Darras tome 20 p. 355
§ IV. L'an Mil.
18. En rapprochant la vie et la mort de tant de saints que produisit le dixième siècle des paroles du Sauveur : « Pensez-vous que le Fils de l'Homme à son avènement final trouvera encore de la foi sur la terre2? » on aurait, pu se croire rassur contre les terreurs qu'inspirait alors la prochaine échéance du premier millénaire chrétien. Ces terreurs que, sous des inspirations diamétralement opposées, les écrivains de nos jours ont les uns exagérées, les autres niées absolument, furent très-réelles. Un passage de l'Apocalypse interprété à la rigueur de la lettre contribua surtout à accréditer l'opinion que le monde prendrait fin avec le millénaire. « Je vis, dit saint Jean, descendre du ciel un ange tenant d'une main la clef de l'abime et de l'autre une grande chaîne. Il saisit le dragon, l'antique serpent, celui qui se nomme diable ou Satan, et l'enchaîna pour mille années. Après l'avoir précipité dans l'abîme, il l'y enferma et scella l'entrée pour le mettre dans l'impossibilité
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1. S. Odilon. Epitaph. Adalheidce. Imperatr. Pair. Lat., tom. CXLII, cci. S78-981. *
2. Luc, xvm, 8.
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de séduire les nations jusqu'à ce que mille ans soient révolus. Alors il sera délié et le temps de son règne sera court1. » Cette date apocalyptique de mille ans avait pris aux yeux des multitudes la valeur d'un chiffre absolu. On n'ignorait pourtant pas que mille ans « sont comme un jour, devant le Seigneur2, » et que, suivant la parole même du Sauveur, « nul ne sait, pas même les anges du ciel, l'heure terrible dont le Père s'est réservé le secret3. » Mais d'un autre côté, les signes avant-coureurs de la catastrophe finale dont parle l'Évangile semblaient se multiplier. Les convulsions de la société féodale à sa naissance, les guerres continuelles, les invasions des Normands, des Sarrasins et des Hongrois n'avaient cessé d'épouvanter le monde. Les éclipses de soleil, les tremblements de terre, notés par les chroniqueurs de cette époque, semaient partout l'effroi. Une série de calamités, bouleversement des saisons, pestes, famines, se succédèrent dans les dernières années du dixième siècle. On vit en France les rivières et les sources se dessécher à tel point, que les poissons se putréfièrent et causèrent la peste. Des phénomènes non moins effrayants étaient signalés dans les régions aériennes. Des astres flamboyants sillonnaient l'atmosphère ; des serpents de feu troublaient le silence des nuits ; des armées célestes se livraient des combats dans les airs. Les chroniques de Gemblours, d'Arras, de Saint-Médard, de Soissons, de Tours, de Saint-Bertin sont pleines de ces récits dont la concordance garantirait la véracité, quand même celle-ci ne serait point, par le caractère même de leurs auteurs, à l'abri de tout soupçon.
19. La préoccupation des esprits était générale, et bien que l'Eglise n'autorisât point la croyance vulgaire à la fin prochaine du monde, cette croyance n'était ni moins vive ni moins universelle parmi les multitudes. « Je me souviens, écrivait Abbon de Fleury, d'avoir au temps de ma jeunesse entendu prêcher dans une église de Paris un sermon qui annonçait l'apparition de l'Antéchrist pour la date de l'an mil. Le jugement dernier devait
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1. Apoc, xx, 1-3.
