Gnosticisme 4

Darras tome 7 p. 109

 

PONTIFICAT DE SAINT HYGIN (138-1-42).

 

§ I. Hérétiques et Apostats.

 

1. « Hygin, Grec d'origine, dit le Liber Pontificalis, avait d'abord cultivé la philosophie à Athènes. Sa généalogie n'a pu être retrouvée. Il siégea quatre ans, trois mois et huit jours, sous le règne d'Antonin, depuis le consulat de Magnus et Camerinus (138) jus­qu'à celui de Rufin (142). Il réorganisa le clergé de Rome, assi­gnant à chacun sa fonction et son titre. En trois ordinations, faites au mois de décembre, il imposa les mains à quinze prêtres, cinq diacres et sept évêques destinés à diverses Eglises. Il fut enseveli près du corps du bienheureux Pierre, au Vatican, le III des ides

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janvier. (11 janvier 142.) La chaire épiscopale vaqua trois jours. » En cette ère de philosophie polythéiste, où les têtes couronnées faisaient profession d'étudier, sinon de suivre toujours les maximes de la sagesse, s'entourant de sophistes, applaudissant aux leçons d'Épic-tète, encourageant avec ostentation les travaux philosophiques et historiques de Plutarque, Philon de Biblos, Arrien, Phlégon, Spartianus et Apollodore, il est remarquable de voir le successeur de saint Pierre choisi parmi les philosophes grecs, convertis à la foi du Christ : ex philosopho. Nous enregistrerons bientôt un autre nom de philosophe, saint Justin, qui devait, comme naguère saint Aristide, illustrer le pallium officiel des sages, par ses apologies de la religion chrétienne. L'Église répondait à l'invasion du philoso­phisme païen par l'alliance de la saine philosophie avec la foi véri­table. Les paroles suivantes du Liber Pontificalis méritent, à un autre point de vue, de fixer l'attention. « La généalogie d'Hygin, ne s'est point retrouvée, » dit-il : cujus genealogia non invenitur. La mention de ce fait, prouve le soin particulier avec lequel ces courtes, mais substantielles notices étaient rédigées, sur des docu­ments authentiques. Leur véracité se trouve ainsi confirmée par l'étude intrinsèque que nous faisons successivement de chacune d'elles. C'est ainsi que la réorganisation du clergé de Rome, et la distribution des titres et des charges entre chacun de ses membres, ces deux règlements administratifs, attribués par le Liber Pontifi­calis au nouveau pape, s'expliquent pour nous et se présentent sous leur véritable caractère, en les rapprochant des mesures ana­logues prises par ses prédécesseurs, saint Evariste et saint Clet. Les persécutions sévissaient avec une violence particulière sur les membres du clergé. Celle qui venait de marquer les dernières années d'Adrien avait donc, comme autrefois sous Domitien et sous Néron, fait des vides nombreux dans la hiérarchie ecclésias­tique de Rome. Voilà pourquoi saint Hygin, à l'exemple de saint Lin et de saint Evariste, dut apporter tous ses soins à rétablir le nombre des prêtres et des clercs dans son état normal. Aussi la notice qui lui est consacrée indique le chiffre de quinze prêtres, ordonnés par lui, dans un pontificat de quatre années. Évidemment

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ce chiffre, hors de proportion avec un règne aussi court et avec les besoins ordinaires de la division sacerdotale de Rome qui ne comprenait alors que vingt-cinq titres ou presbyteria, indique une situation exceptionnelle et révèle à lui seul le besoin de remplacer simultanément les victimes d'une persécution qui avait enlevé au clergé les deux tiers de ses membres,

 

2. Le pontificat de saint Hygin fut marqué par l'arrivée à Rome de Valentin et de Cerdon, les deux principaux chefs gnostiques. Nous avons fait connaître en détail le système du premier. Voici en quels termes saint lrénée parle du second : « Cerdon avait embrassé les doctrines de Simon le Mage. Il vint à Rome, au temps de saint Hygin, et chercha à répandre ses erreurs. Il enseignait que le Dieu de l'Ancien Testament, le Dieu de la loi mosaïque et des prophètes, n'était point le père de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Le Dieu véritable, disait-il, ne s'est point manifesté; il est demeuré inconnu aux hommes et n'a pas de nom dans leur langue; tandis que le Dieu des Juifs est connu, nommé, et qu'il s'est révélé aux prophètes 1. » Le fond de ce système était, on le voit, emprunté aux gnostiques, avec une modification importante, qui consistait à professer ouvertement les principes du dualisme. A la base de sa théogonie, le novateur plaçait deux dieux, l'un bon et bienfaisant, l'autre tyrannique et cruel; l'un invisible et inconnu, l'autre visible et manifeste; le premier, père de Jésus-Christ, le second, créateur de l'univers; celui-là auteur de la grâce, celui-ci de la loi. Excom­munié par saint Hygin, qui lui interdit l'entrée des assemblées chrétiennes 2, Cerdon ne continua pas moins à répandre le poison de ses mauvaises doctrines. Marcion, originaire de Sinope, dans le Pont, se fit d'abord son disciple; il ne tarda point à éclipser le maître. Fils d'un chrétien fervent, qui fut depuis élevé à l'épiscopat, Marcion avait passé les premières années de sa jeunesse dans les exercices de la vie ascétique. Mais ayant eu le malheur de suc­comber à une passion impure, son père, sur lequel retombait son ignominie, l'excommunia et le chassa de l'Église. Malgré les ins-

