CHAPITRE X
1. Nébride, ami d’Augustin. - 2. Lettre d’Augustin à Nébride.
1. Augustin fait, lui-même, mention des Soliloques dans ses Confessions, à l’endroit où il parle des ouvrages composés d’après ses entretiens avec lui-même, en présence de Dieu (3). Il ajoute que ses Lettres font connaître ce qu’il traita par lettres avec Nébride absent. C’est donc à cette époque qu’on doit placer en partie ses lettres à Nébride, avec qui il était lié aussi intimement qu’avec Alype. Nébride, doué dès sa jeunesse d’une bonté singulière, d’une prudence extrême et d’un génie étonnant, était né près de Carthage. Comme il allait très souvent dans cette ville, il avait noué des relations d’amitié avec Augustin, qui alors y professait la rhétorique (4). Cependant il ne se laissa pas prendre, comme Auustin, aux mensonges des astronomes ; au contraire, il les tournait en dérision et les couvrait de ridicule, et s’efforçait d’en détourner Augustin, qui était singulièrement adonné à ce genre de divination. Il est vraisemblable aussi qu’il ne s’est pas laissé séduire par les erreurs des manichéens, puisque non seulement il les attaquait par un argument auquel ils ne pouvaient répondre, mais encore les terrassait complétement; ce qui ébranlait Augustin lui-même, aussi bien que ceux qui l’écoutaient (5). Cependant, il partagea quelque temps l’erreur des hérétiques qui prétendaient que l’humanité du Christ était un fantôme; mais il s’éloigna de cette erreur avant de recevoir la foi chrétienne (6). Augustin étant venu à Milan, Nébride, abandonnant aussi sa patrie et Carthage elle-même, quitta ses biens, sa maison et sa mère, qui ne devait pas l’accompagner, pour venir à Milan dans la seule pensée de vivre près d’Augustin et de travailler avec lui à la recherche de la vérité et de la sagesse (7). Il soupirait, comme Augustin, et, comme lui, il était incertain. Il cherchait la vie heureuse avec une grande ardeur, et scrutait les questions les plus difficiles avec une habileté remarquable. “ Scrutateur actif et persévérant, dit Augustin, pour les choses obscures qui ont trait surtout à la doctrine de la piété, il ne voulait point d’une réponse de peu d’étendue quand la question était importante, et quiconque ne demandait qu’une pareille réponse lui était insupportable, et si c’était une personne qu’il pût traiter ainsi, il la repoussait avec indignation du regard et de la voix, jugeant indigne de faire de telles questions tout homme qui ignorait tout ce qu’on pouvait et devait dire sur un sujet si étendu (8).” Augustin s’entretenait avec lui surtout et Alype dans des conversations intimes, des soucis qui tourmentaient son âme avant sa conversion (9); les mêmes pensées préoccupaient ces trois amis (10). Lorsque Augustin se convertit au Christ, Nébride était absent : “ Quant à Nébride, dit-il, cédant aux instances de notre amitié, il était allé suppléer, dans ses leçons, le grammairien Vérécundus, citoyen de Milan, notre ami intime, qui en avait témoigné le désir et nous avait conjuré même, au nom de notre intimité, de lui envoyer quelqu’un de nous, pour lui prêter le secours dévoué dont il avait un pressant besoin. Ce ne fut donc pas la perspective du gain qui détermina Nébride; car, s’il eût voulu tirer parti de ses connaissances en littérature, il eût pu en recueillir de grands avantages. Mais, en doux et excellent ami, il ne voulut point refuser, à notre demande, cette preuve de son affection. Du reste, il se conduisit avec la plus
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(1) Lettre M, n. 1. (2) Ibid., n. 4. (3) Colif., IX, eli. iv,*n. 7. (4) Nd., IV, eh. iii, n.6. (5) Aid., V1I, eli. ~. 3. (6) Ibid , IX, eli. ni, n. 6. (7) LSO, VI, eli. x, n. 7. (8) Lettre VIIIG, n. 8. (9) Conf., VI, eli. vii, n. 11. (10) Mid., n. 17.’
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grande prudence; il affecta de demeurer inconnu aux grands de ce monde, et il évita avec soin tout ce qui aurait pu altérer le calme et la tranquillité de son esprit, qu’il voulait conserver libre avec le plus de loisirs possibles, pour méditer, lire on entendre les leçons de la sagesse (1).
2. Comme Nébride, retenu par cette occupation, n’avait pu suivre Augustin dans sa villa (2), ils entretenaient leur amitié par des lettres qu’ils s’écrivaient. Parmi ces lettres, il faut compter, sans aucun doute, la troisième qui montre Nébride si charmé de la lecture des livres composés par Augustin, au mois de novembre, avant ses Soliloques, que, dans un mouvement de joie qu’il ne put maîtriser dans son cœur, il avait appelé Augustin bienheureux. Ce dernier lui expose son sentiment sur ce sujet, et lui parle de ses Soliloques ; après avoir conclu que c'est dans l’âme, c’est-à-dire dans l’esprit, dans l’intelligence, qu’est la vérité, il ajoute : “ Qu’est-ce donc qui lui fait oposition ? sont-ce les sens ? Il faut réprimer les sens de toute la force de son âme. Que doit-on faire si les choses sensibles ont pour nous trop de charmes? Il faut faire en sorte qu’elles n’en n’aient plus. Comment cela? Par l’habitude de s’en priver et de désirer quelque chose de meilleur (3). ” Il ajoute aussi que dans sa retraite, il a reconnu, avec évidence, que la béatitude, quand même il ne serait pas immortel, ne peut consister dans le charme et la jouissance des choses sensibles. Vers la fin de sa lettre, il lui propose quelques questions sur les conjugaisons des verbes (4), ce qui peut paraître étonnant de la part d’Augustin, qui avait professé la grammaire et la rhétorique. On doit également rapporter sa quatrième lettre à la même époque, alors qu’il lui fallait guérir les yeux de son esprit affaiblis et troublés par les soucis et les plaies des choses sensibles, avant de tenir pour certain que les choses perçues par l’esprit sont plus vraies que celles que perçoivent nos yeux. Il était amené à cette conclusion par ce raisonnement de Nébride, que l’esprit et l’intelligence l’emportent sur les yeux du corps et sur la vue commune, ce qui ne serait pas, si ce que nous comprenons n’était au-dessus de ce que nous voyons. Aussi, bien qu’il demande à Nébride d’examiner si rien ne détruit ce raisonnement, il le trouva si péremptoire qu’il s’en servît plus tard dans ses livres contre les manichéens (5). “ Cependant, écrit-il à Nébride, charmé de ce raisonnement, lorsque, après avoir invoqué Dieu, je m’élève vers lui et vers les choses qui sont très certainement vraies, je suis parfois rempli d’une telle certitude de celles qui nous attendent que je m’étonne d’avoir même besoin de ce raisonnement pour croire des choses aussi présentes que chacun est présent à ses propres yeux (6). ” Dans cette lettre, Augustin répond à Nébride, qui l’avait prié de lui faire connaître les progrès qu’il avait faits au sein du repos dont il jouissait, pour distinguer les choses sensibles des intelligibles, il lui dit qu’il y fait des progrès aussi lents que ceux que nous faisons pour avancer en âge; à ses yeux, il n’était encore qu’un enfant dans ces choses, mais un enfant de grandes espérances. Nébride, qui n’avait encore reçu aucun sacrement de l'Église, n’était pas chrétien, mais il n’en était pas moins ardent à poursuivre la recherche de la vérité (7). Aussi, quoique Augustin, en se convertissant au Christ, eût résolu de quitter Milan, ce qui devait le priver du commerce d’un ami, Nébride le félicite cependant de son heureuse conversion, dont lui-même n'était pas très éloigné, puisqu’il devait suivre de si près l’exemple d’Augustin; car c’est bien peu de temps après lui, qu’il se purifia dans les eaux des fonts sacrés.
