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65. De cet ensemble de témoignages et de monuments, il résulte qu'évidemment il y eut un miracle en Germanie, dans les défilés Hercyniens cernés par les Quades, et que ce miracle sauva l'armée romaine. A moins de tout nier en histoire, il faut en convenir. Restent pourtant deux difficultés : la première, que les auteurs païens font honneur du prodige à leurs dieux; la seconde, que les inscriptions authentiques nous parlent d'une légion appelée Fulminante (Kèraunobolos) dès le règne de Trajan. Que les auteurs païens aient persisté, après le miracle, à nier l'influence du Dieu des chrétiens, il le fallait nécessairement, sous peine de devenir chrétiens eux-mêmes. Ici, donc, leur témoignage est tellement peu désintéressé, qu'il ne saurait avoir aucune valeur. Sous ce rapport, l'observation d'Eusèbe, qui constate ce déni de justice et le signale, cent ans après l'événement, comme un acte de mauvaise foi insigne, acquiert une force considérable. Mais on pourrait objecter. qu'Eu-
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1. Pensées de Marc-Aurèle, Édit. Joly, cap. il, vers. fia.
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sèbe était lui-même intéressé à faire prévaloir la version chrétienne. Dès lors, son témoignage ne serait point à l'abri du soupçon de partialité. Tenons-le donc pour non-avenu. Pourquoi, demanderons-nous alors, les auteurs païens se contredisent-ils si grossièrement, quand il s'agit de fixer la cause vraie du prodige? Les uns l'attribuent aux incantations égyptiennes du mage Arnuphis ; d'autres, à celles d'un astrologue inconnu, nommé Julien; d'autres citent, en courant, le nom des rites chaldéens, périphrase transparente sous laquelle ils cherchaient à dissimuler le nom odieux et inavouable des chrétiens; enfin, les plus adulateurs, écartent toutes ces hypothèses, et attribuent le miracle à la piété de César lui-même. L'attitude incohérente, embarrassée, contradictoire des païens, pour quiconque sait lire la vérité, sous les réticences et les désaveux de témoins hostiles, est et restera une preuve sans réplique, de la réalité du miracle chrétien. Nous protestons donc énergiquement contre la tendance qui se manifeste, depuis quelques années, chez les écrivains ecclésiastiques. Ils ont abandonné, sur ce point, la thèse de Fleury, qui admet la réalité du miracle de la légion Fulminante, et prétendent, avec l'école philosophique du XVIIIe siècle, que c'est là un fait équivoque et douteux, au sujet duquel les renseignements certains nous manquent 1. Voici comment s'exprime, à ce sujet, M. l'abbé Freppel : « Il y a dans cette narration un fond de vérité, entremêlé de détails d'une authenticité suspecte 2. J'en dirai autant de la prétendue lettre de Marc-Aurèle, relative au miracle de la légion Fulminante. Saint Jérôme et Orose parlent également de cette pièce, que l'on ajoute d'ordinaire à la première Apologie de saint Justin ; mais tout porte à croire qu'elle est apocryphe. Il y aurait certainement de la témérité à révoquer en doute le fait qui a servi
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1 Voici lea paroles de M. Henrion, dans son Cours complet d’Hist. ecclésiastique, tom. XI, col. 323, Paris, Migne, 1856. « Nous croyons devoir rapporter ici un prodige dont les païens et les chrétiens se sont également fait honneur. » On ne saurait tenir la balance plus égale et laisser la question plus indécise.
2. M. Freppel parle ici des Actes de Pilate, adressés à Tibère, et cités par Tertullien dans son Apologétique, cap. v.
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de base à l'opinion de TertuUien.
