La Cité de Dieu 33

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DE

 

LA CITE DE DIEU

 

(SUITE)

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LIVRE NEUVIEME

 

Après avoir montré dans le livre précédent qu'il fallait rejeter le culte des démons, qui eux‑mêmes par des preuves multipliées, se révèlent comme des esprit mauvais; saint Augustin, dans ce livre, s’adresse à ceux qui établissent une distinction entre les démons, disant que les uns sont bons et les autres méchants. Il établit que cette différence n’existe nullement, et démontre qu’on ne saurait attribuer à aucun d’eux, mais au Christ, le pouvoir de remplir les fonctions de médiateur entre Dieu et les hommes.

 

CHAPITRE PREMIER.

 

Récapitulation du livre précédent; sujet qu'on doit traiter dans celui‑ci.

 

Quelques‑uns (parmi les philosophes) ont cru qu'il y avait des divinités bonnes et des divinités mauvaises; d'autres, ayant meilleure opinion des dieux, ont pensé que ce serait manquer à l'honneur et au respect qu'on leur doit, si l'on affirmait que parmi eux il s’en trouve de mauvais. Or, ceux qui ont prétendu que certains dieux étaient bons, quelques autres, méchants, ont aussi donné aux démons le nom de dieux; parfois cependant, mais plus rarement, ils ont appelé les dieux démons. Toutefois ils conviennent que Homère lui‑même (1) a appelé démon ce Jupiter, qu’ils considèrent comme le roi et le chef de tous les autres. Quant à ceux qui prétendent que les dieux sont tous bons, et d'une bonté bien supérieure à celle des hommes les meilleurs, certains faits reprochés aux démons les émeuvent avec raison. Ils ne peuvent nier ces faits, d'un autre côté, ne voulant pas les attribuer à des divinités qui, selon eux, sont

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(1) Plutarque, Livre sur la Cessation des Oracles.

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toutes bonnes, ils sont forcés d'admettre une différence entre les dieux et les démons. Il suit de là, qu'ils attribuent, non aux dieux, mais aux démons, tout ce qui leur paraît justement répréhensible dans les actes ou dans les tendances mauvaises, par lesquelles les esprits invisibles manifestent leur puissance. Mais comme ils font de ces mêmes démons des médiateurs entre les dieux et les hommes, de telle sorte, que nul des dieux ne communique avec ces derniers, pour écouter leurs prières ou exaucer leurs demandes; d'un autre côté, cette opinion étant celle des Platoniciens, les principaux et les plus illustres des philosophes, j’ai dû examiner avec eux, comme étant les adversaires les plus sérieux, cette question à savoir : si le culte de plusieurs dieux était utile pour obtenir cette vie heureuse, qui doit suivre la mort. Aussi, dans le livre précédent, nous avons recherché si véritablement, ils pouvaient être les protecteurs, les avocats des hommes vertueux auprès des dieux bons, ces démons, qui font leurs délices de choses que les hommes sages et honnêtes ont en horreur et condamnent; tels que les sacriléges, les impuretés, les crimes, les aventures attribuées par les poètes, non pas à des hommes quelconques, mais à ces dieux eux-mêmes, à ces démons enfin, qui se complaisent dans les pratiques de la magie et ses coupables inventions; j'ai montré que pareille chose était impossible.

 

CHAPITRE Il.

 

Si parmi les démons, auxquels les dieux sont supérieurs, il s'en rencontre de bons, qui puissent aider l'homme à parvenir au véritable bonheur.

