Plotin

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21. Après ce début qui trouverait mieux sa place à la fin de l'œuvre, Porphyre nous montre son héros suivant dès l'âge de huit ans les leçons d'un maître de grammaire. C'est à peu près l'histoire de tous les enfants. Un détail un peu plus étrange vient ici se placer sous la plume du biographe. Il paraît qu'à huit ans Plotin avait encore une nourrice. Il fallut que cette femme lui fît comprendre elle-même que son rôle était fini. Beaucoup d'enfants n'auraient pas eu besoin qu'on le leur fît remarquer. A vingt-huit ans, Plotin s'adonnait entièrement à la philosophie. Il entendit successivement tous les docteurs qu'Alexandrie possédait en ce temps; mais il revenait de leurs leçons triste et découragé. Enfin on le conduisit à Ammonius, et quand il le connut, il s'écria: Voilà celui que je cherchais! Depuis ce jour, il demeura assiduement près d'Ammonius. Lorsque l'empereur Gordien se prépara à faire son expédition contre les Perses, Plotin, alors âgé de trente-neuf ans, se mit à la suite de l'armée, dans l'intention d'aller étu­dier les doctrines philosophiques de ce peuple. Il se proposait de pousser ses investigations scientifiques jusque dans les Indes. Mais le meurtre de Gordien en Mésopotamie coupa court à ces projets. Plotin en cette circonstance courut quelques dangers; il eut assez de peine à regagner Antioche. Ce fut alors que, sous le règne de Philippe, il vint à Rome fonder une école philosophique. Il avait alors quarante ans. Sa méthode d'enseignement avait beaucoup d'analogie avec celle de Socrate. Il permettait à ses disciples de lui

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1. Porphyr., Ptotini Vita, cap. II. — 2.Ibid. cap. il.

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proposer toutes leurs questions; ce qui faisait plus d'une fois dégé­nérer la leçon en conversations oiseuses.  Du reste, et nous notons ce point, le biographe constate que Plotin enseignait ce qu'il avait appris d'Ammonius 1. Il n'y avait donc pas dans son enseignement l'hostilité déclarée contre la foi chrétienne que Porphyre cher­chera plus tard à y introduire. Jusqu'ici Porphyre n'avait pas encore été en relations personnelles avec le maître. « Mais, dit-il, la dixième année du règne de Gallien (263), je partis de Grèce pour Rome, avec Antonius de Rhodes. J'y trouvai Amelius, qui depuis dix-huit ans assistait aux leçons de Plotin et me le fit con­naître. Plotin était alors dans la cinquante-neuvième année de son âge. Je demeurai avec lui cette année et les cinq suivantes, jus­qu'à un voyage que je dus faire en Sicile, la quinzième année du règne de Gallien (2G8), et pendant lequel Plotin mourut 2. » Tel est, dans ses lignes générales, le canevas biographique sur lequel Porphyre s'est donné la mission de broder une théophanie. Trans­former un homme, un philosophe, en une divinité n'était pas fort difficile dans un milieu social où, par senatus-consulte, on décré­tait chaque jour l'apothéose de tant d'empereurs. Voici le procédé adopté par Porphyre. On le trouvera quelque peu analogue à celui de nos modernes spirites. «Parmi les sophistes contemporains, dit-il, on comptait alors un Alexandrin, nommé Olympius, qui avait suivi, de même que Plotin, les leçons d'Ammonius Saccas. Par un sentiment de basse jalousie, Olympius devint l'ennemi déclaré de Plotin. Il eut recours à des opérations magiques, dans le but de jeter un sortilège sur son rival. Mais ses plus redoutables conju­rations échouèrent, et leur effet se retourna contre lui-même : Il faut, s'écria-t-il, qu'une vertu puissante habite l'âme de Plotin! — Cependant celui-ci s'était aperçu dès le premier instant des tentatives magiques essayées contre lui par Olympius. Il dit à ses disciples : En ce moment même, le corps d'Olympius éprouve des convulsions terribles et se resserre comme une bourse3!»—Evidem­ment Porphyre fait ici son premier pas dans la déviation magique

