Darras tome 6 p. 340
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§ VII. Épître de Saint Barnabe.
63. Jamais peut-être, en aucun siècle, la Providence n’a multiplié autour de son Eglise les foyers de la lumière, et ouvert avec plus d’abondance les sources de la vérité. Il y a trois ans, on osait à peine parler à des érudits et à des critiques sérieux de l'Épître catholique de saint Barnabe. Que de fois n'ai-je pas relu les fragments grecs et latins qui nous restaient de ce précieux monument! A travers des non-sens, des inepties de copiste ou de traducteur, des lacunes irréparables, des erreurs révoltantes, je saisissais çà et là comme des éclairs du génie apostolique qui m'éblouissaient de clarté. Nul doute pour moi, j'avais sous les yeux un débris fruste et mutilé, mais qui avait réellement appartenu à l'Église primitive. Comment toutefois faire partager à d'autres une vue intime, une appréciation dont j'étais aussi certain que de mon existence? Le sentiment est chose personnelle, et notre époque essentiellement positive ne croit que sur des preuves palpables. Déjà pourtant, M. Freppel, convaincu lui aussi de la valeur de cette Épître, essayait de la venger des attaques dont elle était l'objet : « L'au-thenticité d'une œuvre, dit-il, peut s'appuyer sur un double ordre de preuves bien distinctes, selon qu'on examine le contenu même du livre, ou qu'on discute l'autorité de ceux qui l'ont cité. C'est ce qu'on est convenu d'appeler les preuves extrinsèques, empruntées au témoignage, et les preuves intrinsèques, tirées du livre même, de son fond ou de sa forme. Or, si nous appliquons ce double critérium à l'Épître de saint Barnabé, il est clair que l'argument traditionnel milite en faveur de son authenticité. Clément d'Alexandrie et Origène lui ont emprunté de nombreux passages dont nous retrouvons la plus grande partie dans le texte incomplet que nous possédons aujourd'hui. Saint Jérôme rapporte d'une part qu'on lisait cette Épître parmi les écritures « apocryphes; » et il affirme de l'autre que saint Barnabe l'avait réellement composée 1, mon-
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1. Unam ad œdificalionem Ecdesiœ psrtinentem epistolam composud Barnabait (S. Hieron., Catal. script, eccles.)
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trant par là qu'il emploie à cette occasion le mot « apocryphe » dans le sens de « non-canonique ; » et par le fait l'Épître en question n'a jamais été reçue dans le canon des saintes Ecritures. Il en est de même d'Eusèbe qui met l'Epître de saint Barnabé sur le même rang que celle de saint Jude, montrant qu'il n'a voulu constater qu'une chose, savoir : que beaucoup hésitaient à lui attribuer une autorité canonique, sans nier pour cela qu'elle fût de saint Barnabé1. Mais, dit-on, si l'inspiration divine n'a fait défaut à aucun apôtre, on ne voit pas ce qui aurait pu empêcher l'Épître de saint Barnabé d'être reçue comme canonique, si ce n'est qu'elle ne fut pas réellement son œuvre. L'argument ne laisse pas d'être spécieux, cependant une simple observation suffit pour le réduire à sa juste valeur. Il s'en faut bien que saint Barnabe doive être assimilé aux douze apôtres qui avaient reçu leur mission immédiatement du Christ, ou à saint Paul qui la tenait d'une révélation directe de Dieu. Si donc saint Luc donne au compagnon de saint Paul le titre d'apôtre, ce n'est pas dans le sens rigoureux du mot, mais selon la signification qu'y attachait saint Paul lui-même,