Chrétiens ou païens, tous les histonens des premiers siècles s'accordent à dire
que l'armée de Marc-Aurèle, dévorée par une soif cruelle, sur le territoire de Quades,
en l'année 174, ne dut son salut qu'au bienfait d’une pluie miraculeuse 1. Mais, tandis que les chrétiens attribuaient, avec
raison, ce prodige aux prières des soldats de la douzième
légion, composée en grande partie de leurs coreligionnaires, les païens en
rapportèrent la gloire aux divinités de l'Olympe ; et Marc-Aurèle partageait ce
sentiment, comme le prouvent la colonne Autonine, érigée en mémoire de ce fait,
et les médailles du temps, frappées à la même occasion. L'événement que rappelle
Tertullien, n'a pas pu changer les dispositions de l'empereur à l'égard des
chrétien»; : on le voit assez par la persécution de Lyon et de Vienne, qui
éclata trois ans après. Il y a donc tout lieu de croire que la critique du
prêtre de Carthage se trouve en défaut sur ce point2. »
66. Ainsi parle M. Freppel, et si nous prenons la liberté de combattre son sentiment, c'est parce que nous plaçons notre devoir d'historien au-dessus de toutes les considérations d'estime et de respectueuse amitié. Tertullien, né à Carthage, en 160, avait
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1 Qu'on nous pardonne ici une observation que nous croyons devoir soumettre au savant professeur. Si nous prenons la liberté de combattre son sentiment c'est parce que sa parole, d'ordinaire aussi exacte qu'érudite, a un poids plus considérable dans le monde de la science. L'analyse qu'il fait du miracle est fort incomplète. Une pluie, si soudaine et si désirée qu'elle puisse être, n'est pas un phénomène qui constitue à lui seul un prodige incontestable. Tous les protestants, tous les rationalistes modernes se sont accordés à ne parler que d'une pluie aussi heureuse qu'inespérée, et ils ont dit: L'armée romaine avait besoin d'eau; un orage l'abreuva. Le fait est assez commun pour n'y rien voir de surnaturel. En effet, la question posée en ces termes est résolue d'avance en faveur du naturalisme. Mais l'intervention divine, qui sauva l'armée impériale, se manifesta en même temps par des éclats de foudre uniquement lancés contre les barbares, aux flancs desquels s'attachait une flamme inextinguible pour eux et qui épargnait les Romains. Voilà le fait évidemment surnaturel, attesté, non-seulement par les auteurs païens à l'unanimité, mais par le marbre irrécusable de la colonne Antonine.
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2. Freppel, TertuUien. tom. I, pag. 121.
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quatorze ans, lors du miracle de la légion Fulminante ; cet événement, qui frappa à un si haut degré les imaginations contemporaines, ne put être ignoré de sa jeunesse. Ajoutons que Tertullien était élevé dans le paganisme ; dès lors, le récit dut arriver à ses oreilles sous le travestissement que les païens étaient convenus de lui donner. On n'échappe point au courant des idées et des milieux jntellectuels parmi lesquels on vit. C'est donc d'un événement contemporain que parlait Tertullien, devenu, en 204, apologiste de notre foi. Sa critique, dont on paraît faire si bon marché, eut à s'exercer, non point sur un événement depuis longtemps passé, mais sur un fait d'histoire actuelle, dont les témoins étaient tous vivants, dont les actes, les relations, les monuments se trouvaient partout. Au lieu donc de glisser si légèrement sur la parole du prêtre de Carthage, l'historien doit y faire une sérieuse attention. En histoire, les témoignages de contemporains graves et sérieux prennent place, comme autorité démonstrative, immédiatement après le récit des témoins oculaires. Ainsi, pour le fait qui nous occupe, l'affirmation de