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1. Iren., Ady, fore»., Ub. III, cap. n. — * Euseb., Bist. eccles., lib, I\,cap. xu

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tances que son fils lui adressa pour être de nouveau admis à la communion des fidèles, le saint évêque demeura inflexible, et Marcion se rendit à Rome. D'un esprit actif et entreprenant, il se chargea de propager la doctrine de Cerdon, qu'il avait embrassée. Il y déploya tant d'ardeur et obtint de tels succès qu'il effaça la renommée de son maître. Il niait que le Fils de Dieu se fût réelle­ment incarné et que nos corps dussent ressusciter un jour, parce que, disait-il, il répugnait au Fils du Dieu bon de revêtir la corrup­tion et l'impureté de la matière; et de même il serait inadmissible que l'âme humaine ait pour compagnon de sa gloire un corps mauvais de sa nature. Le système de Marcion était surtout remar­quable par sa partie morale, où l'exagération du rigorisme con­trastait avec les antécédents de l'auteur. Prenant au sérieux la guerre que les pneumatiques de la gnose déclaraient au principe hylique, ou au corps, Marcion et les siens prêchaient un jeûne perpétuel; ils réprouvaient le mariage comme une institution satanique, et ne recevaient au baptême que ceux qui promettaient de vivre dans la continence ou la virginité. Par le même principe, ils exaltaient le martyre et prétendaient le rechercher avec empresse­ment. En évitant ainsi les impuretés des autres gnostiques, Mar­cion rendait sa doctrine plus dangereuse vis-à-vis des esprits faibles, qui conservaient assez d'honnêteté naturelle, pour fuir les abominations des sectes dégradées. Cette circonstance explique les progrès rapides des Marcionites en Orient et en Occident, pro­grès attestés par saint Justin, du vivant même de Marcion.

 

3. Un compatriote de cet hérésiarque donnait alors à l'Église un scandale d'un genre différent. Aquila, né à Sinope, capitale de la province du Pont, passa la première partie de sa vie dans le paganisme. Mathématicien distingué, architecte habile, Adrien lui confia l'intendance de ses bâtiments, et le chargea, en cette qua­lité, des travaux qui s'exécutaient à Jérusalem, pour transformer les ruines de la ville de David en la nouvelle cité d'AElia-Capilolina. En relations quotidiennes avec les chrétiens de Palestine, témoin des miracles opérés au nom de Jésus-Christ, Aquila se convertit et reçut le baptême. Il entrait dans cette démarche plus de vaine

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curiosité que de bonne foi. Le néophyte prétendait allier les pra­tiques de l'astrologie avec sa nouvelle profession religieuse. Vai­nement l'évêque de Jérusalem essaya de le faire renoncer à cette frivole superstition. Aquila se montra d'autant plus obstiné qu’il était moins instruit des dogmes chrétiens. La position considérable qu'il occupait en Judée exaltait d'ailleurs ses velléités d'orgueil­leuse indépendance. Il crut qu'on aurait vis-à-vis de lui des égards et des ménagements particuliers. Sa parfaite intelligence de la langue hébraïque, qu'il avait étudiée autrefois sous le fameux docteur Akiba, lui donnait, en dehors de son rang officiel, un crédit incontestable. Malgré tous ces titres extrinsèques, Aquila fut excom­munié. Pour se venger de ce qu'il regardait comme une mortelle injure, il apostasia publiquement, se fit circoncire et embrassa le judaïsme. Poussant plus loin les efforts de sa haine, il entreprit une nouvelle version de l'Écriture, en langue grecque, dans l'in­tention d'altérer, ou d'affaiblir les passages des prophètes qui éta­blissent la divinité de Jésus-Christ. Sur tous les autres points sa traduction, qu'il s'appliqua particulièrement à rendre littérale, était tellement consciencieuse que saint Jérôme l'appelle « L'exacte par excellence.» Les Juifs hellénistes l'adoptèrent immédiatement pour l'usage de leurs synagogues. Du reste, le succès répondit mal aux espérances d'Aquila. Toute défectueuse que fût sa ver­sion, en certains passages déterminés, elle eut cependant un résul­tat différent de celui qu'en attendait l'auteur. En vulgarisant la connaissance de l'Écriture, elle provoquait l'attention générale vers l'étude des bases historiques du christianisme et servait ainsi les progrès d'une religion que l'apostat eût voulu anéantir. Aussi sa traduction fut-elle bientôt entre les mains des docteurs de l'É­glise, qui la citaient de préférence, parce qu'on ne pouvait l'accu­ser de partialité envers les chrétiens. On en trouve fréquemment des textes dans les anciens Pères de l'Église grecque. Les Hexaples d'Origène nous en ont conservé de nombreux fragments. Aquila ne tarda pas à s'apercevoir que son but était manqué. Il publia une nouvelle édition de son travail, auquel il joignit les traditions rabbiniques qu'il avait puisées à l'école d'Akiba. Elle fut encore
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mieux reçue des Juifs hellénistes que la première. Plus tard, Justinien crut devoir leur en interdire la lecture, parce qu'elle con­tribuait à exalter leurs sentiments de patriotisme. Avec le temps, les rabbins eux-mêmes en proscrivirent l'usage dans les syna­gogues, et ordonnèrent de s'en tenir au texte original de la Bible, et aux paraphrases chaldaïques.

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