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1. Porpbyr., Ploiiai Vita, cap. in.—2. Ibid., cap. iv, v, vi. — 3. lind,, cap. x*

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reprochée par saint Augustin à une fraction de l'école de Plotin. Seulement nous supplions les lecteurs de prendre les mots pour ce qu'ils valent, et de ne se contenter, en cette matière, ni du dédain affecté des rationalistes, ni de l'indifférence un peu sceptique du monde officiel. Il faut savoir ces choses, si l'on veut comprendre le règne du paganisme dans l'antiquité, et si l'on veut en prévenir le retour. Porphyre croyait au surnaturel magique. Moins on le dit dans l'histoire de convention, plus il faut le dire dans l'his­toire impartiale. Il semble que, de nos jours, la vérité fasse peur, tant on l'a diminuée! De sorte qu'en présence des illusions démo­niaques qui nous envahissent, les plus fermes esprits se montrent déconcertés. Comme si l'Évangile de Jésus-Christ n'était pas une lutte divine contre le démon ! Qu'on le veuille donc enfin com­prendre. Il y a un surnaturel satanique, dont les manifestations, dans la civilisation païenne, étaient des faits notoires, constants, avérés. Depuis qu'abjurant la grâce de leur baptême, les peuples retournent au scepticisme pratique, le démon reprend plus visible­ment son empire. L'église catholique le sait; elle veille pour le salut du monde. Elle a ses exorcismes tels que Jésus-Christ les avait enseignés aux apôtres. Elle les maintient, en dépit des sar­casmes de l'incrédulité, ou des railleries de la foule. Un jour, et peut-être n'en sommes-nous pas très-éloignés, on demandera de toutes parts à l'Église de chasser les démons qu'on laisse téméraire­ment rentrer parmi nous.

 

22. Porphyre, sur ce point, ne ressemble guère au masque de fantaisie sous lequel le voltairianisme l'avait déguisé. Rien n'est moins esprit fort que lui. Il croit au diable ; mais, à la différence de l'Église qui y croit de même, Porphyre adore le diable. C'est là tout le secret de l'idolâtrie, bien que nos modernes rationalistes soient convenus de ne jamais le dire, et qu'ils s'efforcent de dé­cerner à Porphyre un brevet d'éclectisme, ou un diplôme de phi­losophe néoplatonicien. Ce n'est pas notre faute si, découvrant à chaque pas les preuves que, depuis trois cents ans, on falsifie l’histoire, nous le répétons avec autant d'énergie. Arrière donc le Porphyre de nos manuels! et continuons à enregistrer les paroles

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du véritable Porphyre. « Plotin, dit-il, avait manifesté dès sa naissance quelque chose de supérieur, aux autres hommes. Un prêtre égyptien, qui le vit à Rome, le pria d'assister à l'évocation d’un démon familier qui obéissait à sa voix. L'évocation devait avoir lieu dans un oratoire d'Isis, le seul lieu de Rome que cet Egyptien eût déclaré pur. Le démon fut évoqué; mais, à sa place, on vit paraître un dieu d'un ordre supérieur. L'égyptien s'écria : Vous êtes heureux, Plotin, vous avez pour démon familier un dieu de la catégorie la plus élevée1! » —Entre les évocations spirites et cette évocation égyptienne, quelle différence y a-t-il? Aucune. Porphyre ajoute : « Plotin, qui avait pour démon un dieu, tenait toujours les yeux de son esprit divin attachés sur ce divin protec­teur. Un jour, Amelius, qui était fort exact à sacrifier et qui célé­brait avec soin les néoménies, pria Plotin de venir assister à une cérémonie de ce genre. Plotin lui répondit : C'est aux dieux à me venir chercher et non pas à moi de les aller trouver 2 ! — Il avait une connaissance si parfaite du caractère et des pensées des hommes qu'il prévoyait ce que chacun d'eux deviendrait dans l'avenir. On avait volé un bijou de prix à Chioné, respectable ma­trone qui vivait chastement dans la viduité. Plotin fit comparaîtra tous les esclaves de la maison ; il les envisagea, et, montrant l'un d'eux, il dit : Voilà le coupable ! C'était vrai 3. — Il s'aperçut un jour des pensées de mélancolie qui m'obsédaient. Je songeais à me suicider. Il vint me trouver dans la chambre que j'occupais, me dit que ma raison n'était pas saine et m'ordonna de voyager. J'obéis ; je partis pour la Sicile, où j'eus l'occasion d'entendre les leçons d'un célèbre philosophe, Probus, de Lilybée ; mais, à mon retour, Plotin était mort4. » La gradation suivie par Porphyre est sensible ; il commence par établir, en thèse générale, que Plotin avait une puissance, une vertu (dunamin) supérieure au reste des mortels. Il le montre en communication avec les dieux supérieur et lui attribue le don de lire dans les consciences. On pardonnera

