Jansénisme 5

Darras tome 37 p. 257

 

   141. Antoine Arnauld était le vingtième enfant du farouche ennemi des Jésuites.  Elevé d abord avec ses neveux, Le Maistre et Sacy, il termina sa philosophie au collège de Lisieux et s'appliqua

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(1) Rapin, Mémoires. 1.1, p. 22.

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au droit. Sa mère l'en détournant, il commença la théologie en Sorbonne. Saint-Cyran, le directeur de la famille, lui mit entre les mains les Traités de la grâce de S. Augustin et le jeune homme s'y prit si bien qu'il vit de lui-même la doctrine de Jansénius. En 1635, sa première thèse, où il attaqua de front la Sorbonne et le dogme catholique, fit scandale. Pour le faire entrer dans la société de Sorbonne, on passa sur les règlements ; il entra en licence à Pâques en 1638. Ce cours dura deux années. Ce jeune homme qui, suivant l'expression de Sainte-Beuve, aimait le gouvernement par­lementaire de la théologie, menait de front ses études de licence et l'enseignement de la philosophie au collège du Mans. Arnauld sou­tint magnifiquement ses quatre thèses et fut ordonné prêtre aux quatre-temps de septembre 1641. Le nouvel ordinand ne monta à l'autel que le jour de la Toussaint. A un mois et demi de là, il re­cevait le bonnet de docteur, et faisait serment de défendre, au prix de son sang, la vérité. La vérité, pour lui, c'était Jansénius. Deux ans plus tard, il faisait son entrée solennelle par le livre contre la fréquente communion. Le théologal de Paris, prêchant à Notre-Dame s'écriait hardiment : « Ce n'est plus aux hérétiques de Charenton que nous avons à faire, c'est un parti presque ruiné. C'est con­tre les enfants même de l'Église que nous avons à combattre, qui, comme des vipères, déchirent le sein de leur mère. » La voix du théologal ne fut pas entendue. Arnauld seul trouvait faveur comme autrefois Luther ; il avait comme Luther, le feu et la faconde.

 

   142. Le succès d'Arnauld fut énorme : le dernier dimanche d'août, le P. Nouet, auteur de célèbres Méditations, montait dans la chaire de Saint-Louis et criait: au loup ! Il dénonçait des nou­veautés capables de renverser l'Église ; il traitait l'auteur de fan­tastique, de mélancolique, lunatique, scorpion et serpent ayant une langue à trois pointes. Le fameux coadjuteur, Retz, lui fit interdire la chaire et le condamna à une amende honorable. Cette esclandre ne fit qu'entraîner davantage l'opinion. Les éditions se succédèrent avec une rapidité inouïe, bientôt la France fut inondée. « C'est en vain, dirent les Mémoires, que la prédication du P. Nouet décou­vrit tout le poison d'un si pernicieux livre, tout caché qu'il était

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sous les fleurs les plus exquises de l'éloquence. » On ne parlait plus que de la Fréquente communion. « La division se mit dans les familles, continuent les Mémoires ; les enfants commencèrent à dis­puter contre leurs pères, les femmes contre leurs maris,  les péni­tents contre leurs confesseurs quand ils leur refusaient l'absolution. On appelait excommuniés dans le public ceux qu'on retranchait de la communion. Le scandale qui croissait tous les jours  alla jusque là, qu'on vit profaner ce qu'il y a de plus saint et de plus inviolable dans le secret de la confession, et il se trouva même, à l'occasion d'une conduite si nouvelle, des maris pour aller observer leurs femmes jusque dans le sacré tribunal de la Pénitence (1)». De bons esprits tentèrent de s'opposer à la vogue du livre;  on se moqua d'eux, comme du P. Nouet. Pourtant,   ce n'était pas des gens de mince importance. Le prince  de Condé fit imprimer ses Remarques chrétiennes et catholiques, sur le livre en vogue.   En mourant, il recommandait à la reine de prémunir la France contre cette séduction. Le chancelier Séguier retirait à l'imprimeur le privilège général, dont celui-ci avait usé pour publier le manifeste. Le premier président Mole, d'abord favorable au parti, déclara qu'il ne voulait pas en entendre parler. De grands théologiens, tels que Lombard, Raconis, Petau, réfutaient le livre. Boileau se rail­lait de leur style suranné, comme si, dans une controverse théolo­gique, il était nécessaire de parler le langage d'un académicien pour avoir raison. Toutes ces digues  étaient impuissantes. Les rieurs s'étaient rangés du côté des jansénistes, et Balzac, pour lors l'arbitre du goût en France, se prononçait magistralement : « Quoi que j'aie besoin plus qu'homme du monde de douceur et d'indul­gence, en cette occasion, je suis pour celui qui me menace contre ceux qui ne me promettent que de la rosée; » Et la galerie d'ap­plaudir ! Or, la galerie, à ce moment, c'était toute la France. En effet, le carême arriva. A Paris et en province, les prédicateurs traitèrent la grande question du moment. La mêlée s'agrandit et s'envenima. A Marseille, comme à Amiens et à Toulouse, «on pensa, dit la chronique, en venir aux mains et se cantonner en diversité