2. II Petr., m, 8.
3. Marc, xui, 32.
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avoir lieu quelques années après. Cette prédiction, ajoute le docte abbé, me parut téméraire et je la réfutai de toute ma force par des arguments tirés de l'Évangile, de l'Apocalypse et des prophéties de Daniel. Depuis, reprend Abbon, le vénérable Richard le bienheureuse mémoire et mon prédécesseur à Fleury combattit vigou-reusement l'erreur accréditée sur la fin prochaine du monde. Il me chargea de répondre dans le même sens à une consultation qui lui était venue de Lotharingie à ce sujet1. » Nous n'avons plus, parmi les œuvres de saint Abbon, la réponse qu'il adressa aux consultants lorrains. Mais son témoignage si catégorique ne permet pas de révoquer en doute le crédit qu'obtenait dans le peuple l'opinion qui fixait à l'an mil une catastrophe suprême. Comme il arrive d'ordinaire, aux époques des grandes crises sociales, des visionnaires et des illuminés entretenaient en la surexcitant la crédulité des multitudes. Le bruit s'était accrédité que la fin du monde arriverait lorsque la fête de l'Annonciation tomberait un vendredi-saint. Sur ce fondement, un ermite thuringien, nommé Bernhard, parut à une diète tenue à Wurtzbourg en 960. Il annonça que la fin du monde aurait lieu en 992, année où la coincidence devait se produire. «Soit illusion de son esprit, soit supercherie, dit le chroniqueur, il soutenait que Dieu lui-même lui avait révélé ce terrible secret. » Les uns le crurent, d'autres le traitèrent d'halluciné1.Toujours est-il qu'en 992 des multitudes immenses se dirigèrent aux lieux de pèlerinage les plus renommés pour solliciter grâce et miséricorde. Le sanctuaire de Notre-Dame du Puy en Velay attira une telle foule de visiteurs, que le saint-siége y institua un jubilé solennel pour toutes les années où le vendredi-saint se rencontrerait avec le jour de l'Annonciation.
20. La coïncidence fatale s'accomplit sans autre incident que les manifestations de la piété populaire. On se rejeta alors avec plus d'ardeur que jamais sur la date du millénaire. La célèbre prose
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1. S. Abb. Apolngchc. Potr. Lat., tom. CXXXIX, col. 471.
2. Chronic. Hirsaug., p. 103.
3.Cette coïncidence a eu lieu pour la vingt-sixième fois eu 1864, et arrivera encore en 1910.
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du «Dernier jour, » découverte en 1838 à la bibliothèque de Montpellier dans un manuscrit provenant du monastère d'Aniane, résuma en un langage plein de majesté les appréhensions publiques. «Ecoute, terre, et toi, abîme des vastes mers, prête l'oreille, disait le poète inconnu; ô homme, fais silence, que tout ce qui vit sous le soleil entende ma parole. Il vient, il est proche, le jour de la colère suprême, jour d'horreur, jour d'amertume, où le ciel disparaîtra, le soleil rougira, la lune changera son disque; la clarté du jour s'éteindra dans les ténèbres, les étoiles tomberont du firmament. Bien assise sur ses fondements, la terre jusqu'ici est restée inébranlable ; alors elle oscillera comme les vagues de l'Océan. Il n'y aura plus de cités, plus de châteaux-forts, plus de tours élancées à l'abri desquelles triomphe maintenant un fol orgueil. Les fleuves seront desséchés ; la mer ne sera plus ; le chaos immense ouvrira ses abîmes et le tartare épouvanté reculera d'horreur. Des signes au ciel, des signes sur la terre, précéderont ce jour affreux. Les peuples seront dans l'angoisse sur tous les points de l'univers. Satan régnera sur le monde, il entraînera la foi des nations et des peuples. Une persécution plus cruelle que celle de Néron ou de Dèce sévira contre les serviteurs de Jésus-Christ. Alors s'élanceront des sauterelles d'une espèce inconnue, semblables à des chevaux armés pour la guerre, la tête couverte d'un casque, le corps revêtu d'une cuirasse, la queue aiguisée en dard de scorpion, leur face est la face de l'homme. De farouches cavaliers parcourront la terre et extermineront la troisième partie du genre humain. De leur bouche sortiront le feu, le soufre, la fumée pestilentielle. Subjuguées par la folie de l'erreur, les nations s'assembleront sous les étendards de Satan ; elles mettront le siège devant la cité des saints ; mais le feu du ciel fera périr tous les impies. Alors, dans une auréole de gloire, le Christ descendra de son royaume, précédé du signe de la croix. Autour de lui seront rangées les légions des saints anges, tous les prophètes et les patriarches, les apôtres, tes martyrs vêtus de pourpre les confesseurs éclatants de gloire, les chœurs des vierges brillants de vertus. A l'approche du Christ souverain juge, Satan rentrera au fond des enfers daus les éternels supplices. En
