Darras tome 26 p. 72
§ S. Situation des chrétiens en Espagne.
1. Parmi les Etats européens dont les destinées étaient le plus étroitement liées à celles du Christianisme et l’intéressaient au plus haut degré, nous devons compter, avec l’Allemagne, qui captive avant tout nos regards, l’Espagne, la France et l’Angleterre. L’Espagne a même un droit particulier à l’attention de l’histoire ecclésiastique. Depuis quatre cents ans elle soutient une lutte héroïque contre les sectateurs de Mahomet ; elle a devant elle et chez elle les ennemis que les croisés sont allés combattre en Orient. Il lui faudra quatre cents ans encore pour les rejeter sur le sol africain. Son existence est une croisade de huit siècles1. Pourquoi ne pas l’avouer? ici se présente une large lacune ; qui, faute d’être comblée, resterait une grave injustice. Comment ce type du chevalier chrétien, ce héros légendaire de la Castille, le Cid Campéador, dont les exploits ont occupé la seconde moitié du onzième siècle, a-t-il été laissé dans l’oubli par notre devancier? Nous ne pouvons le comprendre, à moins qu’il n’eût le dessein d’y revenir. La réparation eut toujours été tardive ; l’obligation n’en est que plus urgente pour nous. Dans ses proportions simplement
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1 En récompense de cette glorieuse lutte et du succès définitif, les Espagnols ont reçu des Papes certaines immunités et d'abondautes faveurs spirituelles, qui subsistent encore aujourd'hui; elles sont consignées dans un titre qui porte le nom de Cruzada. L'étranger voyageant en Espagne peut avoir part à ces mêmes grâces pendant tout le temps de son séjour : moyennant une légère aumône, il obtient une cruzada, délivrée par l'officialité diocésaine.
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historiques, dépouillé de tout ornement poétique ou romanesque, cet homme est du petit nombre de ceux qui personnifient une nation et résument une époque. Ni la religion ni la patrie n’eurent jamais de plus vaillant champion, de serviteur plus docile. Sous aucun rapport il n’est inférieur à Godefroi de Bouillon, qu’il précéda d’un an dans la tombe : même valeur, même élévation de caractère, même générosité, meme désintéressement, même loyauté chevaleresque. Rodrigue ou Ruy Diaz était né d’une famille illustre à Bivar non loin de Burgos, vers 1040. Sa précoce valeur, son mariage avec dona Chimène, dont il avait tué le père don Gormas, ne sont pas de pures inventions ; la poésie repose sur l’histoire. Le surnom de Campeador lui vient de ce que la majeure partie de sa vie s’écoula dans les camps et sous la tente; celui de Cid lui fut décerné par l’admiration des émirs arabes devenus ses prisonniers: en leur langue Sidi veut dire seigneur. Sous le roi Ferdinand de Castille, fils de Sanche III le Grand, qui venait de réunir ce royaume à celui de Navarre, il vainquit Al-Moktader, roi musulman de Saragosse, le réduisit à l’état de vassal. Avec le secours de sa redoutable épée, Ferdinand étendit ses conquêtes sur la Galice, les Asturies, la Biscaye ; il pénétra même dans le Portugal et soumit Coïmbre. Il fit trembler le puissant émir de Cordoue, et fut assez heureux pour obtenir un trésor inappréciable aux yeux des chrétiens espagnols, le corps de saint Isidore, qu’on tranféra de Séville à Léon. Lui-même par ses vertus mérita d’être appelé le saint.
2.
Sous
Sanche IV, fils et successeur de Ferdinand, le Cid eut mille occasions de
signaler sa vaillance. Le premier étant mort au siège de Zamora par le fer d’un
assassin, qui l’avait attiré dans un piège, les Castillans offrirent la
couronne à son frère Alphonse VI. Mais sur celui-ci pesait le soupçon d’avoir
trempé dans le meurtre de Sanche, et tous voulaient qu’il s’en lavât par un
serment solennel, sans que personne osât le lui dire. C’est le jeune héros qui
l’en requiert : le prince ne lui pardonna jamais cette hardiesse, tout en se
prêtant au désir commun. A peine assis sur le trône, Alphonse, aidé par le Cid,
disgracié d’abord, mais bientôt rappelé,
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continua victorieusement la guerre contre les ennemis du nom chrétien. Il conquit Tolède, dont il fit le siège de son gouvernement1. Renouant aussitôt la chaîne brisée de l’ancienne Eglise primatiale, de concert avec Grégoire VII, il établit un archevêque, qui fut également nommé primat de toutes les Espagnes. La célèbre capitale des Visigoths remontait donc à son rang, et devant elle s’ouvraient de nouveaux siècles de grandeur et de gloire. Elle était restée trois cent soixante-douze ans sous le joug des Infidèles. C’est un puissant boulevard que la chrétienté venait d’acquérir, en même temps qu’une noble capitale. La réorganisation des pouvoirs religieux et du culte catholique y fut marquée par un incident qui pour plus d’une raison mérite d’être mentionné. Au rit mozarabique, le Pape voulait qu’on substituât le rit romain ; mais, comme il rentrait dans les coutumes nationales, on le maintenait avec ténacité. La résistance fut telle qu’il fallut recourir au jugement de Dieu par la double épreuve du feu et du duel, malgré l'interdiction des autorités ecclésiastiques. Il arriva que les champions mozarabes furent toujours vainqueurs ; ce qui n’empêcha pas cependant que la substitution n’eût lieu progressivement dans la suite. Le grand cardinal Ximenès recueillera plus tard dans quelques sanctuaires et conservera dans des livres imprimés les débris survivants du rit antique, approuvé par Jules II2.
3. La prise de Tolède n’avait pas été l’affaire d’un coup de main ; elle avait exigé les préparatifs et les fatigues d'un long siège. Située sur un roc, entourée de trois côtés par le Tage, défendue par d’ intrépides guerriers, cette ville devait opposer la plus vigoureuse résistance. Des princes et des chevaliers français, attirés par l'amour de la gloire, beaucoup plus que par le désir d'une récom-
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1 Roderic Toletan. De rébus hispanise, vi, 26.
2 Cf. tom. XXIII, de cette histoire, p. 96 et suivant. La question liturgique est traitée là d'une manière assez étendue. On y trouve une longue et savante dissertation de dom Guéranger qui nous dispense d'entrer ici dans l'examen détaillé des circonstances. Nous rappelons simplement le fait tel qu'il se présente dans ce coup d'oeil rétrospectif sur la période oubliée de la croisade espagnole.
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pense matérielle, étaient accourus se ranger autour des drapeaux du roi castillan ; et dans ce nombre, le comte Henri de bourgogne, arrière petit-fils de Robert roi de France. Nul plus que lui ne signala sa valeur à ce siège mémorable et n’eut plus de part à la reddition de Tolède. Pour s’attacher ce jeune héros, Alphonse lui remit, sous le litre de comté, les provinces conquises, ou même à conquérir, sur la côte occidentale de la péninsule, entre le Tage et le Duero. Henri fixa d’abord sa résidence à Guimaraens, puis s’empara de Porto, dont il fit sa capitale et d’où vient le nom de Portugal. Le roi de Castille l’avait fait son gendre en lui donnant la main de sa fille Thérésia. Il récompensa de même deux autres vaillants chevaliers, Raymond de Bourgogne, qu’il garda près de lui, et Raymond de Saint Gilles, celui qui doit avoir une si large part à la première croisade : Urraque épousa le premier, Elvira le second. De Tolède, Alphonse se porta vers Madrid, alors simple forteresse au bord du Manoanarès, et qui se trouve pour la première fois nommée dans l’histoire. Il prit ensuite, comme en courant, les villes de Maqueda, Guadalaxara et Galatrava. Son ambition croissant avec le succès, il alla mettre le siège devant Saragosse, pendant qu’il dirigeait une autre armée vers l’Andalousie. Plusieurs émirs furent obligés de se reconnaître ses tributaires, celui de Séville en particulier. Pour se venger de cette honte, ce dernier ne craignit pas de faire appel à de fanatiques sectaires récemment organisés dans le Maroc. C’étaient les Almoravides, commandés par le fameux Iousouf-ben-Taschyfen ; il se rendit même en Afrique pour aller presser le secours. Une formidable armée débarque enfin sur la rive espagnole et remonte le cours du Gualdalquivir. A la nouvelle de cette invasion, qui semble rappeler celle d’Abderame, les rois chrétiens, séparément occupés aux sièges de Saragosse, de Tortose et de Valence, se hâtent de réunir leurs forces dissiminées et marchent à la rencontre des Infidèles. Malheureusement le Cid n’est plus là. Disgracié pour la seconde fois par l’imprudence de son maître, il bataillait dans le Nord à la tête d’une poignée de braves, envoyant toujours au roi les émirs vaincus et soumis, sans pouvoir lui-même reparaître en sa présence.
