Darras tome 26 p. 391
§ V. ABAILARD ET SAINT BERNARD
27. En Occident, le naturalisme philosophique, ce manichéisme déguisé, se remettait en pleine lumière, affichait de nouveau ses orgueilleuses prétentions. Après ses derniers malheurs à Saint-Gildas et la cession du Paraclet à Héloïse, Abailard n’avait rien imaginé de mieux que de revenir à Paris reprendre son école; et c’est encore la théologie qu'il voulut enseigner, quand il savait par expérience combien il eût agi plus prudemment en se renfermant dans les études philosophiques ou littéraires, objet de ses premiers travaux et de ses véritables triomphes. Les mêmes réclamations s’élevèrent. L’Abbé de Saint-Thierry, ce Guillaume que nous avons, rencontré naguère à Clairvaux, et que son amour pour la science, comme son zèle pour la foi, classait parmi les hommes distingués de l’époque, dénonçait à saint Bernard, en même temps qu’à Geoffroy de Chartres, le novateur relaps. « Pierre Abailard recommence, disait-il, a publier ses funestes doctrines, par ses enseignements et ses écrits. Ses livres se répandent dans les provinces, passent les mers et franchissent les Alpes. Ne se flatte-t-il pas qu’ils sont estimés et lus avec faveur dans la ville même de Rome? Cet homme vous craint; si vous gardez le silence, si vous fermez les yeux, il ne craindra plus personne; et dès lors à quels excès, à quelles extravagances, ne le verra-t-on pas se porter? Guillaume indique ensuite les principales erreurs qu’il a remarquées dans les ouvrages du péripatéticien ; il les réduit au nombre de treize. Les voici complètement résumées, quoique dans leur forme la plus succinte : 1° Abailard définit la foi l’estimation des choses invisibles; estimation ou jugement, c’est le point de départ du natura-
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lisme ; 2° Il affirme qu’en Dieu les noms des trois personnes n'ont qu’une signification indéterminée; 3e Que le Père est la pleine puissance, le Fils une puissance limitée, le Saint-Esprit, aucune puissance ; 4° Que le Saint-Esprit n’est pas de la même substance que le Père et le Fils; 5° Qu’il est l’âme du monde ; 6e Que nous pouvons vouloir et faire le bien sans le secours de la grâce ; 7° Que Jésus-Christ ne s’est pas incarné et n’a pas souffert pour nous délivrer de la servitude du démon ; 8° Que Jésus-Christ Dieu et homme n’est pas la troisième personne de la Trinité; 9° Que dans l’Eucharistie, la forme du pain et du vin demeure en l’air; 10° Que les suggestions du démon sont toutes physiques ; 11° Que nous participons à la peine, mais non à la coulpe du péché originel; 12° Qu’il n’y a de péché que dans le mépris de Dieu ; 13° Qu’il n’existe aucun péché de concupiscence ou d’ignorance. On le voit, c’était la résurrection du Pélagianisme, la destruction du surnaturel, la porte ouverte à la démoralisation.
28. Pour convertir une âme qui pouvait en pervertir tant d’autres, Bernard n’hésite pas, malgré ses nombreuses occupations et sa faiblesse toujours croissante, à faire le voyage de Paris; il s’abouche avec Abailard et le ramène par la persuasion à la pureté de la doctrine catholique. Le fier dogmatiseur se soumet comme un enfant et ne recule devant aucune promesse. Mais, à peine le saint l'a-t-il quitté que l’amour-propre se révolte ou cède à de perfides insinuations. Un nombreux concile doit se réunir à Sens. Abailard va trouver l’archevêque, se plaint de l’Abbé de Glairvaux et demande une conférence publique, un tournoi doctrinal, dont les évêques réunis seront les juges. Il ne doute pas que l’éclat de son élocution et l'habileté de sa dialectique ne lui procurent dans ce combat une victoire décisive ; il a choisi les armes et le terrain. L'archevêque transmet à Bernard cette sorte de cartel et le presse vivement de se rendre au concile. Le bruit de ce défi se répand de toutes parts; on attend avec impatience, ou même avec anxiété, la réponse de Bernard d’abord, puis le jour de la lutte. Le saint religieux, dont l’humilité répugne à se donner en spectacle comme le représentant de la vérité et le tenant de l’Église, décline ce
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périlleux honneur. Ses amis insistent, précisément dans l’intérêt de l'Église et de la vérité. Le concile s’ouvre le 2 juin 1140, lundi de la Pentecôte. Il est présidé par le métropolitain de Sens et l’évêque de Chartres, Geoffroy, légat du Saint-Siège. Là se trouvent Hélie, évêque d’Orléans, Hugues d’Auxerre, Hatton de Troyes, Manassès de Meaux; l’archevêque de Reims, Samson, avait également voulu s’y rendre avec quelques-uns de ses suffragants, parmi lesquels on remarque Joscelin de Soissons et Geoffroy de Châlons-sur-Marne. Le roi de France Louis VII y paraît à la tête de ses plus puissants feudataires, Guillaume, comte de Nevers, Thibaut de Champagne et Raoul de Vermandois. Les écolâtres en renom et les savants théologiens étaient accourus en grand nombre.
