Louis XIV 5

Darras tome 37 p. 421

   1. L'inimitié du monde contre l'Église est un fait permanent ; les formes de cette inimitié sont sans cesse et toujours changeantes. A certain point de vue, la guerre contre le Saint-Siège est toujours

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la même : les mêmes armes sont constamment employées; mais, à un autre point de vue, les motifs et les visées de ceux qui s'en servent, changent d'aspect. La lutte est toujours ancienne et tou­jours nouvelle. Dans ce combat incessant contre la vérité, la vertu et la justice, les armes sont toujours, en dernier ressort et souvent en fait, aux mains du pouvoir civil. Le prototype corrompu de ce pouvoir est dans les Césars païens, souverains pontifes et dieux. Il est clair qu'un tel pouvoir n'est pas compatible avec l'Evangile ; l'Homme-Dieu est mort en croix pour briser aussi cette tyrannie. Pendant les trois premiers siècles, les juifs et les sectes hérétiques excitèrent, contre l'Église, les soupçons, les craintes et les haines de l'empire romain. Au moyen âge, l'ambition ou le despotisme des princes trop peu chrétiens se servit, contre l'Église, des secrets du pouvoir civil et des ressources de la force. Enfin pendant les trois derniers siècles et spécialement dans les cent dernières années, c'est un monde s'éloignant de la chrétienté qui a eu recours à la guerre pour opprimer l'Église. En un mot, l'antagoniste de l'Église a toujours été, non pas le césarisme antique dans sa cru­dité scélérate, mais la suprématie, plus ou moins accentuée du pouvoir civil contre l'élément spirituel et surnaturel représenté par la chaire apostolique. — Nous allons suivre maintenant ce césa- risme mitigé, dans ses attentats contre le monde chrétien.

 

Le plus grand des actes divins par rapport au monde déchu, c'est l'Incarnation du Fils de Dieu, incarnation qui a pour objet, comme le dit S. Paul, de tout restaurer dans le Christ : Instaurare omnia in Christo.

 

Le christianisme a transformé ici-bas et dans le monde à venir toutes les relations du genre humain ayant trait à Dieu et aux hommes. L'aspect théologique de l'Incarnation dépasse les limites de notre sujet ; mais les conséquences de l'Incarnation constituent l'essence de la vie morale, sociale, domestique, civile de l'homme et des nations. Le roi Hérode obéissait à un instinct vrai en voulant tuer le roi né à Bethléem. Les Césars de ce monde ont suivi son exemple. Il ne peut pas y avoir de césarisme là où règne le Christ.

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En consacrant l'autorité civile du monde, le christianisme l'a enfermée dans les limites de la loi divine. Le christianisme a con­firmé cette autorité dans sa propre sphère, comme une délégation de Dieu lui-même ; mais, par ce même acte, le christianisme a limité la sphère de sa juridiction. Il a soustrait à sa connaissance et à son contrôle toute la vie intérieure de l'homme. Elle ne peut pas commander à son intelligence, elle ne peut pas contrôler sa conscience, elle ne peut pas contraindre sa volonté. Le chris­tianisme, il est vrai, a soumis les actions extérieures de l'homme au gouvernement civil, mais il lui a retiré le domaine entier de la religion.

 

L'Etat peut emprisonner le corps, et même lui arracher la vie ; mais il n'a aucune juridiction sur l'âme : tous ses actes sont libres. Ils n'ont d'autre législateur ou souverain que Dieu seul. Par la venue du Christ dans le monde, le royaume de Dieu s'est établi au sein des royaumes des hommes. César a cessé d'être Divus ou Pontifex maximus, ou maître absolu et exclusif des hommes. Aucun homme n'a plus une autorité illimitée sur l'homme, et aucun homme n'a le droit de revendiquer une part de propriété sur son semblable. Le fils de Dieu a apporté la délivrance aux captifs ; il a ouvert les portes des prisons à ceux qui s'y trouvaient retenus. Il a racheté les hommes, les a fait libres, fils de Dieu, et a garanti leur liberté à jamais par un acte souverain. Il a divisé les deux pouvoirs, le spirituel et le civil, et les a confiés à des mains diffé­rentes, afin qu'ils ne puissent plus être unis en une seule personne, excepté en lui-même et en son vicaire sur la terre. Par ce fait divin, la Lex regia a été abolie pour toujours, et le cujus regio ejus religio est devenue une hérésie aussi bien qu'une tyrannie. La pré­sence de l'Église catholique parmi les pouvoirs civils du monde a changé l'ordre politique entier du genre humain. Elle a établi sur la terre une législature, un tribunal et un pouvoir exécutif indé­pendants de toute autorité humaine. Elle a ravi à l'atteinte des lois humaines le domaine entier de la foi et de la conscience. La foi et la conscience dépendent de Dieu seul et sont soumises par lui à sa propre autorité, incorporée en son Église qu'il guide lui-