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(1) Conf., VII, eli. xi, 11. 13. (2) Ibid., IX, eh. iv, 11. 7.(3) Letire III, n. 4. (4) ffid., n. 5. (6) De3 de;,í_r ánes,, n. 3. (6) Lettre IV, n. 2(7) Conf.,’1X, eh. in, n. 6.
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CHAPITRE XI
1. Augustin revient à Milan pour se faire inscrire au rang des catéchumènes. - 2. A cette époque, il écrivit un livre sur l’immortalité de l’âme et quelques livres sur les sciences libérales. - Il reçoit le baptême des mains de l’évêque Ambroise. - 4. Félicitations et joie de l’Eglise à ce sujet. - 5. A quelle occasion s’établit a Milan la coutume de chanter des hymnes et des psaumes dans l’église. - 6. Augustin renonce à tout, embrasse le dessein de servir Dieu, s’adjoint quelques compagnons pénétrés du même désir et repasse avec eux en Afrique.
1. Lorsqu’arriva l’époque où les catéchumènes devaient se faire inscrire pour la régénération sacrée et se faire admettre au nombre des aspirants au baptême, ce qui devait se faire, au plus tard, au commencement du carême, Augustin quitta la campagne et revint à Milan avec Alype qui voulait renaître en même temps que lui dans le Christ; il amena aussi son fils Adéodat, qui devait partager avec eux cette grâce et être instruit dans les mœurs et la vie chrétiennes. Alype avait déjà revêtu l’humilité requise par les sacrements chrétiens, il avait dompté son corps avec une force extrême, au point de marcher pieds nus sur le sol glacé l’Italie (1). Quant à Augustin, nous voyons, par ce qu’il a écrit longtemps après de lui-même et de ses compagnons, avec quel soin, ils s’étaient préparés au baptême. “Ignorons-nous nos sentiments au point d’oublier quel soin et quelle attention nous avons apportés à tout ce que nous prescrivaient ceux qui nous catéchisaient, alors que nous aspirions au baptême, et que nous étions aspirants (2) ? ” Épuisé, presque mourant de soif après une si longue attente, il nous dit qu’il se précipita sur les mamelles de l’Église, les pressant et les frappant même avec larmes et gémissements pour en faire couler le seul aliment capable de lui rendre, avec les forces, l’espoir du salut et de la vie éternelle (3).
2. Durant ces jours-là il écrivit sur l’immortalité de l’âme un livre qui était comme un ensemble de notes pour terminer ses Soliloques restés inachevés (4). Aussi, ne doit-on pas s’étonner, s’il dit que les raisonnements y sont si serrés et si concis, qu’il peut à peine les saisir. Il y a même dans ce livre un passage dont il avoue ne plus comprendre le sens (5). Il ne laissa pas néanmoins de publier ce nouvel ouvrage, et il le compte au nombre de ses oeuvres. Il entreprit encore à cette époque d’écrire quelques livres sur les sciences libérales (6) en forme de dialogues entre les compagnons de sa retraite qui partageaient ses goûts, pour ces sortes de questions; il les composa dans l’intention de se servir des choses matérielles comme d’échelons, pour parvenir lui-même ou conduire plus sûrement les autres, aux choses spirituelles. De tous ces ouvrages, commencés à Milan, il ne termina dans cette ville que le livre sur la Grammaire ; car le traité de la Musique, en six volumes, commencé également à Milan, ne fut terminé qu’après son baptême et son retour en Afrique (7). Des ouvrages qu’il commença dans la même ville sur les cinq autres sciences, c’est-à-dire : sur la Dialectique, sur la Rhétorique, sur la Géométrie, sur l’Arithmétique et sur la Philosophie il ne reste plus que les principes, peut-être voulait-il dire le commencement, quoique, lorsqu’il écrivit ses Rétractations, il dit qu’il avait perdu ces principes et le livre sur la grammaire : toutefois il pensait que quelqu’un les avait encore entre les mains. Possidius en parle dans son Index (8).
3. Enfin, avec la grâce de Dieu, Augustin reçut, de la bouche du saint évêque Ambroise, la salutaire doctrine de l’Église, et, de ses mains, les divins sacrements, comme le rapporte Possidius, qui fait précéder de ces paroles le récit de cette cérémonie: “ Il sentit naître en lui une telle ardeur d’avancer davantage dans cette religion qu’à l’approche des saints jours de Pâques, il fut purifié dans l’eau sainte du baptême. ” Ces paroles sembleraient indiquer qu’Augustin avait formé au moment de sa conversion, la résolution de se faire baptiser à la
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(1) De 1(1 ro,, 1 li. g. (,2) T).- l'ítéilité (/,? la fo?, ' n. 2. (3) _ 1, (,h. v, n. I. (V AW., 11. 3
(5) 11Ad., eh. vi. (6) IN,I;, eb.1. (7) 11,i;,"., Ch. M (8) POSSID. Vir d'A,,iqzzst., eli.
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solennité pascale qui était proche. C’est ce qui a porté Baronius à dire qu’il fut régénéré au temps de Pâques, parce qu’il voulait placer son baptême au 15 mai, jour auquel L’Église célèbre maintenant sa conversion (1). Il est vrai que si on entend ces paroles de Possidius selon la coutume alors suivie par l’Église, elles peuvent signifier qu’il fut baptisé la veille de Pâques, jour principalement destiné au baptême des adultes, en sorte qu’il était rare, très rare même, de régénérer, à une autre époque, dans les eaux salutaires du baptême, un grand nombre de catéchumènes comme il s’en trouva le jour du baptême d’Augustin. Cette cérémonie eut donc lieu dans la nuit du 24 au 25, avril, jour fixé par une lettre d’Ambroise pour la fête de Pâques en 387.
