tome 24 p. 407
LIVRE DIX‑HUITIÈME (1)
Il parle du développement de la Cité terrestre, depuis le temps d’Abraham jusqu’à la fin du monde, la comparant à la Cité céleste. Il mentionne les prophéties au sujet du Christ, tant celles des Sibylles que celles surtout des saints prophètes, qui ont écrit depuis la fondation de Rome, Osée, Amos, Isaïe, Michée, et ceux qui les suivirent.
CHAPITRE PREMIER.
Résumé des dix‑sept livres précédents.
J'ai promis de traiter dans cet ouvrage de l'origine, du progrès et de la fin réservée aux deux Cités, l'une de Dieu, l'autre du monde, monde au milieu duquel, selon les conditions de la nature humaine, la première accomplit maintenant son pèlerinage; mais je devais auparavant réfuter, avec le secours de la grâce, les ennemis de la Cité sainte, qui préfèrent leurs dieux au Christ son fondateur, qui ont voué aux Chrétiens cette haine violente qui leur est si préjudiciable à eux‑mêmes. C'est ce que j'ai fait dans les dix premiers livres. Quant à la triple promesse dont je viens de parler, j'ai consacré les quatre livres qui suivent le dixième, à éclaircir ce qui a rapport à l'origine des deux Cités. Leur progrès, depuis le premier homme jusqu'au déluge, se résume en un seul livre, le quinzième de cet ouvrage; du déluge jusqu'à Abraham, j'ai encore fait suivre aux deux Cités l'ordre des temps. Mais, à partir de ce patriarche jusqu’aux rois d'Israël, ce qui nous mène à la fin du seizième livre, et de là jusqu'à la venue temporelle du Sauveur, durée qu’embrasse le dix‑septième, la Cité de Dieu paraît pour ainsi dire seule sous ma plume, bien qu'elle n'ait jamais paru seule en ce monde, et qu'au contraire les deux Cités, parmi nous, se soient partagé les temps, aussi bien dans leur progrès que dans leur origine. Mais j'ai agi ainsi, afin que, du moment où les promesses divines de
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(1) Ce livre a été écrit vers l'au 426. Voir plus bas, chap. LIV.
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vinrent plus claires jusqu'à la naissance, du sein d'une Vierge, de celui qui devait les accomplir en lui, la Cité de Dieu, sans être embarrassée dans sa marche par la Cité ennemie, apparût plus distincte, bien que jusqu'à la révélation du Nouveau‑Testament, elle n'ait pas poursuivi sa route en pleine lumière, mais comme à travers les ombres. Il me faut donc maintenant reprendre le cours interrompu de la Cité du monde, pour montrer suffisamment sa marche, depuis l'époque d'Abraham, afin que le lecteur puisse sérieusement comparer entre elles les deux Cités.
CHAPITRE II.
Des temps et des rois de la Cité terrestre. Leur concordance avec les temps de la Cité sainte, depuis la naissance d'Abraham.
1. La société des mortels, répandue par toute la terre et dans les contrées les plus différentes, reste cependant unie par les liens d'une seule et même nature; mais comme chacun des individus qui la composent a ses intérêts et ses passions particulières, ce qui est recherché par les uns, ne satisfait pas les autres, ou du moins ne les satisfait pas tous, parce qu'ils n'ont pas tous le même but, il arrive de là que souvent la société est divisée contre elle‑même, et que la partie la plus forte opprime la plus faible. Le vaincu succombe sous le vainqueur, sacrifiant à la paix et au salut, n'importe à quelles conditions, le pouvoir ou même la liberté; et à tel point, qu'on juge dignes d'admiration ceux qui préfèrent la mort à l'esclavage. Car, chez presque tous les peuples, on dirait que la voix de la nature se fait entendre pour porter les victimes d'un malheureux sort, à se soumettre aux vainqueurs, plutôt que de s'exposer aux désastres complets de la guerre. De là vient, et par la volonté de la Providence de Dieu, arbitre absolu de la victoire et de la défaite, que les uns ont été préposés au gouvernement des empires, et les autres soumis à l'autorité des souverains. Mais, parmi tous ces royaumes de la terre, établis par les intérêts ou les passions d'ici‑bas dans la société divisée, que nous appelons généralement la Cité du monde, nous en distinguons deux, plus illustres que les autres, celui des Assyriens et celui des Romains; ils diffèrent l'un de l'autre de temps et de lieux; l'un parut d'abord, l'autre ensuite; celui‑là en Orient, celui‑ci en Occident; au reste, la fin de l'un fut le commencement de l'autre. On pourrait dire que les autres royaumes n'ont été que des dépendances de ceux‑ci.