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haut le ciel, en bas la terre, au milieu le feu dévorant qui anéantira le monde1. » Pendant qu'on psalmodiait au monastère d'Aniane ce chant du dernier jour, Pierre Diacre, au Mont-Cassin, composait sur le même sujet une prose dont la première strophe est ainsi concue : « L'an millième après la passion du Christ, le prince des enfers Satan sera délié des chaînes dont l'avait garrotté le Sauveur après sa résurrection triomphante2. »
21. Les paroles de Pierre Diacre reportent à l'an 1033 l'échéance terrible qui ne s'était pas réalisée à la date du millénaire de l'Incarnation dominicale. Elles attestent donc la persistance des ter- reurs populaires soit après l'an 992, soit après l'an 1000. L'année alorscommençait à Pâques. Or, en l'an mil, cette fête tombait le 14 avril. « Durant le carême qui la précéda, dit un hagiographe, on vit en divers lieux des armées de feu qui se choquaient dans les airs . L'épouvante fut générale et les cœurs étaient glacés d'effroi. Le très vénérable Ragenard abbé de Rebais, au diocèse de Meaux, conféra avec la pieuse Ermengarde abbesse de Jouarre sur la signification de ces présages terrifiants. D'un commun accord, on fixa pour un jour déterminé une procession avec jeûne et litanies, pour conjurer le péril imminent et fléchir la colère du Seigneur en s'humiliant sous sa main puissante. Au jour indiqué, les deux processions partirent de Rebais et de Jouarre et se réunirent à la Croix de Saint-Agile (Saint-Ayle), où une foule innombrable de peuple était accourue. Le chant des psaumes pénitentiaux des litanies commença, redit par toutes les voix avec une ferveur extraordinaire. Lorsque tout à coup le ciel se couvrit de noirs nuages ; l'obscurité devint telle en plein midi, au milieu de cette campagne ouverte, qu'on eût dit des ténèbres palpables. Tous les assistants se croyaient à l'heure dernière et attendaient la mort. Par ordre de l'abbé, un prêtre éloquent fit un discours au peuple pour
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1. Prose de Montpellier ou Chant du dernier jour, Paris, Lecoffre, 1863, in-4.
2. Petr. Diac. Rhythm. de novi'simis diebus. Patr, Lai., tom. CLXXIIl, col. 1M3.
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i'exhorter au repentir de ses fautes. Sa parole, au milieu des phénomènes effrayants qui en redoublaient l'autorité, fut féconde en fruits de salut. On se réconciliait avec ses ennemis, on jurait de réparer toutes les injustices et de restituer les biens mal acquis. La miséricorde de Dieu se laissa fléchir ; la clarté du jour reparut et la double procession put rentrer le soir même aux monastères de Rebais et de Jouarre. Sur le parcours, les reliques des saints opérèrent des guérisons miraculeuses, et l'espérance put renaître au fond des cœurs1. » L'aurore du jour de Pâques se montra en effet radieuse, et la fin du monde dont le Seigneur seul connaît l'époque, ne sonna point encore. L'étonnement succéda à l'effroi, et se traduisit par deux hérésies diamétralement opposées. Un paysan fanatique, nommé Leutard, du diocèse de Châlons, prenant acte de ce que le monde survivait au temps qu'on lui croyait défi-nitivement fixé par l'Apocalypse, prétendit qu'il ne fallait croire qu'une partie de ce que les prophètes avaient écrit. Dans le même temps un autre exalté, Wilgard de Ravenne, enseignait au contraire qu'il faut croire tout ce qui a été dit par les poètes, et que leur inspiration a eu quelque chose de prophétique. Leutard eut une fin tragique. L'évêque de Chàlons-sur-Marne, Gébuin, le fit comparaître devant lui en présence d'une foule nombreuse, le reprit doucement de ses erreurs et en démontra tellement la folie que le peuple désabusé abjura le schisme. Abandonné de ses partisans, Leutard ne voulut pas survivre à sa honte : il se précipita, tête baissée, dans un puits, d'où on le retira suffoqué. Wilgard fut anathématisé dans un concile de Ravenne, et Sylvestre II confirma la sentence prononcée contre lui. Ses nombreux adhérents en Italie, en Sardaigne et jusque dans les provinces septentrionales de l'Espagne, finirent par disparaître sous le discrédit général. Les plus obstinés persistèrent jusqu'en 1033 à attendre le terrible avènement du souverain juge, mais, dès l'an 1030, ces appréhensions avaient perdu leur caractère d'universalité. « A partir de cette année, dit Raoul Glaber, il arriva que dans l'univers entier,
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1. Bolland, 30 aupust. Miracul. S. Agili, p. 588.