4. Ce n’est pas à notre humble plume qu’il appartient de raconter la joie des Anges dans le ciel au sujet de la conversion et du baptême d’Augustin; ce qu’il y a de certain, c’est que l’Église du Christ, sur la terre, témoigne chaque année, même de nos jours, la sienne, et en reconnaissance de la grâce divine dont cet éminent docteur a été favorisé, célèbre le 5 mai le jour de sa conversion ; aucune autre conversion n’a jamais été célébrée ainsi, si ce n’est celle de Paul et celle d’Augustin. Toutefois sa conversion ou son baptême ne peut se placer le 5 mai, quoique ce jour ne soit pas éloigné de celui où Augustin vint à Milan demander le baptême et qui fut pour lui un jour de fête. Il n’est certainement personne qui ne soupçonne que c’est surtout le souvenir de ce jour béni qui inspira au saint docteur les accents si pieux et si éloquents, dans lesquels ils raconte l’allégresse de l’Église romaine, à la conversion de Victorin. Aussi peut-on en changeant le nom de Victorin lui appliquer à lui-même, entre autres choses, ce qu’il dit en parlant de ce dernier, quand il s’écrie (2): “ Dès qu’il monta pour réciter le symbole de la foi dans l’église, tous ceux qui le connaissaient se répétaient son nom les uns aux autres, avec un frémissement de joie et de félicitations. On entendait sur toutes les lèvres ce mot de l’allégresse générale à peine contenu: Augustin! Augustin! Un transport de joie soudain avait éclaté à sa vue, et rompu le silence; le désir de l’entendre le rétablit aussitôt. Il prononça le symbole de la vérité d’une voix claire et ferme, et tous eussent voulu le porter dans leur cœur, tous l’y portaient en effet avec des transports d’amour et de joie qui étaient comme les deux bras dont l’enlaçaient ses auditeurs ravis. Combien reviennent à vous d’un aveuglement plus profond qu’Augustin ; moins connus du monde, la joie de leur retour est moins vive, même pour ceux qui les connaissent; et puis les hommes plus connus sont, pour un plus grand nombre, une autorité qui les précèdent et les attire dans les voies du salut. D’ailleurs, la défaite de l’ennemi est d’autant plus signalée qu’il avait plus d’empire sur celui qu’il tenait captif et que par lui il en retenait un plus grand nombre sous ses lois. Il retient les grands par l’orgueil de leur grandeur et le vulgaire par l’autorité de leurs exemples. Aussi, plus on se rappelait que le cœur d’Augustin avait été comme une citadelle inexpugnable où Satan s’était renfermé, et sa langue comme un glaive puissant et acéré dont il avait tué tant d’âmes , plus devait être grande la joie de vos enfants en voyant notre roi enchaîner le fort armé, et après lui avoir enlevé ses armes, les purifier et les consacrer à votre culte, et en faire les instruments du Seigneur pour toute sorte de bonnes oeuvres (3). ”
5. “ Nous reçûmes le Baptême, ” dit Augustin, “et soudain se dissipèrent tous les remords inquiets de notre vie passée. Aussi je ne me rassasiais pas, en ces premiers jours, de considérer, avec une douceur ineffable la profondeur de vos desseins pour le salut du genre humain. Que de larmes j’ai versées en entendant vos hymnes et vos cantiques! Quelle vive émotion à ces suaves accents de votre Eglise ! Pendant que ces accords se répandaient dans mon oreille, votre vérité se distillait dans mon cœur, de pieux élans s’en échappaient avec ardeur, mes larmes coulaient en abondance et c’était le plus
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BAR.année 388, n. 71. (2) C~)nf., VIII, eh. ri, n. 5. (3) Ibi(1---ch. iv, n. 9.
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grand charme de ma vie (1). Il y avait un an treize mois à peine que cette coutume s’était établie à Milan, alors que Justine, mère du jeune Valentinien, avait persécuté votre saint pontife Ambroise, dans l’intérêt de l’hérésie arienne qui l’avait séduite, ” ce qu’il raconte ainsi: « Le peuple animé d’une pieuse ardeur, passait les nuits à l’église, prêt à mourir avec son évêque votre serviteur. Ma mère, votre servante, prenant la plus large part aux inquiétudes et aux veilles, ne vivait que de prières, et moi-même, bien froid à la chaleur de votre esprit, je ne laissais pas de partager le trouble, la consternation où toute la ville était plongée. Ce fut alors qu’on établit le chant des hymnes et des cantiques suivant l’usage des églises d’Orient, pour empêcher le peuple de se laisser abattre par la langueur et l’ennui; et depuis, cet usage s’est maintenu jusqu’à nos jours; maintenant même , presque toutes, pour ne pas dire toutes les parties de votre bercail, répandues dans l’univers l’ont adopté (2).” En se rappelant les larmes que les divins cantiques tiraient de ses yeux dans les premiers temps de sa conversion, l’utilité que l’expérience lui a montré qu’on peut retirer de cette sainte habitude, porte notre saint homme à approuver toujours l’usage de ces chants dans l’Église (3).
6. Aussitôt après avoir reçu la grâce du baptême, Augustin bannit du fond de son cœur toutes les espérances qu’il aurait pu placer dans le siècle; renonçant désormais à prendre femme, à avoir des enfants, à rechercher les richesses et les dignités, il résolut de ne plus faire autre chose que de servir Dieu avec les siens, afin d’être compté dans ce petit troupeau auquel le Seigneur promet son royaume et dit de vendre ses biens pour les donner aux pauvres. Aussi, appuyé sur la foi, il ne voulut plus, dorénavant, acquérir (que?) “ l’or, l’argent et les pierres précieuses, ” se contentant du strict nécessaire réclamé par la santé, lui qui, auparavant, était rempli de désirs et enchaîné par une foule de soucis (4). On ne peut révoquer en doute qu’Alype, entre autres, ait partagé le même dessein. Evode de Tagaste s’unit bien certainement aussi à eux, avec l’aide de Dieu, qui rassemble dans un même endroit les cœurs unanimes. Celui-ci s’était converti et avait reçu le baptême avant Augustin (5). Tous unis dans le même désir de servir Dieu, ils vivaient ensemble, et Monique prenait soin d’eux tous, comme si elle eût été la mère de chacun d’eux . Ils étaient tous d’avis de mener une vie parfaite, ils ne différaient que sur le choix du lieu le plus propice à leur dessein et à leur vœu : “ Nous vivions ensemble et nous avions résolu de demeurer unis pour mettre notre projet à exécution. Nous cherchions le lieu le plus propice pour vous servir (7). En effet, cette sainte résolution ne tendait qu’à servir Dieu ensemble en renonçant au monde, car non-seulement ils étaient des chrétiens catholiques, par le don de la foi et le serment du baptème qu’ils avaient reçus, mais encore des moines de Dieu, par le mépris des satisfactions terrestres, et tendaient à la perfection des préceptes du Christ. En effet, Augustin lui-même ne craint point de donner ce nom à Albin, à Pinien, à Mélanie qui, venus en Afrique, avaient, dans cette même intention sainte, donné leurs biens aux pauvres. Ce sont certainement eux qu’Augustin voulut d’autant moins délier de leurs promesses, bien qu’elle eût été arrachée à Pinien, que cet engagement était le propre des serviteurs de Dieu avancés en sainteté, et des moines qui courent à la perfection des préceptes du Christ, en donnant aussi leurs biens aux pauvres (8). Augustin prit donc la résolution de revenir en Afrique avec ses concitoyens et ses amis, qui se consacraient comme lui au service de Dieu (10). Navigius, son frère, était avec lui (9). Ils étaient arrivés à Ostie, à l’embouchure du Tibre, quand il perdit sa mère, a l’âge de trente-trois ans (11), c’est-à-dire avant le 13 novembre de cette même année 387. Toutefois il ne semble pas que cet événement doive se
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(1) Ibid., IX, eh_ vi, n. 14. (2) Ibid., eli. vii, n. 15. (3) lbíd., X, eli. xxxiii, n. 50. (4) POSSID.. Vip d’Augl,31., i eh. 11. (5) Conf., IX, eh. vin, ri - 17. (6) Ibid_ eh. ix, n. 22 (7) Ibid., eli. vin,n. 17. (8) Lettre CXXV1, 11. 11’
(9) POSSID., Vie d’August., eli. 111. (10) Conf., XI, eli. ix, n. ~7. (11) Ibid, n. 8.
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placer beaucoup avant cette époque; mais comme Augustin nous dit qu’il passe beaucoup de choses sous silence pour abréger (1), nous ne pouvons préciser le temps qu’il resta à Milan après son baptême.
CHAPITRE XII
1. Monique née de parents chrétiens, est élevée chez eux dans la pudeur et la sobriété. - 2. Ses moeurs dignes de louanges pendant son mariage. - 3. Veuve, à quarante ans, elle passe le reste de sa vie dans les œuvres pieuses. - 4. Elle est mère d’Augustin bien plus selon l’esprit que selon la chair. - 5. Elle assiste aux entretiens philosophiques d’Augustin, et se distingue entre tous, par ses réflexions subtiles et graves.
1. L’homme de Dieu arrivé, dans ses écrits, à la mort de sa mère, dit que quelque obligé qu’il soit d’abréger, parce que, dans un récit rapide, il est contraint de passer beaucoup de choses sous silence, il ne peut cependant omettre ce qui lui revient à l’esprit sur cette sainte femme, et ne point parler des biens dont elle a été enrichie par les libéralités du Christ; car si elle l’a mis au monde selon la chair, pour la vie du temps, elle l’a enfanté, selon l’esprit, à la vie éternelle (2). En effet, Augustin, fut réellement la fils de ses larmes (3), et, comme il était sincère et reconnaissant, il proclama de lui-même tout ce qu’il devait à sa mère au point de vue de la vie. Monique reçut le jour, en l’an du Christ 332 , dans une famille dont la foi faisait un membre sain de l’Église de Dieu (4), où, sous la conduite du Christ, on l’éleva dans la crainte du Seigneur. Quand elle racontait comment elle avait été élevée, elle se louait moins encore du zèle de sa mère à l’instruire, que de la surveillance d’une vieille servante que sa vieillesse et la pureté de ses mœurs faisaient regarder comme un membre de cette famille chrétienne, où elle était appréciée de ses maîtres qui lui avaient confié le soin de leurs filles. Son zèle répondait à tant de confiance. Elle était au besoin d’une sainte rigueur pour les corriger, et toujours d’une admirable prudence et d’une grande douceur pour les instruire. Si, en dehors de leur modeste repas à la table de leurs parents, elles ressentaient les ardeurs de la soif, elle ne leur permettait pas de boire même de l’eau, pour ne point leur laisser contracter une habitude funeste et elle leur disait avec un grand sens : “Aujourd’hui vous ne buvez que de l’eau parce que vous n’avez pas de vin à votre disposition; quand vous serez dans la maison de vos maris, maîtresses des caves et des celliers, vous dédaignerez l’eau, sans renoncer à l’habitude de boire (5). ” Par ce sage mélange de préceptes et d’autorité, elle réprimait les avides désirs de la première jeunesse et réglait la soif même de ces jeunes filles sur la bienséance qui exclut jusqu’au désir de ce qu’elle ne permet pas. Monique cependant, racontait à Augustin que, nonobstant la surveillance de cette prudente gouvernante, le goût du vin s’était glissé chez elle (6). Quand ses parents l’envoyaient, suivant l’usage, comme une enfant dune sobriété éprouvée, puiser le vin à la cuve, elle en goûtait un peu du bout des lèvres seulement parce que son palais ne lui permettait pas d’en boire davantage. Elle n’agissait pas ainsi par suite d’un honteux penchant pour le vin; mais par un effet de l’entraînement du premier âge, de cette légèreté et de cette espièglerie que l’autorité des personnes plus âgées doit réprimer. Or, comme le mépris des petites choses amène insensiblement à de grands vices, il arriva que, peu à peu, elle but davantage et que , dans sa mauvaise habitude, elle en vint à boire des tasses entières avec autant de plaisir que d’avidité: “ Où étaient alors, les sages leçons de cette vieille gouvernante? Où étaient ses austères défenses? Eh! quel remède possible contre une maladie cachée, si votre science salutaire, ô Seigneur, ne veillait sur nous. En l’absence de son père, de sa mère, de tous ceux qui prenaient soin d’elle, vous, toujours présent, ô Seigneur, vous dis-je, qui nous avez créés, qui nous appelez à vous, et qui vous servez même des hommes pervers
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(1) Ibid. (2) Conf., IX, eli. viii, ri. 17. (3) Ibid., I Il, eh -
17. k6) Ibid., n. 18.
x1-xIF. (4) Vie 1ìetíreuqe, n. 6. (5) Coal., IX, eh. iii, n.
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pour opérer le bien et le salut des âmes, que fîtes-vous alors, ô mon Dieu? Par quel traitement l’avez-vous guérie ? N’avez-vous pas fait sortir de la bouche, d’une autre personne une injure vive et piquante comme un invisible acier, dont votre main, céleste opérateur, se servit pour trancher dans le vif cette gangrène? Une servante qui l’accompagnait d’ordinaire à la cave, se disputant un jour seule à seule, comme souvent il arrive, avec sa jeune maîtresse, lui reprocha ce penchant en termes sanglants et l’appela ivrognesse. Percée au vif par ce trait, ma mère vit la laideur de sa conduite, la réprouva et se corrigea (1). » Monique ne reçut pas le baptême du Christ à la dernière extrémité mais bien des années avant sa mort. Depuis ce temps, elle régla sa vie de manière à faire glorifier le nom de Dieu par la pureté de sa foi et de ses mœurs (2).
2. Aussi, élevée de la sorte dans les principes de la modestie et de la tempérance, formée par la grâce de Dieu à la soumission envers ses parents, bien plus qu’elle ne l’avait été par eux à la soumission due à Dieu, elle arriva à l’âge d’être mariée: elle épousa un homme à qui elle fut soumise comme à un maître. Elle n’eût plus alors de pensée que pour le gagner à Dieu, par le moyen le plus propre à l’entrainer, la pureté des moeurs qui, comme une parure divine, relevait l’éclat de sa beauté et lui conciliait le respect, l’amour et l’admiration de son mari (3). Celui-ci, nommé Patrice, citoyen de Tagaste, était encore, à cette époque, adonné au culte des idoles. Monique lui était soumise, quoique meilleure que lui, en tout ce qui était étranger à la religion, mais sur ce point elle n’obéissait qu'à Dieu de qui elle tenait cette loi de l’obéissance. Elle souffrait les infidélités de son mari, avec tant de patience, que jamais leur union ne fut troublée par aucun nuage à ce sujet, attendant que Dieu, dans sa miséricorde, lui donnât en même temps la foi et la chasteté. Elle s’était fait une loi de n’opposer à sa colère aucune résistance d’action ou de parole, mais lorsque son emportement s’était calmé et qu’il était revenu à lui-même, elle saisissait l’occasion favorable pour lui rendre raison de sa conduite, s’il avait cédé sans aucune réflexion à son emportement. Quand les autres femmes, mariées à des hommes beaucoup plus doux, portait sur leur visage les marques des coups qu’elles en avaient reçus, accusaient dans leurs entretiens familiers, la conduite de leurs maris, elle, au contraire, n’accusait que leur langue; puis, cachant un conseil sérieux sous la forme d’une plaisanterie, elle ajoutait qu’au moment où elles avaient entendues la lecture de leur contrat de mariage, elles avaient dû le considérer comme l’acte authentique de leur servitude; et que le souvenir toujours présent de leur condition leur défendait toute résistance orgueilleuse aux volontés de leur maître. Toutefois, celles-ci, connaissant le caractère violent de son mari, s’étonnaient qu’on n’eût jamais ouï dire, ni remarqué que Patrice l’eût frappée ou que leur union eût été troublée, même un seul jour, par des querelles de ménage. Quand elles lui en demandaient confidentiellement la raison, celle-ci leur faisait connaître la règle de conduite qu’elle s’était tracée et dont nous avons parle plus haut; celles qui l’imitaient se félicitaient par leur propre expérience de l’avoir mise en pratique (4). Sa belle-mère s’était d’abord laissée aigrir contre elle par les mauvais propos de quelques servantes; mais elle sut si bien la gagner par ses prévenances, sa patience et sa douceur inaltérable, que celle-ci alla elle-même se plaindre à son fils de ces langues envenimées et le pria d’en faire justice. Patrice, par déférence pour sa mère et pour rétablir l’ordre dans sa maison et la concorde parmi les siens, châtia les coupables au gré de celle qui les avait accusées; de son côté elle déclara à ses servantes, que telle serait la récompense réservée à celle qui, sous prétexte de lui plaire, parlerait mal de sa belle-fille. Nulle esclave n’osa plus dès lors le faire, et, toutes deux vécurent dans la plus douce et la plus parfaite union (5). Dieu avait encore donné une qualité bien précieuse à cette sainte femme; c’est que parmi
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(1) Cmèf., IX, eh. viii. (2). Coiil’., XIII, eh. ix, n. 31. (3) il. ~0.
2. Ibid., eh. ix, 9. (1) Ibid., IX, eh. ix, 11. 19. (5) Ibid., . (5) Ibid.,
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les dissentiments et les inimitiés quelles qu’elles fussent, elle s’empressait, dès qu’elle le pouvait, de pacifier les différends. Ainsi, deux personnes venaient-elles lui confier leurs récriminations amères que laisse ordinairement échapper un ressentiment mal comprimé, lorsqu’on croit pouvoir exhaler, dans le sein d’une amie, toute la violence de son aigreur et de ses haines, contre une ennemie absente, elle ne rapportait jamais aux intéressés que ce qui pouvait amener une réconciliation (1). Telle était Monique, docile aux leçons intérieures du divin Maître. Enfin, la semence de grâce déposée dans l’esprit de sa servante par le divin cultivateur, porta des fruits abondants dans la patience, et sa conduite à l’égard de son mari fut si efficace qu’elle le gagna entièrement à Dieu, à la fin de sa vie mortelle, et, dès lors, elle n’eut plus à déplorer, dans le chrétien, ce qu’elle avait eu à souffrir dans le mari infidèle (2). Augustin était dans sa seizième année, vers l’an de grâce 370, quand Patrice se fit mettre au nombre des catéchumènes (3); celui-ci mourut l’année suivante, peu de temps après, Monique avait alors quarante ans.
3.Privée de son mari, avant et après lequel elle n’en eut pas d’autre (4), elle passa le reste de sa vie dans le veuvage, la chasteté et la sobriété : elle faisait de fréquentes aumônes (5), était pleine de bonté envers ceux mêmes qui la blessèrent (6), pardonnait les offenses, rendait tout hommage et tout devoir aux saints, et se montrait en tout servante des serviteurs de Dieu. Tous ceux de qui elle était connue louaient, glorifiaient et aimaient Dieu, en elle, parce qu’ils sentaient dans son cœur sa divine présence, attestée par les fruits de sa sainte vie (7). Ambroise, lui-même, l’aimait aussi pour sa vie exemplaire, son assiduité à l’Église, sa ferveur spirituelle dans l’exercice des bonnes oeuvres (8). Deux fois le jour, le matin et le soir, elle venait, sans jamais y manquer, à l’Eglise, non pour engager de vaines causeries avec de vieilles femmes, mais pour entendre Dieu, dans la parole divine, et pour être entendue de lui dans ses prières (9). Elle ne laissait passer aucun jour sans participer à l’offrande de l’autel(l0). Comme le raconte Augustin dans un autre endroit : “ Elle ne manquait pas un seul jour d’aller vous rendre hommage, au pied des autels; elle savait que là se distribue la victime adorable qui a détruit l’arrêt de condamnation porté contre nous et triomphé de l’ennemi qui tient compte de nos iniquités, et qui, cherchant sans cesse à nous accuser, ne trouve rien à reprendre en celui par qui nous obtenons la victoire. Qui pourrait lui rendre le sang innocent qu’il a versé pour nous? Qui pourrait lui restituer le prix dont il nous a rachetés pour nous arracher de ses mains? C’était donc à ce mystère de notre rédemption, que votre servante avait attaché son âme par le lieu de la foi (11) " Comme il était d’usage, en Afrique, de porter aux tombeaux des martyrs, des gâteaux, du pain et du vin, Monique goûtait des mets qu’elle avait apportés dans une corbeille et donnait le reste aux pauvres, prenant non pas même une bouteille, mais un petit flacon de vin, et encore mêlé d’eau, elle n’en buvait que juste ce qu’exigeait l'honneur dû aux martyrs. Si parfois il arrivait qu’elle eût avec elle un grand nombre de compagnes venues pour honorer, de la même façon, les saints martyrs, elle n’avait toujours que la même coupe et chacune de celles qui accomplissait ce même devoir goûtait à son tour de ce vin, non-seulement mêlé à beaucoup d’eau, mais encore un peu échauffé, et n’en prenait que quelques gouttes à peine. En effet, Monique satisfaisait à sa piété, non à la volupté. Or, Ambroise avait défendu cet usage à Milan, même à ceux qui agissaient avec sobriété, soit pour retirer aux ivrognes l’occasion de se livrer à des excès, soit parce que ces devoirs funèbres ressemblaient trop aux cérémonies païennes. Monique, ayant apporté son offrande, suivant sa coutume, le portier objecta la défense. A peine eut-elle connaissance de l’ordre de l’évêque Ambroise, qu’elle considérait comme un ange de Dieu,
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(1) Ibid., n. 22L (2) Ibì(1---IX, ch. XIII, n. 37. (3) Ibid- XI, eli. iii, n. 6. (11) Conf., IX, cli. xiii. 11. 37. (5) Ibid., V, eh. ix. n. 17. (6) Ibid., 111, eh. ix, n. 36. (7) Ibid., eh. ix, rì. 22- (8) L'ad., VI, eli. ii, n. 2. (9) Ibid.., V., eh. ix n, 17. ~'I0) M(1. (11) C,)nl., IX, eh. viii, n. 36.
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qu'elle s'y soumit avec une obéissance si entière et si religieuse, qu’Augustin lui-même admira son empressement à condamner sa coutume plutôt qu'à discuter les motifs de la défense. Elle renonça donc à cet usage de plein gré, et, au lieu d'une corbeille pleine des fruits de la terre, elle apporta, pour honorer la mémoire des saints martyrs, une âme remplie de sentiments purs, donnant aux pauvre, suivant ses moyens et participant à la communion du corps du Sauveur dont la passion a été imitée par les martyrs qui ont été immolés et couronnés. Cette vertueuse veuve était tourmentée d'un scrupule, elle ne savait si à Milan elle était tenue à jeûner le samedi, suivant la coutume de l'Église de Tagaste, ou si elle pouvait rompre le jeûne suivant l'usage de celle de Milan. Augustin, qui n'était pas encore converti à cette époque et qui se mettait peu en peine à ce sujet, alla consulter Ambroise pour calmer les doutes de sa mère. Celui-ci répondit qu'il ne pouvait donner d'autre règle que celle qu'il suivait et que s'il en eût connu une meilleure, il l'eût suivie tout d'abord : Quand je suis ici, je ne jeûne pas le samedi : dans quelque Église que vous alliez, suivez-en les coutumes si vous ne voulez point être scandalisé ou scandaliser les autres. Il rapporta cette réponse à sa mère, elle en fut satisfaite et s'y soumit sans résistance. Dans le même temps qu'Augustin vivait à Milan, Ambroise eut à souffrir une persécution qui dura presque deux années entières, de l'impératrice Justine. Pendant ce temps, dit Augustin, la foule pieuse passait la nuit dans l'église, disposée à mourir avec son évêque, son serviteur : Là; dit-il, ma mère, votre servante, se nourrissait de prières dans les veilles et l'inquiétude. Enfin, elle réunissait toutes les qualités que l'Apôtre exige de véritables veuves chrétiennes. Elle n'eut qu'un époux, paya de retour les bons offices de ses parents, éleva pieusement sa famille, pratiqua largement les bonnes oeuvres, nourrit ses enfants qu'elle enfanta avec douleur, autant de fois qu'elle les vit s'éloigner de Dieu, comme on a pu pleinement s'en convaincre dans Augustin.
4. Nous avons vu avec quel zèle cette sainte femme s'efforça d'inspirer la religion chrétienne à son fils, encore enfant, et de lui suggérer sans cesse le goût de la piété (1). Son jeune cœur suça, avec le lait, le nom du Christ notre Sauveur, au point de ne jamais plus l'oublier (2). Quelle n'était pas son ardeur pour l'initier, dès son enfance, au sacrement de vie, quand il était en danger de mort, l'enfantant avec plus d'amour à la foi, dans son chaste cœur, que selon la chair (3). Que d'avertissements, quelle sollicitude pour son fils adolescent, afin de le détourner des amours impures (4)! Que de larmes ne versa-t-elle pas devant Dieu pour son fils tombé dans l'hérésie des manichéens! elle pleura certainement plus que ne le font les autres mères en présence d'un cercueil. “ Elle me voyait mort, dit Augustin, à cette foi, à cet esprit qu'elle tenait de vous. Mais vous l'avez écoutée, Seigneur, vous l'avez exaucée et n'avez pas dédaigné les larmes de ses yeux, dont le torrent arrosait la terre partout où elle répandait ses prières, et vous l'avez exaucée. Car, d'où pouvait venir ce songe qui lui donna tant de consolations ? Elle me voyait déjà partageant sa demeure et sa table dont naguère elle m'avait éloignée, par ce sentiment d'aversion et d'horreur que lui inspiraient mes hérétiques blasphèmes? Elle se voyait debout sur une règle de bois, quand vient à elle, un jeune homme rayonnant de lumière, qui souriant d'un oeil serein à sa douleur morne et profonde, lui demande la cause de sa tristesse et de ses larmes journalières, d'un son de voix qui ne s'informe pas pour apprendre, mais qui veut instruire; sur sa réponse, qu'elle pleurait ma perte, il lui dit de ne plus se mettre en peine et de remarquer que là où elle était j'étais aussi. Elle regarda, et me vit à côté d'elle, debout sur la même règle. D'où vient cela, si ce n'est de ce que vos oreilles étaient attentives au cri de son cœur? et, d'où vient qu'au récit de sa vision, comme je cherchais à l'entraîner par l'espérance d'être un jour elle-même ce que j'étais, elle me répondit sur l'heure et sans
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(1) NW., eh. xi, n. 17. (2) ibici., 111, eli'. iv, n. 8. (3) IM., 1 eli. xi, n. 17. (4) Ibid., 11, eli. iii, n. 7i
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hésiter : Non il ne m'a pas été dit, tu seras où il est, mais il sera où tu es (1). ” Cela arriva environ neuf ans avant sa conversion qui eut lieu vers le mois d'août de l'année 386, et, par conséquent, vers la fin de l'année 376. Durant tout ce temps, cette chaste veuve, tout entière à la piété et à la tempérance, ne cessa jamais de prier Dieu pour son fils; elle stimulait elle-même sa foi ardente aux promesses qui lui avaient été faites, au point de ne donner aucune relâche à ses soupirs et à ses larmes et de ne point cesser un seul instant ses voeux et ses prières. Par les larmes qu'elle versait jour et nuit , elle offrait à Dieu, pour son fils, comme un sacrifice, le sang même qui coulait du fond de son cœur (2), et, la divine miséricorde réserva ce sang du coeur pour l'eau de la grâce, dont le contact revivifia son fils, et tarit le torrent des larmes maternelles dont la terre était arrosée aux endroits où elle priait chaque jour pour lui (3). Mais, Dieu ne se contenta pas de lui donner ce premier gage de la future conversion d'Augustin, il en joignit un autre par le moyen d'un évêque nourri dans le sein de l'Église catholique et profondément versé dans les Saintes Écritures. “ Comme elle le priait un jour, dit Augustin, de vouloir bien entrer en conférence avec moi pour réfuter mes erreurs, me faire désapprendre le mal et m'enseigner le bien (ce qu'elle faisait avec, toutes les personnes qu'elle jugeait capables), il s'en excusa avec une prudence que j'ai reconnue depuis, et lui répondît: que j'étais encore indocile, parce que j'étais tout plein des nouveautés de cette hérésie et des succès que j'avais obtenus dans des disputes où j'avais, lui disait-il, embarrassé quelques ignorants. Laissez-le, ajoutait-il. Seulement