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même. Voilà la solution du problème que le monde ne peut pas résoudre. L'obéissance à l'Église, c'est la liberté, et c'est la liberté parce que l'Église ne peut séduire ni égarer les hommes ou les nations. Si l'Église n'était pas infaillible, l'obéissance à l'Église serait le pire des esclavages.

 

Tel est l'ultramontanisme, ou la liberté de l'âme divinement garan­tie par une Église infaillible : c'est le vrai frein, la vraie restriction imposée au césarisme ; de même que le césarisme est le véritable antagoniste de la souveraineté de Dieu. Je veux développer un peu plus exactement et techniquement en quoi consiste la séparation du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, afin de démontrer que l'Église a enseigné au monde les libertés éternelles de l'ordre civil et le droit circonscrit de la loi écrite.

 

S. Gélase, dans sa lettre à l'empereur Anastase, met en lumière la doctrine entière en peu de mots :

 

« Il y a, dit-il, auguste empereur, deux choses par lesquelles le monde est gouverné : l'autorité sacrée du pontife et la puissance de César. L'autorité des évêques est d'autant plus vénérable qu'ils devront compte à Dieu, au jour du jugement dernier, même du salut des rois. Vous n'ignorez pas que, quoique votre dignité vous élève au-dessus des autres hommes, vous êtes tenu de courber humblement la tête devant les pontifes chargés de dispenser les choses divines, et que vous leur devez soumission en tout ce qui appartient à l'ordre de la religion et à l'administration des saints mystères.

 

« ... En tout ce qui concerne l'ordre public, ces mêmes évêques obéissent à vos lois; à votre tour il faut que vous leur obéissiez en tout ce qui est relatif aux choses sacrées dont ils sont les dispensateurs.»

 

Et ce qu'un pontife a dit à un empereur, un autre empereur l'a répété aux évêques. Constantin dit à Nicée :

« Dieu vous a nommés prêtres et juges pour examiner et juger les controverses du peuple ; et il a décidé de vous ranger parmi les dieux comme étant de beaucoup supérieurs aux autres hommes, car il est écrit: « Je l'ai dit, vous êtes des dieux, et tous vous êtes les fils du Très-Haut.»

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S. Bernard s'exprime de la même manière, dans un passage d'une beauté et d'une profondeur admirables. Il écrit à Conrad, roi des Romains: «Jamais le gouvernement et le sacerdoce n'ont pu être joints et comme plantés ensemble d'une façon plus douce, plus aimable et plus étroite qu'ils ne pouvaient l'être, en se réunis­sant dans la personne du Seigneur, car pour nous il a été, selon la chair, et, comme descendant des deux tribus, fait souverain prêtre et roi. Bien plus, il a comme mêlé et associé ces deux choses dans son corps, qui est le peuple chrétien dont il est la tête ; en sorte que ce genre humain, et pour le nommer d'un ton apostoli­que, ce genre élu, s'appelle justement le sacerdoce royal. Dans un autre endroit de l'écriture, est-ce que tous ceux qui sont prédes­tinés à la vie ne sont pas tous appelés rois et prêtres ? Donc que l'homme ne sépare pas ce que Dieu a uni. Mais, au contraire, que la volonté humaine s'applique à accomplir ce qu'a sanctionné l'au­torité divine et qu'ils s'accordent par leurs volontés ceux qui sont joints par les institutions. Qu'ils s'aident mutuellement, qu'ils se défendent l'un l'autre, qu'ils se portent leurs charges réciproque­ment. Si le frère, dit le sage, porte secours à son frère, tous deux seront consolés. Que si (ce qu'à Dieu ne plaise) ils se déchirent et se mordent l'un l'autre, est-ce que tous deux ne seront pas désolés? Que mon âme ne s'associe donc pas au conseil de ceux qui disent que l'empire doit souffrir de la paix et de la liberté des Églises ou que les Églises doivent souffrir de la prospérité et de l'exaltation de l'empire. Car Dieu qui a institué l'un et l'autre pouvoir ne les a pas unis pour leur destruction réciproque, mais pour leur mutuel soutien. Et, si vous le savez, jusques à quand dissimulerez-vous l'outrage et l'injure qui s'adressent à l'un et à l'autre ? Est-ce que Rome, siège suprême du pouvoir apostolique, n'est pas aussi la tête de l'empire ? Et, pour ne rien dire de l'Église, est-ce que l'hon­neur d'un roi peut souffrir qu'il tienne dans ses mains un pouvoir tronqué? J'ignore ce que là-dessus vous conseillent vos sages et les principaux du royaume ; mais moi, parlant avec ma faible sagesse, je ne tairai pas ce que je sens. L'Église de Dieu, depuis son origine jusqu'à cette heure, a été souvent exposée aux tribula-

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tions et souvent délivrée. Enfin écoutez ce qu'elle même dit d'elle-même dans le psaume, car c'est elle qui parle : «Ils m'ont souvent attaquée depuis ma jeunesse, mais ils n'ont rien pu contre moi. Les pécheurs ont fabriqué leurs inventions contre moi, ils ont étendu leur iniquité. » 0 roi, soyez certain que maintenant, pas plus que par le passé, le Seigneur ne laissera inactive la verge qui châtie les pécheurs pour venger les justes. La main du Seigneur n'est pas raccourcie ; elle n'est pas devenue impuissante à nous sauver. En ce temps aussi, n'en doutez pas, il délivrera son épouse lui qui l'a rachetée de son sang, qui l'a remplie de son esprit, qui l'a ornée des dons célestes et qui l'a enrichie également des dons de la terre. Il la délivrera, vous dis-je, il la délivrera. Mais que les principaux du royaume prennent garde que si c'est par les mains d'un autre, ce ne sera ni à l'honneur du roi, ni pour l'utilité du royaume. C'est pourquoi, ceins-toi de ton glaive, ô roi très puis­sant ! et que César, se rendant ce qui est à César, rende à Dieu ce qui est à Dieu. Car il est établi que c'est l'intérêt de César, aussi bien de défendre l'Eglise que de protéger sa propre couronne. L'un de ces offices convient au roi comme tel, l'autre au roi comme avocat de l'Eglise. Et la victoire est en nos mains si nous nous confions en Dieu. »

 

S. Thomas définit cette doctrine plus précisément comme il suit :

« Il faut prononcer sur la fin de la multitude collective de la même manière que sur celle de l'être isolé... Mais puisque l'homme en vivant selon la vertu a pour fin dernière la jouissance divine, il s'ensuit que la fin de la collectivité humaine est la même que celle de l'homme seul. La fin dernière de la multitude réunie en société n'est donc pas seulement de croître selon la vertu, mais de tendre par une vie vertueuse à la jouissance divine. Que si l'on pouvait parvenir à cette fin par l'effort de la nature humaine, il serait nécessairement de la fonction du roi d'y conduire les hommes... Mais, comme l'homme atteint cette fin de la béatitude en Dieu non par la vertu humaine, mais par la vertu divine, selon le mot de l'Apôtre, Rom. IV.., il est du gouvernement divin et non du pou-

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voir humain de diriger les hommes vers cette fin. Ce gouvernement appartient à un roi qui n'est point seulement homme, mais qui est Dieu aussi, à Notre-Seigneur Jésus-Christ qui, en faisant les hom­mes fils de Dieu, les a introduits dans la gloire céleste... En consé­quence, pour que les choses spirituelles restassent distinctes des temporelles, l'administration de ce gouvernement a été confiée non au roi de la terre, mais aux prêtres, et surtout au souverain pontife, successeur de Pierre et vicaire de Jésus-Christ, le pontife de Rome à qui tous les rois de la terre doivent être soumis comme à Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même. Car c'est ainsi que ceux auxquels appartiennent les soins des fins antérieures doivent être soumis à celui qui a la charge de la fin dernière, et subordonnés à son empire. »

 