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1. Porphyr., Plotini Vita, cap. x. — 2. Id., ibid. — 3. Iàid., cap. il. — 4. Ibid., cap. iiv,

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au biographe d'intercaler dans son récit les éloges personnels qu'il se vante d'avoir reçus du maître. Ainsi, dit-il, « un jour qu'à la fête de Platon je lisais un poème sur le Mariage sacré, Plotin me dit, de façon à être entendu par tous les assistants : Vous venez de nous prouver que vous êtes en même temps poète, philosophe et hiéro­phante!— Une autre fois, je relevais, dans le travail de Diophante, l'un de mes condisciples, certaines erreurs de morale. Je fis un si grand plaisir à Plotin qu'il répéta plusieurs fois : Frappez toujours de la sorte, et vous deviendrez la lumière de la Grèce 1! » — Ces échappées d'amour-propre relèvent d'autant le rôle que Porphyre prétendait s'attribuer après coup, et pouvaient dans sa pensée donner plus de crédit à l'allégation suivante : « Il y avait en ce temps-là, dit-il, beaucoup de chrétiens. Parmi eux se trouvaient des apostats de l'antique philosophie, tels que Adelphius et Aquilinus. Ils colportaient les ouvrages d'Alexandre de Lybie, de Philicamus, de Démostrate et de Lydus; s'appuyant surtout des révélations de Zoroastre, de Zostrien, de Nicothée, d'Allogène et de Mésus. Ces sectaires séduisaient un grand nombre de personnes et se trompaient eux-mêmes, en soutenant que Platon n'avait pas pénétré la profondeur de l'intelligible. Plotin les réfuta longue­ment dans ses conférences et écrivit à ce sujet le livre contre les Gnostiques2. » Dans cette affirmation de Porphyre, nous avons la preuve la plus insigne de sa mauvaise foi. Il voudrait laisser croire au lecteur que Plotin combattit le christianisme, et il se trouve que les prétendus chrétiens, attaqués par Plotin, sont des gnostiques. Son témoignage est cependant précieux à un autre point de vue. Comme renseignement historique, il est important de savoir que la gnose avouait hautement ses relations avec la doctrine de Zoroastre. Quoi qu'il en soit, Porphyre se donne en­suite la satisfaction de nous apprendre que si Plotin le tenait déjà en si haute estime, Amelius, disciple de Plotin, alla jusqu'à lui faire hommage de son traité: Sur la différence entre la  doctrine de Plotin et celle de Numenius. « Il me le dédia, dit-il, sous ce titre :

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1. Plot, fit., cap. iv. — 2. Ibid., cap. xvi.