priez le Seigneur pour lui. Il reconnaîtra lui-même dans ses lectures, toute l'erreur et l'impiété de sa croyance. Ensuite, il raconta que lui aussi, tout enfant, avait été livré aux manichéens, par sa mère, qu'ils avaient séduite; qu'il avait non-seulement lu, mais transcrit de sa propre main, presque tous leurs ouvrages, et que, sans dispute, sans lutte d'arguments, il avait vu tout à coup combien cette secte était à fuir; et l'avait fuie. Comme ma mère, loin de se rendre à ses paroles, le pressait d'instances et de larmes nouvelles, pour qu'il me vît et discutât avec moi : Allez, lui dit-il, avec une sorte d'impatience, laissez-moi et faites toujours ainsi, il est impossible que l'enfant de tant de larmes périsse. Ma mère, dans nos entretiens, rappelait souvent qu’elle avait reçu cette réponse comme lui venant du ciel (4).” Elle reçut encore d'autres témoignages divins, de la future conversion de son fils; elle les conservait fidèlement dans son cœur, et, dans ses prières continuelles, elle les présentait à Dieu comme des engagements qu'il devait remplir (5). Quand, malgré ses prières incessantes, pour retenir Augustin, celui-ci mit à la voile pour l'Italie, la laissant sur le rivage, elle demeura dans les, larmes et dans la prière. “ Que vous demandait-elle donc, dit-il, ô mon Dieu, par tant de larmes, si ce n’est de ne point permettre mon départ? Mais vous, dans votre profonde sagesse, vous exauçâtes le plus ardent de son désir en n'écoutant pas sa prière d'un jour pour lui accorder, en moi, ce qu'elle vous demandait tous les jours (6). ” Arrivé à Rome, Augustin tomba gravement malade et, bien que sa mère ignorât le danger où il était, ce fut à ses prières, comme il le reconnaît, qu'il dut sa guérison. S'il eût eu le malheur de mourir dans l'hérésie qu'il professait alors, le cœur de sa mère en eût été tellement déchiré, qu'il aurait été impossible d'adoucir sa douleur pendant le peu de jours qu'elle aurait encore vécu. On ne peut dire jusqu'à quel point allait son amour pour son fils. Son enfantement à la grâce lui coûta plus de peine que son enfantement selon la chair. “ C'est pourquoi, dit Augustin, je ne sais comment on aurait pu la guérir, si ma mort dans cet état avait déchiré les entrailles de son amour (7). ” Pendant longtemps, elle ne put souffrir d'être séparée de son fils; mais, forte de sa piété, persuadée qu'il n'est rien de difficile, elle le suivit par terre et par mer, et
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(il Ibid., III, eh. n, n. 19-20. (2) Ibid., V, eh. vii, n. (5) Ibid., V, eh. v, eh. ix, n. 17. (6) Ibid., eh. viii, n.
T. I.
13. (3) Ibid., eh. vin, n. 15. (4) Ibid., III, eh. xii, n. 21. 15. (7) Ibid., eh. ix, n. 16-17.
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vint à Milan où il s'était rendu pour y professer en 384 (1). Sa confiance dans le secours d’en haut, lui faisait mépriser tous les dangers. Au milieu des hasards de la mer, elle encourageait les matelots mêmes, qui d'ordinaire encouragent les voyageurs qui affrontent pour la première fois les dangers de la mer, et leur promettait l'heureux terme de la traversée; parce que, dans une vision, vous lui en aviez fait la promesse. Elle me trouva dans le plus grand des périls, car j'avais perdu tout espoir de trouver la vérité. “ Et cependant, dit Augustin, quand je lui eus appris que je n’étais plus manichéen sans être pour cela chrétien catholique, elle tressaillit, comme si elle eût appris quelque chose d'inattendu, elle se voyait délivrée d'inquiétudes sur cette partie de mes misères, où elle me pleurait comme un homme mort, il est vrai, mais que vous deviez ressusciter; et elle me portait et me présentait à vous dans sa pensée, comme dans un cercueil, jusqu'au moment où il vous plairait de dire au fils de la veuve: Jeune homme, levez-vous, jevous l'ordonne (Luc, vii, 14-15), et de le rendre à sa mère, après lui avoir rendu à lui-même la vie et la parole. Son cœur ne ressentit donc point une joie immodérée en apprenant qu'elle avait déjà obtenu une si grande partie de ce qu'elle vous demandait tous les jours par tant de larmes, et que, sans avoir embrassé la vérité, j'étais du moins arraché à l'erreur. Bien plus, certaine que vous mettriez le comble à une faveur que vous lui aviez promise tout entière, elle me répondit avec un grand calme et d'un cœur plein de confiance, qu'elle était assurée en Jésus-Christ, qu'avant de sortir de ce monde, elle me verrait catholique fidèle. Voilà ce qu'elle me dit à moi-même, mais en s'adressant à vous, ô source des miséricordes, elle redoublait ses prières et ses larmes, et vous conjurait de hâter votre secours et de dissiper mes ténèbres. Plus assidue que jamais à l'Église, elle était suspendue aux lèvres d'Ambroise comme à une source d'eau vive qui jaillissait jusqu'à la vie éternelle (Jean, -iv, 14). Elle aimait cet homme comme un ange de Dieu, sachant que c'était lui qui m'avait amené à l'état de doute et d'incertitude où je me trouvais, état qu’elle regardait comme une de ces crises salutaires qui, après m'avoir mis plus en danger que jamais, devait me faire passer de la maladie à une santé parfaite (2). ” La bienheureuse veuve vit enfin ses vœux exaucés. Ce fut au mois d'août de l’année 386, qu'Augustin, par la grâce du Christ, son libérateur, brisa les chaînes qui le retenaient au monde. Aussitôt, il alla trouver sa mère; cette nouvelle la combla de joie. Il lui raconta comment la chose avait eu lieu; elle était au comble du bonheur; elle triomphait et bénissait Dieu qui peut faire infiniment plus qu'on ne lui demande et que tout ce que l’on pense; car il lui avait accordé, en faveur de son fils, bien plus qu'elle n'avait coutume de lui demander, par ses gémissements et ses larmes amères. Dieu l'avait si pleinement ramené à lui, qu'il avait renoncé au mariage et à toutes les espérances du siècle. Il était debout désormais sur cette règle de la foi, où, tant d'années auparavant, Dieu avait révélé à sa mère qu'il serait un jour. Il avait aussi changé ses larmes en une joie beaucoup plus féconde qu'elle n'avait osé l'espérer, joie plus précieuse et plus pure que celle qu'elle attendait des enfants qu'il lui aurait donnés s'il se fût marié (3).