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(1)   Rapin, Mémoires, 1.1, p. 33.

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de ses opinions ». Dans cette conflagration générale, les femmes se distinguèrent par leur empressement à se ranger et à combattre sous la bannière de Jansénius. » (1)

 

 143. Mais que faisaient donc alors Bossuet, Vincent de Paul, Olier, la Sorbonne, l'épiscopat? —Bossuet fulminait contre les nouveaux docteurs « qui tiennent les consciences captives, sous des rigueurs extrêmes ; ils ne peuvent supporter aucune faiblesse,  ils traînent toujours l'enfer après eux et ne fulminent que des anathèmes...  Ils trouvent partout des crimes nouveaux et accablent la faiblesse hu­maine, en ajoutant au joug que Dieu impose. » La voix de Bossuet se perdait en l'air et Arnauld se riait de l'aigle. — L'humble Vin­cent de Paul donnait une leçon de modestie au superbe auteur de la Fréquente communion :  « Peut-on ne s'apercevoir, disait-il, que les dispositions qu'exige ce jeune docteur pour la réception des saints mystères sont si hautes, si éloignées de la faiblesse hu­maine, qu'il n'y a personne sur la terre qui puisse s'en flatter? Si, comme il le soutient sans aucun adoucissement, il n'est permis de communier qu'à ceux qui sont entièrement purifiés des images de la vie, poussés par un amour divin pur et sans mélange, qui sont parfaitement unis à Dieu seul, entièrement parfaits et entièrement irréprochables, peut-on se dispenser de dire avec lui, que ceux qui, selon les pratiques de l'Eglise, communient avec les disposi­tions  ordinaires ,  sont des chiens  et des antéchrists ?... Non, ajoutait-t-il finement et avec une légère pointe d'ironie, la seule qui ait été relevée dans la correspondance de S. Vincent de Paul, non, avec de tels principes,  il n'appartient plus de  communier qu'à l'auteur, qui, après avoir mis  ces dispositions à un si haut point qu'un S. Paul en serait effrayé,  ne laisse pas de se vanter plusieurs fois dans son apologie qu'il dit la messe tous les jours. » C'était le langage du bon sens ; il ne fut pas plus écouté que le lan­gage du génie. — Quant à Olier, au père de Condren, et à tous les vrais maîtres d'alors dans la vie spirituelle, ils apportaient dans la direction des âmes cette charité « sévère sans rigueur et douce sans flatterie » dont S. François de Sales, venait de donner de si beaux

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(1) Mgr Ricard, Les premiers jansénistes el Port-Royal, p. 80.

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exemples et de si belles leçons. On les tournait en dérision, et madame de Sablé quittait le confessionnal du P. de Sesmaisons, pour diriger le bataillon coiffé des Mères de la grâce vers les grilles des messieurs du jansénisme. La Fréquente communion avait dé­trôné l’ Introduction à la vie dévote. La Sorbonne se divisait ; l'épiscopat se divisait aussi et, par une partie de ses membres, donnait l'exemple de la défection. Vingt-huit évêques marchent dès lors sous les drapeaux de ce jeune docteur qui ruine leur auto­rité et la religion tout entière, et cela parce que cet écrivain pré­somptueux a su leur plaire, en ruinant l'autorité du Pape et l'ascendant des religieux, trop justement à craindre pour des pré­lats trop peu exemplaires. Après cette défaillance de l'épiscopat, il n'est pas surprenant que l'ouvrage triomphe dans le public. «Que ce livre est sage et éloquent, s'écrie Balzac. Il me paraît si fort et si solide que je ne pense pas que tout ce qu'il y a de machi­nes dans la société puisse en égratigner une ligne. » (1)

 

144. Il y eut, à ce succès, plusieurs causes. Arnauld réussit:

 

1° Parce que la cour, la régente surtout n'était pas favorable au jansénisme. Ce devint une manière d'opposition, un genre d'in­dépendance que d'exalter une doctrine que l'autorité n'aimait pas. Or, en France, qui ne pense pas comme le gouvernement est toujours sûr de quelque succès.

2° Les beaux esprits trouvèrent une nouvelle satisfaction, à se lancer dans l'examen de questions si hautes : la grâce, le libre arbi­tre, l'église, la primauté pontificale, l'épiscopat, la pratique sacra­mentelle et disciplinaire, etc. Ce fut une autre forme de genre pré­cieux, une continuation de la vanité des importants. L'hôtel Ram­bouillet, la cabale des importants se continuaient dans les salons et dans les cercles jansénistes. C'était de bon ton, et la mode s'en mêla.

3° Puis il faut l'avouer, le jansénisme se donna habilement l'air d'être une réclamation indignée, une proclamation contre les mœurs faciles du siècle. Les uns de bonne foi, — je ne parle pas des meneurs ; pour ceux-là, l'histoire intime de leurs agissements défend d'admettre cette bonne foi; je parle de la foule, — s'y

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(1)   Lettre à Chapelain du 19 novembre 1613.

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jetèrent comme dans une réforme d'autant plus nécessaire que le dérèglement était plus coupable. Les autres sans se réformer eux-mêmes, crurent se faire honneur en rendant hommage à une rigidité qu'ils ne prétendaient pas égaler. Ainsi voit-on souvent, dans une réunion mêlée, des libertins, connus par leurs désordres personnels, se prononcer hautement pour la morale.

 

4° Le jansénisme donnait un prétexte religieux à l'omission des pratiques religieuses. Il ouvrait un refuge honnête à la négligence ou à l'incrédulité. Dans un siècle ou personne ne pouvait répudier ouvertement le christianisme, c'était une ressource commode que de se couvrir de son nom pour s'affranchir de ses lois. Il y a un mot charmant de Sainte-Beuve, et je le recueille avec bonheur : « il dut y avoir dit-il alors et depuis, des gens du monde qui ne se piquèrent d'être jansénistes qu'en un point : la sobriété et l'absti­nence des sacrements. » Une femme de grand esprit, madame de Choisy, écrivant à son amie la comtesse de Mauve, une des rares femmes du dix-septième siècle qui eurent le courage de se pronon­cer contre Arnauld, le disait, avec autant de pittoresque que de vérité : «Voyons s'il est juste qu'un particulier, sans bref du Pape, sans caractère d'évêque ni de curé, se mêle d'écrire incessamment pour réformer la religion, et exciter par ce procédé là, des embarras dans les esprits, qui ne font autre effet que celui de faire des liber­tins et des impies, j'en parle comme savante, voyant combien les courtisans et les mondains sont détraqués depuis ces propositions de la grâce, disant à tous moments : — hé ! qu'importe-t-il comme l'on fait puisque si nous avons la grâce nous serons sauvés, et si nous ne l'avons point, nous serons perdus ? Et depuis ils concluent par dire : — tout cela sont fariboles. Voyez comme ils s'étranglent trétous. Les uns soutiennent une chose, les autres une autre. Avant toutes ces questions-ci, quand Pâques arrivait, ils étaient étonnés comme des fondeurs de cloches, ne sachant où se fourrer et ayant grands scrupules. Présentement, ils sont gaillards, et ne songent plus à se confesser, disant : — ce qui est écrit est écrit. — Voilà, concluait la spirituelle épistolière, voilà ce que les jansénistes ont opéré à l'égard des mondains. »

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5° Mais le grand levier d'action d'Arnauld, je l'ai dit déjà, et je vais essayer de le montrer ce fut l'action des femmes.

 

On pourrait intituler le développement de cette cinquième et déter­minante cause de son immense succès: « le chapitre des nouvelles précieuses ridicules et des femmes savantes de la grâce. »

 

En effet, on ne parlait plus que de S. Augustin dans les ruelles. Les dames du grand monde se rangèrent aisément du côté des nouveaux docteurs parce qu'elles y étaient considérées et qu'on y affichait une grande déférence pour leurs sentiments. Celles surtout qui, après une jeunesse peu régulière, recherchaient la réputation de pieuses dans un âge plus avancé, étaient les plus zélées et les plus ardentes. D'ailleurs, la dévotion austère devenait à la mode, et, pour se faire remarquer, mettant en pratique les ridicules conseils de leurs sévères directeurs, ces philothées de l'école nouvelle commencèrent à prendre des collerettes et des manches. La réforme eut du succès. On les appela les manches à la jansé­niste.

 

La dévotion n'était pas le seul mobile de cet engagement. Les dames qui se piquaient d'esprit étaient charmées de parler, d'un air décisif de la doctrine de Molina et de celle de S. Augustin ; de s'enfoncer dans les abîmes les plus profonds de la prédestina­tion ; de citer l'histoire des semi-pélagiens, le concile d'Arles, le second concile d'Orange : elles se persuadaient qu'il ne fallait que devenir jansénistes pour devenir savantes. Ces savantes firent les docteurs.

 

145. Nous devons citer ici quelques unes des femmes qui furent les mères de la nouvelle secte, les matriarches du jansénisme. La première en évidence fut une Rohan, princesse de Guéménée. Saint-Evremond, qui est une mauvaise langue, dit que la dévotion fut le dernier de ses amours; elle n'avait pas rompu avec ses amours, en embrassant la nouvelle dévotion. Malgré ses rechutes, les jansénis­tes eurent pour elle de grands égards : elle contribuait largement aux frais du parti, prévenait la reine en faveur des nouvelles opi­nions et usait de son influence sur le coadjuteur pour arrêter les condamnations de l'archevêque ou lever les interdits. Madame du

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Plessis-Génégaud représentait les mécontents de l'opposition politi­que. Son mari travaillait à renverser Mazarin. Comme elle était jeune, spirituelle, très accueillante, son hôtel de Nevers au bout du pont neuf devint un des théâtres ou l'on débitait avec le plus d'éclat le nouvel évangile. Madame de Sablé s'était retirée dans les dépendances de Port-Royal où elle menait une vie fort douce; elle s'occupait de son salut, mais sans négliger le soin de sa précieuse santé, le goût de toutes les délicatesses, y compris la friandise. Pour attirer du crédit à la secte, elle avait fait, de son appartement un autre hôtel de Rambouillet, bel esprit, galant et dévot. La bonne chère était son moyen d'action : elle pansait les penseurs
jansénistes et en faisait de solides pansards : ce qui faisait dire que le diable banni de sa chambre, s'était réfugié dans sa cuisine. Madame de Longueville, l'héroïne de la Fronde, mit son ardeur belliqueuse au service du parti. Au coin de son feu avec Mademoi­selle des Vertus, elle passait son temps à gémir sur les désordres du siècle et les malheurs de l'Église, médisant de tout le monde par principe de réforme. En public, elle gagnait les dames de la Cour et attirait dans les rangs de la secte un grand nombre de prélats. Quand elle ne pouvait avoir les évêques, elle ameutait contre eux les chapitres, les collégiales, les abbayes et les prieurés de leurs diocèses. C'était le boute-feu de toutes les séditions ecclésias­tiques. On peut encore citer, parmi les ménagères d'Arnauld ; madame de Luynes, la marquise de Sévigné et la marquise de Liancourt. Ces dames forment le bataillon en jupes du jansénisme; on ne peut pas sérieusement les appeler des amazones.

