Darras tome 35 p. 171
90. En présence de ces forfaits d'Elisabeth, l'heure était venue, ou Dieu devait parler. Le 23 février 1570, St Pie V. lança une bulle d'excommunication. « Le nombre des impies, dit le pontife, a tellement prévalu qu'il n'y a plus un seul lieu dans l'univers qu'ils n'aient tenté de corrompre par leurs perverses doctrines». Entre les autres se signale Elisabeth, couverte de forfaits et prétendue reine d'Angleterre qui leur a offert un asile, où ils se sont tous réfugiés. Cette même Elisabeth, après avoir occupé le trône, a usurpé, dans toute l'Angleterre, l'autorité du chef suprême de l'Église ; elle a exercé monstrueusement ce pouvoir et cette juridiction, et a rejeté de nouveau, dans la voie d'une perte déplorable, ce royaume, naguère rendu à la foi catholique, dont il recueillait les fruits salutaires. Elisabeth a détruit le culte de la vraie religion, qu'avait renversé les chismatiques déserteur de la foi, Henri VIII, et que la reine légitime, Marie, si recommandable dans la postérité, venait de rétablir par les efforts de sa puissante main et avec le concours du Saint-Siège. Elisabeth, suivant et embrassant les erreurs des hérétiques, a cassé le conseil royal, composé de membres de la noblesse anglaise et l'a remplacé par d'obscurs hérétiques. Elle a opprimé ceux qui étaient attachés à la foi catholique ; elle a remis en place des hommes au langage pervers et des ministres d'impiété; elle a aboli le sacrifice de la messe, les prières, les jeûnes,
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la distinction des aliments, le célibat, les rites catholiques ; elle a ordonné qu'on répandît des livres contenant un système d'hérésie manifeste ; elle a commandé à ses sujets de recevoir, d'observer, de conserver des préceptes qu'elle avait adoptés, conformément aux prescriptions de Calvin ; elle a osé décréter que les évêques, les recteurs des églises et les autres prélats catholiques seraient chassés de leurs églises, privés de leurs bénéfices; elle a disposé de ces biens et des autres choses ecclésiastiques en faveur des hérétiques ; elle a aussi prononcé sur des causes dont le jugement n'appartient qu'à l'Église. Elle a défendu aux prélats, au clergé et au peuple de reconnaître l'Église romaine, d'obéir à ses lois, à ses sanctions canoniques ; elle a contraint la plupart de ses sujets de reconnaître ses lois coupables, d'abjurer l'obéissance due au souverain pontife ; elle a prescrit des serments qui la proclament seule maîtresse sur les choses spirituelles et temporelles ; elle a fait subir des peines et des supplices à ceux qui ne se rendaient pas à ses paroles et qui persévéraient dans l'unité de la foi et dans son obéissance. Elle a fait aussi mettre au fer les évêques, les recteurs des églises et beaucoup d'entre eux consumés par la misère et la langueur, y ont trouvé la fin de leur vie. Ces actes sont notoires pour toutes les nations; ils sont prouvés par les plus graves témoignages, et il n'existe aucun moyen d'excuse, de tergiversation et de défense ; pour nous, voyant se multiplier ces impiétés et d'autres forfaits s'ajouter aux premiers; considérant que les persécutions contre les fidèles sont incessantes, par suite de l'impulsion de la volonté de la susdite Elisabeth, nous comprenons que son cœur est plus que jamais endurci. Elle méprise non seulement les prières des princes catholiques, pour sa conversion et son retour ; mais, de plus, elle n'a pas voulu recevoir en Angleterre les nonces que nous lui avons envoyés. Forcés par la nécessité de recourir aux armes de la justice, nous ne saurions exprimer la douleur que nous éprouvons en déployant notre sévérité contre une princesse dont les ancêtres avaient si bien mérité de la république chrétienne. Nous donc, appuyé sur l'autorité de Celui qui a voulu nous appeler sur ce trône, quoique nous soyons indigne d'une telle charge, au nom de l'autorité apostolique, nous décla-
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rons que ladite Elisabeth, hérétique et fautrice des hérétiques, et ses adhérents dans les faits précités, ont encouru la sentence de l'anathème, et sont séparés de l'unité du corps de Jésus-Christ. Nous la déclarons privée du prétendu droit de ce royaume, et de tout domaine, dignité et privilège. Nous déclarons les grands, les sujets, les peuples dudit royaume, affranchis de tous serments et de toute dette de sujétion, de fidélité et de respect ; de même que, par l'autorité des présentes, nous privons ladite Elisabeth du droit à son prétendu royaume. Quant à ceux qui agiront autrement, nous les enveloppons dans la même sentence d'anathème. Comme il serait trop difficile de porter les présentes partout où cela deviendrait nécessaire, nous voulons que tout exemplaire écrit de la main d'un notaire et muni du cachet d'un prélat ecclésiastique et du sceau de la curie, obtienne la même foi en jugement et au dehors, et qu'il ait force et valeur, comme si les présentes étaient exhibées et montrées.
— 91. «Paroles du Pape, paroles de Dieu,» dit St. Liguori. St. Pie V venait de parler comme St. Grégoire VII, Grégoire IX, Innocent III, Alexandre III, Boniface VIII ; il venait de frapper, avec son sceptre pontifical, une scélérate tyrannie. A la vérité, le coup ne devait pas faire tomber, des mains du bourreau, les instruments de torture, mais il préparait aux innocentes victimes, la palme du martyre ; et comme c'est une loi providentielle, que le sang des martyrs est une semence de chrétiens, cette baignoire de sang où va être plongée l'Angleterre, lui rendra les saintes énergies de la foi pure. L'hérésie, par d'artificieuses caresses et des ménagements hypocrites, avait invinciblement affaibi les âmes. Quelques années de plus et son œuvre satanique eût tari pour longtemps, peut-être pour toujours, dans un arbre, naguère vigoureux, la sève puissante de l'orthodoxie. La persécution va réveiller les courages et ranimer les vertus ; elle va pousser jusqu'à l'héroïsme cette fidélité que le temps, qui use tout, ne peut énerver au milieu des supplices. Elisabeth, étourdie du coup, ne connut plus de bornes et le Parlement se fit le servile exécuteur de ses vengeances. La bulle d'excommunication avait été affichée à la porte du palais épiscopal, par l'intrépide
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Felton
: Felton paya de sa vie cet acte d'intrépidité. Diverses démarches furent
tentées à Rome pour obtenir la
révocation de la bulle ; elles restèrent sans effet ; en présence de cet échec
les chambres se montrèrent implacables. Un premier bill contre l'introduction
et l'exécution des bulles déclare coupable du crime de haute
trahison : 1° Quiconque, du vivant de la reine réclamerait un droit à la
couronne ou affirmerait que ce droit appartient à un autre ; 2° Quiconque
dirait que la reine est hérétique, schismatique, tyran, infidèle ou usurpatrice
; 3° Quiconque prétendrait que le droit à
la
couronne et à la succession ne peut pas être déterminé par la loi civile. Un
second bill déclare coupable de haute trahison quiconque briguera, obtientra ou exécutera un acte de l'évêque de Rome, absoudra ou sera
absous en vertu de cet acte. Un troisième bill oblige
tous les individus qui ont atteint un certain âge, à recevoir la communion dans
la nouvelle forme et à se conformer au service établi par la loi. Enfin un quatrième bill ordonne à toute personne qui aurait
quitté ou quitterait le royaume, avec ou sans permission, de revenir six mois
après en avoir été averti, sous peine de confiscation de ses biens meubles et
des produits de ses terres pendant sa vie au profit de la reine. On eût compris
que la reine, frappée de déposition, se défendît contre la bulle; mais on ne
saurait admettre qu'elle porte les représailles jusqu'à ces excès contre ses sujets
; et l'on ne peut comprendre que rendant l'hérésie et le schisme obligatoires, elle se défende du crime de schisme et d'hésie. La mort
de l'âme ou celle du corps : telle est l'alternative de ses lois. Nulle part encore le despotisme écrasant de l'hérésie n'avait foulé,
avec cet insolent mépris, la liberté humaine et la justice. Le sang va couler ;
juges et bourreaux vont frapper, par ordre d'Elisabeth, pour imposer
l'hérésie, comme ils frappaient, par ordre de Henri VIII, pour la proscrire.