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1. Ce qui prouve qu'Eusèbe, en appliquant à l'Épître de saint Barnabé l'épithète de notos, illégitime, ne la prenait pas dans son sens propre, c'est qu'il emploie à trois reprises pour la désigner, une expression beaucoup plus adoucie, celle de antilogoménos, controversée. Il se sert également de ce dernier mot pour l'Épître aux Hébreux, pour le livre de la Sagesse, pour celui de l'Ecclésiastique qui, dans le principe, trouvèrent quelque difficulté à être admis dans le canon des Écritures. Il n'y a rien là qui puisse nous étonner. Comme les livres du Nouveau Testament n'ont pas été composés en un seul lieu ni en un seul temps, la collection complète ne pouvait être faite qu'après le premier siècle de l'ère chrétienne. Ce n'est qu'en se communiquant mutuellement les lettres que les divers apôtres leur avaient adressées, que les Eglises particulières pouvaient arriver à fixer le canon des Écritures par un consentement unanime. Or il devait se faire que l'une ou l’autre Épître, peu connue ou peu répandue dans l'origine, éprouvât quelque peine à être reconnue comme inspirée par telle communauté chrétienne, qui en prenait connaissance pour la première fois. Il ne faudrait pas s'imaginer que la deuxième Épître de saint Pierre, par exemple, aussitôt écrite, ait été répandue dans l'univers par plusieurs milliers d'exemplaires. L'imprimerie n'était pas là pour opérer ce qui nous paraît tout naturel, et ce qui alors eût été un prodige. Les choses ne se passaient pas ainsi. Les Églises se transmettaient de main en main, et, sans nul doute, avec beaucoup d’empresse-
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lorsqu'il appelait du même nom son disciple Épaphrodite 1. D'où il suit évidemment que l'Église a pu ranger l'Épître de saint Barnabé dans une catégorie inférieure aux écrits des apôtres proprement dits, sans qu'on puisse rien inférer de là contre son authenticité. La difficulté qu'on propose n'est donc pas de nature à infirmer les témoignages de l'antiquité 2. »
64. On ne saurait mieux élucider une controverse. Toutes les objections tirées des témoignages extrinsèques sont réduites au néant par la logique du savant professeur. Mais il restait la difficulté suprême et inextricable d'un texte mutilé, dont nul ne pouvait se résoudre à accepter les fautes évidentes, ou du moins les banalités invraisemblables. La traduction latine de l'Épître de saint Barnabe, publiée sur un manuscrit unique du VIIe siècle, ayant appartenu à la bibliothèque de Corbie, contenait des phrases comme celles-ci : « Le Fils de Dieu a dit : Résistons à toute iniquité, poursuivons-la de notre haine. » Évidemment ces paroles ne se trouvent dans aucun des Évangiles. La tradition aurait pu, sans doute, les conserver; mais, outre qu'elles ressemblent plutôt à
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ment; les lettres quelles avaient reçues des disciples du Seigneur. Il devait en résulter que plusieurs d'entre elles suspendaient leur jugement, ne se croyant pas suffisamment édifiées sur la véritable origine ou la valeur dogmatique de telle Épître en particulier. De là, sur bien des points, le doute, la contestation même. Quand plus tard le canon des saintes Écritures se trouva irrévocablement fixé, les Pères du IIIe et du IVe siècles les distinguèrent en deux classes, tout en les environnant d'une égale vénération : celles qui, dès l'origine, avaient été universellement admises, et celles qui, pour un motif quelconque, avaient rencontré çà et là une opposition momentanée. On appliquait à ces dernières les épithètes de antilégoménai, controversées, amphibaloménai, ballottées par l'opinion publique, etc.; aujourd'hui encore nous les appelons deutéro-canoniques, et de même qu'on s'explique l’hésitation de plusieurs à ranger parmi les Écritures canoniques telle Épître réellement inspirée, il n'est pas moins facile de concevoir que d'autres, excédant la mesure, aient pu regarder comme inspiré ce qui ne l'était pas. De la vient qu’Origène, par exemple, a pu assimiler l'Épître de saint Barnabé aux Écritures canoniques. Évidemment le jugement infaillible de l’Église pouvait seul opérer ce discernement, en délimitant le domaine de l’inspiration divine. (Note de M. Freppel, Pères apostoliques, pag. 87, 88).
