Italie 11

Darras tome 20 p. 2

 

§   I.   Catalogues   Pontificaux.

 

   1. Les catalogues du Codex Regius et de Watterich1 consacrent au Pape Jean XIII la même notice, conçue en ces termes : « Jean, Catalogues évêque de Narni, Romain d'origine, était fils de l'évêque Jean 2. Il siégea six ans, onze mois et cinq jours. Deux mois seulement après son sacre, il fut l'objet d'un barbare attentat.  Le comte Rotfred de Campanie et le préfet Pierre, avec l'aide des fonction­naires de bas étage qu'on nomme Decarcones (dékarkônes -décurions), s'emparèrent de la personne du Pontife, l'enfermèrent dans le

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1.Codex Regius. fol* 12Z. Watterich. tom. I, p. 64-65.

2. Ainsi que le fait observer Novaës; cette expression que nous avons déjà rencontrée plusieurs fois dans le Liber-Pontificalis, signifie que le père du pape Jean XIII après avoir vécu dans le mariage s'était fait prêtre et qu'il était ensuite devenu évêque. (Cf. Novaës Joann. XIII, papa 137, tom. II, p. 185).

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p3 CHAP. 1.   — CATALOGUES  PONTIFICAUX.      

 

château Saint-Ange, puis l'envoyèrent en exil au fond de la Campanie. Il y resta dix mois et vingt-huit jours. Mais il arriva, par la permission divine, que le comte Rotfred mourut assassiné par Jean, fils de Cencius, et le pape revint à Rome, où il fut accueilli avec les puis grands honneurs. De son côté, l'empereur Othon le Grand, à la nouvelle de l'attentat commis contre le Pontife, était
accouru pour le venger. Il fit arrêter les consuls romains et les envoya en exil au delà des monts. Douze «décarcons» choisis parmi les plus coupables furent pendus. Quant au préfet de la ville, Pierre, principal auteur du forfait, il le remit entre les mains de Jean XIII, laissant au Pontife la faculté d'en tirer telle vengeance qu'il voudrait. Le Pape lui fit raser la barbe et l'exposa en cet état, suspendu par les cheveux, au cheval de Constantin, et livré aux insultes de la populace.  Après cette exhibition destinée à servir d'exemple aux rebelles, Pierre fut détaché du pilori ; on le revêtit de quelques misérables haillons, puis on le fit monter sur un âne, les mains attachées sous la queue de l'animal, et la tête coiffée d'une outre en guise de diadème. Deux autres outres étaient, suspendues à ses cuisses; une sonnette était aussi attachée à la queue de l'âne. Dans cet appareil, l'ancien préfet de Rome fut promené par toutes les rues, au milieu des huées de la foule. Après quoi il fut remis à Othon le Grand, qui l'exila en Germanie. Comme il n'était plus possible de sévir contre Rotfred de Campanie et son complice le vestiarius Etienne, tous deux morts, l'empereur ordonna d'ouvrir  leur sépulcre et  de jeter leurs cendres au vent. » 


   2. Le catalogue de Zwellen reproduit exactement ce récit, mais en le tronquant dans la dernière partie, c'est-à-dire en supprimant les les détails du pilori au cheval de bronze de Constantin et de la promenade expiatrice. dans les rues de Rome. Il les remplace par cette phrase laconique : «Othon1 le Grand se rendit à Rome et sévit contre les coupables, dont les uns moururent sur le gibet, les autres furent envoyés en exil1.» Nous préférons de beaucoup le

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1 Zwellens., Pair. Lit, tom. CCXIII. col. 1028.

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p4 PONTIFICAT  DE  JEAN  XIII   ('JCo-972).