 

Ce livre donc, comme je l'ai promis à la fin du précédent, traitera de la différence, (s'ils veulent bien en admettre), non pas entre les dieux, qui selon eux, sont tous bons, non pas même entre les dieux et les démons, puisque d'après leur doctrine, les premiers sont à une immense distance des hommes, tandis qu'ils établissent les seconds médiateurs entre les dieux et les hommes; mais, de la différence entre les démons eux‑mêmes. C'est la question qu'il nous faut maintenant examiner. Plusieurs, en effet, prétendent que parmi les démons, les uns sont bons, les autres mauvais; que ce soit l'opinion des Platoniciens, ou celle de n'importe quels autres philosophes, ce point demande à être étudié sérieusement. Il ne faut pas, en effet, que personne, égaré et séduit par les ruses des esprits mauvais, sous prétexte de se concilier les dieux, qu'il croit tous être bons et auxquels il désire être uni après sa mort, s'imagine devoir recourir à ces bons démons comme à des médiateurs, et qu'ainsi il s'éloigne du Dieu véritable, de qui, avec qui, et en qui seul l'âme humaine, c'est‑à‑dire l'âme rai­-

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sonnable et intelligente, peut obtenir sa béatitude.

 

CHAPITRE 111.

 

Ce que dit des démons Apulée ; il leur attribue l'intelligence sans leur accorder aucune vertu.

 

Quelle différence y a‑t‑il donc entre les bons et les mauvais démons? Apulée, philosophe platonicen, en parlant d'une manière générale, s'étend longuement sur leurs corps aériens; mais il ne dit pas un seul mot des qualités de l'âme qu'ils devraient posséder s'ils étaient réel­lement bons ! Il a gardé le silence sur ce qui de­vrait faire leur bonheur; mais il n'a pu dissimuler ce qui les rend misérabies. Il avoue que leur âme, à laquelle il accorde l'intelligence, non‑seule­ment n’est pas douée de la vertu nécessaire pour résister toujours aux penchants déraisonnables de l'esprit, mais que cette âme, comme celle des hommes insensés, est en butte, d'une certaine manière, aux troubles et aux agitations. Voici ce qu'il écrit à ce sujet : «C'est, dit‑il, de cette sorte de démons que les poètes veulent parler quand, sans s'éloigner beaucoup de la vérité, ils prétendent que les dieux protecteurs ou amis de quelques hommes, élèvent et favorisent les uns, affligent et persécutent les autres. Ainsi, pitié, colère, tristesse, joie, ils éprouvent toutes les passions, qui agitent les hommes et soulèvent dans leurs âmes des orages et des tempêtes; troubles et agitations, qui ne sauraient atteindre la paix profonde des divinités célestes. » (Livre du démon de Socrate.) Certes, ces paroles sont claires, il ne s'agit pas ici de la partie inférieure de l'âme; non, c'est l'esprit même de ces démons, l'esprit, par lequel ils sont des créatures raisonnables, que Apulée nous montre troublé par les passions comme une mer orageuse. D'où il suit qu'on ne saurait pas même les comparer à des hommes sages; ceux‑ci, exposés par la faiblesse de leur nature à ces troubles de l'esprit, savent, même dans les conditions de cette vie, résister avec courage; et jamais ces agitations ne les portent à approuver ou à faire ce qui les détournerait du chemin de la sagesse et des règles de la justice. Ces démons ressemblent donc, sinon par leurs corps, du moins par leurs mœurs, aux hommes insensés et injustes. (Je devrais dire qu'ils sont plus mauvais, à cause de leur malice invétérée et incurable malgré leur châtiment). Leur esprit balloté par la tempête, selon le mot du philosophe, ne se rattache par aucune partie à la vérité et à la vertu, seuls ancres qui puis-

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sent assurer contre les orages des passions mauvaises.

 

CHAPITRE IV.

 

Sentiments des Péripatéticiens et des Stoïciens au sujet des passions qui agitent l'âme.

 