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principalement en France et en Italie, on se mil à rebâtir les basiliques et les églises, même celles dont la solide construction avait résisté aux injures du temps. Chaque province visait à l'honneur d'avoir les plus belles. On eût dit que le monde, secouant sa vétusté, voulait se revêtir d'une robe blanche d'églises neuves1. »
22. Tel fut, dans sa réalité historique, le mouvement d'opinion provoqué au début du onzième siècle par les appréhensions de la fin du monde. Exagérées par quelques écrivains modernes, ces terreurs furent représentées comme le résultat d'une manœuvre intéressée de l'Église. Les moines, disait-on, voulurent bénéficier du premier de la superstitution populaire et régner par la terreur. Le tableau que des plumes hostiles tracèrent de cette époque fut empreint des couleurs les plus sombres. On prétendait que toute activité physique ou intellectuelle cessa brusquement. « Ce fut un spectacle effrayant, dit M. Sismondi, que la désorganisation où la croyance de l'approche imminente de la fin du monde jeta la société. La masse entière des hommes se trouvait dans la situation d'âme d'un condamné qui a reçu sa sentence. Tout travail du corps et de l'esprit devenait sans but. » Ces expressions et mille autres du même genre sont autant d'exagérations contre lesquelles un docte bénédictin a protesté naguère dans une étude remarquable 2. L'Église ne provoqua point cette explosion de craintes et d'alarmes; si quelques-uns de ses ministres les partagèrent de bonne foi, d'autres, tels qu'Adso de Montier-en-Der, Richard et Abbon de Fleury, les combattirent dans des traités spéciaux. Le saint-siége y fut entièrement étranger. Sylvestre II et l'empereur Othon III, qui était encore à Rome au mois de janvier de l'an 1000, loin d'interrompre leur commune activité, travaillaient de concert à réorganiser l'empire sur des bases nouvelles, à préparer pour la chrétienté une ère de grandeur et de prospérité jusque-là inconnue.
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1. Radulph. Glaber. Bùtoriar., lib. III, cap. îv, Patr. lut. tom. CXLII, p. 651.
2. Dom Plaine. Les prétendues terreurs de l’an 1000. Revue des questions historiques, Ier janvier 1873.
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§ V. Dernières années de Pontificat.
23. Une constitution impériale rédigée sous l'inspiration du pape, et adoptée dans des conférences auxquelles prirent part les grands officiers de la couronne, inaugura la renaissance des grands jours de Constantin et de Théodose. Il ne nous en est resté que deux fragments incomplets, découverts et publiés, l'un par Mabillon 1, l'autre par M. Pertz. Tous deux sont relatifs au cérémonial et à l'étiquette de la cour du césar chrétien. « Mais, dit M. Olleris, ce qui leur donne un puissant intérêt, c'est moins la reproduction du vieux cérémonial emprunté au code théodosien, que le dessein de faire vivre l'empereur et le pape dans la ville de Rome, de combiner l'alliance des deux pouvoirs suprêmes pour la pacification du monde. La mort prématurée d'Othon III devait anéantir cette tentative, dont le souvenir seul est un titre de gloire pour ce jeune prince. Rien ne manquait à la pompe de la nouvelle cour ; le césar était entouré dans son palais sur le mont Aventin du protospathaire, de l'hyparque, du protovestiaire, du comte du sacré palais; Il y avait un archilogothète, un logothète, un maître des milices impériales, un préfet de la flotte. A côté d'eux se trouvaient sept juges palatins qui consacraient le césar, et choisissaient le pape, d'accord avec le clergé de Rome. L'administration tout entière était entre les mains de ces juges, qui appartenaient exclusivement au clergé. Le mérite et la vertu, sans égard pour la naissance, suffisaient pour arriver à ces postes. On n'exigeait d'autre condition que de n'être ni esclave ni pauvre, parce que la servilité de l'origine ou la trop profonde misère aurait pu étouffer le sentiment du devoir. A la réception d'un juge, l'empereur lui faisait jurer d'être incorruptible; il le revêtait d'un manteau de pourpre et, lui remettant un exemplaire des lois de Justinien : « Juge Rome, la cité Léonine et le monde entier, disait-il, d'après cette loi. » Qui ne reconnaît dans cette recommandation la pensée de l'Église, de substituer la raison