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A Basile. C'était mon nom avant que je me fusse appelé Porphyre. Dans la langue de mon pays, Malck, mon nom patronymique, si­gnifie roi, et équivaut au Basiléeus; (Basile) des Grecs 1. »

 

23. Si intéressante que put être cette révélation pour la posté­rité, Porphyre comprenait que tout cela n'établissait pas suffisam­ment le dogme de la divinité de Plotin. Or, c'était là pour lui le point capital. « Pourquoi, dit-il, m'arrêter si longtemps sur le rocher, ou sous le chêne? selon le mot d'Hésiode 2. Qui Daimonèspeut être plus sage qu'Apollon, ce dieu qui a dit lui-même : Je sais le nombre des grains de sable et l'étendue de l'océan ; je comprends le langage du muet; j'entends celui qui ne parle pas? Or, Amelius consulta Apollon pour savoir ce qu'était devenue l'âme de Plotin. L'oracle lui répondit par ces vers : Démon, qui étais homme et qui maintenant as pris place dans la hiérarchie divine des , dé­livré des liens de la nécessité qui enchaîne l'homme et du tumulte que causent les passions corporelles ; soutenu par la vigueur de ton esprit, tu te hâtes d'aborder au rivage qui n'est jamais sub­mergé par les ondes loin de la foule des impies, pour marcher dans le sillon des âmes pures, voie divine de lumière, où la jus­tice habite dans un lieu saint, loin de l'injustice odieuse ! Dépouillé de ton enveloppe mortelle, sorti du tombeau de ton âme démo­niaque, tu es entré dans le chœur des Daimonès où souffle un doux zéphyr; là règnent l'amitié et le désir agréable toujours accompa­gnés d'une joie pure; là on s'abreuve d'une divine ambroisie; là les amours sont célestes, l'air qu'on respire est celui de l'immortalité! C'est là qu’habitent les fils de Jupiter qui vécurent dans l'âge d'or, les frères Minos et Rhadamanthe, le juste Eaque, le divin Platon, le vertueux Pythagore, en un mot tous ceux qui ont formé le chœur de l'amour immortel et qui, par leur naissance, sont de la même

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1 Plot. Vit., cap. xvii. Le Melek ou Malk phénicien, signifie en effet roi, et Porphyre, tyrien d'origine, portait réellement ce nom, avant de l'échanger contre celui de Hodfuros, titre impérial, puisque la pourpre était alors le privilége des Céaurs.

2.   AXXà t£ji (toi taûxa irepi Spûv t\ Tiep! jiÉTpriv;

(Hesiod., Theogon., ver». î5,)

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race que les plus heureux des daimonès .» Voilà comment, à l'aide de la théurgie idolâtrique, et en vertu d'un oracle d'Apollon, Porphyre a pu élever des autels à son héros. Cette tentative de théophanie posthume constitue l'un des plus curieux épisodes de la réaction païenne contre le christianisme. Mais le Plotin réel y fut complètement étranger.

 

24. Les livres écrits par ce philosophe étaient au nombre de cinquante-quatre. La plupart de leurs titres supposent une puissance de métaphysique peu commune : du Beau, de l'Immortalité de l'âme; de l'Intelligence, des Idées et de l'Être, des trois Hypostases principales; l'Être un et identique est partout tout entier ; Impas­sibilité des choses incorporelles; de la Contemplation, de la Beauté intelligible; les Intelligibles ne sont pas hors de l'intelligences : ce simple énoncé de travaux suffit pour donner une haute idée de la portée philosophique de Plotin et pour laisser entrevoir que les principales données de la théologie chrétienne lui étaient fami­lières. S'il en faut croire Porphyre, Plotin aurait composé des ou­vrages d'une nature fort différente sous ces titres : De l'Influence des astres ; du Destin ; du Suicide raisonnable ; du Démon qui nous est échu en partage 3. Il y aurait là une tendance prononcée vers les aberrations de la magie et des doctrines fatalistes du pa­ganisme. Mais comme ce qui nous reste des écrits de Plotin a subi l'arrangement posthume de Porphyre, il est impossible aujourd'hui de savoir ce qui appartenait en propre au disciple d'Ammonius Saccas. «Des cinquante-quatre livres laissés par lui, dit Porphyre, les uns ont été composés dans la jeunesse de l'auteur; les autres lorsqu'il était dans la maturité de son âge et de son talent; enfin, les derniers, lorsque son corps succombait déjà sous le poids des infirmités; ils se ressentent de l'état d'épuisement dans lequel ils furent écrits4. Il daigna me charger moi Porphyre, tyrien de nais­sance et son intime ami, de mettre la dernière main à ses ouvrages. C'est qu'une fois qu'il avait écrit, il ne pouvait ni retoucher ni même relire ce qu'il avait composé, parce que la faiblesse de sa

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1. Plot. Vita, cap. ixn. — 2. Ibid., cap. iv-vi. — 3. lbia. — 4. Ibid., cao. n.