29. Abailard vint entouré de quelques partisans; mais là se trouvaient des vides; plusieurs manquaient au rendez-vous. Le plus fanatique, Arnaud de Brescia, qui les jours précédents ne le quittait pas plus que son ombre, s’était prudemment éclipsé; ce qu’Abailard n’observa pas sans une vive inquiétude. Sur l’invitation du président, Bernard se lève et lit au milieu du silence général sept propositions capitales extraites des ouvrages du novateur. Il le somme ensuite de les dénier ou de les prouver, s’il les reconnaît pour siennes. Dans ce dernier cas, il se déclare lui-même prêt à les réfuter. Devant une attitude aussi nette, une aussi catégorique énonciation, Abailard se trouble, décline le combat et se retire du concile, en interjettant appel au Souverain Pontife. Adversaires et partisans restent également désappointés. L’issue ne pouvait pas être plus misérable pour sa réputation, ni la démarche moins régulière pour un religieux. Le concile se contenta de réprouver les doctrines, sans rien décréter par rapport au docteur, mais en soumettant le jugement à l'autorité suprême. Voilà le fait dans toute sa simplicité, tel qu’il résulte de tous les documents de l’époque. Nul moyen d’en contester la réalité ou d’en atténuer la signification. Voilà le rôle que joua dans cette solennelle circonstance le prétendu vainqueur de saint Bernard, dont les philosophes et les historiens ne cessent de chanter le triomphe. Peut-on mentir plus audacieusement contre une plus complète évidence?
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30. En quittant l’assemblée, Abailard annonça qu’il prenait le chemin de Rome. Saint Bernard prit les devants en écrivant au Pape deux lettres, l’une en son nom, l’autre au nom et par ordre du concile. « C’était bien folie à moi, dit-il dans la première d’espérer un peu de repos, quand aurait disparu la rage léonine. Il est vrai qu’elle a cessé, mais non mon labeur et ma peine. Comme nous échappions au lion, le dragon nous tendait ses embûches. Celui-ci n’est peut-être pas moins dangereux guettant sa proie dans les ténèbres, que ne l’était celui-là rugissant sur les hauteurs. Mais il ne se tient déjà plus dans les ténèbres, il affronte le grand jour; ses virulantes feuilles sont répandues avec profusion, ses livres volent au loin. Dans les villes, dans les châteaux, les ténèbres sont données pour la lumière ; à tous est versé le poison, au lieu du miel, ou plutôt dans le miel même. Pour les peuples et les nations, on forge un nouvel évangile, on propose une nouvelle foi, on établit un fondement autre que le fondement antique. On discute des vices et des vertus en dehors de la morale, des sacrements de l’Église en dehors de la foi, du mystère de la sainte Trintié sans droiture et sans modération. Il s’avance ce Goliath confiant dans sa taille et sa force, couvert de cette armure qui brilla dans maints combats, précédé de son écuyer Arnaud de Brescia. L’écaille se joint à l’écaille, rien ne transpire à travers. L’abeille de France a donné le signal à l’abeille d’Italie; les voilà marchant contre le Seigneur et son Christ... Ce n’est pas sans verser des larmes que je descends dans l’arène contre le nouveau Goliath, quand tout le monde se prépare à ce spectacle. On craint que mon refus ne scandalise le peuple chrétien et ne redouble l’audace de l’ennemi. Dieu permet qu’il succombe. C’est à vous maintenant, ô successeur de Pierre, à juger s’il doit trouver un refuge auprès du siège de Pierre, celui qui combat les enseignements de Pierre. Vous êtes l’ami de l’Epoux, songez qu’il vous appartient de mettre l’Epouse à l’abri du mensonge et de l’iniquité. »
31. La réponse d’innocent ne se fit pas attendre. Elle condamnait formellement les innovations d’Abailard, en l’assimilant aux anciens hérétiques, en le frappant d’excommunication avec tous ses
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sectateurs, s’il persévérait dans ses mêmes doctrines. S. Bernard les réfuta dans une longue lettre que tous les éditeurs enlèvent à la correspondance du saint, pour la ranger parmi ses principales œuvres. Il n’est pas d’erreur ou de proposition téméraire émise par Abailard, pas d’insinuation cauteleuse, pas de subtilité, pas de sophisme, que l’œil du génie ne mette complètement à nu, que sa main puissante ne réduise à néant. « C’est la raison humaine que le concile de Sens condamna, » ose écrire un historien moderne. Disons plutôt et pour rendre témoignage à la vérité, qu’il condamna la déraison humaine, l’abus et l’opposé de la philosophie, en condamnant les aberrations théologiques.