2.Secessarium existimavi Epaphroditum, vestrum apostolum, mittere ad vos, (PbUipn , H, 23; cf. Ad. apost., xiv, 14.) — 2 Freppel, Les Pères apostol., pag 86-89.
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une réminiscence des psaumes qu'à une sentence évangélique, la formule : « le Fils de Dieu a dit, » était inusitée au siècle de saint Barnabé. Mille autres détails du même genre se rencontraient dans la version latine, les lambeaux du texte grec n'étaient pas moins fautifs; on était donc en droit de répudier l'ensemble d'un monument ainsi défiguré. Tous les historiens de l'église parlaient en ce sens de la lettre attribuée à saint Barnabé. La découverte du manuscrit sinaïtique nous apporte enfin le texte complet et intégral de cette Épître. Elle est digne de son auteur, et bien que certaines opinions, partagées d'ailleurs par plusieurs autres Pères de l'Église, au sujet de la durée définitive du monde; peut-être aussi une exagération trop marquée du système symbolique appliqué à l'Ancien Testament, n'aient pas permis de l'inscrire au canon des Écritures, elle n'en demeure pas moins incontestablement authentique. Nous la lisons aujourd'hui telle que la lisaient Origène et Clément d'Alexandrie; telle que les chrétientés primitives la lurent, après la ruine de Jérusalem et du Temple, quand les imaginations, frappées par ce grand événement, attendaient l'explication du dessein providentiel qui substituait l'oblation et l'autel eucharistiques aux victimes sanglantes et aux holocaustes de Jérusalem. La prétendue citation des paroles du Sauveur n'était qu'une erreur de copiste et de traduction : « Résistons à toute iniquité, poursuivons-la de notre haine, comme il convient à des enfants de Dieu. Os Prépei uios Théou. Tel est le véritable texte. Le traducteur avait lu dans un exemplaire incorrect : os eipei uios théou. Voilà pourtant à quoi tiennent les jugements passionnés et les ardentes controverses des savants! Une phrase mal copiée, une lettre prise pour une autre par un traducteur inattentif, donnent naissance à des débats séculaires, jusqu'au jour où la véritable leçon, inopinément retrouvée, fait disparaître tout l'échafaudage des critiques les plus hostiles.
65. L'abrogation complète et absolue du cérémonial et du culte mosaïques, remplacés définitivement par la religion de Jésus-Christ, telle est l'idée fondamentale que développe saint Barnabe dans son Épître. Elle commence ainsi : « Salut, Fils et Filles, au nom
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du Seigneur qui nous a aimés dans la paix!. Je surabonde de joie à la vue des merveilles de justice opérées en vous par le Seigneur. Heureuses et illustres âmes, vous avez reçu la grâce des dons spirituels! Je me félicite donc moi-même, et j'ose espérer mon propre salut, quand je vois l'effusion de l'Esprit-Saint répandu sur vous dans sa plénitude. Tels sont les sentiments qu'a fait naître en moi la visite de vos Églises. Dans cette confiance, je puis me rendre à moi-même le témoignage que durant ma prédication parmi vous, le Seigneur était avec moi. Et maintenant que la foi et la charité habitent en vous dans l'espérance du Seigneur, je me sens obligé à vous aimer plus que mon âme. En vous communiquant du peu que j'ai reçu, je m'assure à moi-même la récompense d'un ministère accompli près de fidèles tels que vous. Voilà pourquoi je m'empresse de vous écrire ces lignes, pour qu'à une foi sincère vous puissiez joindre une science plus parfaite. Le Seigneur a établi trois constitutions : la vie en espérance, la vie initiale et la consommation de la vie. Par les prophètes, il a établi le passé et frayé la voie au présent, qui nous initie à l'intelligence de l'avenir. » Ce coup d'œil jeté sur les destinées humaines résume admirablement le triple état d'espérance ; sous la loi ancienne; de foi depuis l'avènement du Messie prédit par les prophètes ; et de béatitude dans le royaume du ciel. « Je vous parlerai de ces grandes choses, continue saint Barnabe, non comme un maître, mais comme l'un d'entre vous, cherchant des sujets de consolation dans nos afflictions présentes, car les jours sont mauvais; l'ennemi a la puissance; et il nous faut plus que jamais être attentifs à considérer les voies du Seigneur. Or notre Dieu avait nettement déclaré qu'il ne plaçait point ses complaisances dans les victimes, les holocaustes
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1 Xoup£T£, uïot xaï OvYatepeç, êv ôvôjxaTi Kvpiou toù àY<w«)aàvToç r\\i.5.ç £v êipyjvy;.