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vue lui rendait toute lecture fort pénible. Le caractère de son écriture, très-menu et très-irrégulier, formait une autre difficulté à ce travail de révision. Tout entier aux idées, il négligeait l'ortho­graphe et ne prenait pas même la peine de séparer les mots 1. Du reste, son style est vigoureux, substantiel, renfermant plus de pensées que de phrases, souvent plein d'enthousiasme et de sensi­bilité. Le philosophe suit plutôt ses propres inspirations que des idées transmises par tradition. Les doctrines des stoïciens et des péripaticiens sont secrètement mélangées dans ses écrits. La méta­physique d'Aristote y est condensée tout entière. Il montrait dans la spéculation un génie original et indépendant2. » Cette direction de sa pensée vers la contemplation métaphysique n'excluait point cependant les vues d'application pratique. Ainsi il profita du crédit dont il jouissait près de l'empereur Gallien et de l'impératrice Salonine « pour les prier de faire rebâtir une ville ruinée de la Campanie, et de la lui donner avec tout son territoire, afin qu'il put l'administrer d'après les lois de Platon. Son intention était de nommer cette cité modèle Platonopolis et d'y aller demeurer avec ses disciples. Malheureusement le projet, contrecarré par des cour­tisans jaloux, ne put aboutir3. » On se console assez facilement de cet échec. Les villes d'Utopie et d'Icarie, rêvées dans tous les mi­lieux sociaux où la décadence morale étreint les âmes, n'ont jamais réussi. Ce dont on ne prend pas si facilement son parti, c'est que la véritable œuvre de Plotin, son monument réel, ait été, en somme, revu, corrigé et publié, sans aucun contrôle possible, par Porphyre, qui le divisa en six sections arbitraires, à chacune desquelles il donna le titre d'Ennéade. six « J'ai partagé, dit-il, les cinquante-quatre livres de Plotin en six ennéades (neuvaines), en l'honneur des nombres parfaits et neuf. J'ai réuni dans chaque ennéade les livres qui traitent de la même matière, mettant toujours en tête ceux qui sont les moins importants. La première ennéade comprend les traités de morale sous neuf titres : Qu'est-ce que l'animal, qu'est-ce que l'homme? des Vertus; de la Dialec-

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1. Plot. Vita, cap. viii. 2.Ibid., cap. XIV. — 3. Ibid., cap. xn.

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tique; du Bonheur; le Bonheur consiste-t-il dans la durée? du Beau ; du premier Bien et des biens secondaires ; de l'Origine des maux; du Suicide raisonnable 1. » Le lecteur voudra peut-être savoir de suite ce que Plotin ou Porphyre entendait par le sui­cide raisonnable. Le voici : « Il ne faut pas, dit Plotin, faire sortir par violence l'âme du corps, de peur qu'elle n'emporte, dans cette séparation forcée, quelque chose d'étranger, c'est-à-dire de cor­porel ; car, dans ce cas, elle emportera cet élément étranger en quelque endroit qu'elle émigre. Par émigrer, j'entends passer dans un autre séjour. Il faut, au contraire, attendre que le corps tout entier se détache naturellement de l'âme, alors celle-ci n'a plus besoin de passer par un autre séjour; elle est complètement déli­vrée du corps. Quand on emploie la violence, ce n'est pas le corps qui se détache de l'âme, c'est l'âme qui fait effort pour s'arracher au corps, et cela par un acte qui s'accomplit, non dans l'état d'im­passibilité qui convient au sage, mais par l'effet du chagrin, de la souffrance ou de la colère. Or, un tel acte est illicite. Mais, si l'on sent approcher le délire ou la folie, ne saurait-on les prévenir? D'abord la folie n'arrive guère au sage; ensuite, si elle lui arrive, il faut mettre cet accident au nombre des choses inévitables qui dépendent de la fatalité, et relativement auxquelles il faut se dé­cider, moins d'après leur bonté intrinsèque, que d'après les cir­constances : car peut-être le poison auquel on aurait recours pour faire sortir l'âme du corps ne ferait-il que nuire à l'âme. S'il y a un temps marqué pour la vie de chacun de nous, il n'est pas bon de prévenir l'arrêt du destin, à moins qu'il n'y ait nécessité absolue, comme nous l'avons dit. Enfin, si le rang que l'on obtient là-haut dépend de l'état dans lequel on est en sortant du corps, il ne faut pas s'en séparer, quand on peut faire encore des progrès 2. » Ce peu de mots renferme la presque totalité du traité annoncé par Porphyre comme l'œuvre de Plotin. Un pareil laconisme est inac­ceptable. Ceci n'est pas même un article, pas même un para­graphe. Il faut donc reconnaître que Porphyre a étrangement