 

naïf et authentique  récit du Codex Regius et du catalogue de Watterich. Il nous fait mieux comprendre la longanimité et la paternelle miséricorde de Jean XIII envers un rebelle aussi cou­pable et aussi dangereux que l'ancien préfet de Rome. Connait-on, en effet, beaucoup de souverains qui, pour un  pareil crime, se fussent contentés d'une punition aussi légère ? Nous avons d'ail­leurs un monument authentique attestant les éminentes vertus de Jean XIII. C'est l'inscription  qui fut gravée sur la tombe qu’il s'était choisie lui-même dans la basilique de Saint-Paul-hors-les-Murs. Elle est conçue en ces termes : « Ici reposent les restes du souverain pontife Jean XIII. Pasteur vigilant et sage, il se préoc­cupait de l'heure de la mort, et de son vivant il choisit ce lieu pour sépulture. Délivré par la clémence divine des liens terrestres, que les cieux lui soient ouverts par les mérites du sublime Paul ; mêlé au chœur des pontifies apostoliques qu'il partage les béati­tudes éternelles et les joies des saints. Vous tous qui lisez ces vers, dites d'un cœur pieux : Christ, faites miséricorde à votre serviteur, et s'il a commis quelques fautes, lavez-les dans le sang précieux qui a racheté le monde 1. »

   3. Le Regestum de Jean XIII, composé de trente-trois pièces intégralement conservées, est l'un des plus intéressants pour l’histoire ecclésiastique du dixième siècle. On y retrouve, prises sur le vif, toutes les difficultés et les aspirations d'une époque si pleine de mouvement et si féconde en orages. « Moi Jean XIII, pape de la sainte et apostolique église de Rome, écrit le pontife aux chanoines

Pontificis summi hic clauduntur membra Joannis, Qui prudens pastor persolvens débita mortis, Islhio praamonuit moriens sua membra locari, Quo pietate Dei resolutus nexibus atris, Egregii Pauli meritis conscendat in œthra, lntei- apostolicos caelorum gaudia metat, Gaudeat, exultef, eocie'as cœtibus almia, .licite corde pio relegeutes carmiua cuncti: "ilirlate, tu lamuli uiisertus, scelera purga. Sanguine qui ssneto redemisti crimine mundum, (Watterich, tom. I. p. 86.)

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p5 CHAP. I.  — CATALOGUES   PONTIFICAUX. 

 

de Bologne, me trouvant dans la cité de Ravenne avec les évêques d'Italie, j'ai vu venir à mon audience et se prosterner à mes pieds les prêtres et diacres de l'église de Bologne. Ils m'ont présenté une lettre du seigneur pape Léon V, de sainte mémoire, exemptant leur église de toute charge et redevance. Au mépris de cette im­munité apostolique, on les accable aujourd'hui d'impôts de toute nature et ils sont dans l'impossibilité de nourrir les pauvres, d'en­tretenir les veuves et les orphelins 1. » Jean XIII ordonnait donc, sous peine d'anathème, à tous les ducs, marquis, comtes et juges, de cesser leurs injustes vexations (967). Du sein de ce même concile de Ravenne, il envoyait en Germanie les bulles d'érection de Magdebourg en archevêché. «Sous l'inspiration de l'Esprit Saint, disait-il, par les mérites du prince des apôtres Pierre et du vase d'élection, le sublime Paul, nous voulons que toute la catholicité sache que Rome, la capitale du monde, et le siège apostolique si longtemp  livrés aux fureurs des impies n'ont dû après Dieu leur délivrance qu'aux magnanimes efforts de l'empereur auguste Othon, couronné César, trois fois grand et béni. C'est pour répondre aux désirs de ce pieux prince que, dans le synode réuni de tous les points de l'Italie à Ravenne, nous érigeons, par ces présentes, la ville de Magdebourg en métropole 2. » Parallèlement à celte faveur, Jean XIII se voyait obligé d'expédier en Germanie une sentence d'excommunication contre l'archevêque Herold de Saltzbourg, qui s'était allié aux Maggyars hongrois pour piller avec eux les cités, les monastères, les églises et les campagnes de son propre pays 3. On aime à ren­contrer parmi les bulles délivrées au concile de Ravenne un privi­lège en faveur de l'évêque de Ferrare, Martin, et de son église 4. Martin était l'ancien ermite du lac de Garde, le libérateur de l'im­pératrice Adélaïde. La captive de la tour de Garde, en retrouvaut la gloire et la splendeur du trône n'avait point oublié ce serviteur si dévoué, si persévérant et si humble. Le reste du Regestum de

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1. Joann., XIII. Epist.i; Pair. laU, tom. CXXXV, col. 931.

2. Ibitî., Episl. il.

3.IbM., Episl. m, col. 954.