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p409 LIVRE XVIII. ‑ CHAPITRE Il.
2. Ninus, successeur de Bélus, son père, qui avait été le premier roi des Assyriens, régnait donc déjà à l'époque de la naissance d'Abraham en la terre des Chaldéens. Alors florissait aussi le petit royaume des Sicyoniens, et c'est jusqu'à eux, comme à une haute antiquité, que le savant historien Varron fait remonter l'origine du peuple Romain. Par les rois de Sicyone, il arrive aux Athéniens, d'où il passe aux Latins et ensuite aux Romains. Mais, avant la fondation de Rome, ces différents États avaient très‑peu d'importance en comparaison de l'empire des Assyriens. Les Athéniens, il est vrai, ont été fort célèbres dans la Grèce, l'historien romain Salluste le reconnait lui‑même, tout en pensant que leur renommée a été au‑dessus de la vérité. En effet, voici ses paroles : « Les exploits des Athéniens, dit‑il, ont été, à mon avis, assez puissants et assez glorieux, et cependant un peu au‑dessous de ce que la renommée en publie. Le génie supérieur de leurs écrivains a contribué à cette célébrité, en faisant passer dans tout l'univers pour éclatantes les actions des Athéniens. Ainsi, le courage de leurs héros a reçu ce caractère de grandeur que pouvaient lui donner ces illustres historiens. » Et ce n'est pas une petite gloire pour cette ville, que celle d'avoir vu surtout fleurir dans son sein les écoles des lettres et de la philosophie. Mais quant à l'empire, il n'y en eut point alors d'aussi puissant et d'aussi étendu que celui des Assyriens. Car, d'après l'histoire, le roi Ninus, fils de Belus (1), subjugua toute l'Asie, la troisième partie du globe, numériquement parlant, et la seconde pour la grandeur; il étendit ses conquêtes jusqu'aux confins de la Lybie. Seuls de tous les peuples de l'Orient, les Indiens n'étaient pas soumis à sa domination; et toutefois, après sa mort, Sémiramis, son épouse, entreprit de les dompter. Et tous les habitants de ces contrées, peuples ou rois, subirent le joug des Assyriens, dont ils exécutèrent ponctuellement les volontés. Ce fut donc au temps de Ninus, qu'Abraham naquit chez les Chaldéens, peuples de cette nation. Mais, comme l'histoire des Grecs nous est beaucoup plus connue que celle des Assyriens, et qu'en passant des Grecs aux Latins, et des Latins aux Romains leurs descendants, ceux qui ont fouillé l'antiquité pour découvrir l'origine du peuple romain ont suivi l'ordre des temps, nous devons, nous, autant qu'il est nécessaire, signaler ici les rois d'Assyrie, afin de montrer comment Babylone, ou la première Rome, s'avance dans le cours des siècles avec la Cité de Dieu, étrangère en ce monde. Quant aux faits qui, dans cet ouvrage, serviront à établir
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(1) Voir plus bas, chap. xxii, et le chapitre xvii du livre XVI, ainsi que le chapitre vi du quatrième livre.
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le parallèle entre les deux Cités, il nous faudra les chercher de préférence chez les Grecs et les Latins, où paraît Rome elle‑même, la seconde Babylone.
3. Au moment donc de la naissance d'Abraham, Ninus était le second roi des Assyriens (EUSEB. chroniq.), et Europs des Sicyoniens. Ils succédaient là à Bélus, ici à Oegialeus, qui avaient été les premiers rois de ces peuples. Et quand Dieu fit à Abraham sorti de Babylone, la promesse d'une postérité nombreuse et de bénir toutes les nations dans sa race, le quatrième roi des Assyriens et le cinquième des Sicyoniens étaient sur le trône; car, chez les Assyriens régnait après sa mère Sémiramis, le fils de Ninus : l'histoire rapporte que ce prince tua sa mère pour se débarrasser de ses tentatives incestueuses. Plusieurs regardent la fondation de Babylone comme l'oeuvre de Sémiramis, qui ne contribua probablement qu'à la rebâtir (1). Nous avons dit au seizième livre, quand et comment elle fut fondée. Pour le fils de Ninus et de Sémiramis, qui succéda à sa mère sur le trône, les uns l'appellent aussi Ninus, les autres Ninias, en faisant dériver son nom de celui de son père. Les Sicyoniens avaient alors pour roi Telxion. Le règne de ce prince fut si heureux, si prospère, qu'après sa mort, ses sujets lui offrirent des sacrifices comme à une divinité, et instituèrent des jeux publics, qui eurent lieu pour la première fois en son honneur.
CHAPITRE III.
Sous le règne de ces rois d'Assyrie et de Sicyone, Isaac, le fils de la promesse nait d’Abraham centenaire; et le même Isaac engendre par Rébecca, deux jumeaux, Esaü et Jacob.
A son temps se rapporte la naissance d'Isaac, le fils de la promesse que Dieu accorda à Abraham centenaire, et à Sara, sa femme, qui, par sa stérilité et son grand âge, avait perdu toute espérance de postérité. Alors régnait Aralius, le cinquième roi des Assyriens. Isaac sexagénaire eut de sa femme Rebecca deux jumeaux, Esaü et Jacob; c'était du vivant d'Abraham leur aïeul, alors dans sa cent soixantième année; ce dernier meurt à cent soixante‑quinze ans accomplis, sous le règne, en Assyrie, de Xerxès l'ancien , surnommé Baléus , et à Sicyone, de Thuriacus, ou de Thurimachus, comme plusieurs écrivent, tous deux septièmes
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(1) Diodore, Justin, etc., rapportent à Sémiramis la construction de Babylone, tandis que Josèpbe, Eusèbe, Marcellin et plusieurs autres soutiennent qu'elle l'a seulement rebâtie. Elle l’entoura, dit‑on, d'une ceinture de murailles très‑épaisses, dont la circonférence était de quatre cent quatre‑vingts stades; ce travail gigantesque compte parmi les sept merveilles du monde.
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rois de leurs peuples. Quant au royaume des Argiens, il prit naissance à la même époque que les petits‑fils d'Abraham, et leur premier roi fut Inachus. Il ne faut pas oublier que, d'après Varron, les Sicyoniens avaient coutume de sacrifier sur le tombeau de Thurimacus, leur septième roi. Sous les règnes d'Armamitre et de Leucippus, huitième roi des Assyriens et des Sicyoniens, et sous celui d'Inachus , premier roi des Argiens, Dieu parla à Isaac, pour lui renouveler la double promesse faite à son père, c'est‑à‑dire la terre de Chanaan qui devait être l'héritage de sa postérité, et la bénédiction de tous les peuples en sa race. Ces promesses furent faites aussi à son fils, petit‑fils d’Abraham, appelé d'abord Jacob, ensuite Israël, sous le règne de Bélocus, neuvième roi des Assyriens, et de Phoronéus, fils d'Inachus, second roi des Argiens . Leucippus régnait encore chez les Sicyoniens. A cette époque, sous le roi d'Argos Phoronéus, la Grèce commença à s'illustrer par ses lois et ses institutions judiciaires. Phégoris, frère de Phoronéus, mais plus jeune que lui, fut, après sa mort, traité comme un Dieu, un temple fut élevé sur son tombeau et on immola des bœufs en son honneur. Ce qui lui mérita de si grands priviléges, c'est, je pense, que dans la partie du royaume à lui échue, (car son père avait fait le partage de ses états entre ses deux fils, pour les faire régner ensemble de son vivant, il avait bâti des temples aux Dieux, et enseigné à ses sujets le moyen de mesurer et de calculer le temps en le divisant par mois et par années. Ces nouveautés frappèrent d'admiration ce peuple à demi barbare, et il se persuada ou déclara qu'après sa mort il était devenu Dieu. Il en fut de même d'Io, fille d'Inachus; elle était, dit‑on, honorée en Égypte comme une grande déesse, sous le nom d'Isis, bien que d'autres nous apprennent qu'elle était d’Ethiopie et qu'elle passa en Égypte où elle fut reine; elle fit fleurir les lettres et beaucoup d'arts utiles; elle gouverna avec tant de gloire et de sagesse qu'elle reçut après sa mort les honneurs divins, et elle était si vénérée des Egyptiens qu'ils auraient jugé digne de mort celui qui eût osé dire qu'elle était une simple mortelle.
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CHAPITRE IV.
Du temps de Jacob et de son fils Joseph.
Le dixième roi des Assyriens, du nom de Baléus, était sur le trône; chez les Sicyoniens régnait le neuvième, appelé Mésappus, que plusieurs appellent aussi Céphisus, (si toutefois ces deux noms ne désignent qu'un seul homme et si plutôt ceux qui, dans leurs écrits, se servent de l'autre nom, ne confondent pas un homme pour un autre,) et le troisième roi des Argiens était Apis, lorsque mourut Isaac à l'âge de cent quatre‑vingts ans; il laissait deux fils âgés de cent vingt ans. Le plus jeune, Jacob, citoyen de la Cité de Dieu dont l’ainé est exclu, avait douze fils; l'un d'eux, appelé Joseph, avait été vendu par ses frères à des marchands qui allaient en Égypte, c'était encore du vivant d'Isaac, leur aïeul. Joseph parut devant Pharaon; de l'humiliation qu'il a patiemment supportée, il passe aux plus grands honneurs, n'étant encore âgé que de trente ans. Inspiré de Dieu, il interprète les songes du roi et annonce les sept années de fertilité, qui seront suivies de sept autres années dont la stérilité devra épuiser la surabondance exceptionnelle des premières, et pour cela le roi le mit à la tête de l'Égypte, après l'avoir tiré de la prison où l'avait jeté sa chasteté héroïque; vertu dont il conserve précieusement l'honneur, en se dérobant par la fuite aux sollicitations honteuses de son infâme maîtresse qui, pour tromper un maître trop crédule, lui présente le vêtement abandonné à ses mains adultères. Or, pendant la seconde année de stérilité, Jacob avec tous les siens vint en Égypte auprès de son fils; il avait alors cent trente ans, selon la réponse qu'il fit à la question du roi. Joseph en avait trente-neuf, en ajoutant les sept années de fertilité et les deux ans de famine, aux trente ans qu'il avait au moment où le roi le combla d'honneurs.
CHAPITRE V.
Du roi des Aryiens, Apis, qui reçut en Egypte les honneurs divins sous le nom de Sérapis.
A cette époque, Apis, roi des Argiens, s'étant
rendu par mer en Égypte, y mourut et devint Sérapis, le plus grand de tous les dieux Égyptiens. Et si, après sa mort, il ne conserva pas son nom d'Apis, mais recut celui de Sérapis, Varron nous l'explique tout naturellement. En
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p413 LIVRE XVIII. ‑ CHAPITRE VI.