32. Cela ressort avec une lumière irrésistible du traité composé contre ces mêmes aberrations. S. Bernard n’est, à proprement parler, d’aucune école philosophique. Par l’élévation de sa pensée, par la trempe même de son esprit, par l’éducation qu’il s’était faite, il plane bien haut au-dessus de toutes les écoles. Sans avoir besoin d’un échafaudage d’emprunt, d’une méthode conventionnelle, il plonge au sein de la vérité. Ni les réalistes ni les nominaux ne peuvent le réclamer pour leur disciple on leur coryphée. La synthèse et l’analyse lui sont également familières; il en est également indépendant. Il ne procède ni de Platon ni d’Aristote; nourri des livres saints, il procède de la Bible, il procède de Dieu. Les divines écritures se sont emparées de lui, ont pénétré son intelligence dans tous les sens : elles constituent sa doctrine et sa langue. Voilà le secret de sa supériorité; c’est avec de telles armes qu'il confond toutes les hérésies et soumet tous les pouvoirs au saint empire de l’Eglise. Abailard n’en a pas attendu les coups ; il s’est acheminé vers Rome; mais, apprenant que Rome l’a déjà condamné, il interrompt son voyage et va demander un asile à Cluny.
33. Pierre le Vénérable l’accueille avec une naïve admiration. Il obtient de lui la promesse qu’il renoncera pour toujours à ses périlleuses idées, seul moyen d'échapper à ses fatigantes et stériles agitations. Les paisibles habitants de Cluny seront désormais ses élèves, auxquels il ne transmettra que l’enseignement consacre
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par la tradition. Partagées entre l’étude et la prière, ses dernières années s’écouleront dans une douce paix, gage et prélude de la paix éternelle. Avec le concours du saint Abbé de Citeaux, Pierre obtient sans peine que Bernard intervienne dans cet heureux arrangement et qu’il se réconcilie pleinement avec son imaginaire antagoniste, son réel détracteur. Cette réconciliation amène celle de l’hérétique repentant avec Rome; l’excommunication est levée. Abailard commence une vie nouvelle et goûte un bonheur inconnu. Pierre le Vénérable l’entoure de ses attentions et de ses soins; il nous a laissé de lui le plus complet éloge, le vrai portrait d’un saint, pendant cette courte et dernière période de son existence. Elle ne dura que deux ans. Minée par ses longues infortunes, beaucoup plus que par le nombre de ses années, la santé d’Abailard déclinait de jour en jour. Il fallut priver les moines de ses leçons et l’abbaye de sa présence. Le charitable Abbé l’envoya dans une maison de son ordre, le prieuré de saint Marcel, près de Ghâlons-sur-Saône, séjour renommé par la salubrité de l’air et le plus agréable de toute la Bourgogne. Ce fut en vain; après une amélioration passagère, le mal empira. Voyant arriver son heure suprême, Abailard renouvela sa rétractation, qu’il avait déjà consignée par écrit et dans laquelle on ne voit rien que de parfaitement catholique. Ayant fait sa profession de foi d’une manière aussi touchante qu’explicite, il fit celle de ses péchés avec les sentiments du repentir le plus sincère et de la plus vive piété. Puis il reçut le saint Viatique et ne tarda pas à s’endormir du dernier sommeil.
34. Cette fin chrétienne d’un philosophe qui n’avait cessé de côtoyer l’abime pendant une vie si tourmentée, c’est son hôte qui la retrace dans une lettre à l’abesse du Paraclet. Héloïse devait-elle imiter enfin cette conversion? Il est permis de le croire. Elle eut tout le temps, d’arracher de son cœur les funestes attaches que la mort avait brisées; car elle devait survivre vingt ans à celui dont le nom est inséparable du sien. Abailard mourut en 1142, elle mourut en 1162. L’abbé de Cluny poussa la complaisance jusqu’à faire transporter au Paraclet, sans pompe, avec des précautions timides et furtives, le corps d’Abailard. Il composa même son épi-
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taphe,
ou la pompe ne manque pas, ni l’exagération, ni l’enthousiasme. II poussa la
charité plus loin; il alla visiter Héloïse, dont il admirait l’érudition, dont
il affirmait la sainteté. Les grandes âmes ont de ces généreuses illusions qui
ne sont pas inutiles au salut du monde, qui font éclore la vertu parce qu’elles
y croient d’avance. Quant aux œuvres d’Abailard, nous en avons assez dit sur la
principale, son Introduction à la théologie. Ajoutez à ce traité, qui n’est pas
déjà considérable et qui n’a guère pour objet que le premier des mystères,
l’Abrégé qu’il crut devoir en donner; puis une élucubration de morale,
intitulée : Scito teipsum : puis
encore un dialogue assez long entre un philosophe, un chrétien et un juif, avec
le recueil de ses lettres et quelques poésies sacrées, d’un mérite fort
contestable, ou plutôt sans aucune inspiration, c’est tout ce qui nous reste
d’un esprit qu’on veut absolument, dans un intérêt trop facile à comprendre,
nous faire accepter pour un génie. N’allons pas oublier les Sentences
contradictoires sur toute sorte de sujets, extraites des auteurs de toutes les
époques ; le Sic et non, le pour et le contre. En éditant cette patience et
téméraire collection, qui n’a pas d’autre mérite, M. Cousin pensait poser sur
le front d’Ahailard une couronne posthume ; il n’en est rien : copier sans
commentaire ne fut jamais créer. Le philosophe ecclectique donnait un aliment
de plus au scepticisme et faisait indirectement sa propre apologie.
35. Dans les luttes qu’il soutenait pour la saine doctrine et contre les erreurs de son temps. S. Bernard n’eut pas seulement des auxiliaires, il eut des précurseurs. Je ne puis consentir à m’éloigner de cette période si féconde en événements sans mentionner deux hommes à peu près oubliés ou méconnus par les historiens : Algérus de Liège et Rupert de Deutz. Le premier fut d’abord écolâtre de l’église Saint-Barthélémy dans sa ville natale. Ses éclatants succès dans cette utile et modeste fonction le firent transférer à la cathédrale peu d’années après. Il composa plusieurs remarquables ouvrages; mais le plus remarquable est son traité sur l’Eucharistie, dirigé contre les erreurs contemporaines. Pierre le Vénérable mettait ce livre au-dessus de tous ceux qu’on avait
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écrits sur le même sujet et dans la même direction. Un traité du même auteur sur la miséricorde et la justice n’offre pas moins d’intérêt, en montrant combien Algérus était nourri de l'étude des Pères. Il met largement à contribution S. Augustin, S. Amboise, S, Jérôme, S. Léon, S. Isidore de Séville. A la mort de Frédéric, l’évêque martyr de Liège, son ami, dégoûté du monde, il embrasse la vie religieuse et va se renfermer au monastère de Cluny. La date de sa mort est peu certaine. Les quelques érudits, Cave, Doujat, Iselin, s’accordent à la placer entre 1128 et 1130. Rupert est encore moins connu, bien que méritant d’avantage de l’être, à certains égards. On ne sait ni son origine, ni sa nationalité, ni le temps de sa naissance. Les Allemands le réclament pour eux, non sans une apparence de raison, puisqu’il fut supérieur de l’Abbaye de Deutz, en face de Cologne. Il avait reçu son éducation chez les Bénédictins de St-Laurent, près de Liège. Cette maison était depuis longtemps un célèbre foyer d’études, dont lui-même écrira la monographie. Ses prédilections intellectuelles l’entraînant vers la philologie et la métaphysique sacrée. Il a constamment pour objectif de lutter contre les tendances que des maîtres renommés montraient alors pour le naturalisme. Sous ce rapport, comme sous plusieurs autres, c’est un pionnier qui marche en avant de S. Bernard. Ses vues d’ensemble sur la Bible sont marquées d’un caractère d’élévation qu’on trouverait difficilement n’importe à quelle époque. Ni les calomnies ni les persécutions ne pouvaient manquer à cet intrépide défenseur de la vérité catholique. Il fut contraint d’abandonner son couvent et d’aller demander un asile à l’Abbé de Sigebert, qui plus tard fut évêque de Ratisbonne. Ses commentaires sur les livres saints le placent au premier rang parmi les exégètes de son siècle. Il montre là qu’il savait l’hébreu, n’en déplaise aux détracteurs du moyen-âge. Nommons seulement ses principaux ouvrages après celui-là : De Victoria Verbi Dei; Dialogus inter Christianum et Judœum ; De Glorificatione Trinitatis. Rupert a de plus écrit plusieurs notices historiques et quelques traités de morale ou d’ascétisme, où domine toujours le sentiment du surnaturel. Sa doctrine sur l’Eucharistie, malgré certaines
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ambiguités de langage, est en réalité celle de l’Eglise catholique ; et c’est en vain que les protestants en Allemagne1, ont voulu s’emparer de son nom pour autoriser leurs erreurs. Il ne mérité ni leurs éloges intéressés ni les critiques de certains théolégiens, qui s'en tiennent beaucoup trop à la lettre. Il mourut en 1125, selon l’opinion la mieux établie. Il a donc vu tomber sous les premières attaques de S. Bernard les funestes tendances qu’il avait lui-même combattues.
36. Le saint Abbé de Clairvaux ne laissaient pas ses œuvres incomplètes. Abailard terrassé, il poursuivit l’hérésie doctrinale et politique dans son plus dangereux représentant. Voici ce qu’il écrivait à l’évêque de Constance : « Auprès de vous s’est réfugié cet Arnaud de Brescia qui porte au front l’anathème de Rome. Ce qu’il ne peut plus chez les siens, il ne cesse de le tenter chez les étrangers. Il agite les peuples, il flatte les grands. Sa bouche est pleine d’amertume, ses pieds marchent rapidement dans une voie sanglante. Ennemi de la croix de Jésus-Christ, il sème la discorde, détruit la paix, fabrique de schismes, rompt l’unité, s’insurge contre les évêques, brave le pouvoir pontifical, bouleverse l’Eglise, sous les dehors de la pénitence et de la piété. Sachant cela, pouvez-vous ne point obéir à ce précepte de l’apôtre : « Otez le mal du milieu de vous? » I Corinth. V, 13. Peut-être cependant vaudrait-il mieux l’enchaîner que l’expulser, de peur qu’il ne porte ailleurs ses ravages. Ainsi l’avait ordonné le Pape dans sa prévoyante charité; mais il ne s’est jusqu’ici trouvé personne pour accomplir le bien2» Dans les mêmes circonstances, Bernard écrivait au légat Guy de Castello : « On me rapporte que vous êtes circonvenu par Arnaud de Brescia, cet homme dont la parole est un miel et la doctrine un poison, ayant les apparences de la colombe et les armes cachées du scorpion. Brescia l’a réjeté de son sein, Rome l’a frappé de son anathème, la France l’a chassé, la
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1. Shrûck, Histoire de l'Eglise Chrétienne, tom. xxvm, pag. 54 ; Néander, Histoire de la Religion, tom. v, pag. 449.
2. S. Bernardi Epist. excv.
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Germanie l’abhorre, l’Italie le repousse; et vous l’auriez accueilli ? Prenez garde que votre autorité n’augmente ses moyens de nuire ; il en a l’art et la volonté. Je suppose, si réellement vous avez cet homme auprès de vous, ou bien que vous ne le connaissez guère, ou mieux que votre intention est de le convertir. Plaise à Dieu que votre tentative ne soit pas inutile ! Est-ce d’une telle pierre qu’on suscite un enfant d’Abraham ? L’Eglise certes vous en aurait une grande reconnaissance. Il est permis d’essayer; mais la sagesse ne permet pas de dépasser le nombre déterminé par S. Paul : « Après une ou deux corrections, évitez l’homme hérétique, sachant qu’il est alors entièrement perverti. » Tit. III, 10. Après cela, recevoir un tel homme dans son intimité, lier avec lui de fréquents colloques, c’est éveiller l'idée d’un assentiment, c’est fournir des armes à l’ennemi. La vigueur apostolique ne l’a pas sans raison rejeté par-delà les Alpes. Or quelle cité, l’ayant accueilli, n’a pas désiré le renvoyer à sa terre natale ? Cette attitude vis-à-vis de tous, cette haine universelle, justifie pleinement la sentence portée contre lui; sa conduite en proclame la justice, quand sa langue se tait ou la nie. Favoriser un tel être, ne serait-ce pas se mettre en opposition avec le seigneur Pape, ou même avec le Seigneur Dieu. J’espère de votre sagesse et de votre droiture qu’instruit maintenant de la vérité, vous ne poserez à cet égard aucun acte qui ne tourne à votre honneur et ne serve à l’Eglise1.»