146. Aux belles dames, qui furent les diaconesses du jansénisme les matriarches de l'hérésie, il faut joindre les patriarches, gens d'église, séduits ou corrompus, qui se mirent au service de la même cause. Il ne serait pas juste d'inscrire, parmi ces sectaires, les vingt-huit évêques approbateurs de la Fréquente communion ; ils ne serait pas juste non plus de croire qu'ils ne firent pas, dans une certaine mesure, les affaires du parti. Ce sont les honnêtes gens, entraînés, qui aident toujours le plus en ces rencontres. Le premier archevêque de Paris, Jean-François de Gondi, était, si l'on en croit

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son neveu, un homme bas, négligent, incapable, scandaleux dans ses mœurs. Le jansénisme naquit, grandit, éclata naturellement sous un tel pasteur. Contre l'hérésie grandissante, il ne fit pas entendre un cri et ne se montra un peu que contre ceux qui l'attaquaient. Il s'agissait pour la secte, de mettre la main sur son siège ; elle en vint à bout en choississant, pour coadjuteur, Paul de Gondi et, en 1644, elle agrandît ses conquêtes, en faisant donner, pour coadjuteur à l'archevêque de Sens, Henri de Gondrin de Pardaillan. Gondrin, dévoué aux intérêts du parti, se prêtait, pour lui complaire, aux plus affreux abus de l'autorité épiscopale, à la condition que cette sévérité à l'égard des prêtres et des fidèles, non jansénistes, lui serait tenue en compte au profit du déborde­ment de ses mœurs. Quant à Retz, l'adversaire de Mazarin, nous le connaissons ; c'était un cynique, mais écrivain, orateur, tribun homme d'action et de coup de main, il fut l'Athanase du jansénis­me. Sous un tel archevêque, les curés de Paris, à l'ordinaire en fond de complaisance pour le pouvoir, ne devaient pas se montrer trop rebelles aux obsessions jansénistes. Le premier qui fléchit fut Duhamel curé de Saint-Merry. On l'avait fait venir du diocèse de Sens où il s'était distingué par toutes sortes d'extravagances. « Duhamel, dit l'abbé Fuzet, était prédicateur et charlatan, humble et évaporé, décisif et patelin, baisant tout le monde et n'aimant personne, de toutes les parties de dévotion et de toutes les intri­gues. » La chaire de Saint-Merry devint comme le premier écho des antres de la secte, où l'on faisait retentir le bruit de la trom­pette du nouvel évangile par la bouche de cet apôtre. Duhamel exerça bientôt un véritable empire sur tous ses paroissiens, mais il régna encore plus sur les femmes que sur les hommes : il faisait faire à ses pénitentes une confession générale, et il devenait ainsi le maître de celles qu'il dirigeait, par cet attachement « d'où elles ne reviennent point, observe finement le P. Rapin, quand une fois elles se sont livrées à un directeur par une confidence si générale de leur personne, et par une déclaration de toute leur vie ». Par ses accointances avec les dames, le Chrysostôme de Saint-Merry excellait surtout à la conquête  de la  Toison-d'or.  A côté de

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Duhamel et dans les mêmes sentiments, il faut citer Antoine de Bréda, curé de Saint-André ; Mazure, curé de Saint-Paul ; Merlin, curé de Saint-Eustache; Rousse, curé de Saint-Roch et Grenet, curé de Saint-Benoit. Ces curés se réunissaient de temps en temps à table, trait-d'union de la Pentecôte janséniste ; Gondrin y venait quelque­fois et pour préparer un met dont il entendait le conditionnement, il apportait du poivre dans sa croix pectorale. Petit à petit ces curés formèrent une espèce de corps avec un syndic, eurent leurs jours de réunion, dressèrent des statuts, servirent indirectement le jansénisme et donnèrent l'exemple aux autres curés du royaume.