La formule si éminemment chrétienne : In pace, se retrouve à chaque inscription des catacombes. On remarquera également l'apostrophe : 0 filii et filiae qui s'est conservée dans l'un des hymnes les plus joyeux du temps pascal. Cette expression n'est pas, comme on le croit généralement, syno-nyme de : Juvenes et Virgines. Dans le style apostolique, elle désigne tous les fidèles, engendrés à Jésus-Christ par la prédication de son Évangile. (Cf. I Cor., iv, 14-17; Gai., IV, 19; I Joan., il, 1.)
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et les oblations judaïques. » L'Apôtre invoque à ce sujet les parole» d'Isaïe : « à quoi me sert, dit le Seigneur, la multitude de vos victimes? Je suis rassasié d'holocaustes; je ne veux plus de la graisse de vos béliers, du sang de vos génisses et de vos agneaux. — Que m'importent vos jeûnes et vos lamentations? Rompez tout pacte inique; dénouez les fardeaux de violence et d'oppression dont vous accablez vos frères; remettez les esclaves en liberté, déchirez les contrats injustes; partagez votre pain avec les affamés; si votre prochain est nu, donnez-lui des vêtements; abritez les pauvres sous votre toit; tels sont les jeûnes qui me sont agréables, dit le Sei-gneur. Vous le voyez donc, Frères, la providence de Dieu en mettant ce langage sur les lèvres des prophètes, annonçait sous la loi antique le peuple nouveau qu'il devait former plus tard dans la foi en Jésus-Christ, son Fils bien-aimé. C'est à nous que s'adressent ces paroles ; elles nous avertissent de ne pas nous rattacher comme des prosélytes à une loi abrogée. Cependant ne nous y trompons pas, le Testament Ancien est à nous, il a cessé d'appartenir aux Juifs. Ne leur abandonnons point l'Écriture; nous la tenons d'eux, il est vrai; mais eux-mêmes l'ont brisée entre leurs mains, et la véritable alliance, celle de Jésus le Seigneur bien-aimé, est désormais scellée dans nos cœurs, par la foi et l'espérance qu'il nous a apportées. Telles sont les vérités que j'ai hâte de vous faire entendre, moi le plus humble d'entre vous. »
66. Ce programme de saint Barnabe était alors d'une actualité vivante. Si la ruine de Jérusalem était un désastre irréparable pour les Juifs, elle était une affliction pour les chrétiens convertis du judaïsme, qui n'avaient jamais cessé de tourner leurs regards vers la ville sainte, berceau de leurs ancêtres, et théâtre des principales actions du Sauveur. Aux uns et aux autres il fallait présenter ce grand événement sous son véritable jour, et montrer que le Temple détruit à Jérusalem était relevé dans tout l'univers par la religion de Jésus-Christ dont le culte mosaïque n'était que la figure. Le Nouveau Testament réalisant toutes les promesses de l'Ancien; la rédemption par Jésus-Christ accomplissant toutes les prophéties; l'autel eucharistique remplaçant celui des holocaustes; l'Église
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enfin, véritable héritière d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, élargissant le cercle étroit d'Israël et dilatant la postérité des patriarches sans mesure et sans fin : tel est le magnifique tableau que saint Barnabé voulait mettre en lumière. Il établit d'abord que la passion et la mort de l'Homme-Dieu ont constitué le véritable sacrifice, seul capable d'effacer les péchés du monde. « Le Seigneur, dit-il, a daigné se livrer à la mort pour nous obtenir par son sang la rémission de nos péchés. Les prophètes l'avaient annoncé à Israël. Il a été blessé pour nos iniquités, disent-ils; il a été meurtri pour nos crimes ; c'est dans ses plaies que nous avons trouvé notre guérison. Comme la brebis, il s'est laissé conduire à la mort; il a gardé le silence, comme l'agneau sous la main qui le dépouille. Et ne demandez pas pourquoi le grand Dieu nous est apparu dans l'humilité de la chair. Quand vos yeux ne peuvent supporter les rayons du soleil périssable qui brille au ciel, comment auraient-ils pu fixer le Dieu du ciel dans sa gloire? Le Fils de Dieu est donc venu dans la chair, pour porter le fardeau des péchés du monde. Il a voulu souffrir le dernier supplice, accomplissant les oracles prophétiques qui disaient : J'ai livré mes épaules à la flagellation et mes joues aux soufflets. Mais il vérifiait aussi cette autre parole : La pierre qu'on voulait rejeter de l'édifice est devenue le sommet de l'angle. » L'Apôtre développe cette idée et prouve que l'alliance scellée avec l'humanité par le sang rédempteur avait été attendue par tous les justes et prédite par tous les prophètes. Cette partie de l'Épître de saint Barnabé est celle qui a été le plus vivement critiquée, parce qu'elle s'appuie presque constamment sur une interprétation allégorique du Testament Ancien. « Dans le bouc émissaire qui devait porter les iniquités du peuple, dans la vache rousse dont le sang devait arroser le tabernacle, saint Barnabé voit une double figure du Christ qui a pris sur lui les iniquités du monde et purifié de son sang l'humanité tout entière. La circoncision d'Abraham sym- bolisait la circoncision du cœur et de l'oreille, la foi et la charité. Il découvre un sens moral dans la distinction des animaux purs et impurs, des mets licites et des mets défendus. Moïse tenant les bras étendus pour assurer la victoire d'Israël sur Amalec, le ser-
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peut d'airain élevé dans le désert offrent l'image de Jésus-Christ priant sur la croix pour le genre humain et guérissant de leurs plaies spirituelles tous ceux qui espèrent en lui. Enfin le sabbat lui-même, dit-il, est la figure de cette grande ère de sanctification ouverte par le Sauveur dans la loi nouvelle. » Nous ne croyons pas qu'un catholique soit tenté de répudier ces figures, dont chacune a été mille fois depuis commentée par les Pères de l'Église. Mais les protestants et surtout les rationalistes modernes se refusent à admettre un pareil système de symbolisme. Il est par trop arbitraire, disent-ils, et l'argumentation que l'auteur prétendait en tirer n'aurait pu produire aucune impression sur les Juifs; saint Barnabe n'eût point parlé ainsi. — Pour formuler une objection semblable, il faut complètement méconnaître la nature du mosaïsme et le caractère essentiel de ce culte tout figuratif. Nous pourrions rappeler ici que Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même s'était appliqué le symbole du serpent d'airain, celui de Jonas; et que saint Paul établissait en principe que « toute l'histoire des Hébreux était une figure du règne du Christ. » Mais sans recourir à ces témoignages d'origine chrétienne, il suffit de jeter un coup d'œil sur la littérature thalmudique pour se convaincre que les Juifs s'attachaient beaucoup plus encore au symbolisme de l'Écriture qu'au sens propre et littéral. Le mysticisme de leurs docteurs trouvait des symboles et des allégories jusque dans les caractères et les chiffres même du Livre saint. Il en devait être ainsi d'un peuple qui portait en germe les espérances du monde. Saint Barnabé dans son Épître parle donc aux Juifs leur propre langage. Quand il trouve dans la forme du Thau hébreu un emblème de la croix de J.-C, «son argument dont la force nous paraît bien minime, était peut-être de nature à faire plus d'impression sur ses lecteurs que la plus belle démonstration tirée du fond même de la religion chrétienne l. » Les œuvres de saint Augustin sont remplies d'inductions mystiques sur les allégories des nombres. Ce n'est certes point par ce côté que le génie de saint Augustin brille pour nous. Mais qui pourrait dire la valeur que ses contemporains ajoutaient à des calculs de ce
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1. Freppel. Des Pères apostoliques, loc. cit. =================================
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genre? La physionomie intellectuelle de chaque époque présente des variétés dont il faut tenir compte si l'on veut rester impartial.
67. Le sens tropologique que saint Barnabé cherchait de préférence dans l'Écriture sainte lui fournit, à propos de la durée approximative du monde, une vue qui a été adoptée par beaucoup d'autres Pères. « Nous lisons, dit-il, que Dieu a créé le monde en six jours, et qu'il s'est reposé le septième, consacrant ainsi et sanctifiant le sabbat. Considérez, Frères, le sens profond de cette parole. Un jour équivaut à mille ans, devant le Seigneur, c'est lui-même qui nous l'atteste par la bouche du Prophète. Si donc le Seigneur a tout fait une première fois en six jours, il consommera son œuvre en six mille ans, et se reposera au septième jour, quand le Fils de l'homme viendra juger les impies, détruire le règne de Satan, et transformer le soleil, la lune et les astres. » Ce chiliasme allégorique de saint Barnabé n'a rien de commun avec le système des millénaires dont nous parlerons plus tard. Soit qu'on veuille faire dater les six mille ans qu'il attribue au monde depuis le jour de la création par le Verbe ou depuis le jour de la régénération par Jésus-Christ, il n'en reste pas moins démontré que l'apôtre ne croyait pas que le jugement final dût suivre immédiatement la ruine de Jérusalem. Il attendait au contraire un long et vaste développement du monde nouveau formé par le Christ. « Le Seigneur, ajoute-t-il, disait aux Juifs : Votre sabbat actuel et vos néoménies me sont insupportables. Il voulait par là leur apprendre que le jour qu'il se réservait pour agréable était celui qui devait inaugurer le monde nouveau, le huitième jour, symbole du huitième âge, du repos éternel. Voilà pourquoi nous célébrons, dans une sainte allégresse, le huitième jour où Jésus ressuscita d'entre les morts, et apparut montant aux cieux. » Ces dernières paroles seraient inexactes si on les entendait de l'ascension de Notre-Seigneur, qui n'eut point lieu un dimanche. Mais l'expression de saint Barnabé n'emporte pas nécessairement ce sens ; elle peut s'interpréter uniquement de la résurrection de Jésus-Christ, lorsque, s'élançant du sépulcre, il s'éleva dans les cieux à la vue des gardes épouvantés. Quoi qu'il en soit, la substitution du dimanche au sabbat juif était dès lors un fait passé dans la pratique des chré-
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tiens ; nous avons donc la preuve que la célébration du dimanche est d'institution apostolique.