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1. Plot. Vita. cap. ixiv. — 2. Plot. Entuas I, hb. IX.

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abusé du nom de Plotin. Dans toute l'antiquité païenne, le suicide passait pour un acte parfaitement licite. Plotin , au contraire, dé­clare que le suicide est un acte illicite. Où avait-il puisé une pa­reille doctrine? évidemment à l'école chrétienne d'Ammonius, Nous croyons donc que Porphyre a sciemment, volontairement et de propos délibéré, supprimé le traité véritable de Plotin sur cette question. Nous croyons que Plotin, dans son enseignement scolastique, prohibait nettement et absolument le suicide. C'est Porphyre qui a dû insérer la réserve : « À moins qu'il n'y ait nécessité absolue, comme nous l'avons dit.» Ces paroles, qui semblent se référer à un exposé doctrinal antérieur, nous ont conduit à chercher dans l'ensemble des Ennéades tout ce qui peut se rapporter au suicide. Or, le résultat de cette investi­gation a été de nous convaincre que partout Plotin le combat comme un acte de lâcheté, de faiblesse et de folie. «  Toujours maître de sa raison, dit-il, le sage ne laissera pas éteindre en lui la lumière qui lui est propre. Ainsi, la flamme continue à briller dans le fanal, malgré la tempête déchaînée, malgré le souffle ora­geux des vents 1. » Voilà, croyons-nous, la véritable thèse de Plotin, mais Porphyre y ajoute cette restriction : «Que dire cepen­dant s'il n'a plus conscience de lui-même, ou si la douleur devient tellement forte que sa violence puisse presque l'anéantir? Si l'in­tensité de la douleur s'accroît, il décidera ce qu'il doit faire ; car, dans ces circonstances, on ne perd point son libre arbitre2. » Ail­leurs Plotin revient encore sur ce sujet. Parlant du mépris avec lequel on doit traiter le corps et les accidents de la vie physique, il dit : «L'homme est tout autre chose que le corps; il quittera celui-ci quand la nature en aura marqué le moment, » C'était là une condamnation indirecte du suicide, et Porphyre se hâte d'ajouter : « Il conserve d'ailleurs toujours la liberté de délibérer à cet égard 3. » Ces exemples suffiront pour donner l'idée de la façon dont Porphyre s'est acquitté de la mission qui lui fut léguée

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1. Plot. Enneas I, lib. IV, cap. «lu, — 2. ld., ibid. — 3. Etmeas I, lib. IV.

cajj. xvi.

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par Plotin, et fourniront en quelque sorte la clef des falsifications qu'il s'est permises vis à vis de l'œuvre magistrale.