Tertullien a une valeur mille fois plus grande que celle d'Eusèbe ; parce que Tertullien parle d'un fait survenu dans sa jeunesse, qu'il avait entendu raconter comme l'événement du jour, mais sous des couleurs païennes, au foyer de son père, et dont il avait pu apprécier par lui-même l'immense portée. Nous ne faisons qu'indiquer un autre ordre de considérations, précédemment développées par nous, et relatives au caractère même de Tertullien. L'étude de la législation romaine, dans laquelle il s'était de bonne heure distingué, avait donné à son esprit cette discipline de rigoureuse exactitude, à laquelle les juristes s'astreignent toujours. Le lecteur voudra bien noter encore que l'Apologétique, dans lequel Tertullien mentionne, une première fois, le miracle de la légion Fulminante, était adressé officiellement par lui, au Sénat de Rome, c'est-à-dire au corps de l'État le plus traditionnel, et dont la fonction unique était de veiller à la garde et au maintien des lois. Si Tertullien eût invoqué, devant cette magistrature suprême, une lettre apocryphe de Marc-Aurèle, dont l'existence ne se fût pas justifiée d'elle-même, par son ins-
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cription aux archives impériales, il aurait commis un acte aussi absurde, que pourrait être celui d'un Français de nos jours, adressant à notre Sénat, une pétition fondée sur le texte imaginaire d'une loi dont personne n'aurait jamais entendu parler. Cependant, voici comme s'exprime Tertullien, le juriste, en face du Sénat, conservateur des lois et des décrets de l'empire Romain : «Ordonnez qu'on vous représente la lettre de Marc-Aurèle, dans laquelle cet empereur atteste que la soif qui dévorait son armée, en Germanie, fut apaisée par une pluie dont il fut redevable aux prières des soldats chrétiens, qui se trouvaient par hasard dans ses légions. S'il ne révoqua pas ouvertement les édits portés contre nous, du moins il les annula complètement dans la pratique, en aggravant la rigueur de la pénalité contre ceux qui nous dénonceraient comme chrétiens 1. » En vérité, quand Tertullien dit au Sénat : « Ordonnez qu'on vous représente la lettre de Marc-Aurèle, » Litterœ Marci Aurelii requirantur, il faut une certaine témérité pour prétendre qu'il n'y avait aucune lettre de Marc-Aurèle, dans les archives du Sénat. La formule dont se sert ici Tertullien est précisément la formule légale dont usaient les juges, les avocats, quand, au barreau, ils interpellaient le greffier pour qu'il fût donné au public lecture de la pièce officielle et juridique, à laquelle on se référait : Litterae requirantur. On dit que la critique du prêtre de Carthage est ici en défaut. Mais Dion Cassius, auteur païen, par conséquent non
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1. Litterœ Mnrci Aureliiquœrantur,quibus illam Germanicam sit'mi christinitor u •■ forte, mititum preeationibus impetrato imiri dÏKussam contestalur. Qui sient ?•■.. palam ah ejusmodi hominibus pœnnm dimovit, Un alio modo pnLim dispersit, i, -jecta etiam accusatnribus damnâtione cl quidam telriore. On a fait communément jusqu'ici un contresens, volontaire ou non, dans la traduction de ce passage en français. L'adverbe latin : forte, ne tombe point sur le fait lui-même du miracle obtenu par les chrétiens, mais bien sur la présence de ces soldats chrétiens dans l'armée de Marc-Aurèle: Christianorum forte militum. S'il en était autrement, la phrase de Tertullien serait illogique et inconséquente au premier chef. «Marc-Aurèle, dit-il, atteste, » contestatur ; mais si Marc-Aurèle atteste, c'est qu'évidemment il n'y a aucun doute dans son esprit, touchant le fait attesté. L'adverbe forte ne saurait donc se rapporter comme une expression dubitative au fait lui-même.