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écrite aux coutumes grossières des barbares, où la force et le hasard décidaient trop souvent les questions les plus difficiles. Sylvestre II fut le véritable auteur de cette constitution pour laquelle on frappa des médailles avec cet exergue : Restauratio imperii romani. Il y proclamait le principe que l'empereur, maître du monde, doit gouverner dans l'intérêt commun, se préoccuper du sort des faibles, constituer à ses côtés un ministère des pauvres et des délaissés. La rénovation de l'empire se liait, dans l'esprit de Sylvestre et d'Othon, à l'idée de protéger les frontières contre les invasions des barbares du nord et de l'est de l'Europe par la création de royaumes alliés, qui recevraient la civilisation avec la doctrine de l'Évangile1. »
24. Pour préparer ce résultat, Othon III quitta Rome dans les crémiers jours du mois de janvier de l'an 1000, sans se laisser, comme on le voit, effrayer par les terreurs superstitieuses que faisait naître cette date fatidique. «Contraint de me séparer de vous, mandait-il au pape, j'éprouve une vive douleur ; je sens toute la force de l'amour filial que je vous ai voué. Mais en changeant de climat, je ne changerai point d'âme : la mienne est à vous tout entière 2. » L'intention du jeune prince était de visiter la Pologne et la Hongrie, pour déterminer ces deux provinces à entrer définitivement dans le concert religieux et politique inauguré par la nouvelle constitution impériale. Il fit son entrée à Gnesen en costume de pénitent, la tête découverte, les pieds nus, et se prosterna sur la tombe de saint Adalbert, ce martyr qui avait été autrefois son ami. Le duc de Pologne, Boleslas, fit le plus brillant accueil à l'auguste pèlerin. Othon lui fit présent de son propre diadème et lui conféra le titre de roi, le déclarant « son frère, son coopérateur au gouvernement de l'empire, l'ami et l'allié du peuple romain. » Il le dégagea des liens de vassalité qui le rattachaient à la Germanie ; enfin il fit promulguer les bulles de Sylvestre II, érigeant la ville de Gnesen en archevêché, avec trois églises suffragantes, Cra-
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1. Olleris. Gerbert. p. 173.
2. Gerbert. Epist. cc.tvn,p. 147.
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Covie, Colberg et Breslaw. La nouvelle métropole releva du saint –siège, à qui le roi paya une rente annuelle. Telle fut l'origine de la royauté polonaise, destinée à tant de splendeurs et de disgrâces. Création d'un grand pape et d'un empereur vraiment chrétien, la Pologne se montra fidèle au saint-siége et à l'empire, jusqu'au jour à jamais lamentable où une politique antichrétienne morcela cette France du nord, et anéantit l'œuvre de Sylvestre II.
25. A Aix-la-Chapelle, Othon III voulut ouvrir le tombeau de Charlemagne. « Un songe prophétique, dit Adhémar de Chabannais, lui avait enjoint d'exhumer les restes du grand empereur, mais on avait complètement, durant les désastres de l'invasion normande, perdu le souvenir du lieu où reposait le fils de Pépin le Bref; nul ne put l'indiquer au jeune empereur. Après un jeûne de trois jours, les fouilles commencèrent dans la basilique de Sainte-Marie. Le corps de Charlemagne fut trouvé dans un état parfait de conservation (incorruptum). Il était assis sur un trône d'or, dans une crypte voûtée ; sur la tête, il portait un diadème d'or et de pierreries, sa main droite soutenait un sceptre d'or massif, la gauche était armée d'un glaive de même métal. Ces augustes reliques furent transportées dans la grande nef, et montrées au peuple. Othon détacha respectueusement une croix d'or et quelques fragments du manteau impérial, pour les conserver comme un pieux souvenir. Le corps de Charlemagne fut ensuite déposé dans un cercueil d'or massif. Othon lui fit élever un monument de la plus grande magnificence dans l'aile droite de la basilique, près de l'autel de saint Jean-Baptiste. De nombreux miracles signalèrent bientôt la tombe de Charlemagne à la vénération des peuples. Cependant, ajoute le chroniqueur, on ne fait point encore sa fête, et on récite à son anniversaire l'office des défunts. Othon fit présent au roi Boleslas du trône d'or sur lequel le grand empereur était resté assis pendant près de deux siècles dans le sommeil de la mort. En reconnaissance de cette précieuse offrande, Boleslas envoya à Aix-la-Chapelle un bras de saint Adalbert. Cette relique fut reçue par Othon avec une solennité extraordinaire. Une basilique somptueuse s'éleva à Aix-la-Chapelle en l'honneur du glo-
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rieux martyr, et Othon y adjoignit un monastère de religieuses 1.»