92. L'effusion du sang avait donc été décrétée par le Parlement ; le collège de Douai eut l'honneur d'offrir la première victime. Cuthbert Maine était né à Barnstaple, dans le comté de Devon. Après ses études, à peine âge de dix-huit ans, il avait été nommé ministre ; mais il ne connaissait encore rien, ni du ministère, ni de la reli-
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gion. Quelques années après, il occupait, à l'université d'Oxford, un poste important et s'attirait, par son amabilité, toutes les affections. Quelques catholiques lui firent comprendre la fausseté de cette religion inconnue à l'Angleterre pendant tant de siècles; quelques condisciples essayèrent de le convertir ; enfin Cuthbert vint à Douai et prononça son abjuration. Le nouveau converti fit en peu de temps de rapides progrès dans la pratique des vertus chrétiennes et sacerdotales. En 1576, il partit en mission dans son pays natal ; en juin 1577, l'évêque d'Exeter se trouvant à Thuro, le shérif le pria de visiter la maison Trégian, dans laquelle, disait-il, était caché un prêtre papiste. Il fut convenu que le shérif, le chancelier de l'évêque et quelques personnes se chargeraient de cette visite. Cuthbert Maine fut arrêté et mis en prison. Après trois mois de cachot, il fut accusé, devant le tribunal, d'avoir obtenu une bulle qui lui confère le pouvoir d'absoudre, d'avoir renié la suprématie de la reine, apporté un Agnus-Dei en Angleterre et dit la messe. A ces griefs on ajoutait celte précieuse réflexion : « Que, quand les preuves évidentes manquent, de fortes présomptions les remplacent et que rien ne pouvait empêcher de condamner l'accusé comme prêtre papiste, ennemi de la religion de la reine. » Deo gratias, répondit Cuthbert. La veille de l'exécution, divers gentilshommes vinrent le trouver, les uns pour discuter, d'autres pour lui offrir le pardon, s'il reconnaissait la reine pour chef suprême de l'Eglise d'Angleterre. Cuthbert prend une Bible, fait sur elle le signe de la croix, la baise, et, d'une voix ferme : « La reine, dit-il, n'a jamais été, n'est pas et ne sera jamais le chef de l'Église d'Angleterre. » On le conduit au supplice. Le martyr est d'abord traîné sur la claie comme les criminels de haute trahison. Au pied de l'échelle, il se met à genoux, fait sa prière, monte ensuite avec courage. Au moment de l'exécution, il s'écrie : « Seigneur ! je remets mon âme entre vos mains. » Presque aussitôt, l'exécuteur coupe la corde ; en tombant, le martyr donne de la tête contre le billot ; ce coup le rend moins sensible à l'horrible boucherie qui va s'accomplir sur son corps. Le boucher de la reine lui coupe le corps en quatre morceaux, arrache le cœur, tranche la tête. Les
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quatre quartiers furent exposés dans la ville de Bodwin, Tregny, Barnstaple et au château de Lauwceston ; la tête fut placée sur un mât à Wadebridge ; un brasier avait dévoré les entrailles. On eût dû les servir grillées sur la table d'Elisabeth. Avec Cuthbert avaient été arrêtés quatre gentilshommes, trois fermiers et un maître es arts. Leurs souffrances sont connues de Dieu seul. L'hôte du martyr, Trégian, resta trente années en prison.
93. Deux mois après l'exécution du Cuthbert, le sang d'un autre prêtre coulait sous les yeux de la multitude. A l'âge de quarante ans, Tom Nelson, fils d'un chevalier de Shelton, près d'York, s'était senti attiré au sacerdoce ; il passa la Manche, étudia quelques années à Douai près d'Allen et reçut la prêtrise des mains de l'archevêque de Cambrai. Prêtre, il se rendit à la mission d'Angleterre et fut arrêté le 1er décembre 1577. Les commissaires du gouvernement lui ordonnèrent de reconnaître la suprématie de la reine ; il répondit qu'un prince temporel ne pouvait avoir de suprématie spirituelle. On lui demanda ce qu'il pensait de la religion nouvelle ; il la traite de schismatique et d'hérétique. « Qu'est-ce que le schisme demandent les juges». — « C'est, répond le prêtre, la séparation volontaire de l'unité de la foi catholique. — La reine est-elle schismatique ou non? — Je ne puis le dire, car je ne sais pas si son intention est de renverser ou de maintenir la religion aujourd'hui imposée en Angleterre. » Les commissaires lui affirment que la reine a ordonné de promulguer et de maintenir cette religion : «En ce cas, dit-il, elle est schismatique et hérétique. » On lui demande qui est le chef de l'Église : « C'est, répond-il, le souverain pontife de Rome, vicaire de Jésus-Christ, successeur de saint Pierre. » Le 3 février 1578, jour de l'exécution, le martyr reçut la visite de ses parents et les réconforta par de viriles paroles ; il vit apparaître ensuite deux ministres anglicans, mais refusa de les recevoir. Au moment de le conduire au supplice, des officiers le pressaient de solliciter son pardon : « Je n'ai point de pardon à demander à la reine ; je ne l'ai jamais offensée. » Au milieu des vociférations de la populace, il fut conduit à l'échafaud ; quand s'arrêta la claie : « Seigneur, s'écria-t-il, je remets mon âme entre
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vos mains. » Debout sur la voiture, il invita les catholiques à prier pour son âme : « Je vous prends tous à témoins, dit-il que je meurs dans l'unité de l'Église catholique et que c'est pour elle que je vais avoir le bonheur de répandre mon sang. Je conjure le Seigneur que, dans sa miséricorde, il lui plaise de vous rendre tous catholiques fidèles, disposés à vivre et à mourir dans le giron de notre mère, l'Eglise catholique romaine. » La populace répondit par des cris de fureur. Quand le silence fut un peu rétabli, le confesseur de la foi demanda pardon à tous ceux qu'il avait pu offenser et déclara qu'il pardonnait à ses ennemis, à ses persécuteurs, comme il désirait qu'on lui pardonnât. Puis il se recueillit fit sa dernière prière, remit son âme entre les mains de Dieu et resta suspendu. Le martyr était encore plein de vie, quand le boucher d'Elisabeth lui ouvrit la poitrine. Au moment où le bourreau lui arrachait le cœur, on l'entendit prononcer ces parôles : « Je pardonne à la reine et à tous les auteurs de ma mort. » Le bourreau n'abattit la tête qu'après plusieurs coups ; on la plaça sur une des piques du pont de Londres ; les quatre quartiers du corps furent attachés aux portes de la ville.
94. Sur la même place de Tyburn expirait, quelques jours plus tard, Thomas Sherwood, né à Londres de parents catholiques. Celui-ci n'était point prêtre ; il étudiait à Douai pour le devenir et était revenu dans sa patrie pour régler quelques affaires de famille. Sur sa bonne mine, un jeune libertin le soupçonna d'être prêtre et se prit à crier : « Un traître, un traître, arrêtez-le ! » Au tribunal, il déclara qu'il ne croyait point à la suprématie religieuse de la reine d'Angleterre, et pour ce seul fait de sa croyance intime, fut retenu en prison. Elisabeth eût pu, au même titre, incarcérer et assassiner tous ses sujets catholiques ; car c'est à cet aboutissement que va la logique scélérate de sa législation pénale. Tous les tourments imaginables furent infligés au jeune étudiant ; la faim, la soif, le froid, la privation des choses les plus indispensables. La clôture était si vigoureuse que le gendre de Morus, Rooper, ne put faire parvenir au prisonnier quelques pièces d'argent pour subvenir à sa détresse. Afin de découvrir ses complices, s'il en
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avait, on eut recours, contre ce tendre jeune homme, aux horreurs de la torture. Écartelé, Thomas Sherwood resta six mois sur la paille pourrie de son cachot ; il endura les tourments avec une inaltérable patience : «Seigeur Jésus, répétait-il souvent, je ne suis point digne de souffrir comme vous ; beaucoup moins suis-je digne des récompenses promises à ceux qui vous confessent. » Traduit une dernière fois, il fut, pour refus de reconnaître la suprématie religieuse d'une abominable femme, condamné à mort et exécuté comme criminel de haute trahison. Pendaison et strangulation à demi, poitrine ouverte, cœur arraché, tête coupée, membres exposés; tels sont les exploits de l'anthropophagie anglicane. La réforme, faite au nom du libre examen, aboutit à des Credo obligatoires sous peine de mort. Crois ou meurs : telle est la formule de l'islam hérétique. Encore, pour dérober aux victimes l'auréole du martyre, condamne-t-on seulement comme rebelles, ceux qui meurent pour refus de subir la suprématie religieuse d'Elisabeth. Telle avait été autrefois la tactique des Césars de Rome : ils persécutaient les chrétiens comme perturbateurs et nos liberâtres refusent de reconnaître les martyrs des premiers siècles, parce qu'ils ont résisté aux lois de l'Etat. Quand la consigne est impie l'obéissance est un crime, la désobéissance un devoir, et la mort un triomphe. « Rien, dit Lamennais, ne ressemble davantage aux persécutions des premiers chrétiens, que les persécutions de l'Angleterre contre les catholiques (1). »
95. Les collèges fondés sur le continent par Allen étaient dirigés par les jésuites; ils fournissaient des ouvriers pour la moisson, mais les maîtres ne pouvaient suivre leurs élèves au martyre. Allen conçut l'idée d'appeler à sa mission d'Angleterre, ceux qui vont évangéliser les sauvages d'Amérique et d'Océanie; il demanda des jésuites au pape Grégoire XIII. Le pontife le renvoya au général de l'Ordre; le P. Mercurian, redoutant les haines systématiques de l'hérésie, se refusait; Allen, frappé des vertus éclatantes et du zèle victorieux des auxiliaires qu'il sollicitait, ne lâchait pas prise. Le provincial de Germanie décida en faveur de l'Angleterre et Aquaviva
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(1) Essai sur l'indifférence t. I, p. 77.
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demanda comme une faveur, la permission de voler au martyre. Le général fixa son choix sur les jésuites Campian et Persons. Edmond Campian était né à Londres; dès l'âge de treize, il avait harangué Marie Tudor; onze ans plus tard, il haranguait Elisabeth lorsqu'elle honora pour la première fois Oxford de sa présence. Tout semblait lui promettre, dans un avenir prochain, les faveurs que méritaient ses talents et ses qualités. A vingt-quatre ans, il entretenait avec les principaux personnages de l'établissement, des rapports d'amitié; il reçut le diaconat des mains d'un évêque de Glocester, qu'il convertira plus tard. Désabusé et repentant, Campian vint à Douai et entra dans la Compagnie de Jésus. Robert Persons, né d'une famille pauvre, avait cependant étudié avec une grande distinction, à Oxford. Sa supériorité lui avait suscité des jaloux et sa foi, des ennemis. Il vint en Flandre et passa en Italie, où il commença à étudier la médecine. Quelques mois plus tard, il entrait dans la compagnie. Avant de quitter Rome, Persons et Campian prièrent Grégoire XIII, non pas de révoquer la bulle d'excommunication, mais de permettre que les catholiques pussent légitimement obéir Elisabeth comme à leur souveraine (I). Le Pape y consentit. Les deux jésuites entrèrent sous un déguisement en Angleterre. Une maison avait été achetée à Londres pour leur servir de centre. Il y avait déjà en Angleterre un certain nombre de prêtres ; tous n'avaient pas reçu la même éducation cléricale; ils ne trouvaient pas partout les mêmes coutumes. Pour prévenir les divisions, il fut statué que chacun se conformerait aux coutumes des lieux où il se trouverait et sur lesquelles il prendrait en arrivant ses informations. Les catholiques et les nobles se trouvaient principalement dans les campagnes; les missionnaires s'adressèrent spécialement aux campagnes, où ils pouvaient d'ailleurs plus facilement se dérober aux recherches de la police. Persons fut surtout le directeur des missionnaires, Campian surtout l'homme de la controverse. La vie qu'ils menaient ne peut se décrire : levés avant le jour, tantôt à cheval, tantôt en voiture, changeant à chaque instant de déguisement et de costume, ils visitaient successivement les villes, bourgs et villages de l'An-
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(1) Dodd's Church History, t, III, p. 14.
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gleterre. Les conversions qu'ils obtinrent ne se peuvent compter ; elles augmentaient d'autant les recrues des prisons. Le comte de Southampton, les barons Paget, Compton et de Vaux ; les nobles chevaliers Thomas Tresham, Guillaume Catesby, Jean Arundel, Nicolas Pointz; des hommes illustres, tels que Rodolphe Sheldon, Thomas Trockmorton et un grand nombre d'autres sont traînés dans les cachots. Les limiers d'Elisabeth traquent les missionnaires; on annonce chaque jour la prise prochaine des jésuites ; les héroïques champions de la sainte Eglise continuent de combattre en se cachant et de vaincre en fuyant. Persons convertit toujours ; Campian ne cesse de le soutenir de ses argumentations. Dans une lettre, il met à nu les mensonges du gouvernement. Dans un écrit intitulé : Dix raisons pour se convertir, il met à néant les subterfuges de l'anglicanisme. Elisabeth, aux abois, publie de nouveaux édits de proscription.
96. Dans l'impossibilité d'atteindre les jésuites, Elisabeth veut, du moins, frapper les fidèles catholiques. Dans tout le royaume, on sévit avec la plus extrême rigueur, écrit Persons. Nobles et roturiers, hommes et femmes, grands et petits, sont entassés dans les cachots. On enlève les biens, on souille les réputations. Dans les chaires, devant les tribunaux, sur les places publiques, tous les catholiques sont appelés des traîtres et des rebelles. Tant de personnes, même de distinction, sont détenues dans les prisons, que les anciennes ne suffisent plus, on en crée de nouvelles chaque jour, cependant les poursuites se continuent; mais l'activité des persécuteurs est vaincue par la multitude des persécutés. Dans un seul mois, on a compté cinquante mille catholiques qui refusent de fréquenter les assemblées des hérétiques et que, pour ce motif, on appelle récusants. Vous pourrez juger ainsi combien il y en a qui exposent à la haine des sectaires leur vie et leur fortune. La reine défend de quitter le royaume et ordonne à ceux qui sont sortis de rentrer. Des peines sévères, la mort habituellement, sont édictées contre le prêtre qui absout, contre qui prête obéissance au Pape, contre qui ne dénonce pas le prêtre, contre qui dit la messe ou y assiste, contre qui n'assiste pas à l'office anglican, contre qui en-
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seigne sans permission de l'évêque hérétique. Pour préparer et appliquer ces lois follement sanguinaires, Elisabeth a su former différentes classes de persécuteurs. Cecil et Bacon au Conseil ; Walsingham dans le Cabinet (1): Huntingdon au sein des commissions dans les comtés du nord; Anderson, Cook, Popbam, Topcliffe, devant les tribunaux; Sleed, Monday, Nichols, Elliott, dans les bas étages de l'espionnage : tels sont les serviteurs d'Elisabeth : complaisants serviles ou perfides conseillers, ils ne savent que provoquer la tyrannie et assouvir ses vengeances, rien n'est sacré pour ces mercenaires fanatiques d'Elisabeth. La reconnaissance n'a plus de droits, la parenté de liens, la nature d'affections, ni la justice de règles. Une passion froide et implacable, une sauvage fureur qui ne recule devant aucune bassesse et ne rejette aucune violence : tels étaient les mobiles de ces sectaires, parvenus au pouvoir sous un gouvernement révolté contre Dieu. Elisabeth et ses conseillers, il n'y a rien de plus vil et de plus odieux en histoire.