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suspect, affirme que Marc-Aurèle écrivit très-réellement au Sénat la relation du miracle arrivé en Germanie. Il est de toute impossibilité d'admettre que Dion Cassius et Tertullien, écrivant à deux points de vue si opposés, aient pu se rencontrer sur le fait de l'existence d'une lettre de Marc-Aurèle au Sénat, si cette lettre n'eût pas réellement existé. Ce n'est pas tout : si Tertuliien, en 204, eût été un auteur assez léger (et, certes, tel n'est pas son caractère), pour articuler devant le Sénat, en des termes si formels et si juridiques, un véritable conte de bonne femme, il y aurait eu des protestations contre l'erreur si légèrement admise par lui. Or, dix ans après, Tertullien, dans un mémoire substantiel et court, qu'il adresse au gouverneur de Carthage, Scapula, en faveur des chrétiens, répète la même affirmation, avec la même solennité, sans prendre la peine de la discuter plus que la première fois, et comme un fait tellement notoire, tellement avéré, que l'idée même d'une discussion à soulever sur ce point, ne se présente pas à son esprit 1. On voudra bien peser aussi l'affirmation identique de saint Jérôme, qui s'exprime en ces termes : « Marc-Aurèle, cet empereur dont le témoignage est si considérable, atteste qu'il dut le salut de son armée prête à mourir de soif, en Germanie, à la prière des soldats chrétiens, qui se trouvaient par hasard dans les rangs des légions. Sa lettre existe encore aujourd'hui. » Existant litterœ 2. Nous le déclarons, et nous croyons être dans la vérité absolue, entre Tertuliien, auteur contemporain, qui cite au Sénat la lettre de Marc-Aurèle, et l'invoque à deux reprises, comme une pièce connue, authentique, officielle ; saint Jérôme, qui déclare, deux cents ans après, que la lettre de Marc-Aurèle existe encore; et les dénégations, plus que légères, de la critique du XVIIIe siècle, nous n'hésitons pas un seul instant ; nous croyons à la réalité historique, absolue, incontestable, d'une lettre de Marc-Aurèle adressée au Sénat romain, attestant le miracle obtenu en Germa-
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1. Tertnll., Ad Snapulnm, cap. iv.
2. ExAtmt litterœ M. Aurelii gravissirni Imperatoris, quibus illam Germanicam iitim ckridianorum forte mititiim precationibus impetralo imbri discussam (es-tutur. (Hieron. Chrun., ad ann. œrae Christianœ CLXXIV.)
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nie par la prière des soldats de Mélitine, et défendant les poursuites injustes, exercées auparavant, contre les chrétiens. La fausse chronologie, qui plaçait les martyrs de Lyon et de Vienne, postérieurement au miracle de la légion Fulminante, est le seul argument sérieux qu'on ait pu opposer à cette thèse. M. Freppel l'invoque encore; mais nous avons démontré que cette chronologie, inventée précisément dans un intérêt de parti, a contre elle les témoignage irrécusable de l'historien Eusèbe. Quant à dire « que l'événement, rappelé par Tertullien, n'a pas pu changer les dispositions de l'empereur à l'égard des chrétiens, » nous ne le croirons jamais. Ou le miracle a existé, ou non. S'il a existé, ce serait méconnaître la nature humaine, et l'élan de reconnaissance qui s'échappe de tout cœur honnête, vis à vis du sauveur inespéré auquel il doit la vie, que d'attribuer une ingratitude aussi barbare à Marc-Aurèle, l'un des plus nobles et généreux caractères de i'antiquité païenne. S'il n'a pas existé, brûlez les œuvres de Dion Cassius, de Jules Capitolin, de Suidas, de Thémistius, de Claudien ; anéantissez le bas-relief de la colonne Antonine; arrachez des œuvres de Tertullien, de saint Apollinaire, d'Eusèbe, de saint Jérôme, les pages qui le mentionnent. Il n'est pas jusqu'au plus simple détail, et en apparence, le plus étranger à la question, qui n'ait ici un caractère extrêmement significatif. Par exemple, pourquoi le païen Dion Cassius termine-t-il son récit par la mention expresse que, sur le théâtre même du prodige, l'impératrice Faustine reçut, par acclamation, le titre inusité de Mère des Légions ? Etait-ce Faustine qui avait ouvert les cataractes du ciel sur le camp Romain, et dirigé les éclats de la foudre contre les rangs pressés des barbares? Evidemment non. Rien, dans le fait surnaturel raconté par l'auteur païen, ne saurait justifier l'enthousiasme de l'armée pour Faustine. Je dis plus ; le caractère connu de cette femme, dont la vie était loin d'être exemplaire, et qu'on ne souffrait qu'avec horreur aux côtés de Marc-Aurèle, était un obstacle à toute démonstration de ce genre. Cependant, c'est Faustine que l'armée romaine, miraculeusement délivrée, acclame de ce nom de mère. Pour comprendre ce mouvement unanime, il
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faut, de toute nécessité, se reporter aux Actes de saint Abercius, dont les nouveaux Bollandistes, sur les traces de l'illustre cardinal Pitra, ont reconnu, en ces derniers temps, la valeur historique. Faustine avait déjà vu les chrétiens à l'œuvre ; quand l'idée de recourir à la prière des soldats chrétiens se présenta, en désespoir de cause, à l'esprit de Marc-Aurèle, Faustine dut l'appuyer de toute la force de ses souvenirs et de sa reconnaissance. C'est ainsi que Faustine, qui avait suivi son époux dans cette expédition lointaine, aura, indirectement sans doute, mais avec une efficacité réelle, travaillé au salut de l'armée. Voilà comment, et nous l'avons déjà redit, tout se tient en histoire ; un anneau brisé dans la chaîne, interrompt toute la série ; une erreur chronologique a des conséquences incalculables ; la suppression d'un monument, sacrifié à la légère par une critique incomplète ou hostile, dénature tout un ensemble de faits et le rend inexplicable.
67. On objecte pourtant, et l'on a raison, qu'il existait une légion nommée Fulminante, avant Marc-Aurèle. Des inscriptions, que Baronius a consciencieusement reproduites, prouvent que, sous Auguste et sous Trajan, cette dénomination avait été usitée ; qu'elle était le privilège de la douzième légion. Or, la douzième légion ne faisait point partie du corps d'armée qui combattait sous Marc-Aurèle, en Germanie. On sait le nom de celles qui prirent part à cette expédition : c’étaient la Prima, la Gemella, la Décima et la Fretensis. Mais, répond Baronius, en quoi ces détails peuvent-ils contredire le récit d'Eusèbe et de saint Apollinaire? Si une autre légion portait déjà, comme une récompense de sa bravoure, l'épithète martiale de Fulminante, Marc-Aurèle dut, fort naturellement, avoir l'idée de donner ce nom, mille fois mieux mérité, aux soldats qui venaient de déchaîner réellement la foudre du ciel contre les barbares ; et, en supposant que l'ordre hiérarchique des légions s'opposât à ce que deux d'entre elles portassent le même nom, qui empêchait de fondre, dans les cadres de la Fulminante, les fulminants soldats chrétiens de Mélitine? Cette difficulté d'administration militaire ne saurait jamais être sérieuse. Tandis que, dans l'hypothèse adverse, qui n'attribue aucune
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influence au fait de la délivranc extraordinaire de l'armée en Germanie, il est impossible d'expliquer pourquoi la persécution si violente, universellement exercée , et avec une rage jusque-là inouïe, contre les chrétiens, put cesser si subitement. On en a fait honneur au caractère de Commode, ce fils indigne d'un père philosophe, qui, a l'âge de douze ans, commandait de jeter dans le fourneau de ses thermes, deux malheureux esclaves, coupables de lui avoir servi un bain trop chaud de quelques degrés. Cela n'est pas sérieux. Commode avait l'étoffe d'un Néron ; et, s'il eût vécu assez-longtemps, il en aurait renouvelé les monstrueux excès. Nous verrons que Commode laissa sous son règne martyriser quelques chrétiens. Cependant, il avait accompagné son père en Germanie; il avait vu par conséquent le miracle de la légion Fulminante, mais, fidèle à ses instincts de cruauté, la soif du sang étouffa chez lui le sentiment de la reconnaissance.