effet, le cercueil d'un mort que l'on nomme sarcophage, se dit en grec soros ; et comme les honneurs rendus au défunt précédèrent l'érection de son temple, on donna au cercueil le nom de sorosapis ou sorapis et ensuite en changeant une lettre, comme il arrive souvent, on fit sérapis. On déclara aussi à son sujet, que celui qui oserait le traiter d'homme, serait puni de mort. Aussi, dans presque tous les temples d'Isis et de Sérapis, leur idole avait un doigt sur les lèvres, comme pour inviter leurs adorateurs au silence; cela signifiait, dit encore Varron, qu'il ne fallait pas dire que ces dieux eussent été des mortels. Quant au bœuf que l'Égypte, par un prodige de superstition, nourrissait si délicatement en son honneur, comme on l'adorait vivant et non dans le cercueil, on l'appelait Apis plutôt que Sérapis. Ce bœuf mort, on en cherchait et on en trouvait un autre de même couleur, c'est‑à‑dire marqué pareillement de certaines taches blanches; ce qui passait pour une merveille due à la faveur du dieu. Il n'était cependant pas difficile au démon de tromper ces peuples, en présentant aux seuls regards d'une vache pleine l'image d'un taureau tout‑à‑fait semblable, afin de l'exciter à reproduire dans son fruit la ressemblance qu'elle avait sous les yeux; car Jacob, avec des baguettes de différentes couleurs, obtint des brebis et des chèvres variées. (Gen. xxx, 39.) Et ce que les hommes peuvent obtenir avec des couleurs ou des corps véritables, pour la reproduction des animaux, les démons le peuvent également avec des figures fantastiques.
CHAPITRE VI.
Sous quel roi des Argiens ou des Assyriens, arriva la mort de Jacob en Egypte.
Apis, roi des Argiens et non des Egyptiens, mourut donc en Égypte. Argus son fils lui succéda; c'est de son nom qu'on a fait Argos et qu'on a désigné les Argiens; car, sous les rois précédents, ni la ville, ni le peuple ne portaient ce nom. Ce fut donc sous son règne à Argos, sous celui d'Eratus à Sicyone et quand Baléus était encore roi des Assyriens, que Jacob mourut en Égypte, à l'âge de cent quarante‑sept ans : avant de mourir, il avait béni ses fils et ses petits‑fils issus de Joseph, et prédit le Christ en termes fort clairs, disant à la bénédiction de Juda : « Le prince ne manquera pas dans la
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maison de Juda, ni le chef dans sa race, jusqu'à ce que s'accomplissent les promesses qui lui ont été faites : et celui‑là sera l'attente des nations. » (Gen. XLIX, 10.) Sous le règne d'Argus, la Grèce commença à jouir de ses propres biens, à cultiver la terre et à recueillir ses moissons provenant de semences étrangères. Argus, après sa mort, fut aussi honoré comme un dieu, on lui érigea un temple et on lui fit des sacrifices. Sous son règne et avant lui, ces honneurs furent déjà rendus à un simple particulier nommé Homogyrus, qui le premier attela les boeufs à la charrue et qui mourut foudroyé.
CHAPITRE VII.
Sous quels rois mourut Joseph en Egypte.
Sous le règne de Mamitus, douzième roi des Assyriens, et de Plemnéus, onzième roi des Sicyoniens, Argus régnant encore à Argos, Joseph mourut en Égypte, à l'âge de cent dix ans. Après sa mort, le peuple de Dieu se multiplia merveilleusement et demeura en Égypte cent quarante‑cinq ans, dans la paix d'abord, du vivant de ceux qui avaient connu Joseph; mais plus tard son accroissement le rendit suspect au point de hâter sa délivrance. Les Égyptiens le persécutent et l'accablent de durs travaux; c'était une servitude intolérable, au milieu de laquelle cependant Dieu ne cesse de favoriser sa fécondité prodigieuse. Il n'y eut alors aucun changement dans les royaumes d'Assyrie et de Grèce.
CHAPITRE VIII.
À quels rois se rapporte la naissance de Moise, et quels dieux reçurent un culte à cette époque
Au temps des règnes de Saphras quatorzième roi des Assyriens, d'Orthopolis douzième roi des Sieyoniens, et de Criasus cinquième roi des Argiens, naquit en Égypte Moïse, qui délivra le peuple de Dieu de la servitude sous laquelle il avait besoin de gémir pour réclamer avec instance le secours de son Créateur. Plusieurs pensent que Prométhée vivait à l'époque de ces rois; et comme il faisait profession de haute sagesse, on imagine qu'il forma des hommes de boue; on ne connaît néanmoins aucun sage de son temps (1). Son frère, Atlas, fut, dit‑on,
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(1) Eusèbe, dans sa chronique, rapportant l'opinion de divers auteurs, s'exprime ainsi : « Suivant le sentiment de plusieurs, Prométhée vivait en ces temps‑là; il passe pour avoir créé des hommes. En effet, comme il était sage, il les transforma, et d'hommes féroces et ignorants qu'ils étaient, il en fit des hommes doux et instruits. »
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un célèbre astrologue; ce qui a donné lieu à la fable de le représenter portant le ciel sur ses épaules, bien qu'il y ait une montagne de ce nom dont la hauteur a pu faire croire au valgaire qu'elle servait d'appui au ciel. C'est à cette époque que beaucoup d'autres fictions commencèrent à se répandre en Grèce; mais jusqu'à Cécrops, roi des Athéniens, sous le règne duquel la ville d'Athènes reçut son nom, et Dieu par le ministère de Moïse, retira son peuple de l'Égypte, les Grecs livrés à des coutumes impies et à des superstitions ridicules, mirent plusieurs morts au rang des dieux. De ce nombre furent la femme du roi Criasus, Mélantomice; Phorbas, leur fils, sixième roi des Argiens, après son père; Jasus, fils de Triopas, leur septième roi; et leur neuvième roi, Sthénélas, ou Sténéléus ou bien encore Sténélus, car son nom varie suivant les auteurs. On rapporte aussi à ce temps l'existence de Mercure, petit‑fils d'Atlas, par sa fille Maïa; et cela est appuyé sur le plus grand nombre des historiens. Il se rendit célèbre par plusieurs arts utiles, dont il confia aux hommes le secret; ceux‑ci, par reconnaissance, après sa mort, le firent Après lui vint Hercule , toujours aux mêmes temps des Argiens, bien que plusieurs le placent avant Mercure ;dieu, ou du moins le crurent tel. ils se trompent, je crois. Mais, quoiqu'il en soit, les plus graves historiens de l'antiquité conviennent que tous deux furent des hommes, et qu'en récompense des nombreux bienfaits qu'ils ont commniqués aux mortels pour les douceurs de la vie, ils ont reçu d'eux les honneurs divins. Quant à Minerve, elle est beaucoup plus ancienne qu'eux. Car, on rapporte, qu'aux temps d'Ogygès, elle apparut déjà comme une jeune fille, sur les bords du lac Triton, d'où lui est venu aussi le nom de Tritonia; elle inventa sans doute beaucoup d'arts utiles; et l'on fut d'autant plus porté à la croire déesse, que son origine est moins connue. Quant à sa naissance de la tête de Jupiter, il faut laisser cette fiction aux poètes et à la fable, ce n'est pas là un fait historique. D'ailleurs, les historiens ne sont pas d'accord sur le temps où vivait Ogygès lui‑même, temps remarquable aussi par un grand déluge, non pas ce déluge général qui fit périr tous les hommes, à l'exception de ceux qui étaient dans l'arche, et dont
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l'histoire païenne, Grecque ou Latine, n'avait pas connaissance (1), mais déluge plus considérable que celui qui arriva plus tard, du temps de Deucalion. Car, c'est à cette époque que Varron commence le livre dont j'ai parlé plus haut, et comme début des annales de Rome, il ne trouve aucun événement plus ancien que le déluge d'Ogygès, c'est‑à‑dire arrivé du temps d'Ogygès. Mais nos chronologistes, Eusèbe, et Jérôme après lui, suivant sans doute ici l'opinion d'historiens précédents, placent le déluge d'Ogygès plus de trois cents ans auparavant, sous le règne de Phoronéus, second roi des Argiens. Quelle que soit d'ailleurs l'époque de ce déluge, il est certain que Minerve était déjà honorée comme déesse quand Cécrops était roi des Athéniens ; on rapporte aussi au règne de ce prince la restauration ou la fondation d'Athènes.