67. « Et maintenant, continue saint Barnabé, parlons encore de ce Temple de Jérusalem, dans lequel les malheureux Juifs avaient placé toutes leurs espérances, au lieu de les reporter sur Dieu lui-même. Le culte qu'ils pratiquaient dans le Temple différait fort peu de celui des Gentils. Aussi leur espérance fut vaine. Dans la guerre contre les Romains, leur Temple a été détruit. Il n'est plus : voyons pourtant s'il n'existe pas un autre temple de Dieu. Avant que nous eussions embrassé la foi, notre cœur ressemblait véritablement aux temples élevés par la main des hommes, c'était une demeure de corruption et de faiblesse. Livré au culte des idoles, il était le séjour des démons. Tout y était ennemi de Dieu. Mais voici que le Seigneur va se construire un temple digne de sa magnificence. Par la rémission des péchés que nous avons reçue, par l'espérance que nous plaçons dans le nom du Seigneur, nous sommes devenus des hommes nouveaux, une création complètement neuve. En sorte que Dieu habite véritablement en nous et dans le temple de notre cœur, par la parole de la foi, par la vocation à la promesse, par la sagesse de ses commandements, par les préceptes de sa doctrine. C'est ainsi qu'il prophétise en nous et qu'il y réside. Nous étions voués à la mort, et il nous ouvre les portes du temple intérieur, temple incorruptible et immortel élevé dans nos âmes par la pénitence. Quiconque aspire au salut ne doit donc pas s'arrêter à l'homme extérieur, il doit considérer celui qui habite dans l'homme et qui parle en lui, concentrant toutes les puissances de son âme dans l'admiration d'un langage qu'il n'a jamais entendu et qui dépasse tous ses vœux. Voilà le temple spirituel que s'est élevé le Seigneur. Autant et aussi clairement que je l'ai pu, je vous ai développé la doctrine du salut en rapport avec les événements actuels. Je n'essaierai point de vous parler de l'avenir, vous ne me comprendriez point. Il est encore enveloppé dans les paraboles. Mais il est une autre doctrine, une autre science, que je dois vous rappeler. Deux routes s'offrent à vous, celle de la lumière et celle des ténèbres ; la distance qui les sépare est immense ; les anges de
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Dieu, rayonnant de lumière, président à l'une, l'autre est gardée par les émissaires de Satan ; l'une a pour roi le Seigneur qui vit dans les siècles des siècles, l'autre est sous la puissance du prince de ce monde mauvais. L'homme instruit par la révélation de Dieu pourrait-il hésiter à suivre la voie de lumière et à marcher dans la route des commandements du Seigneur? La gloire attend le serviteur fidèle dans le royaume de Dieu ; l'impie qui aura pris l'autre route périra avec ses œuvres. Voilà pourquoi il y aura une résurrection et une rétribution finale. Je vous supplie donc, chefs des Eglises, si vous accordez quelque prix à mes exhortations, je vous conjure de persévérer dans le bien déjà commencé. Le Seigneur est procne, il vient avec sa récompense. Soyez les législateurs du bien; soyez des conseillers fidèles; bannissez toute hypocrisie du milieu de vous. Que le Dieu qui règne sur tout l'univers vous donne la sagesse, la science, l’intelligence de sa loi, qu'il vous donne surtout la persévérance. Soyez les disciples de Dieu, apprenez de lui ce qu'il demande de vous, et préparez-vous ainsi à son jugement suprême. Si vous avez conservé mon souvenir, méditez mes paroles ; que ma vigilance et mes vœux ne soient point stériles ! Telle est la grâce que je vous demande pour moi-même. Tant que vous vivez dans cette chair mortelle, accomplissez tous les commandements. C'est dans cette espérance que je vous adresse ces paroles de consolation. Fils d'amour et de paix, soyez tous sauvés. Que le Dieu de gloire, auteur de toute grâce, soit avec votre esprit ! Amen1. »
A ces traits de flammes, le lecteur aura reconnu, comme nous, l'éloquence apostolique. Saint Barnabé écrivit cette Epître après la ruine de Jérusalem ; c'est donc à tort, croyons-nous, que le Bréviaire romain le fait mourir la septième année du règne de Néron. Saint Chrysostome nous apprend au contraire qu'il parvint à une extrême vieillesse. Il fut martyrisé dans l'île de Chypre, sa patrie. Son corps fut découvert près de la ville de Salamine, en 485. On trouva sur sa poitrine un exemplaire de l'Évangile selon saint Matthieu, qu'il
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1. Epist. S. Baroab., Mas. sinaït.
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avait écrit de sa propre main. Ce précieux autographe fut envoyé à l'empereur Zenon.