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25. « La seconde Ennéade, continue-t-il, comprend les écrits relatifs au monde physique, sous ces neuf titres : du Monde ; du Mouvement circulaire du ciel ; de l'Influence des astres; des deux Matières intelligible et sensible: de ce qui est en puissance et de ce qui est en acte ; de la Qualité et de la forme ; du Mélange où il y a pénétration totale ; de la Vision. Pourquoi les objets éloignés paraissent-ils si petits? contre les Gnostiques, qui prétendent que le démiurge est mauvais, ainsi que le monde lui-même. La troi­sième Ennéade, également relative au monde, renferme diverses spéculations qui se rattachent à ce sujet, sous les neuf titres : du Destin, de la Providence (deux livres) ; du Démon qui nous est échu en partage ; de l'Amour ; de l'Impassibilité des choses incor­porelles ; de l'Éternité et du temps ; de la Nature ; de la Contem­plation et de l'Unité ; Considérations diverses. La quatrième Ennéade comprend le vaste sujet de l'âme, et se subdivise ainsi : de l'Essence de l'âme (deux livres); Doutes sur l'âme (trois livres) ; de la Vue; de la Sensation et de la mémoire ; de l'Immortalité de l'âme ; de la Descente de l'âme dans les corps; Toutes les âmes ne forment-elles qu'une seule âme? La cinquième Ennéade traite de l'intelligence. Chaque livre y contient quelques notions sur le principe supérieur à l'intelligence, sur l'intelligence propre à l'âme et sur les idées. Voici ses neufs subdivisions : des trois Hypostases principales ; de la Génération et de l'ordre des choses qui sont après le premier principe ; des Hypostases qui connaissent et du principe supérieur ; Comment procède du premier ce qui est après lui? de l'Un ; les Intelligibles ne sont pas hors de l'intelligence; du Bien; le Principe supérieur à l'Être ne pense pas. Quel est le pre­mier principe pensant? Quel est le second? Y a-t-il des idées des individus? de la Beauté intelligible; de l'Intelligence des idées et de l'Être. La sixième et dernière Ennéade se décompose ainsi : des Genres de l'Être (trois livres); l'Être un et identique est partout présent tout entier (deux livres) ; des Nombres ; de la Multitude des idées ; de la Volonté et de la liberté de l'un ; du Bien ou de

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l'un. Voilà, dit Porphyre, comment nous avons distribué en six Ennéades les cinquante-quatre livres de Plotin. Nous avons ajouté à plusieurs d'entre eux des commentaires, sans suivre un ordre régulier, pour satisfaire nos amis qui désiraient avoir des éclaircissements sur quelques points1. » Cet aveu, que nous tenons à reproduire dans les termes mêmes du Malch Tyrien, nous dis­pense d'ajouter une foi rigoureuse à l'œuvre qu'il a éditée. Il suffit donc, pour juger Plotin sans prévention et impartialement, de dire qu'il s'arrêta personnellement au seuil de la vérité, sans péné­trer lui-même dans le temple ; qu'il emprunta la meilleure part de ses théories à la foi, et que, s'il n'eut pas le courage de la procla­mer tout entière, il eut du moins l'honneur de lui préparer un grand nombre de disciples. Cet éloge que saint Augustin lui donne, il l'a mérité.

 

26. Et maintenant, quand nous faisons un retour sur les modernes théories auxquelles le néoplatonisme alexandrin a donné lieu par­mi nous, il nous est impossible de ne pas protester contre les erreurs qu'on a prétendu ériger en théories officielles. La première et la plus considérable de toutes est celle qui consiste à présenter cette école comme essentiellement hostile au christianisme. C'est le contraire qui est vrai ; nous l'avons montré plus haut, et nous sommes heureux de trouver que l'Allemagne, dans ses plus ré­cents travaux 2 sur ce sujet, a rectifié les fausses données de nos éclectiques français3. L'idée prédominante de nos écrivains, auxquels le nom d'éclectisme tournait alors la tête, fut de croire que la théologie chrétienne, dont ils ne pouvaient d'ailleurs mé­connaître la puissante unité, bien qu'ils en répudiassent l'ensei­gnement, était éclose d'un vaste syncrétisme opéré à Alexandrie au IIIe siècle, sous l'influence de quelques hommes de génie, comme Plotin, Amelius, Numenius et Porphyre. Il est aujourd'hui démontré que le point de départ des néoplatoniciens fut tout différent. Leur école agissait sous l'influence du christianisme, et cherchait à

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1 Poiphyr., Plot. Vita, cap. xxiv. — 2.. Kelloer, Ilellenismus und Chrù-tcnihum. Cologne, 1866. 1 vol. in-8». — 3. Jules SimoD, Hist. de l'école dAlev •mdne, tom. I, pag. 497 ; Vacherot, Hist. critique de l'éc. d'Alex., pag. 43S.