Par l'exposé de ces principes, Mgr Manning nous fait voir la différence qu'il y a entre le césarisme païen et ce qu'il appelle le césarisme chrétien (1). Voyant que de nos jours le mot «Ultramontanisme» est employé comme un sobriquet pour allumer la persécution contre l'Église, en l'accusant à faux et en égarant l'opinion publique, l'illustre prélat démontre ensuite que l'ultramontanisme et le catholicisme sont identiques, ainsi que le catholicisme et le christianisme. Il prouve que la dis­tinction absolue du pouvoir spirituel et du pouvoir civil, et la suprématie du spirituel sur le civil dans toutes les matières qui ressortissent à la compétence ou juridiction divine sont les deux principes d'autorité introduits par le christianisme ou la loi de Jésus-Christ ; que ces deux principes sont acceptés par tous les chrétiens, qu'ils constituent l'ultramontanisme ; et que le concile du Vatican, par ses définitions, n'a rien énoncé de nouveau ; et que ses décrets n'ont rien changé ni rien ajouté à la constitution de l'Église ou aux relations de l'Église avec les pouvoirs civils du monde.

 

J'espère avoir démontré, dit Mgr Manning en terminant son admirable étude, que le christianisme a racheté l'homme et la société du césarisme, c'est-à-dire du despotisme illimité de l'homme

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(1) Dans un opuscule intitulé : Césarisme et ultramontanisme, passim.

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sur l'homme, et qu'aussi longtemps que les deux pouvoirs, le spi­rituel et le civil, sont confiés à des personnes distinctes, la liberté de l'homme dans sa vie publique et privée est assurée ; que par­tout où le pouvoir civil du souverain usurpe sur la liberté spiri­tuelle de l'Église et affecte d'exercer une suprématie sur elle, toutes les libertés sont en danger : la liberté de conscience, la liberté de religion, la liberté domestique des familles et la liberté politique des citoyens. Sous le césarisme, toutes les libertés sont également violées.

 

L'antagoniste naturel du césarisme, c'est l'Église chrétienne avec toutes ses libertés de doctrine et de discipline, de foi et de juridic­tion ; et la revendication des libertés de l'Église, dans leur forme la plus haute et la plus sacrée, c'est l'ultramontanisme. C'est pourquoi le monde le déteste ; c'est pourquoi le monde l'injurie sur tous les tons et avec toutes les langues. « Divus Cœsar » et« Vicarius Christi » sont deux personnes et deux pouvoirs, et deux systè­mes, entre lesquels il ne peut y avoir ni paix ni trêve. Ils ont lutté pendant dix-huit siècles. En Allemagne, ils sont encore une fois aux prises. Le résultat est certain. La victoire sera à ceux qui ont vaincu dans le passé. Où sont maintenant les empereurs de Rome, d'Allemagne et de France ? Mais Pierre est encore dans son siège, et Pierre est maintenant Léon XIII.

 

   2. Nous  allons voir dans le pontificat d'Innocent XI, l'un des plus grands combats du césarisme et de l'ultramontanisme. Le pontife prédestiné à cette lutte héroïque, se voit heureusement armé pour la soutenir. Bénédetto Odescalchi était né le 16 mai 1611, d'une illustre famille, à Côme, ville du Milanais. Après avoir terminé ses études chez les Jésuites, pour perfectionner ses connaissances, il se rendit à Gênes, puis à Rome, enfin à Naples, où il prit le bonnet de docteur. De bonne heure, il avait eu de l'inclination pour la vie ecclésiastique ; revenu à Rome sous Urbain VIII, il fut nommé protonotaire apostolique, président de la chambre et com­missaire du secours de la Marche, dans la guerre contre le duc de Ferrare. Innocent X jugea utile de confier, à Benoît, le gouver­nement de  Macerata et lui donna la pourpre en 1645, lorsque

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le jeune prélat n'avait encore que trente-quatre ans. En 1666, le cardinal Odescalchi fut créé légat à Ferrare ; ses lettres de   nomination  portaient en tête ces   belles   paroles : «Nous vous envoyons le père des pauvres. » Bayle, dans son Dictionnaire critique, et, après lui,  plusieurs autres auteurs de dictionnaires français, ont dit que Benoit avait été soldat. C'est une erreur. On a confondu le cardinal avec un autre Odescalchi, qui avait fait la guerre en Flandre. Le comte Joseph-Antoine Rezzonico, dans une dissertation imprimée à Côme en 1742, a prouvé que Benoit n'avait jamais été militaire. Il faut signaler cette erreur, car elle a été l'occasion de beaucoup de phrases sans objet. On a voulu que la résistance, opposée par Innocent XI aux volontés de Louis XIV, ait eu sa source dans les goûts militaires et dans les habitudes de violences familières à la soldatesque. Benoît n'ayant jamais été soldat, n'a pas à se reprocher les mœurs et la dureté des camps ; ecclésiastique par vocation,  prêtre pieux, prélat fidèle,   pontife dévoué, il n'a pu puiser ses conseils que dans ses devoirs de souve­rain indépendant et de pontife suprême (1).

