaux de pourpre, vaisselle d'argent et d'or. Les chapelles des évêques schismatiques avec les vases précieux, les ornements, les étoffes, les broderies, les dentelles, gisaient pêle-mêle sur le champ de bataille, au milieu de cadavres sans nombre. Combien de milliers de schismatiques perdirent la vie en cette rencontre, nous n'avons jamais pu le savoir au juste, mais du côté des fidèles de saint Pierre il n'y eut que trente morts, en comprenant ceux qui expirèrent dans la mêlée, et ceux qui survivant à leurs blessures et transportés par nos soins en diverses infirmeries ne succombèrent que plus tard à des plaies incurables. Un tel succès ne saurait être attribué uniquement à la bravoure humaine. La main de Dieu peut seule accomplir de semblables prodiges. L'armée de saint Pierre comptait à peine dix mille soldats, Henri en avait plus du double. Les nôtres ne s'y méprirent donc point et ce fut au Tout-Puissant que le soir du combat, sur le champ de bataille abandonné à leur valeur, ils rendirent grâces au Dieu
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des armées. Moi-même qui trace ce récit, ajoute le chroniqueur, j'assistais à cette bataille mémorable ; j'ai vu de mes yeux cette merveille ; j'ai parcouru la plaine couverte de morts et de blessés pour porter à tous le secours de mon ministère, et je ne puis que reporter au seigneur Dieu tout-puissant l'honneur et la gloire de cette mémorable journée1.»
10. « Redevables à la miséricorde divine de cette insigne victoire, continue Bernold, les nôtres après une nuit passée sur le champ de bataille retournèrent à Wurtzbourg, dont les portes jusque-là fermées par les partisans de Henri leur furent ouvertes sans effusion de sang. Les citoyens, clercs et laïques, enfin délivrés du joug du tyran, vinrent à la rencontre de leur vénérable évêque si longtemps exilé et l'accueillirent ainsi que l'armée victorieuse au chant du Te Deum. La main de Dieu continuait à opérer des merveilles de conversion et de salut. Le comte de Luxembourg Conrad, frère du roi Hermann et jusque-là engagé dans le parti henricien, se réconcilia avec son frère, rentra dans la communion de l'Eglise catholique et pour expier ses fautes passées entreprit le pèlerinage de Jérusalem. En même temps, le bienheureux Anselme évêque de Lucques qui venait d'émigrer vers le Seigneur, après une vie pleine de prodiges et de saintes œuvres dépensée tout entière au service de l'Eglise et à la défense du grand pape Grégoire VII, devenait après sa mort un thaumaturge tel que les siècles précédents n'en virent jamais. Les innombrables miracles opérés par son intercession attiraient sur sa tombe, à Mantoue, des multitudes sans cesse renouvelées. Mort, le saint apologiste faisait mille fois plus de conversions que de son vivant. Chaque jour la faction schismatique du tyran excommunié et de l'antipape Clément III voyait ses rangs s'éclaircir, tandis que les multitudes affluaient sous les étendards de saint Pierre et rentraient dans la communion de l'Église. Exaspéré de sa récente défaite et des revers qui l'avaient suivie, Henri voulut reprendre
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1. Bernold. Chronic, Pair, Lat., tom. CXLVIII, col. 1393.
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l'offensive. A l'approche des fêtes de Noël (25 décembre 1086), il rentra en Bavière et vint mettre le siège devant une des forteresses de cette province, déclarant que, dût-il la raser jusqu'aux fondements et en massacrer tous les défenseurs, il voulait y célébrer la solennité prochaine. Mais les ducs Welf de Bavière et Berthold de Carinthie accoururent à la tête de tous les guerriers bavarois et souabes. Leur marche fut si rapide et leur arrivée si soudaine que le tyran se trouva en un clin d'œil cerné de toutes parts. Dans l'impossibilité de fuir et n'osant engager le combat, il eut recours aux négociations. Les ducs lui firent jurer, sous la foi du serment, qu'il ne s'opposerait plus à la réunion d'une diète nationale, où l'on terminerait enfin les longues discordes du royaume. Tous les princes de la suite du tyran durent comme lui engager par serment leur honneur et leur foi. On convint que la diète projetée aurait lieu à Oppenheim durant la troisième semaine du carême prochain (28 février— 6 mars 10S7). À ces conditions le tyran obtint la faculté de se retirer avec ses troupes. Il partit la veille même de Noël et alla célébrer cette fête où il voulut2. »
11. Sacré par la victoire, le pape Victor III ne s'était point résigné, dans son admirable modestie, aux grands desseins que la Providence avait sur lui. Sa promotion avait été l'œuvre d'une violence : il l'avait subie sans l'accepter, se réservant, ainsi qu'il l’avait fort nettement déclaré à l'avance, de profiter du premier incident favorable pour quitter Rome et retourner dans son obscurité et sa solitude chérie du Mont-Cassin. Chose remarquable, ses contemporains eux-mêmes, si habitués pourtant au grand spectacle des abnégations monastiques dont les Pierre Damien, les Jean Gualbert, les Simon de Crépy et tant d'autres illustres personnages avaient donné l'exemple, parurent scandalisés de l'obstination sainte de Victor III. Ils ne comprenaient pas que l'homme de Dieu, né prince, et ayant dès l'âge de quinze ans renoncé à toutes les grandeurs de
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1.Beraold. Chrcnic. Patr. Lat.. tom. CXLV1II, col. 1304.
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ce monde pour les délices de la contemplation et de la retraite, ne pût se résoudre à l'âge de soixante ans à porter la plus glorieuse couronne de l'univers. On attribuait sa résistance à des motifs politiques. On disait que dans son entrevue avec Henri IV à Albano Desiderius s'était laissé séduire par l'or du roi teuton; qu'il s'était engagé à lui faire obtenir la couronne impériale. On ajoutait qu'en refusant le souverain pontificat, le vénérable abbé voulait uniquement prouver à Henri IV sa propre fidélité, comme si dans sa pensée l'élection d'un pape n'eût été régulière et légitime qu'autant qu'elle aurait été approuvée et sanctionnée par le César germanique. Aucune de ces interprétations calomnieuses n'avait le moindre fondement. Nous avons rendu compte, d'après un document authentique, de l'entrevue forcée de Desiderius avec Henri IV à Albano. Loin de se laisser séduire par l'or du tyran, Desiderius avait gardé à son égard la ferme et courageuse attitude d'un confesseur de la foi. Loin d'admettre le prétendu droit des empereurs à créer les papes, il refusait même d'accepter le décret du pape Nicolas II stipulant, pour le fils alors mineur et depuis si odieusement indigne de Henri III, le privilège d'assister en personne ou de se faire représenter par ambassadeurs aux élections pontificales. Enfin loin de s'être inféodé par un pacte secret à la politique du tyran, il venait de mettre le monastère du Mont-Cassin et toute la puissance temporelle dont cette noble abbaye était le centre à la disposition du collège cardinalice et du futur pape, comme un refuge assuré contre les violences de Henri IV et de ses fauteurs. Les motifs qui déterminaient sa conscience étaient donc d'une tout autre nature. En refusant la papauté, il refusait les honneurs qu'elle entraîne, mais il ne répudiait point sa part de travaux, de persécutions et de dangers. Il déclarait au contraire qu'il était prêt à servir l'Église et à combattre pour sa cause jusqu'à la mort.