68. Et maintenant, il nous faut le dire enfin, la lettre de Marc-Aurèle au Sénat de Rome, existe encore aujourd’hui, comme elle existait à l'époque de Tertullien, d'Eusèbe et de saint Jérôme. « On l'ajoute d'ordinaire à la première Apologie de saint Justin, dit M. Freppel ; mais tout porte à croire qu'elle est apocryphe. » Scaliger en avait porté le même jugement, et Eichstadt croit corroborer cette opinion par un jugement irréfutable, et une merveilleuse découverte, en démontrant, avec les fastueuses ressources de la prolixité allemande, que saint Justin, martyrisé en 109, n'avait pu joindre à son Apologie une lettre de Mare-Aurèle écrite en 174. Cela était admis d'avance par tout le monde. Voici la vérité. Tous les manuscrits connus des œuvres de saint Justin font suivre la première Apologie de ce grand docteur, de trois pièces empruntées à la chancellerie impériale : la première, est la lettre d'Adrien à Minucius Fundanus ; la seconde, est le rescrit d'Antonin le Pieux aux villes d'Asie, en faveur des chrétiens; la troisième enfin, est la lettre de Marc-Aurèle, écrite au Sénat romain, après le miracle de la légion Fulminante. L'authenticité de la lettre d'Adrien à Minucius Fundanus, n'a jamais été contestée, parce qu'Eusèbe l'avait insérée dans son Histoire ecclésiastique.
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Il n'en fut pas de même du rescrit d'Antonin le Pieux, reproduit également et par Eusèbe et par les manuscrits de saint Justin. On se rappelle que nous avons dû, sur ce point, élucider une question que la critique avait encore défigurée. Quant à la lettre de Marc-Aurèle, qui ne fut point insérée dans l’Histoire ecclésiastique d'Eusèbe, elle fut assez légèrement répudiée par les savants français, et allemands du XVIIe siècle, à l'exception toutefois de Fleury, qui glisse, très rapidement, il est vrai, sur la question, mais qui paraît cependant incliner du côté de l'authenticité. M. Freppel a donc répété une opinion accréditée et générale, sans la discuter à fond. C'est notre devoir d'insister davantage et de fournir quelques éclaircissements nouveaux. Tout d'abord, que la lettre de Marc-Aurèle, telle que nous la possédons, soit, ou non, celle qu'écrivit réellement ce prince, le récit qu'elle contient est entièrement conforme, sauf en ce qui concerne les chrétiens, aux détails explicites fournis par !e païen Dion Cassius, et de plus, les prescriptions qui la terminent, concordent parfaitement avec l'analyse très-sommaire, mais d'une exactitude digne d'un juriste, qu'en avait faite Tertullien. Ce dernier point est surtout remarquable. Tertullien avait dit : Qui sicut non palum ab ejusmodi hominibus pœnam dimouit, ita alio iiiodo palo.m disjjcrsit, adjectu etiam accusatoribus damnatione et guident tetriore. Notre institut de France compte un grand nombre d'hommes qui savent à merveille le latin, et qui possèdent à fond la science de l'histoire et du droit de l'antique Rome. Si pourtant on les priait de rédiger, sur cette unique phrase, un texte législatif clair, naturel, qui remplît, sans les exagérer ni les restreindre, toutes les conditions exprimées en ce peu de mots, nous ne croyons pas leur faire injure en affirmant qu'ils seraient fort embarrasses. La difficulté, en effet, serait double. D'une part, le texte de Tertullien paraît contradictoire. Mare-Aurèle, dit-il, ne révoqua pas les peines prononcées contre les chrétiens, et cependant, il fit cesser la persécution contre eux. Comment faire cesser la persécution contre des hommes frappés d'une peine capitale, sans lever la peine prononcée contre eux? D'un autre côté, le texte de Tertullien implique une impossibilité légale, au point de vue de ta jurispru-
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dence romaine. Les délateurs étaient punis, par la loi, de la peine correspondante à celle qu'aurait méritée le crime qu'ils reprochaient faussement à celui qu'ils avaient dénoncé, s'il venait à être déclaré innocent. Or, les chrétiens étaient, par le seul fait de leur profession de foi, passibles de la peine de mort. Comment Marc-Aurèle pouvait-il aggraver, contre les dénonciateurs des chrétiens, la peine capitale elle-même? Nous avons donc raison de penser que, sur un texte de Tertullien, aussi hérissé de contradictions et d'impossibilités juridiques, il faudrait une intelligence merveilleuse pour inventer un édit impérial, coordonné, lucide et correct. C'est pourtant cette merveille d'improvisation qu'on attribue à un faussaire inconnu, qui aurait déployé les ressources d'un véritable génie, pour entrer après coup, et de plein pied, dans toute une juridiction éteinte, dans tous les préjugés, les passions, les animosités d'un monde évanoui, sans blesser les unes, froisser les autres, ni contredire personne. Nous croyons aux miracles de la grâce divine, mais nous ne croyons pas à ces merveilles-là. Le cadre tracé par Tertullien défie toutes les ressources d'imagination d'un faussaire, et il serait par trop étonnant qu'un misérable apocryphe ait trouvé la solution d'un problème, posé en termes si obscurs, par l'un des plus puissants génies qu'ait eus l'humanité. Or la lettre de Marc-Aurèle dénoue sans efforts toutes ces difficultés. Elle laisse très-réellement subsister les lois antérieures qui permettaient de déférer un chrétien aux tribunaux, pour fait de religion. Seulement elle aggrave pour les délateurs, qui voudraient en courir le risque, la pénalité à laquelle ils étaient précédemment exposés, et les condamne à être brûlés vifs. Mais enfin, dira-t-on, cette lettre de Mare-Aurcle n'a pu être jointe au texte de son Apologie, par saint Justin, qui était mort quinze ans avant le miracle de Germanie. C'est vrai. Aussi, et nous l'avons déjà fait observer, à propos du rescrit d'Antonin le Pieux, ce n'est pas à saint Justin que nous attribuons cette addition posthume. L'Apologie du grand docteur était fréquemment reproduite par les chrétiens persécutés; il s'en faisait, comme on dirait de nos jours, de nombreuses éditions. A mesure que paraissaient les édits favorables
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à la religion chrétienne (et ils étaient rares), on les ajoutait, comme une confirmation de preuves, et en forme d'appendice, au texte de l'Apologie. Baronius l'avait dit ; il en administrait une preuve irréfragable en constatant que, selon la diverse origine des manuscrits de saint Justin, la lettre de Marc-Aurèle y était reproduite, tantôt en grec, tantôt en latin ; que, suivant encore cette diversité d'interprétations, les phrases identiques, quant an sens, ne l'étaient point dans la forme. Par là, il répondait d'avance à une objection dernière, que le germanisme moderne croit avoir inventée; savoir, que Marc-Aurèle devait écrire en latin, au Sénat de Rome, tandis qu'on trouve un texte grec de sa lettre, à la suite de l'Apologie de saint Justin. Comme si, d'ailleurs, Marc-Aurèle, qui écrivait en grec le premier chapitre de ses Pensées, sur les bords de la rivière de Gran, en Hongrie, le soir même de l'événement miraculeux , n'eût pu de même rédiger en grec , sa dépêche au Sénat, pour la soustraire plus sûrement à une indiscrétion, dans le cas où elle eût été interceptée par les barbares révoltés, durant le long trajet que ses courriers avaient à fournir, entre les défilés de la forêt Hercynienne et la capitale du monde !