 

   3. Au conclave qui suivit la mort de Clément IX, Benoît aurait sans doute obtenu la tiare ; mais le cardinal de Bouillon, craignant l'austérité d'Odescalchi, prévint le roi de France, qui mit obstacle à l'élection. A la mort de Clément X, après les funérailles, le 2 août 1676, soixante-sept cardinaux entrèrent au conclave. On parla alors pour la première fois des  Zelanti ; on  entend, par là, les cardinaux qui, par pur zèle, cherchent loin de toute considération humaine, le sujet le plus digne du pontificat. Dans les premiers scrutins, le cardinal Piccolomini obtint vingt-huit voix; il en fallait quarante-cinq. Le cardinal Gravina proposa Odescalchi ; celui-ci refusa avec vivacité. Le soir du vingt septembre, les cardinaux, sans se préoccuper de sa résistance, se rendirent à la chapelle et voulurent lui baiser la main : acte de soumission, symbole équiva­lent à l'élection légitime.  Odescalchi, surpris de se voir élu chef de l'Eglise, éclata en sanglots et demanda un instant pour réfléchir. Tout à coup il se fit un grand silence : chacun contemplait, avec

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(1) Artaud de Montor, Hist. des pontifes romains, t. VI, p. 103.

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admiration, ce spectacle d'humilité et d'éloignement pour les gran­deurs de la terre. Odescalchi se jeta la face contre terre, versa d'abondantes larmes, supplia les cardinaux d'élire un autre sujet : il en nommait un, il en nommait deux, il les nommait tous. Tous se montrèrent inflexibles, surtout Cibo, personnage d'une haute intégrité et singulièrement jaloux de l'honneur de l'Église. Les cardinaux ne permirent plus à Odescalchi de délibérer : ils le menacèrent au cas où il s'obstinerait dans son refus, de prolonger le conclave au détriment de la Sainte-Église. Il fallait une telle raison pour triompher de sa modestie. Cependant, pour que les choses se passassent avec plus de régularité, Odescalchi voulut qu'on procédât au scrutin. D'abord il obtint dix-neuf voix; à l'accesso, les quarante-sept autres l'élurent pontife. A cause de l'étroite amitié qui l'unissait à Cibo, de la famille d'Innocent VIII, et en mémoire d'Innocent X, de qui Odescalchi avait reçu la pourpre, Benoît prit le nom d'Innocent XI et fut couronné le 4 octobre. Un mois après, le 8 novembre, il prit possession de Saint-Jean de Latran.

 

   4. Le jour de son élection, à peine entré au Vatican, Innocent XI fit appeler Livio Odescalchi, fils unique de son frère et lui ordonna de suivre ses études au collège des Jésuites. « Vous ne changerez rien, dit-il, à l'état où vous vous trouvez ; vous ne recevrez, comme neveu du Pape, ni visites, ni présents ; vous vous conten­terez d'habiter le palais où nous demeurions étant cardinal ; vous ne vous mêlerez en rien de la cour et du gouvernement. » Il n'y a des neveux que quand le Pape veut en avoir ; alors il n'est pas difficile d'en trouver ; quand il en a, les écarter est plus difficile. Le jeune Livio, âgé de vingt-deux ans, obéit aux injonctions de son oncle. Pour que le neveu ne fit entendre aucune plainte, le Pape lui abandonna ses biens patrimoniaux, qui s'élevaient à 40,000 écus de rente. « C'est assez pour un noble entretien, disait le Pape, sans avoir besoin de la rosée du Vatican. » Cependant, pour les dépenses de sa personne, le Pape s'était réservé une somme de 600 écus, pas la quarantième partie de son patrimoine. Ainsi, pendant son pon­tificat, il ne coûta pas un écu à l'État ; il appliqua tous ses revenus au solde des dettes de la chambre apostolique et aux besoins de