 

« On commença, dit Mgr Ricard, à faire partout de grands éloges de la hiérarchie et à ne prôner que les hiérarchies. On ap­pelait de ce beau nom ceux qui s'attachaient à leur paroisse et sui­vaient la direction de leur curé. Et, comme on n'approuvait dans la cabale que la dévotion de la paroisse et la direction des curés, parce qu'on voulait leur donner du crédit et les attirer, cette fan­taisie devint alors tellement à la mode que, jusque dans les com­pagnies les plus libres de toute attache janséniste, on se moquait des dames qui se confessaient à des réguliers, comme n'étant pas de la hiérarchie. » (Op. cit., p. 169.)

 

 147. « La bénédiction extraordinaire  que  Dieu répandit sur le livre de la Fréquente communion, dit Du Fossé, se fit sentir par la conversion et la retraite d'un grand nombre de personnes qui re­noncèrent au monde pour se confiner dans la solitude. On vit arri­ver de diverses provinces des gens de différentes professions, qui, semblables à des mariniers qui ayant fait naufrage sur mer, ve­naient en grand nombre aborder au port, où la main puissante et miséricordieuse de Dieu les conduisait (1). » Parmi ces convertis, il faut citer d'abord les recrues faites dans la capitale :

    1° Les jansénistes sont à peu près maîtres  de la Sorbonne. Le richérisme leur a préparé les voies. Plus d' un docteur était resté disciple de Richer, ce vrai père du gallicanisme et le fondateur du semi-calvinisme. Dans leurs leçons, ils faisaient volontiers  des ré­flexions odieuses contre le Pape et le combattaient, sans le ména-

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(1) Mémoires, p. 64.

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ger, en toute occasion. Ce fut bien pis, lorsque le syndic Hallier, par aversion pour les réguliers, se fut joint aux richéristes et à tous ceux que l’Anrélius de Saint-Cyran avait révoltés contre le Saint-Siège. Or, tous ces adversaires de la chaire apostolique, coulaient, presque sans le voir, au jansénisme. Joint que la jeunesse, toujours alliée de l'indiscipline, allait en masse à leurs sentiments.

 

2° Au Parlement, c'était pis encore. Le comte de Maistre en a tiré l'exacte photographie. « Protestant dans le seizième siècle, frondeur et janséniste dans le dix-septième siècle, philosophe enfin et républicain dans les dernières années de sa vie, trop souvent le Parlement s'est montré en contradiction avec les véritables maxi­mes de l'État. » « Le germe calviniste, dit encore le célèbre pen­seur, nourri dans ce grand corps, devint bien plus dangereux lorsque son essence changea de nom et s'appela jansénisme. Alors les consciences étaient mises à l'aise par une hérésie qui disait : Je n'existe pas ! Le venin atteignit même ces grands noms de la ma­gistrature que les nations étrangères pouvaient envier à la France. Alors toutes les erreurs, même les erreurs ennemies entre elles, étant toujours d'accord contre la vérité, la nouvelle philosophie dans les parlements s'allia au jansénisme contre Rome. Alors le Parlement devint en totalité un corps véritablement anticatholique, et tel que, sans l'instinct royal de la maison de Bourbon et sans l'influence aristocratique du clergé (il n'y en avait plus d'autre), la France eût été conduite infailliblement à un schisme absolu. » Voltaire lui-même s'indigne de cette tendance antinationale des parlements, et il finit par traiter fort cavalièrement « ces pédants absurdes, insolents et sanguinaires, ces bourgeois tuteurs des rois. » Enfin, c'est un membre du comité de salut public qui écrira l'épitaphe, quand il s'écriera : « Le Parlement ferait mieux de se souvenir et de faire oublier aux autres, s'il est possible, que c'est lui qui a jeté le brandon de discorde (1). » Le Parlement, qui avait créé le richérisme, devait sourire au jansénisme naissant. On vit dès le début, Mathieu Mole, premier président, devenir le confident et se prêter à être le vrai libérateur de Saint-Cyran. L'avocat général

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(1) J. de Maistre, De l'Église gallicane, 1™ partie, chap. IV.

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Jérôme Bignon, jadis fort lié avec Fra Paolo, le pamphlétaire du concile de Trente, fait à présent élever son fils par la secte.

 

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