69. Voici cette fameuse lettre 1: «L'empereur César Marc-Aurèle, Antonin, Auguste, Parthique, Germanique, Sarmatique, souverain pontife, tribun pour la dix-huitième fois, imperator pour la quatrième, consul pour la troisième, père de la patrie, au Sénat et au peuple de Rome, salut. — Je vous ai déjà fait pressentir mes dispositions, dans le message où je vous informais de la situation de l'armée en Germanie, quand, cernés par l'ennemi, nous eûmes à résister à la fois aux armes des barbares, aux ravages de la maladie, et aux ardeurs d'une sécheresse torride. J'étais dans la cité des Carnuntes, quand les vigies signalèrent, à neuf milles de distance, l'approche d'une nuée de barbares ; on distinguait au soleil soixante-quatorze dragons, qui servent à ces peuples d'étendard.
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1. Nous traduisons, en les complétant l'un par l'autre, les deux textes fournis, l'un par le cardinal Baronius, d'après un manuscrit du Vatican ; l'autre par l'édition bénédictine des œuvres de saint Justin. (Cf. Baronf Âm. eccles., ad ann. 176; Palrol. grœc, tom. VI, col. 436.)
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398 PONTIFICAT DE SAINT ELEUTHÈRÊ (170-185).
Pompéianus, maître de la milice, me confirma la nouvelle, et je vis bientôt moi-même cette multitude immense d'ennemis qui nous euveloppait de toutes parts. Or, je n'avais sous la main que quatre légions : la Prima, la Décima, la Gemella, la Fretensis. Dans cette extrémité, j'implorai l'assistance des dieux; mais ce fut en vain: l'ennemi allait nous accabler. Je m'adressai alors à ces hommes qu'on appelle chrétiens; il s'en découvrit un nombre tel, dans l'armée, que je ne pus retenir un mouvement d'indignation et des paroles de menace. L'événement prouva que je me trompais sur leur compte. Ils se disposèrent à nous secourir à leur manière, car, disent-ils, leur Dieu n'aime pas les armes. Il est donc très-vraisemblable que ces gens, qui passent à nos yeux pour des athées, ont réellement dans le cœur la conscience d'une divinité qui réside en leur âme, les inspire et les protège. Ils se prosternèrent sur le sol et invoquèrent pour moi et pour toute l'armée leur Dieu inconnu, le suppliant de nous délivrer de la famine et de la soif qui nous accablaient. Depuis cinq jours, en effet, l'eau manquait au camp, et il avait été impossible de s'en procurer, cernés que nous étions de toutes parts dans les montagnes de la Germanie. A peine ces hommes, ainsi prosternés contre terre, eurent-ils achevé leur invocation, que, subitement, une pluie rafraîchissante tomba sur nous du haut du ciel, tandis qu'une grêle de feu, mêlée d'éclats de tonnerre, fondait sur les barbares. Un Dieu se révélait ainsi, tout-puissant et invincible, à la suite de la prière des chrétiens. Permettons donc aux hommes de cette religion de la professer, de peur qu'ils ne retournent contre nous les armes terribles dont ils disposent. Je suis d'avis que nul ne soit incriminé et déféré aux tribunaux, pour le seul fait d'être chrétien. Ceux qui sont en ce moment détenus sous cette inculpation, et qui ne se trouveront coupables d'aucun autre crime, seront remis en liberté. Quiconque déférera un homme aux tribunaux, uniquement parce qu'il est chrétien, sera brûlé vif, et le chrétien qui aura confessé sa religion devant les juges sera déchargé des poursuites auxquelles cet aveu expose, d'après la teneur des lois précédentes. Les magistrats ne pourront ni exiger qu'il se rétracte, ni le priver pour cela de la
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liberté. Je veux que ces dispositions soient sanctionnées par un senatus-consulte, et que l'édit soit affiché en la forme, ordinaire, au Forum du divin Trajan. Le préfet de Rome, Vetrasius Pollio, est chargé de faire promulguer, dans toutes les provinces de l'empire, cette constitution, dont il sera loisible à chacun de dresser des copies, et d'invoquer au besoin l'autorité. Valete. »