   1. Il y a deux opinions parmi les philosophes, au sujet de ces mouvements de l'âme que les Grecs appellent patè, mais que les Latins nom­ment, les uns comme Cicéron «perturbations, » d'autres «affections, » d'autres enfin, « pas­sions, » comme Apulée, qui se rapproche davan­tage du grec. Certains philosophes disent que ces «perturbations, affections, passions,» (comme on voudra les nommer), atteignent même l'âme du sage; mais que chez lui elles sont modérées, soumises à la raison, que l'esprit leur commande et sait les contenir dans de justes limites. Ceux qui pensent ainsi, ce sont les Platoniciens et les disciples d'Aristote, ce dernier, du reste, fut disciple de Platon et auteur de l'école péripatéticienne. D'autres, comme les Stoïciens, ne veulent point que ces passions aient aucun accès dans l'âme du sage. Cicéron, dans son livre: De finibus bonorum et malorum, montre qu'entre ces derniers et les disciples de Platon ou d'Aristote la différence est plutôt dans les mots que dans les choses. En effet, les Stoïciens ne veulent pas qu'on appelle « biens» bona, mais «avantages» commoda, tout ce qui est extérieur et regarde le corps; suivant eux il n'y a d'autres biens que la vertu, c'est‑à‑dire, l'art de bien vivre qui ne réside que dans l'âme. Les premiers se conformant à l'usage, appellent simplement biens, même les avantages naturels; ils les considèrent comme frêles et de peu d'importance, comparés à la vertu, qui nous apprend à bien vivre. Il suit de là que soit qu'on appelle ces choses extérieures «biens» ou «avantages», de chaque côté on en a la même opinion; et sur ce point, les Stoïciens n'ont que le privilége d'avoir raffiné sur les mots. Il me semble, de plus, que lorsqu'on demande si l'âme du sage est exposée aux passions, ou si elle en est exempte, les Stoïciens encore font une querelle plutôt sur les mots que sur les choses. Je pense qu'à ce sujet également, ce qui les sépare des disciples de Platon et d'Aristote, c'est la manière de s'exprimer et non le fond des choses.

 

   2. Laissant de côté les autres preuves, et ne voulant pas être long, je citerai un seul fait pour démontrer ce que j'avance. Aulu‑Gelle, écrivain élégant, facile et de connaissances va-

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riées, raconte, dans ses Nuits attiques, (Livre XIX, chapitre I.), un voyage qu'il fit sur mer avec un célèbre stoïcien. Ce philosophe, comme le dit longuement Aulu‑Gelle, dont j'abrége le récit, fut saisi de frayeur et pâlit en voyant, par un temps affreux, le navire balloté par une mer dangereuse. Sa frayeur fut remarquée par ceux qui étaient présents; quoique étant eux‑mêmes en danger, ils contemplaient avec curiosité, quelle contenance garderait le philosophe dans ce péril. La tempête passée, chacun se trouvant en sûreté, les conversations et même les plai­santeries recommencèrent. Un riche Asiatique, qui se trouvait du nombre des passagers, s'adres­se au philosophe, le raille de sa terreur et de son effroi pendant la tempète, tandis que lui‑même n'avait témoigné aucune émotion au milieu du danger dont ils avaient été menacés. Ce philosophe lui fit la réponse qu’Aristippe, disciple de Socrate, avait faite à un homme sem­blable, dans une circonstance analogue : à sa­voir qu'un misérable bouffon avait raison de ne pas craindre pour sa vie, mais que pour lui, il avait dû trembler pour la vie d'Aristippe. A cette réponse, le riche fut obligé de se taire; alors Aulu‑Gelle demanda au philosophe, non pour le plaisanter, mais pour s'instruire, quelle avait été la cause de sa frayeur. Celui‑ci, pour éclairer un homme qui semblait avoir un vif désir d'apprendre, tira aussitôt de sa cassette un livre du stoïcien Epictète, dans lequel étaient renfermées des maximes conformes aux préceptes de Zénon, de Chrysippe qui, comme on le sait, sont les chefs de l'école stoïcienne. Aulu-Gelle dit avoir lu dans ce livre que, selon ces philosophes, les impressions de l'âme, qu'ils appellent Phantasias, causées en dehors de la volonté par des accidents terribles ou effrayants, doivent nécessairement produire, même chez le sage, une certaine émotion; en sorte qu'un frémissement de crainte ou de tristesse peut prévenir l'assentiment de l'âme et de la raison ; mais que cependant, l'esprit ne considère point ces accidents comme un mal, qu'il répugne à ces impressions et refuse d'y consentir. Selon eux, ce qui est au pouvoir du sage, ce qui établit une différence entre le philosophe et celui qui ne l'est pas, c'est que le dernier laisse vaincre et entraîner son esprit par ces impressions, tandis que le premier, contraint de les subir par nécessité, reste véritablement et fermement convaincu de ce qu'il doit raisonnablement fuir ou rechercher. J'ai raconté comme je l'ai pu, moins élégamment qu’Aulu‑Gelle, mais d'une manière plus courte et plus claire, à mon avis, ce qu'il dit avoir lu dans le livre d'Épictète, qui lui‑même avait exposé et reproduit les sentiments des Stoïciens.

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   3. S'il en est ainsi, il n'y a point ou presque point de différence entre le sentiment des Stoïciens et celui des autres philosophes, au sujet des passions et des troubles de l'âme. De part et d'autre, on prétend qu’elles ne doivent point dominer l'esprit et la raison du sage. Et si les Stoïciens disent que le sage n’y est pas soumis, c’est peut‑être parce que ces passions ne sauraient ni obscurcir ni souiller cette qualité, par laquelle il est réellement sage. Son esprit peut en subir l'impression, sans que, néanmoins, la sérénité de son âme soit troublée par ces choses, qu'ils appellent avantages ou désavantages, ne voulant pas leur donner le nom de biens ou de maux. Certes, si le philosophe dont parle Aulu­Gelle n'eut point estimé ce que le naufrage allait lui enlever, c'est‑à‑dire cette vie et la conservation de son corps, le péril ne lui eut point inspiré une telle crainte et la pâleur de son visage n'aurait pas trahi son effroi. Il pouvait cependant, tout en éprouvant cette émotion, rester ferme dans sa conviction, que cette vie, que la conservation de son corps, menacées par cette épouvantable tempête, n'étaient pas des biens rendant, comme la justice, bons ceux qui les possédent. Qu'ils refusent d'appeler ces choses biens, et ne consentent à voir en elles que des avantages, c'est simplement une question de mots. Qu'importe, en effet, qu’on les nomme avec plus de précision, avantages que biens, si le stoïcien n'est pas moins troublé et effrayé que le péripatéticien, lorsqu'il s'agit de les perdre; ils ne leur donnent pas le même nom, mais tous deux ne les estiment‑ils pas également? Sans doute, tous deux conviennent que, s'ils étaient contraints de commettre un crime ou une action honteuse pour conserver ces biens ou ces avantages ils aimeraient mieux sacrifier ce qui n'intéresse que la vie ou la santé du corps, que de faire une chose opposée à la justice. L'âme, ainsi affermie dans ce sentiment, ne permet pas que ces émotions prévalent contre sa raison, encore qu'elles puissent se produire dans la partie inférieure d'elle‑même; il y a plus, elle les domine, elle les repousse, et en leur résistant, elle affirme en elle le règne de la vertu. C'est ainsi que Virgile nous montre Énée, quand il dit : En vain ses larmes coulent, son âme demeure inébranlable. (Enéid. Liv. IV.)

 

CHAPITRE V.

 

Les passions qui peuvent affecter l’âme des chrétiens, ne les entraînent pas au vice, mais leur fournissent l’occasion de pratiquer la vertu.

 

   Il n'est pas nécessaire de traiter ici longue­-

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p7 LIVRE IX.-CHAPITRE V.

 

ment et d'une manière complète ce qu’enseigne, au sujet des passions, la sainte Écriture, qui contient toute la science chrétienne. Elle soumet l’âme elle‑même à Dieu, pour qu'il la gouverne et vienne à son secours; les passions, elle les met sous l'empire de l'esprit, afin qu'il les modère, les réprime et les fasse servir à sa sanctification. Dans notre religion, on s'inquiète moins de l'irritation de l'âme pieuse que du sujet de sa colère, de sa tristesse que du motif qui l'a causée; on ne demande pas si elle craint, mais pourquoi elle craint. Qu'on s'irrite contre les pécheurs pour les corriger, qu'on s'afflige avec ceux qui sont dans la peine pour les délivrer, qu'on craigne de voir périr celui qui est dans le danger; je ne sais pas vraiment si un homme sensé pourrait trouver en cela quelque chose de répréhensible. Les Stoïciens ont coutume, il est vrai, de blâmer la compassion comme un défaut; mais, avec combien plus de convenance, le philosophe dont nous avons parlé, eut‑il éprouvé les émotions de la pitié pour sauver un homme, que celle de la crainte en face du naufrage. Comme Cicéron exprime des sentiments meilleurs, plus humains et plus conformes à ceux des âmes pieuses, lorsqu'il dit à la louange de César : « Parmi les vertus, il n'en est point de plus admirable, de plus attrayante que la miséricorde. » (Discours pour Ligarius.)

Qu'est‑ce, en effet, que la miséricorde, sinon la compassion de notre cœur pour la misère d'au­trui, sentiment qui nous porte à lui venir en aide, si nous le pouvons. Ce mouvement est conforme à la raison, quand la miséricorde, sauvegardant la justice, secourt un indigent ou pardonne à celui qui se repent. Cicéron, cet ad­mirable orateur, ne balance pas à appeler vertu cette compassion, que les Stoïciens ne rougissent point de placer au rang des vices. Et pourtant, comme l'enseigne le livre d'Épictète, ce célèbre stoïcien qui rapporte les axiômes de Zénon et de Chrysippe, fondateurs de la secte, ces philosophes admettent des émotions de ce genre dans l'âme du sage, qu'ils prétendent cependant être exempte de tout défaut. Il suit de là, qu'ils ne considèrent point ces émotions comme des vices, lorsque le sage les subit sans qu'elles puissent rien ni sur sa raison, ni sur la fermeté de son esprit. Leur opinion alors, ressemble à celle des Péripatéticiens et des disciples de Platon. Mais, comme l'observe Cicéron (Orateur, liv. 1), n'y a‑t‑il pas longtemps que l'esprit sophistique des Grecs, plus amoureux de la dispute que de la vérité, se complait dans ces querelles de mots? On pourrait encore demander avec raison si éprouver ces émotions, même dans les actions vertueuses n'est pas quelque chose qui appartienne à l'infirmité humaine; en effet, les saints Anges pu-

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nissent, sans colère ceux dont la loi éternelle de Dieu leur a confié le châtiment; ils soulagent les affligés sans éprouver cette compassion pour la misère; ils ne tremblent pas pour ceux qu'ils aiment et secourent au milieu du péril ; et cependant, par l'habitude de notre langage humain, nous nous servons de ces termes en parlant d'eux; c'est la ressemblance des œuvres, et non de la conformité des émotions, qui nous fait leur appliquer ce ]angage. L'Écriture dit de même que Dieu est irrité, et cependant, aucune passion ne saurait l'atteindre. On emploir de mot pour exprimer l’effet de sa vengeance et nullement le trouble intérieur de son esprit.

 

CHAPITRE VI.

 

À quelles passions, de l'aveu d’Apulée, sont soumis ces démons qui, selon lui, protègent les hommes auaprès des dieux.

 

   Remettant à un autre temps ce qui concerne les saints Anges, voyons comment les Platoniciens avouent que ces démons, établis médialeurs entre les dieux et les hommes, sont soumis aux agitations produites par les passions. S'ils avaient, en effet, une âme supérieure à toutes ces perturbations, et dominant les émotions que peuvent causer les diverses passions, Apulée n'aurait pas dit qu'ils sont tourmentés par les troubles du coeur et les tempêtes de l’intelligence, comme par une mer agitée. Et pourtant, c'est ce disciple de Platon lui‑même qui l’avoue:  leur esprit, c’est-à-dire ce qui les rend des êtres raisonnables, la partie supérieure de leur âme dans laquelle devrait babiter la vertu et la sagesse, si réellement ils possédaient ces dons, et qui devrait dominer et réfréner ces troubles de la partie inférieure de l'âme, est, comme il le dit, livrée à toutes les agitations de la passion, comme une mer à tous les souffles de la tempête, L’ingtelligence des démons est donc soumise aux influences de la volupté, de la terreur, de la colère, et à celles de toutes les passions de ce genre. Quelle est donc la partie de leur âme, libre et possédant la sagesse, qui puisse les rendre agréables aux dieux, et capables de concilier aux hommes de bien l'amitié de ces derniers? Est‑ce que leur esprit, subjugué et  tyrannisé par les passions vicieuses, n’emploie pas, pour tromper et pour séduire, tout ce qu’il possède de raison naturelle, avec d'autant plus d'ardeur qu'il est dominé par un plus violent désir de nuire.

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CHAPITRE VII.

 

Les Platoniciens prétendent que les poètes diffament les dieux, lorsqu'ils les montrent opposés les uns aux autres; ce qui, suivant eux, ne convient qu'aux démons.

 

   Or, si quelquun prétend que ce n'est pas de tous, mais seulement des mauvais démons que les poètes ont dit, sans trop s'éloigner de la vérité, que les dieux haïssaient ou protégeaient certains hommes, et que de ceux‑là seulement Apulée affirme que leur esprit troublé flotte au gré de toutes les passions, comment pourrions-nous admettre cette réponse? En effet, lorsqu'il avance cette assertion, il ne parle pas seulement d'une portion des démons, des mauvais par exemple, mais il traite de tous, parlant de ces corps aériens qui les rendent intermédiaires entre les dieux et les hommes. Voici, selon lui, en quoi consiste la fiction des poètes; c'est qu'ils font dieux un certain nombre de ces démons; ils leur donnent les noms des divinités, et par une licence poétique restée impunie, ils leur attribuent des rôles de protecteurs ou d'ennemis à l'égard de certains hommes. Or, les dieux sont très‑éloignés de ces pratiques des démons, et par le séjour bienheureux qu'ils occupent, et par la plénitude de leur félicité. Le tort des poètes, c'est donc d'appeler dieux ceux qui ne le sont pas, de les représenter sous des noms divins, combattant entre eux pour des hommes dont ils épousent ou rejettent les intérêts. Mais il ajoute que ces fictions s'éloignent peu de la vérité, parce que ces démons, improprement appelés dieux, sont tels, en effet, que les poètes les représentent. De ce genre, dit‑il, fut cette Minerve qui, au milieu de l'assemblée des Grecs comprima la fureur d'Achille; (APULÉE, de Deo Socratis). Mais que la véritable Minerve qu'il croit être une véritable déesse, soit réellement intervenue, oh non! c'est une fiction poétique. Selon lui, elle habite parmi les dieux, qui tous sont bons et heureux, loin du commerce des hommes dans les régions les plus élevées de l'éther. Qu'il y ait eu quelque démon favorable aux Grecs et contraire aux Troyens, ou bien un autre, épousant les intérèts de ces derniers contre ceux des Grecs, si le même poète leur a donné les noms de Vénus ou de Mars, c'est une fiction, car les divinités appelées de ces noms, étrangères à toutes ces passions, habitent les palais célestes. Mais que les démons aient combattu entre eux pour ceux qu'ils aimaient, contre ceux qui avaient encouru leur inimitié, c'est une invention d'Homère qui, selon Apulée lui-même, ne s'éloigne pas de la vérité. Et de fait, les poètes n'ont dit de ces démons que ce qu'il en dit lui-même, en les montrant comme les hommes sou-

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mis, par la mobilité de leur cœur et l'inconstance de leur esprit, aux impressions diverses et à tous les orages des passions; d'où il suit que leur amour ou leur haine peut leur faire épouser un parti et les diviser entre eux, sans aucun égard pour les règles de la justice. C'est ainsi qu'on voit le peuple, à leur exemple, se partager dans les spectacles pour des chasseurs et des cochers. (Enarr. sur le Psaume xxxix, n. 8 et 9 et sur le Psaume LIII, n. 10.) Ce philosophe platonicien semble avoir eu à cœur d'empêcher qu'on attribuât aux dieux eux‑mêmes ces fictions des poètes, tout en laissant croire qu'elles peuvent s'appliquer aux démons intermédiaires.

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