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4. Les deux grandes armées, fortes de cent trente à cent cinquante mille hommes chacune, se joignent près de Badajoz, dans la plaine de Zaïaca. Les deux ailes de l’armée chrétienne sont commandées par Sanche Ramirez, roi d’Aragon, et Raymond Béranger, comte de Barcelone. Alphonse commande le centre. Tous les émirs de l’Andalousie sont avec Ioussouf, qui leur abandonne l'honneur de soutenir la première lutte ; mais pendant qu’ils sont enfoncés par la valeur castillane et les auxiliaires français, les Almoravides entrent en ligne et s’emparent du camp. C’est une seconde bataille à livrer dans le même jour; la victoire se déclare pour les enfants de l’Islamisme. Grièvement blessé, Alphonse ne veut point survivre à sa défaite ; il cherche la mort dans les rangs ennemis, lorsque d’intrépides cavaliers l’arrachent au carnage et le conduisent à Coria. Environ cent mille hommes de chaque côté gisaient dans la fatale plaine. Cette bataille est du 23 Octobre 1086; elle pouvait avoir pour l’Espagne les mêmes conséquences que celles de Xérès, sans l’esprit chevaleresque de cette époque, et l’obligation où fut le vainqueur de retourner immédiatement en Afrique. Le roi se hâta de rappeler le Cid et leva lui-même une puissante armée. C’est dans leur foi que ces nobles cœurs retrempaient l’espérance et le courage ; ils ne désespéraient pas de la patrie, parce qu’ils croyaient à l’immortalité de la religion. Le loyal Campeador se rend auprès d’Alphonse, enflamme les guerriers chrétiens de sa propre vaillance et les mène de triomphe en triomphe jusqu’à la Sierra Moréna, dans le pays même de Grenade. Evitant de l’attaquer de front, les Almoravides se portent, à travers les principautés de Dénia et de Xativa, vers celle de Valence, tombée trois ans auparavant aux mains du héros castillan et devenue le centre de sa puissance. Il accourt avec la rapidité de l’éclair, et vient camper dans cette magnifique plaine que les ennemis menacent de ravager. Le jardin de Valence est couvert de moissons en maturité, qui vont être détruites ; il les fait récolter par ses soldats avant de livrer bataille, afin de les conserver aux habitants. Immédiatement après il met les ennemis en fuite. Ils courent se reformer et se renforcer dans l’Andalousie, puis reviennent à la charge. Ils tombent de nou-
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veau sous les coups du Cid, qui reste décidément maître de Valence.
5. Rien ne l’empêchait de s’en faire déclarer roi. Dans l’intérêt de la patrie, il aime mieux demeurer le lieutenant du royaume. La grande mosquée de Valence fut aussitôt convertie en église chrétienne et solennellement consacrée par l’évêque Jérôme, qui toujours avait accompagné le héros dans ses expéditions et les avait bénies. On a bien souvent assimilé la conquête de Valence à celle de Jérusalem, comme Rodrigue à Godefroy. Elle fut d’abord moins durable ; mais dans peu de temps elle sera definitive, comme le sera plus tard la perte de la ville sainte. Sanche Ramirez d’Aragon avait attaqué l’émir de Saragosse ; et, l’ayant défait près d’Huesca, il mit le siège devant cette ville. Blessé mortellement dans une sortie, le corps traversé d’une flèche, il oublia sa douleur pour ne songer qu’à son peuple ; il fait reconnaître pour roi son fils aîné, Don Pedro, par les principaux chefs de l’armée ; retirant aussitôt la flèche il meurt comme Epaminondas, au sein de la victoire. L’arrivée de Ioussouf semble devoir changer la face des événements; à son approche Don Pedro fait appel au Cid ; et le redoutable chef des Almoravides perd la sanglante bataille d’Alcoraza, 1006, puis celle de Xativa, l’une des plus importantes et des moins contestées de cette guerre huit fois séculaire. La ville assiégée tombe au pouvoir des chrétiens et devient résidence royale. La soumission d’Huesca n’est pas moins importante pour l’Aragon que celle de Tolède pour la Castille ; l’une ouvre aux Aragonais la chemin de Saragosse, et l’autre aux Castillans celui de Cordoue. Trois ans après la gloire de l'Espagne chrétienne parut éclipsée : Rodrigue de Bivar, son invincible champion, mourait comme un saint, après avoir vécu comme un héros, 1099. Trois ans encore plus tard, Valence était reconquise par les forces réunies des Almoravides, malgré la valeur que déploya Chimène, la digne veuve du Cid ; elle dut abandonner la ville et transporter les restes du héros dans le couvent de Saint-Pierre, près de Burgos. C’est là qu’elle-même passa ses derniers jours et reçut la sépulture. Là aussi furent ensevelis les vieux compagnons d’armes du grand capitaine, lui vou-
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lant rester fidèles dans la mort comme dans la vie1. Dix ans plus tard, 1109, mourait Alphonse VI, après quarante-quatre ans de règne. L’année précédente, il avait encore subi la plus sanglante défaite près de la petite ville d’Uclès, où périt son fils unique. Malgré tant de revers, son règne fut une époque de relèvement pour l’Espagne chrétienne. Elle ne perdra jamais d’une manière absolue les avantages qu’il avait su conquérir. A sa dignité royale il avait ajouté le titre d’empereur, et sous plus d’un rapport il s’en était montré digne2. C’est en marchant sur ses traces, en s’appuyant sur les résultats obtenus, que les successeurs de ce prince achèveront un jour l’œuvre de la délivrance.
6. Les Pontifes romains, tout en se préoccupant avant tout de la lutte orientale contre les Musulmans, n’oublieront jamais le champ de bataille hispanique et tiendront la main aux croisés de l’Occident. Les îles Baléares appartenaient aux Maures, qui partaient incessamment de là pour infester les mers environnantes et porter la désolation jusque sur les côtes de la France et de l’Italie. Elles étaient devenues comme autant de nids de vautours, ce que furent dans la suite les ports d’Alger, de Tunis et de Tripoli. Dans l’année 1114, à l’instigation de Pascal II, les villes de Pise et de Gênes prirent la résolution de concerter leurs efforts et de combiner leurs flottes, pour aller avec Raymond Béranger III, comte de Barcelonne et de Provence, attaquer les pirates, musulmans jusqu'au fond de leurs repaires. Leur dessein ultérieur était de rendre à la chrétienté ses riches dépendances de l’Espagne. Non content d’être venu deux fois en Italie pour exciter l’ardeur des deux grandes cités méditerranéennes, le comte avait fait appel aux grands seigneurs du midi de la France, ses voisins et ses parents. Guillaume Y, comte de Montpellier, qui s’était distingué
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1 II n'est pas jusqu'à son cheval de bataille, le célèbre Babieca, qui n'ait partagé les honneurs de cette sépulture, avec sa bonne épée Tison.
2 Alphonse VI mourut en 1109, dans la nuit qui sépare le 30 Juin du 1er Juillet. Saudoval. in Al/>h. foi. 102; — Pelagius Ovetensis, pag. 76. Ce dernier auteur, qui fut son contemporain, dit de lui ces remarquables paroles : « Iste Adefonsus fuit pater et defensor omnium ecclesiarum bispanensiurn. Ideo liœc fecit, quia per oinnia catholicus fuit.
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par ses exploits dans la première croisade, accueillit avec bonheur l'idée de se retrouver en face des Maures et des Sarrasins. Le vicomte de Narbonne, Aimery II, plusieurs seigneurs du Roussillon, les comtes d’Urgel et de Cerdagne, les Eglises de Béziers, de Nîmes et de Maguclonne voulurent contribuer à cette expédition. Une flotte de trois cents voiles quitta le port de Pise, le 0 août de la même année, et rejoignit bientôt celle du comte de Barcelonne, qui portait une puissante armée de débarquement. On mil à la voile vers Majorque ; mais en pleine mer, une violente tempête dispersa les vaisseaux et les obligea de revenir à leur point de départ. La saison était déjà trop avancée, on renvoya l’expédition à l’année suivante1.
7. Le jour de saint Jean, les chrétiens parurent devant l’île Iviça, l’Ephisa du moyen âge, l’Ebusus des anciens. Elle se rendit, après une vive résistance, le 10 août, fête de saint Laurent. La flotte était dans les eaux de Majorque, le 24 du même mois. On allait procéder au siège de la ville quand Raymond Béranger fut instruit qu’une grande armée d’Almoravides, profitant de son éloignement, s’avancait contre Barcelone. Repartir aussitôt, à la tête de ses guerriers et de ses auxiliaires, débarquer sous les murs de sa capitale, écraser les ennemis, remettre à la voile, ce fut l’affaire de quelques jours. Dès qu’il est arrivé devant la principale ville de Majorque, les travaux du siège sont repris et poussés avec une extrême vigueur2. Les Maures se défendent avec un égal courage ; et ce n’est que le 6 Janvier de l’an 1116 qu’ils consentent à capituler. Ai- mery de Narbonne et Guillaume de Montpellier s'étaient distingués parmi les plus braves dans les sanglants combats qui avaient préparé cette conquête. Beaucoup de chevaliers et de marins étaient morts dans cette expédition. L'île entière se soumit le 3 avril de cette même année. A la nouvelle d’un tel succès, Pascal II écrivit
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1 Landulf. chron. Pisan. ad anuum H15. — Ital. sacr. tom. X, p- 19 et suiv.
2Un brave chevalier du diocèse de Maguelone, Dalmace de Castries, qui marchait sous les euseignes du comte de Montpellier, trouva la mort dans cette expédition, en combattant vaillamment contre les ennemis du christianisme.
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au comte de Barcelone pour le féliciter et le bénir. Avant de revenir en triomphe dans leur patrie, les Pisans chargèrent sur leurs navires les restes des chrétiens qui avaient succombé; mais, au lieu de les transporter en Italie, ils les déposèrent à Marseille, dans le vieux sanctuaire de saint Victor. Une inscription poétique fut gravée sur la pierre sépulcrale, rappelant qu’ils avaient eux aussi gagné la palme du martyre, comme le généreux soldat romain1. Ainsi l’Espagne chrétienne, aidée par un dévouement fraternel, luttant pour son indépendance, reconquérait sur les ennemis de la foi le sol sacré de la patrie.
8. L’évêque de Barcelone, Raymond Guillen, avait trouvé la mort dans cette expédition, à laquelle il assistait par l’ordre de Pascal II. Sur la proposition du comte Raymond Bérenger III, le peuple et le clergé élurent à sa place Oldegaire abbé de saint Ruf près d’Avignon, un religieux aussi recommandable par son instruction que par sa piété. Il était né dans la Catalogne, et ses parents l’avaient offert à l’église de Barcelone avec une partie de leurs biens. Au moment de son élection, Oldegaire était accidentellement dans sa patrie. Aussitôt qu’il en eut connaissance, son humilité s’alarma ; il prit la fuite, traversa la mer et courut se cacher dans son monastère. Mais peu de temps après, il reçut une lettre du pape, qui lui reprochait de résister à l’Esprit Saint, en trompant l'attente commune, et lui commandait d’abandonner la direction de son abbaye, pour aller occuper le siège épiscopal où l’appelait la volonté divine. «Si vous refusiez, ce qu’à Dieu ne plaise, d’obéir à cette présente injonction, lui disait le Pontife, nous donnons l’ordre au cardinal Boson, que nous avons envoyé comme légat pour toutes les contrées de l’Espagne, de vous obliger par tous les moyens de droit, par les censures ecclésiastiques, s'il le faut, à recevoir cette charge, nonobstant tout appel que vous pourriez interjeter en cour
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1. L'épitaphe se termine ainsi :
« 0 pia victorum bonitâs ! defuncta suorum, Corpora classe gerunt, Pisasque reducere quœrunt. Sed simul adductus ne turbet gaudia luctus, Ccesi pro Christo tumulo claudunLur in isto.
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de Rome ; il ne devra pas vous laisser en repos que vous n’ayez exécuté le mandat apostolique. » Oldégaire se soumit; grâce à la fermeté du souverain Pontife, l’Espagne venait d’acquérir un des plus vaillants et pieux évêques dont ses annales gardent le souvenir1. Le comte de Barcelone n’était pas le seul à remporter des victoires signalées contre les Sarrasins. A la même époque, Alphonse Ier roi d’Aragon, surnommé le Batailleur, ne dirigeait pas contre eux de moins rudes attaques. Malheureusement, par suite de la fausse position dans laquelle il était engagé, ses armes furent trop souvent tournées contre les autres chrétiens d’Espagne.
9. Il avait épousé la fameuse Urraque, fille d’Alphonse VI et veuve du prince Raymond de Bourgogne, qui laissait à sa mort un fils de trois ans. Du chef de sa femme, Alphonse 1er d’Aragon était Alphonse VII de Castille ; sa suzeraineté s’étendait sur la Navarre, la Galice, la Catalogne et le Portugal, tous les états chrétiens de la Péninsule. Dans la pensée du vieil empereur Alphonse VI, ce mariage devait être une source de force et d’union, avancer de trois siècles l’expulsion des Musulmans ; par l’indomptable ambition de la femme, sa rare énergie et ses mœurs équivoques, il devint la cause des plus funestes divisions et retarda l’heureux dénouement de trois siècles. Incessamment les querelles matrimoniales engendraient les guerres civiles. Malgré tous ces malheurs, Alphonse ne perdait pas de vue les grands intérêts de la religion et de la patrie. Faisant trêve à ses divisions avec le comte de Barcelone, il résolut d’aller assiéger Saragosse, à la tête des Aragonais et des Catalans, avec le concours de plusieurs braves chevaliers venus du nord de la France. Ces derniers étaient guidés par Rotrou II, comte du Perche, un batailleur aussi, mais dont les armes n’avaient pas été fort heureuses contre son puissant voisin le comte d’Anjou. Il était proche allié du roi d’Aragon2. L’armée chrétienne alla camper à cinq lieues seulement de Saragosse ; ce qui l’exposait aux
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1. Tamayus, hispanico Slartyrologio. De mirae, sanctæ Mariæ, I, 2.
2. Sa femme était sœur de la mère d'Alphonse et fille du noble seigneur français Hilduin de Roucy.
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attaques incessantes des Sarrasins, maîtres des places environnantes 1. Rotrou conçut alors le dessein d’aller s’emparer de Tudela, ville considérable en elle-même, et favorablement située sur les bords de l'Ebre. L’expédition réussit, après un long siège et de nombreux combats ; quoique secourue par les émirs voisins, par ceux en particulier de Fraga et de Lerida, qui revenaient sans cesse à la charge, Tudela finit par succomber. C’était encore une importante acquisition, une conquête qui préparait celle de la vraie capitale. Alphonse en donna la possession au vainqueur, mais sous la réserve qu’il en serait le suzerain. Le comte du Perche la céda comme dote à sa nièce Marguerite ou Margeline, dont il avait ménagé l'union avec Garcias Ramirez, le restaurateur du royaume de Navarre2 ; lui-même par une telle générosité contribua puissamment à cette restauration. En arrachant aux infidèles un de leurs boulevards, peut-être n’a-t-il pas aussi bien mérité du christianisme, dont les Navarrais furent toujours les intrépides champions.