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l'Église. Simple dans ses goûts, il réforma la table du palais et n'admit à son service que des personnages recommandés par leur modestie et la pureté de leurs mœurs. Dans un consistoire secret, il parla un jour des carosses somptueux, des livrées fastueuses: il suppliait les cardinaux, par les entrailles de Jésus-Christ, de se tenir éloigné de tout luxe, qui ne convenait pas au décorum ecclé­siastique. Innocent XI ne pouvait souffrir que dans sa cour, on vendit les offices, même ceux qui n'étaient pas ecclésiastiques; supprima le collège des vingt-quatre secrétaires, institué par Calixte III, mais fit rembourser à chacun, la somme déboursée pour achat de cette fonction. Une autre œuvre appela son attention : pour qu'une canonisation ne coûtât pas trop cher, il régla les frais de procédure. Par une constitution, publiée le 15 octobre 1578, il approuva le décret de la congrégation des rites, sur les règles à suivre dans la béatification et canonisation des saints. Il fit décré­ter les taxes des ministres employés à cet effet, réforma et diminua le prix des vacations qu'il fallait allouer en cette circonstance. — Sur l'avis que les barons ne payaient pas leurs dettes aux marchands, il ordonna à Cibo de les payer sur les deniers de la Chambre qui saurait bien, elle, se faire rembourser. Ce remède n'ayant pas suffi, Innocent décida que sous peine de perdre leur créance, les mar­chands ne vendraient plus qu'au comptant. Les usures des juifs, souvent impunies, furent réprimées. D'excellentes lois, qu'on appelle Innocenziane réformèrent les tribunaux et les chancelleries; il n'était permis de prendre pour règles, dans les dépenses, que la justice, non l'avarice et la cupidité.

 

5. Bientôt Innocent crut convenable de notifier aux souverains son exaltation. Par son encyclique, il les exhortait à la concorde, prêt, s'ils le voulaient, à se transporter dans la ville catholique qu'on lui indiquerait, pour conclure la paix et manifester l'esprit de conciliation, attribut distinctif des pontifes romains. En même temps, il recommandait à tous ses nonces de rappeler les victoires des Turcs et les progrès menaçants qu'ils faisaient en Europe pour abattre l'Église. Innocent XI voulait que l'on examinât attentive­ment les talents, les vertus et la conduite de ceux que l'on élevait

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aux dignités : il nomma, à cet effet, une congrégation de quatre cardinaux et de quatre prélats, avec ordre de regarder, comme seul titre aux bénéfices, les mérites connus et non les prières et les sollicitations. Un jour, le cardinal Cibo présentait au Pape, une liste de concurrents pour divers canonicats et la liste des recom­mandations faites par les protecteurs respectifs; arrivé au nom d'un prétendant que n'appuyait aucune recommandation, il dit au car­dinal : « Et celui-ci, par qui est-il recommandé. — Par personne, répondit le cardinal. — En ce cas, répartit le Pape, nous lui don­nons, nous, notre protection, et nous le préférons aux autres. Nous nous soucions fort peu d'une recommandation, quand la vertu manque au recommandé. Les dignités doivent être le prix de la vertu, non de l'ambition ; le prix des mérites et non des prières. » Ainsi parlait le pontife et par là, autant qu'il était en lui, il remé­diait à l'un des plus grands vices de l'Église. Là même ou les passe-droit sont moins recevables, la faveur a toujours une très grande part, les coteries décident presque de tout ; et lors même qu'il croit agir plus par son initiative, un évêque, voire un Pape, n'est sou­vent que l'organe d'un préjugé, la dupe d'une camaraderie. L'im­puissant qu'on élève, prend la place d'un fort qu'on décourage. Le travail est négligé ; on se pousse aux intrigues et le plus grand malheur qui puisse arriver, c'est de réussir. Pénétré de l'impor­tance de ces maximes, Innocent prescrivit à tous les évêques de ne conférer les ordres sacrés qu'à ceux qui posséderaient quelque patrimoine, ou un bénéfice obtenu en toute justice. Insistant sur un décret d'Alexandre VII, il ordonna que les sujets qui se destine­raient au sacerdoce, devraient suivre pendant dix jours, les exer­cices spirituels de Saint-Ignace.

 

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