4.Ibid., Epist. IV, col. 956.

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p6 PONTIFICAT DE JEAN XIII   (965-972).

 

Jean XIII atteste une lutte incessante contre les entreprises des laïques sur les églises ou les monastères et contre l'esprit d'indisci­pline qui se manifestait à la fois parmi le clergé et le peuple et jusqu'au sein des congrégations religieuses. Othon le Grand aidait le saint pontife de tout son pouvoir. Jean XIII lui en témoigne à plusieurs reprises sa reconnaissance. On  n'avait point encore à cette époque inventé la fameuse théorie de la séparation de l'Eglise et de l'État. On croyait, au contraire que l'alliance des deux pouvoirs religieux et civil est la meilleure garantie de l'ordre, de la paix et du bonheur public. C'est ce que Jean XIII disait au roi d'Angleterre Edgard Ier en ces termes : « Nous vous félicitons, illustre et glorieux fils, d'avoir compris que la bienveillante sollicitude dont vous en­tourez les églises, est la meilleure preuve que vous puissiez donner à vos sujets de votre paternelle tendresse à leur égard 1. »


   4. La réaction violente dont les catalogues pontificaux nous ont fait connaître le détail se produisit à Rome dès la première année du pontificat de Jean XIII. La noblesse, si longtemps accoutumée à dominer seule dans la ville éternelle par ses consuls-patrices, ne pouvait se résigner à la perte de son pouvoir. Elle profita de l'éloignement de l'empereur Othon le Grand pour incarcérer d'abord puis expulser le pape Jean XIII qui s'était remis en possession de tous les droits de la puissance souveraine (janvier 966). La chronique de Léon d'Ostie 2 nous apprend que le pontife exilé chercha un refuge près du comte de Capoue, Pandolphe, et qu'en reconnais­sance de l'hospitalité reçue en des conjonctures si pénibles, il érigea le siège épiscopal de Capoue à la dignité métropolitaine. Vers le mois d'octobre suivant, l'empereur, accompagné de son fils aîné, Othon II, qui portait déjà le titre de roi d'Italie, franchit les Alpes. A la nouvelle de son approche, les Romains se hâtèrent de rappeler le Pape. On sait le châtiment exemplaire infligé aux rebelles par Olhon le Grand. Ensemble le pontife et l'empereur se rendirent à Ravenne où dans un nombreux synode composé d'évêques italiens,

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1.Uoan. XIII. Epist. xxii, Patr. Lat., tom. CXXXV, col.985. Léo  Jstiens. Ctronic., Lib. II.

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p7 CHAP. I. —  EMHItE DE BYZANCK.  

 

gaulois et allemands, le territoire de l'antique Pentapole fut solennellement restitué au Saint-Siège et aux papes vicaires des apôtres.; Sanctorum opostolorum vicariis potestatem et honorent omnem contradidit2. Le jour de Noël 967, le jeune roi Othon reçut de Jean XIII la couronne impériale dans la basilique de Saint-Pierre et fut asso­cié au trône paternel. Cette nouvelle fut transmise aux populations de Germanie par un message où Othon le Grand déclarait  que « son fils venait d'être élevé par le seigneur apostolique à la dignité impériale. » Ces paroles du diplôme officiel constatent une fois de plus le droit absolu du Saint-Siège pour le choix et le couronne­ment des empereurs. Sur les entrefaites, le roi déchu, Bérenger II, mourait dans une prison de Bamberg où il avait été enfermé avec sa femme Willa (966). Son fils aîné Adalbert le suivit de près dans la tombe. Son second fils se réfugia à la cour de Byzance dans l'es­poir d'y trouver un appui efficace. Il se vantait des sympathies que sa cause avait encore dans la péninsule où, disait-il, les populations ne supportaient qu'avec horreur le joug des princes germains. Si l'on consentait à expédier des rives du Bosphore une armée navale sur les côtes de l'Apulie ou de la Calabre, ses partisans, au nombre de plus de dix mille, l'accueilleraient avec enthousiasme et aide­raient les Grecs à chasser d'Italie et à renvoyer dans leurs forêts d'Outre-Rhin les envahisseurs allemands.

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon