Fin du jansénisme 1

Darras tome 38 p. 408


§ IV. LA FIN DU JANSÉNISME


L'histoire du jansénisme se partage assez heureusement en qua­tre périodes : l° la période de formation qui va jusqu'à la publication

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de la Fréquente Communion de l’Augustinus subtili­tés ; 2° la période de qui va jusqu'à la paix Clémentine ; 3° la période de révolte ouverte et 4° la période des convulsions. Nous avons à parcourir ces deux dernières phases du jansénisme : c'est la fin de son existence officielle ; il n'existe plus, par de là, que comme mauvaise in­fluence.

 

      40. « L'Église, depuis son origine, dit le comte de Maistre, n'a jamais vu d’hérésie aussi extraordinaire que le jansénisme. Toutes, en naissant, se sont séparées de la communion universelle et se glorifiaient même de ne plus appartenir à une Église dont elles rejetaient la doctrine comme erronée sur quelques points. Le jan­sénisme s'y est pris autrement ; il nie d'être séparé ; il composera même, si l'on veut, des livres sur l'unité dont il démontrera l'indis­pensable nécessité. Il soutient sans rougir ni trembler qu'il est membre de cette Eglise qu'il anathématise. Jusqu'à présent, pour savoir si un homme appartient à une société quelconque, on s'adresse à cette même société, c'est-à-dire à ses chefs, tout corps moral n'ayant de voix que par eux ; et dès qu'elle a dit : Il ne m'appartient pas, ou : Il ne m'appartient plus, tout est dit. Le jansé­nisme seul prétend échapper à cette loi éternelle ; illi robur et œs triplex circa frontem. Il a l'incroyable prétention d'être de l'Eglise catholique, malgré l'Église catholique ; il lui prouve qu'elle ne connaît pas ses enfants, qu'elle ignore ses propres dogmes, qu'elle ne comprend pas ses propres décrets, qu'elle ne sait pas lire enfin ; il se moque de ses décisions ; il en appelle ; il les foule aux pieds, tout en prouvant aux autres hérétiques qu'elle est infaillible et que rien ne peut les excuser. — Un magistrat français de l'antique roche, ami de l'abbé Fleury, au commencement du dernier siècle, a peint d'une manière naïve ce caractère du jansénisme. Ses paro­les valent la peine d'être citées. — « Le jansénisme, dit-il, est l'hé­résie la plus subtile que le diable ait tissée. Ils ont vu que les protes­tants, en se séparant de l'Église, s'étaient condamnés eux-mêmes, et qu'on leur avait reproché celte séparation ; ils ont donc mis pour maxime fondamentale de leur conduite, de ne s'en séparer jamais extérieurement et de protester toujours de leur soumission aux

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décisions de l'Église, à la charge de trouver tous les jours de nou­velles subtilités pour les expliquer, en sorte qu'ils paraissent soumis sans changer de sentiments. » (1) — Ce portrait est d'une vérité parfaite. Si l’on voulait s'amuser en s'instruisant, on pour­rait citer au long les lettres de la marquise de Sévigné, charmante affiliée de Port-Royal. Dans ses gazouillements à l'oreille de sa fille, elle dit et répète les mêmes articulations : 1° II n'y a point de jansénisme, c'est une chimère, un fantôme, créé par les jésuites. Le Pape qui a condamné la prétendue hérésie, rêvait en écrivant sa bulle : il ressemblait au chasseur qui ferait feu sur une ombre en croyant ajuster sur un tigre. Que si l'Eglise universelle applaudit à cette bulle, ce fut de sa part un acte de simple politesse envers le Saint-Siège et qui ne tire nullement à conséquence. 2° Ce qu'on nomme jansénisme, n'est au fond que le paulinisme et l'augustinisme, S.Paul et S. Augustin ayant parlé précisément comme l'Evêque d'Yprès. Si l'Église prétend le contraire, hélas ! c'est qu'elle est vieille et qu'elle radote.

 

Cette secte la plus dangereuse que le diable ait tissu(é)e est encore plus vile à cause de son caractère de fausseté. Les autres sectaires sont au moins des ennemis avoués qui attaquent ouvertement une ville que nous défendons. Ceux-ci, au contraire, sont une portion de la garnison, mais portion révoltée et traîtresse, qui, sous les livrées même du souverain, et tout en célébrant son nom, nous poignarde par derrière, pendant que nous faisons notre devoir sur la brèche. Ainsi lorsque Pascal viendra nous dire : « Les luthériens et les cal­vinistes nous appellent papilâtres et disent que le Pape est l'anté-christ, nous disons que toutes ces propositions sont hérétiques, et c'est pourquoi nous ne sommes pas hérétiques. » Nous lui répon­drons : Et c'est pourquoi vous l'êtes d'une manière beaucoup plus dangereuse.

 

   41. Pour mieux comprendre la perversité du jansénisme, il faut relever certaine analogie entre Hobbes et Jansénius. Hobbes, philo­sophe anglais, soutient que tout est nécessaire, et que, par consé­quent il n'y a point de liberté d'élection. «Nous appelons agents libres,

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(1)    Nouv. opusc. de FJeury, Paris, Nion, 1807.

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dit-il, ceux qui agissent avec délibération ; mais la délibération n'exclut point la nécessité, car le choix était nécessaire tout comme la délibération. » — On lui objectait l'argument si connu, que, si l'on ôte la liberté, il n'y a plus de crime, ni par conséquent de punition légitime. Hobbes répond : « Je nie la conséquence. La nature du crime consiste en ce qu'il procède de notre volonté et qu'il viole la loi. Le juge qui punit ne doit pas s'élever à une cause plus haute que la volonté du coupable. Quand je dis donc qu'une action est nécessaire, je n'entends pas qu'elle est faite en dépit de la volonté ; mais parce que l'acte de la volonté qui l'a produite est nécessaire. Dieu, en vertu de sa toute-puissance a droit de punir, même quand Il n'y a point de crime. » (1) C'est précisément la doctrine des jan­sénistes. Ces sectaires soutiennent que l'homme, pour être coupable, n'a pas besoin de cette liberté qui est opposée à la nécessité, mais seulement de celle qui est opposée à la coaction extérieure ; de ma­nière que tout homme qui agit selon sa volonté est libre, et par con­séquent coupable, s'il agit mal, même quand sa volonté subit la pres­sion intérieure de la fatalité. C'est un étrange phénomène que celui des principes de Hobbes enseignés dans l'Église catholique; mais il n'y a pas, comme on le voit, le moindre doute sur la rigoureuse identité des doctrines. Un ecclésiastique anglais nous a donné une superbe définition du calvinisme. C'est, dit-il, un système de religion qui offre à notre croyance des hommes esclaves de la nécessité, une doctrine inintelligible, une foi absurde, un Dieu impitoyable. Le même portrait peut servir pour le jansénisme. Ce sont deux frères dont la ressemblance est si frappante, que nul homme qui veut regarder ne saurait s'y tromper. Comment donc une telle secte a-t-elle pu se créer tant de partisans, et même de partisans fanatiques? Comment a-t-elle pu faire tant de bruit dans le monde ? Fatiguer l'État autant que l'Église ? Plu­sieurs causes réunies ont produit ce phénomène. La principale est celle que j'ai déjà touchée. Le cœur humain est naturellement révolté. Levez l'étendard contre l'autorité, jamais vous ne manque­rez de recrues. Non serviam. C'est le crime éternel de notre mal-

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(1)    Of liberty and necessity, p. 294.

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heureuse nature. Le système de Jansénius, a dit Voltaire, n'est ni philosophique ni consolant; mais le plaisir secret d'être un parti, etc. (1) Il ne faut pas en douter tout le mystère est là. Le plaisir de l'orgueil est de braver l'autorité, son bonheur est de s'en emparer, ses délices sont de l'humilier. Le jansénisme présentait cette triple tentation à ses adeptes, et la seconde jouissance surtout se réalise dans toute sa plénitude lorsque le jansénisme devint une puissance de rébellion. (2)

 

42. Les Jansénistes avaient joué le Pape, le roi et tous les défenseurs de l'orthodoxie. Les premiers il déchirèrent le traité de paix Port- et déployèrent au grand jour leur drapeau qu'ils avaient caché un instant par ruse. Les politiques du parti auraient voulu que Port-Royal profitât de l'accommodement pour étendre sans bruit, le règne de la morale sévère. « Votre sainte famille m'est souvent présente devant Dieu, écrivait Le Camus ; rien ne pourra la tirer d'affaire qu'un grand silence et oubli du monde. » Les messieurs étaient trop éloquents pour se taire et trop persuadés de leur mission divine pour garder sous le boisseau la lumière du Jansénius et de Saint-Cyran. Port-Royal des Champs restait le foyer persistant du jansé­nisme ; c'est là qu'on gardait avec fidélité les reliques, la mémoire, la doctrine et les tradititions des saints des temps nouveaux ; c'est de là, pour employer leur style symbolique, que Paul annonçait à toute la terre la gloire de la grâce ; que Jean en imprimait la loi dans tous les cœurs ; que Pierre établissait ses plus légitimes droits, sans oublier ce qu'il devait à ses frères. (3) La destruction du monas­tère fut résolue ; on y procéda lentement. Le premier indice que l'on en eut à Port-Royal, fut une visite du vice-gérant de l'officialité ; elle fut suivie, le lendemain, d'une visite de l'archevêque, qui ordonna de renvoyer les pensionnaires et les postulantes, et défendit d'en recevoir jusqu'à ce qu'elles fussent réduites à cin­quante professes de chœur. Le lendemain une religieuse étant morte, la mère Angélique lui mit entre les mains, jointes sur la

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(1)Siècle de Louis XIV, ch. XXXVII.

(2)De l'Église gallicane, p. 30.

(3)Troisième gémissement d'une âme, p. 25.

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poitrine, une requête au grand pasteur des brebis que Dieu a res­suscité d'entre les morts. Quarante jours après, on mit une autre requête dans la fosse, en forme de relief d'appel. Au point du vue canonique, l'affaire se résume en ces trois actes : 1° en février 1707, arrêt qui ordonne la réunion des biens de Port-Royal des Champs à ceux de Port-Royal de Paris ; 2° en novembre 1708, appel des religieuses à la primatie de Lyon, sous prétexte que l'archevêque de Lyon était primat des Gaules, et leur excommunication ; 3° la même année, bulle obtenue du Pape pour l'extinction du monas­tère révolté et pour la réunion de ses biens au couvent de Paris. Ces diverses mesures, inutile de le dire, donnèrent lieu à une ava­lanche d'oppositions, de protestations, de mémoires, de requêtes. Les filles du Port-Royal, sœurs des gens de loi, héritières d'Arnauld, alliées aux parlementaires, s'en donnèrent à cœur joie dans les paperasses. Les Mères de l'Eglise pourvoyaient généreusement à l'entretien de celles qu'on venait de dépouiller de leur temporel. A l'exemple de l'une d'elles, toutes affirmaient qu'elles vendraient leur cotillon plutôt que de les laisser manquer de quelque chose. Quant aux messieurs, prudemment abrités sous le voile de l'ano­nyme, ils prédisaient que l'archevêque mourrait tristement comme ses prédécesseurs ; ils annonçaient que les revers de la France étaient les vengeances de Dieu indigné des traitements infligés à ses saints. Le cardinal de Noailles rendit une ordonnance par laquelle il déclara le titre de Port-Royal des Champs éteint à per­pétuité. Peu après, Louis XIV ordonna à son lieutenant civil de se rendre aux Champs et de disperser en diverses villes ces filles, pures comme des anges, orgueilleuses comme des démons, qui se moquaient des arrêts du conseil, tout autant que des constitutions apostoliques. Le 19 octobre 1709, les quinze religieuses de chœur et les sept converses furent, avec la charité convenable, dispersées en différentes villes. Le nid de l'hérésie était vide ; mais il restait, pour les hérétiques, un signe de ralliement et d'espérance. Le roi, du moins, fut persuadé que les jansénistes feraient de Port-Royal des Champs, un lieu de pèlerinage ; par un arrêt du 22 janvier 1710, il ordonna la démolition des bâtiments, même de l'église. La des-

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truction du monastère rendit nécessaire l'exhumation des corps qui y avaient été ensevelis. Quand les jansénistes virent les murs de leur chère Sion, tomber sous le marteau des ouvriers et les dépouilles des saints arrachées à leur tombeau, ils éclatèrent en gémissements et en imprécations. A les entendre, les défaites de la France et les deuils de la famille royale, c'était la vengeance des victimes du Formulaire. A notre humble avis, c'était la vengeance de Dieu contre les sectateurs de Saint-Cyran et de Jansénius. Ces épitaphes menteuses, qui proclamaient la sainteté de ces enfants de l'hérésie, furent brisées. Les cendres de ces excommuniés, qu'on appelait sacrées et qu'on regardait comme dignes d'être recueillies par la main des anges pour être portées avec honneur sur le trône éter­nel du Dieu de la gloire, furent livrées aux vents. Tous ces corps qu'on plaçait sur les autels, et dont les reliques détachées étaient répandues avec profusion dans les reliquaires des dévotes de la secte, furent abandonnés, jetés dans d'obscurs tombereaux et enfouis dans un humble cimetière de village. On avait voulu faire du bienheureux désert une nécropole sainte, où les pèlerins seraient venus en foule s'agenouiller et prier : il ne fut plus, deux mois durant, que ce que Sainte-Beuve appelle « un immense charnier livré à la pioche et aux quolibets des fossoyeurs. » (1)

 

43. Je doute, dit M. de Maistre, que l'histoire présente, comme puissance de rébellion, rien d'aussi extraordinaire que l'établissement et l'influence de Port-Royal. Quelques sectaires mélancoli­ques, aigris par les poursuites de l'autorité, imaginèrent de s'en­fermer dans une solitude pour y bouder et y travailler à l'aise. Semblables aux lames d'un aimant artificiel, dont la puissance résulte de l'assemblage, ces hommes, unis et serrés par un fana­tisme commun, produisent une force totale capable de soulever les montagnes. L'orgueil, le ressentiment, la rancune religieuse, tou­tes les passions aigres et haineuses se déchaînent à la fois. L'esprit de parti concentré se transforme en rage incurable. Des ministres, des magistrats, des savants, des femmelettes du premier rang, des religieuses fanatiques, tous les ennemis du Saint-Siège, tous ceux

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(1) Sainte-Beuve, Port-Royal, t. V. p. 238.

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de l'unité, tous ceux d'un ordre célèbre leur antagoniste naturel, tous les parents, tous les amis, tous les clients des premiers per­sonnages de l'association, s'allient au foyer commun de la révolte. Ils crient, ils s'insinuent, ils calomnient, ils intriguent, ils ont des imprimeurs, des correspondances, des facteurs, une caisse publique invisible. Bientôt Port-Royal pourra désoler l'Église gallicane, braver le souverain pontife, impatienter Louis XIV, influer dans ses conseils, interdire les imprimeries à ses adversaires, et en impo­ser enfin à la suprématie.

 

Ce phénomène est grand sans doute, un autre néanmoins le sur­passe infiniment : c'est la réputation mensongère de vertus et de talents construite par la secte, comme on construit une maison ou un navire, et libéralement accordée à Port-Royal avec un tel suc­cès, que de nos jours même elle n'est point encore effacée, quoique l'Église ne reconnaisse aucune vertu séparée de la soumission, et que Port-Royal ait été constamment et irrémissiblement brouillé avec toutes les espèces de talents supérieurs. Un partisan zélé de Port-Royal ne s'est pas trouvé médiocrement embarrassé de nos jours, lorsqu'il a voulu nous donner le dénombrement des grands hommes appartenant à cette maison, dont les noms, dit-il, comman­dent le respect et rappellent en partie les titres de la nation fran­çaise et la gloire littéraire. Ce catalogue est curieux, le voici :

Pascal, Arnauld, Nicole, Hamon, Sacy, Pontis, Lancelot, Tillemont , Pont-Château, Angrun, Bérulle , Despréaux, Bourbon-Conti, La Bruyère, le cardinal Camus, Félibien, Jean Racine, Rastignac, Régis, etc.

 

Pascal ouvre toujours ces listes, et c'est, en effet le seul écrivain de génie qu'ait, je ne dis pas produit, mais logé pendant quelques moments la trop fameuse maison de Port-Royal. On voit paraître ensuite, longo sed proximi intervallo Arnaud, Nicole et Tillemont, laborieux et sages analystes ; le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé, et la plupart de ces noms sont même profondément oubliés. Pour louer Bourdaloue, on a dit ; C'est Nicole éloquent, d'où il suit que Nicole est éloquent comme un homme qui ne l'est pas ; ce qui ne touche point au mérite philosophique et moral de Nicole. Vol-

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taire a dit d'Arnauld : « Nous avons de lui cent quarante volumes dont presque aucun n'est aujourd'hui au rang de ces bons classi­ques qui honoraient le siècle de Louis XIV. » Arnauld, le souverain pontife de l'association, fut un écrivain plus que médiocre ; ceux qui ne voudront pas affronter l'ennui d'en juger par eux-mêmes, peuvent en croire sur sa parole, l'auteur du discours sur la vie et les ouvrages de Pascal. « Le style d'Arnauld, dit-il, négligé et dog­matique nuisait quelquefois à la solidité de ses écrits... Son apolo­gie était écrite d'un style pesant, monotone, et peu propre à met­tre le public dans ses intérêts. » Ce style est en général celui de Port-Royal ; il n'y a rien de si froid, de si vulgaire, de si nu que tout ce qui est sorti de là. Deux choses leur manquent éminem­ment, l'éloquence et l'émotion ; ces dons merveilleux sont et doi­vent être étrangers aux sectes. Lisez leurs livres ascétiques, vous les trouverez tous morts et glacés. La puissance convertissante ne s'y trouve jamais : comment la force qui nous attire vers un astre pourrait-elle se trouver hors de cet astre? C'est une contradiction dans les termes.

 

Je te vomirai, dit l'Ecriture, en parlant à la tiédeur ; j'en dirais autant en parlant à la médiocrité. Je ne sais comment le mauvais choque moins que le médiocre continu. Ouvrez un livre de Port-Royal, vous direz sur le champ, en lisant la première page : Il n'est ni assez bon ni assez mauvais pour venir d'ailleurs. Il est aussi impossible d'y trouver une absurdité ou un solécisme qu'un aperçu profond ou un mouvement d'éloquence ; c'est le poli, la dureté et le froid de la glace. Est-il donc si difficile de faire un livre de Port-Royal? Prenez vos sujets dans quelque ordre de connaissances que tout orgueil puisse se flatter de comprendre ; traduisez les anciens, ou pillez-les au besoin sans avertir ; faites-les tous parler français : jetez à la foule, même ce qu'ils ont voulu lui dérober. Ne manquez pas surtout de dire on au lieu de moi ; annoncez dans votre préface qu'on ne se proposait pas d'abord de publier ce livre, mais que cer­taines personnes fort considérables ayant estimé que l'ouvrage pour­rait avoir une force merveilleuse pour ramener les esprits obstinés, on s'était enfin déterminé, etc. Dessinez dans une cartouche, à la

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tête du livre une grande femme voilée, appuyée sur une ancre (c'est l'aveuglement et l'obstination), signez votre livre d'un nom faux, ajoutez la devise magnifique : ardet amans spe nixa fidei, vous aurez un livre de Port-Royal.

 

Quand on dit que Port-Royal a produit de grands talents, on ne s'entend pas bien. Port-Royal n'était point une institution. C'était une espèce de club théologique, un lieu de rassemblement, quatre murailles enfin, et rien de plus. S'il avait pris fantaisie à quelques savants français de se réunir dans tel ou tel café pour y disserter à l'aise, dirait-on que ce café a produit de grands génies ? Lorsque je dis, au contraire, que l'ordre des Bénédictins, des Jésuites, des Oratoriens, etc., a produit de grands talents, de grandes vertus, je m'exprime avec exactitude, car je vois ici un instituteur, une ins­titution, un ordre enfin, un esprit vital qui a produit abeilles le sujet ; mais le talent de Pascal, de Nicole, d'Arnauld, etc., n'appartient qu'à eux, et nullement à Port-Royal qui ne les forma point ; ils portè­rent leurs connaissances et leurs talents dans cette solitude. Ils y furent ce qu'ils y étaient avant d'y entrer. Ils se touchent sans se pénétrer, ils ne forment point d'unité morale ; je vois bien des mais point de ruche. Que si l'on veut considérer Port-Royal comme un corps proprement dit, son éloge sera court. Fils de Baïus,  frère de Calvin, complice de Hobbes et père des convulsionnaires, il n'a vécu qu'un instant qu'il employa tout entier à fati­guer, à braver, à blesser l'Église et l'État. Si les grands luminaires de Port-Royal dans le XVIIe siècle, les Pascal, les Arnaud,  les Nicole (il faut toujours en revenir à ce triumvirat), avaient pu voir dans un avenir très prochain le gazetier ecclésiastique, les gamba­des de S. Médard   et les   horribles scènes des secouristes : ils seraient morts de honte et de repentir, car c'était au fond de très honnêtes gens quoique égarés par l'esprit de parti, et certainement fort éloignés, ainsi que tous les novateurs de l'univers, de prévoir les conséquences du premier pas fait contre l'autorité. Il ne suffit donc pas pour juger Port-Royal de citer le caractère moral de quelques-uns de ses membres, ni quelques livres plus ou moins utiles qui sortirent de cette école ; il faut encore mettre dans la

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balance les maux qu'elle a produits, et ces maux sont incalcula­bles. Port-Royal s'empara du temps et des facultés d'un assez grand nombre d'écrivains qui pouvaient se rendre utiles, suivant leurs forces, à la religion, à la philosophie, et qui les consumèrent presque entièrement en ridicules ou funestes disputes. Port-Royal divisa l'Église ; il créa un foyer de discorde, de défiance et d'oppo­sition au Saint-Siège ; il aigrit les esprits et les accoutuma à la résistance ; il fomenta le soupçon et l'antipathie entre les deux puissances, il les plaça dans un état de guerre habituelle qui n'a cessé de produire les chocs les plus scandaleux. Il rendit l'erreur mille fois plus dangereuse en lui disant anathème, pendant qu'il l'introduisait sous des noms différents. Il écrivit contre le calvinisme et le continua moins par sa féroce théologie, qu'en plantant dans l'état un germe démocratique, ennemi naturel de toute hiérar­chie (1).

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