5. Lorsqu'Augustin, après sa conversion, vint habiter avec les siens dans la villa de Cassiciacum, Monique s'y rendit avec eux. Dans un corps de femme, elle joignait à une foi virile, la sérénité de la vieillesse et l'amour d'une mère la plus tendre et une piété toute chrétienne (4). Elle assistait à leurs discussions philosophiques, quelque élevées qu'elles fussent. Dans celle du 13 novembre, sur la vie bienheureuse, c’est elle qui dit que la seule nourriture de l'âme était l'intelligence et la science des choses, et que personne ne peut être heureux qu'en ayant ce qu'il désire si ce qu'il désire est le bien : “ S'il désire et possède le bien, il est heureux; au contraire, s'il désire le mal, il est malheureux, même lorsqu'il en jouit. ” Augustin s'écria que
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(1) Ibid, eh. m ii, n. 23 . . (2) Conf., VI, eh. i, n. 1. (3) Ibid., VIII, eh. xii, n. 30.(4) Ibid., IX, eh. iv, u. 8.
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sur ce point elle s'était élevée au sommet de la philosophie, et qu'elle ne l'aurait en rien cédé à Cicéron même, si elle avait eu son éloquence. Il se mit alors à réciter le plus beau passage de l'Hortensius de cet orateur : “ A ces mots, ma mère poussa une telle exclamation, qu'oubliant son sexe, il nous semblait voir quelque grand personnage siéger au milieu de nous; moi, cependant, je cherchais à comprendre, autant que je pouvais, de quelle source divine découlaient ses paroles (1). ” Elle ajouta ensuite que quand même le professeur de toutes les félicités du monde serait sûr de ne pouvoir perdre ses biens, il ne pourrait être rassasié et serait malheureux, parce qu'il lui manque toujours quelque chose; et que ce ne sont pas les biens qui rendent heureux, mais la modération de l'esprit. En entendant cette réponse, Augustin répliqua que rien n'était plus vrai et plus digne d'elle (2). Comme on lui demandait ce qu'étaient les Académiciens : des tombeurs (caducarii) répdndit Monique; c'est ainsi qu’on appelait vulgairement ceux qui tombent du haut-mal (3). Dans la discussion du lendemain, elle prononça des paroles dignes d'être rapportées. On demandait le troisième jour si ceux qui sont privés des bonheurs de ce monde et de biens terrestres sont malheureux et doivent être appelés pauvres : “ Je ne sais, dit-elle, et je ne comprends pas bien comment on peut séparer le besoin du malheur, ou le malheur du besoin. Car, le riche et l'opulent qui, comme vous le dites, ne désirait rien, par cela même qu'il craignait de perdre sa fortune, était dans le besoin, puisqu'il lui manquait la sagesse. Eh quoi! nous appellerions indigent celui qui manque d'argent et nous ne regarderions pas comme tel celui qui manque de sagesse?” Tous, à ces mots, se récrièrent d’admiration. Augustin, lui-même, ne fût pas médiocrement satisfait, en voyant que sa mère avait trouvé la solution que lui-même réservait pour la fin de l'entretien et qu'il avait regardée dans le livre des philosophes comme la plus belle maxime : “ Voyez-vous, dit-il, la différence qui existe entre la science si grande et si variée qu'elle soit, et une âme appliquée tout entière à Dieu? Car d'où procèdent, si ce n'est de sa source, les paroles que nous admirons? (4”) Vers la fin de cette discussion, comme Augustin parlait de la Sainte Trinité, Monique reconnaissant les paroles qui étaient profondément gravées dans sa mémoire et s'éveillant pour ainsi dire dans sa foi, laissa, dans sa joie, échapper ce verset d’une hymne de l'évêque Ambroise : “ Trinité Sainte, embrasez nos cœurs dans la prière. ” Puis elle ajouta : « Là voilà, sans aucun doute, cette vie heureuse qui est aussi la vie parfaite; et jusqu'au sein de laquelle, il faut le présumer, une foi ferme, une vive espérance et une ardente charité guideront nos pas empressés (5). ” Quoique une observation attentive eût, depuis longtemps déjà, fait remarquer à Augustin, l'intelligence de sa mère, elle fit preuve, dans cette discussion, d'une si haute raison, que personne ne lui parut plus apte à l'étude de la vraie philosophie (6). Aussi avait-il résolu que, désormais, elle assisterait aux discussions, lorsqu'elle en aurait le loisir. Dans le second livre de l’Ordre elle prononça ces paroles remarquables : “Pour moi, je ne pense pas que rien ait pu se faire en dehors de l'ordre de Dieu, bien que le mal qui existe ne doive aucunement son origine à l'ordre de Dieu; mais, cette justice dont nous avons parlé, ne l'a point laissé sans ordre, et elle l’a forcé de prendre la place qui lui convenait et que l'ordre lui assignait(7). ” Elle semble avoir voulu dire par là que Dieu n’est pas l'auteur du péché, mais qu'il le permet seulement, pensée qui revient fréquemment dans les ouvrages d'Augustin. A la fin de cet entretien, Augustin la loue et la félicite en ces termes : “Prions donc, non pour obtenir les richesses, les honneurs et les autres biens fragiles et fugitifs qui nous échappent, malgré nos efforts; mais pour avoir les biens qui seuls peuvent nous rendre justes et heureux. C'est à vous surtout, ma mère, qu'il appartient de nous obtenir l'accomplissement de nos vœux; car c'est par vos prières, j'en suis convaincu et me le persuade de plus en plus
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(1) Vie Aeureuse, 1, n. 8-10- (2) Ibid., n. IL (3) Ibid., n. 16. (4) Ibid., ni, n. zi. ka) luza., n. 35. il urdre, ii, n. 1. (7) Ibid.. n. 23
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chaque jour, que Dieu m’a donné cette pensée de ne rien préférer à la découverte de la vérité, de ne rien désirer, de ne rien penser, de ne rien aimer que la vérité. Aussi je ne cesse de croire que nous obtiendrons, par vos prières, ce bien si grand dont vous nous avez mérité le désir (1). ” Après le baptême d’Augustin, Monique vécut encore quelque temps avec lui et ses amis, qui demeuraient tous ensemble dans l’union de Dieu. Elle prenait soin d'eux comme s’ils eussent tous été ses enfants et les servait avec autant d’égards que si chacun d’eux eût été son père (2). Ils revenaient en Afrique et se trouvaient à Ostie, aux bouches du Tibre, prêts à s'embarquer, quand Monique fut atteinte de sa dernière maladie et mourut dans cette ville (3).