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écarter des philosophies polythéistes les éléments qui se trouvaient en contradiction directe avec l'idée chrétienne. Loin donc de pro­céder, comme on le disait, par voie de synthèse universelle, le néoplatonisme alexandrin procéda par voie d'élimination. Le surnom d'éclectique, dont on voulait le gratifier, ne se justifie aucune manière. Il est vrai, et cela fut son plus beau titre de gloire, que loin de couper en deux l'instrument philosophique, le néoplatonisme chercha à le reconstituer dans son intégrité, par l'alliance des deux méthodes, celle de Platon et celle d'Aristote. On peut s'étonner que cette idée si féconde ait complètement échappé jusqu'ici à nos modernes critiques. Le fait n'en est pas moins vrai. Mais ce trait de génie appartient en propre au docteur chrétien Ammonius Saccas. Quant aux développements du néo­platonisme, tels qu'ils nous apparaissent dans l'œuvre de Plotin remaniée par Porphyre, il est impossible de n'y pas reconnaître, au premier coup d'œil, une contrefaçon philosophique du dogme chrétien. D'après cette école, la notion de Dieu comprend l'unité abstraite de Parménide Auto ène; le démiurge de Timée Nous. et le moteur immobile d'Aristote Psukè1. Il est remarquable que cette triple manifestation de l'unité prend, dans le langage alexandrin, le nom de personnes ou hypostases, évidemment emprunté au dogme catholique de la Trinité. Le monde, produit direct du Nous divin, s'était séparé de son principe par une série de chutes successives, et avait eu besoin d'intermédiaires pour remonter à la pureté de son origine. L'étude et la vertu sont les deux échelons par lesquels l'âme humaine peut maintenant s'élever jusqu'à l'être absolu. La trace des mystères chrétiens de la Déchéance originelle et de la Rédemption est manifeste dans ce système. Cependant, pour atteindre à l'unité pure, l'homme a un abîme à franchir. Comment saisir l'infini; voir l'invisible; nommer l'innommable? Nulle de nos facultés intellectuelles ne saurait nous élever jusque-là. Dieu vient à notre aide, et la rédemption commence par l'extase, la con­templation, cet état réellement intermédiaire entre la nature

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1. Plotin, Enneas V M  *. c%p, vi.

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p179 CHAP.   II.  — SAINT  CYPRIEN.   

 

matérielle et le surnaturel divin. Or, on ne peut arriver à l'extase que par la mortification des sens, le mépris du corps et la victoire sur les passions. Le néoplatonisme empruntait ici à la morale évangélique ses plus austères préceptes d'abstinence, de jeûne, de renoncement, de continence. Cependant la morale seule ne suffit pas. Le monde surnaturel est peuplé de génies, d'essences spiri­tuelles, de démons, qui remplissent, entre l'univers visible et son auteur, le rôle de médiums. Les pratiques de la théurgie (art de produire Dieu) mettent l'âme humaine en communication avec ces agents surnaturels. Les évocations, les chants magiques, les sacrifices sanglants, en un mot, tout l'ensemble des rites païens prennent ainsi leur place dans l'œuvre religieuse et lui donnent sa consommation. Telle est, dans son expansion, la doctrine du néopla­tonisme alexandrin. Elle ne ressemble guère aux brillantes analyses de nos cours officiels. C'est là pourtant ce qu'elle fut : une épuration du paganisme, qui, honteux de lui-même, se transformait en face de la révélation chrétienne, pour ressaisir l'empire des âmes ; une tentative avortée de gnosticisme idolâtrique.

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon